CHAPITRE CXXVI.

Continuation de la campagne de France.

Pendant que je courais volontairement tous les hasards de cette

campagne, les événemens marchaient aussi. Le 15, je rencontrai un ami

qui arrivait de Bordeaux, et qui m'apprit que le duc d'Angoulême y était

et qu'on y criait _vivent les Bourbons!_; Je croyais rêver à cette

nouvelle; mais Ney, que j'osai enfin aborder en le rencontrant à cette

époque, me confirma ces bruits. «Les Bourbons risquent beaucoup,

disait-il, car les alliés ont déclaré ne pas épouser leur cause; et si

le comte d'Artois est à Vesoul, c'est sans leur consentement.--Si

j'étais du sang de Henri IV, m'écriai-je, et qu'un empereur de Russie ou

d'Autriche ne se conduisît pas mieux, je saurais m'en venger.» Ney

sourit, et après un échange de confidences et d'émotions, il me donna

mes ordres de départ. Je feignis la soumission, mais je continuai de

suivre les traces du guerrier.

Le commandant de Soissons avait livré les clefs par surprise: ce fut un

coup terrible. Ce commandant se nommait Moreau, et l'Empereur avait dit,

assurait-on, que ce nom lui avait toujours été fatal. Les alliés

venaient de signer leur alliance nouvelle à Chaumont; des proclamations

parties de leur camp appelaient les Français à l'infidélité. L'Empereur

fit aussi des manifestes, réunit ses forces; il n'avait plus pour lui

que les chances de la guerre et le salut du désespoir. On passa la Marne

à Berry-le-Bac; le général Nansouty renouvela les prodiges de la journée

d'Eylau, en 1807. Nous étions maîtres de la route de Reims à Laon; on

trouva les Russes en forte position sur les hauteurs de Craonne. Une

heureuse nouvelle vint réchauffer le soldat; l'Empereur la fit répandre:

la population entière des Vosges s'était soulevée contre les

Autrichiens. Ney me reçut bien, malgré l'oubli de ses instructions,

parce que je lui annonçai ces heureux détails la première. Je les avais

obtenus d'un hasard. «Ida, vous avez réellement le diable au corps.»

Malgré toutes les horreurs de la guerre, nous étions en si bonne humeur,

que je répondis: «Ah, puisque j'ai le diable au corps à la guerre,

pourquoi ne l'ai-je pas eu au théâtre; la pauvre Didon n'eût pas été

sifflée.--Demain, nous dit Ney, nous emportons Craonne.

«--Que ce nous emportons vous va; ce sera le plateau de Michelsbery, lui

dis-je.

«--Non, ma pauvre Ida, la victoire ne nous conduira plus de long-temps

aux portes de Vienne, comme dans le bon temps. L'Empereur a joué sa

couronne contre un entêtement. N'importe; ils n'auront pas bon marché de

nous, les alliés; je suis sûr qu'ils s'étonnent d'être en France, malgré

leurs masses énormes; leur joie est presque encore de la peur.»

La prise du plateau devint une boucherie sanglante. Ney et le maréchal

Victor commandaient l'infanterie. L'attaque fut impétueuse, l'ennemi

tint bon. Nansouty et Grouchy arrivèrent comme la foudre avec leur

cavalerie. Les batteries vomissaient la mort; le feu dura presque toute

la journée. Enfin l'ennemi fut ébranlé et poursuivi vers Laon.

L'Empereur coucha à Bray. Il paraissait souffrant et soucieux: il reçut

courrier sur courrier; on comptait sur un ou deux jours de repos,

lorsque tout à coup l'Empereur va rejoindre ses colonnes qui étaient en

marche sur Laon. Je manquai m'enfoncer dans un marais, ayant pris à côté

de la route. Ney était en avant. C'est là que le général Gourgaud ajouta

encore à sa réputation militaire par un de ces coups heureux et hardis

qui annoncent le véritable capitaine; il surprit les gardés des alliés,

et par là ouvrit à Ney le passage du défilé. On arriva vers les

hauteurs, et les corps de Ney, de Marmont et Mortier y prirent position

pour attaquer Blücher qui, certes, avait le double de troupes.

L'Empereur occupait le haut, près de la ville; il allait monter à cheval

quand il apprit cette faute de Marmont, à laquelle j'ai déjà fait

allusion et qui fut si noblement pardonnée; cette faute était assez

grave pour rendre nécessaire un autre plan d'attaque.

