Continuation de la campagne de France.
Pendant que je courais volontairement tous les hasards de cette
campagne, les événemens marchaient aussi. Le 15, je rencontrai un ami
qui arrivait de Bordeaux, et qui m'apprit que le duc d'Angoulême y était
et qu'on y criait _vivent les Bourbons!_; Je croyais rêver à cette
nouvelle; mais Ney, que j'osai enfin aborder en le rencontrant à cette
époque, me confirma ces bruits. «Les Bourbons risquent beaucoup,
disait-il, car les alliés ont déclaré ne pas épouser leur cause; et si
le comte d'Artois est à Vesoul, c'est sans leur consentement.--Si
j'étais du sang de Henri IV, m'écriai-je, et qu'un empereur de Russie ou
d'Autriche ne se conduisît pas mieux, je saurais m'en venger.» Ney
sourit, et après un échange de confidences et d'émotions, il me donna
mes ordres de départ. Je feignis la soumission, mais je continuai de
suivre les traces du guerrier.
Le commandant de Soissons avait livré les clefs par surprise: ce fut un
coup terrible. Ce commandant se nommait Moreau, et l'Empereur avait dit,
assurait-on, que ce nom lui avait toujours été fatal. Les alliés
venaient de signer leur alliance nouvelle à Chaumont; des proclamations
parties de leur camp appelaient les Français à l'infidélité. L'Empereur
fit aussi des manifestes, réunit ses forces; il n'avait plus pour lui
que les chances de la guerre et le salut du désespoir. On passa la Marne
à Berry-le-Bac; le général Nansouty renouvela les prodiges de la journée
d'Eylau, en 1807. Nous étions maîtres de la route de Reims à Laon; on
trouva les Russes en forte position sur les hauteurs de Craonne. Une
heureuse nouvelle vint réchauffer le soldat; l'Empereur la fit répandre:
la population entière des Vosges s'était soulevée contre les
Autrichiens. Ney me reçut bien, malgré l'oubli de ses instructions,
parce que je lui annonçai ces heureux détails la première. Je les avais
obtenus d'un hasard. «Ida, vous avez réellement le diable au corps.»
Malgré toutes les horreurs de la guerre, nous étions en si bonne humeur,
que je répondis: «Ah, puisque j'ai le diable au corps à la guerre,
pourquoi ne l'ai-je pas eu au théâtre; la pauvre Didon n'eût pas été
sifflée.--Demain, nous dit Ney, nous emportons Craonne.
«--Que ce nous emportons vous va; ce sera le plateau de Michelsbery, lui
dis-je.
«--Non, ma pauvre Ida, la victoire ne nous conduira plus de long-temps
aux portes de Vienne, comme dans le bon temps. L'Empereur a joué sa
couronne contre un entêtement. N'importe; ils n'auront pas bon marché de
nous, les alliés; je suis sûr qu'ils s'étonnent d'être en France, malgré
leurs masses énormes; leur joie est presque encore de la peur.»
La prise du plateau devint une boucherie sanglante. Ney et le maréchal
Victor commandaient l'infanterie. L'attaque fut impétueuse, l'ennemi
tint bon. Nansouty et Grouchy arrivèrent comme la foudre avec leur
cavalerie. Les batteries vomissaient la mort; le feu dura presque toute
la journée. Enfin l'ennemi fut ébranlé et poursuivi vers Laon.
L'Empereur coucha à Bray. Il paraissait souffrant et soucieux: il reçut
courrier sur courrier; on comptait sur un ou deux jours de repos,
lorsque tout à coup l'Empereur va rejoindre ses colonnes qui étaient en
marche sur Laon. Je manquai m'enfoncer dans un marais, ayant pris à côté
de la route. Ney était en avant. C'est là que le général Gourgaud ajouta
encore à sa réputation militaire par un de ces coups heureux et hardis
qui annoncent le véritable capitaine; il surprit les gardés des alliés,
et par là ouvrit à Ney le passage du défilé. On arriva vers les
hauteurs, et les corps de Ney, de Marmont et Mortier y prirent position
pour attaquer Blücher qui, certes, avait le double de troupes.
L'Empereur occupait le haut, près de la ville; il allait monter à cheval
quand il apprit cette faute de Marmont, à laquelle j'ai déjà fait
allusion et qui fut si noblement pardonnée; cette faute était assez
grave pour rendre nécessaire un autre plan d'attaque.