Harassée de fatigue, je m'étais jetée tout habillée sur un matelas, dans

une auberge que les ennemis venaient de quitter. On y pouvait juger des

moyens des chefs et de la discipline des soldats, en voyant les meubles

et en entendant les habitans de l'auberge. J'en partis la tête encore

plus montée, le coeur encore plus ulcéré qu'avant. J'allais essayer de

joindre Ney, ce qui était difficile; car, dans cette campagne, les

mouvemens changeaient d'heure en heure; les troupes se croisaient

incessamment. J'étais aux environs du village de Chavignon; on y

répandait le bruit que, du côté de Lyon, on avait désobéi et gâté nos

affaires: «Un vieux brave comme cela, disaient les soldats, c'est

abominable! Un guerrier peut-il ne pas respecter sa renommée?»

L'anniversaire de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'Empereur se

trouva au delà d'Arcis, en présence de toutes les masses des alliés;

c'est là qu'il paya encore de sa personne; il était partout, à chaque

moment, dans la mêlée, sous le feu des batteries, toujours soldat et

empereur; les obus éclataient sous les pieds de son cheval. Les

faubourgs étaient incendiés; on se reconnaissait dans la ville aux feux

continuels de la mousqueterie que la nuit n'arrêtait point. Je rôdais

avec assez d'anxiété. Il ne nous restait qu'un pont pour la retraite;

l'Empereur en fit jeter un second; Arcis fut évacué en très bon ordre;

on se battit toujours, et l'armée fit si bonne contenance, que l'ennemi

n'osa l'entamer, malgré l'immense supériorité du nombre. J'arrivai avant

la tête des premières colonnes à Vitry-le-Français; le quartier général

fut établi à Saint-Dizier. Là on apprit que toutes les propositions de

l'Empereur avaient été rejetées au congrès qui était rompu. À peu de

distance de Doulevent, on disait que l'Empereur marchait sur Paris, d'où

il avait reçu un avis important. On ne voyait plus d'alliés sur la route

de Troyes. Je la suivais au pas, réfléchissant sur tout ce que j'avais

vu. Un des aides de camp du prince de Neufchâtel passa. «Il devance

l'Empereur,» disaient les paysans. À quelques lieues de là on apprit

qu'on se battait aux portes de Paris. Je mis mon cheval au galop, comme

si mon arrivée eût pu changer les événemens. Mon coeur battait à

m'étouffer, et je puis assurer que ce n'était pas de frayeur. L'étranger

à Paris, le Cosaque passant sons nos arcs de triomphe: songer seulement

à cette humiliation, pour moi c'était mourir. Hélas! deux lieues plus

loin, j'apprends que Paris venait de capituler.

Le corps d'armée destiné à couvrir la capitale, l'évacua la nuit même.

Arrivée à Villejuif, je trouvai le village occupé par les troupes de

Mortier. Officiers et soldats ne parlaient que du regret de la

capitulation, de la belle conduite de la garde nationale et des élèves

de l'École Polytechnique. Je ne crois pas de ma vie avoir été dans une

situation d'esprit plus pénible. J'avais même quelques instans cessé de

penser à Ney; je voyais l'Empereur si malheureux!

Je suivis les troupes qui se dirigeaient sur Fontainebleau. En y

arrivant, il fallut me mettre au lit; tout mon sang bouillonnait de

colère, et me menaçait d'une hémorragie. J'étais seule; on ne prenait de

moi nulle pitié. Je montrai de l'or; les soins changèrent, mais avec un

air qui me déplut encore. «Je suis femme d'un militaire de la garde de

Napoléon, lui dis-je; j'attends mon mari. Les troupes arrivent, je les

quitte: j'ai vu l'Empereur au relais de Fromenteau.» Alors tous les

soins, toutes les attentions me furent prodiguées avec mille questions.

Je ne nomme pas mes hôtes; je puis donc dire qu'ils étaient fous

napoléonistes, et je crois que cette conviction, qui me plaça comme chez

des amis, aida fortement à me guérir, car le lendemain je n'avais plus

qu'un peu de courbature. Le lendemain Fontainebleau se remplit de

troupes, et les maréchaux y arrivèrent aussi successivement, Moncey,

Macdonald, Marmont, Oudinot, Mortier, Lefebvre, tous, et Ney enfin.

Après trois mois de fatigues, de privations et assez de périls, il

m'était délicieux de penser que j'allais jouir du bonheur de le voir

loin de Paris, et j'osai même espérer que, d'après ma constante

résignation à tout supporter, je serais mieux accueillie qu'au bivac de

Siroknodinia. Je dirai dans le chapitre suivant tout ce que j'ai vu dans

mon séjour à Fontainebleau, depuis l'arrivée des maréchaux jusqu'à ce

moment cruel où Napoléon fut contraint de se séparer des aigles et de

ses phalanges d'airain, qu'il avait si long-temps conduites à la

conquête du monde.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 13 / 38 题