Harassée de fatigue, je m'étais jetée tout habillée sur un matelas, dans
une auberge que les ennemis venaient de quitter. On y pouvait juger des
moyens des chefs et de la discipline des soldats, en voyant les meubles
et en entendant les habitans de l'auberge. J'en partis la tête encore
plus montée, le coeur encore plus ulcéré qu'avant. J'allais essayer de
joindre Ney, ce qui était difficile; car, dans cette campagne, les
mouvemens changeaient d'heure en heure; les troupes se croisaient
incessamment. J'étais aux environs du village de Chavignon; on y
répandait le bruit que, du côté de Lyon, on avait désobéi et gâté nos
affaires: «Un vieux brave comme cela, disaient les soldats, c'est
abominable! Un guerrier peut-il ne pas respecter sa renommée?»
L'anniversaire de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'Empereur se
trouva au delà d'Arcis, en présence de toutes les masses des alliés;
c'est là qu'il paya encore de sa personne; il était partout, à chaque
moment, dans la mêlée, sous le feu des batteries, toujours soldat et
empereur; les obus éclataient sous les pieds de son cheval. Les
faubourgs étaient incendiés; on se reconnaissait dans la ville aux feux
continuels de la mousqueterie que la nuit n'arrêtait point. Je rôdais
avec assez d'anxiété. Il ne nous restait qu'un pont pour la retraite;
l'Empereur en fit jeter un second; Arcis fut évacué en très bon ordre;
on se battit toujours, et l'armée fit si bonne contenance, que l'ennemi
n'osa l'entamer, malgré l'immense supériorité du nombre. J'arrivai avant
la tête des premières colonnes à Vitry-le-Français; le quartier général
fut établi à Saint-Dizier. Là on apprit que toutes les propositions de
l'Empereur avaient été rejetées au congrès qui était rompu. À peu de
distance de Doulevent, on disait que l'Empereur marchait sur Paris, d'où
il avait reçu un avis important. On ne voyait plus d'alliés sur la route
de Troyes. Je la suivais au pas, réfléchissant sur tout ce que j'avais
vu. Un des aides de camp du prince de Neufchâtel passa. «Il devance
l'Empereur,» disaient les paysans. À quelques lieues de là on apprit
qu'on se battait aux portes de Paris. Je mis mon cheval au galop, comme
si mon arrivée eût pu changer les événemens. Mon coeur battait à
m'étouffer, et je puis assurer que ce n'était pas de frayeur. L'étranger
à Paris, le Cosaque passant sons nos arcs de triomphe: songer seulement
à cette humiliation, pour moi c'était mourir. Hélas! deux lieues plus
loin, j'apprends que Paris venait de capituler.
Le corps d'armée destiné à couvrir la capitale, l'évacua la nuit même.
Arrivée à Villejuif, je trouvai le village occupé par les troupes de
Mortier. Officiers et soldats ne parlaient que du regret de la
capitulation, de la belle conduite de la garde nationale et des élèves
de l'École Polytechnique. Je ne crois pas de ma vie avoir été dans une
situation d'esprit plus pénible. J'avais même quelques instans cessé de
penser à Ney; je voyais l'Empereur si malheureux!
Je suivis les troupes qui se dirigeaient sur Fontainebleau. En y
arrivant, il fallut me mettre au lit; tout mon sang bouillonnait de
colère, et me menaçait d'une hémorragie. J'étais seule; on ne prenait de
moi nulle pitié. Je montrai de l'or; les soins changèrent, mais avec un
air qui me déplut encore. «Je suis femme d'un militaire de la garde de
Napoléon, lui dis-je; j'attends mon mari. Les troupes arrivent, je les
quitte: j'ai vu l'Empereur au relais de Fromenteau.» Alors tous les
soins, toutes les attentions me furent prodiguées avec mille questions.
Je ne nomme pas mes hôtes; je puis donc dire qu'ils étaient fous
napoléonistes, et je crois que cette conviction, qui me plaça comme chez
des amis, aida fortement à me guérir, car le lendemain je n'avais plus
qu'un peu de courbature. Le lendemain Fontainebleau se remplit de
troupes, et les maréchaux y arrivèrent aussi successivement, Moncey,
Macdonald, Marmont, Oudinot, Mortier, Lefebvre, tous, et Ney enfin.
Après trois mois de fatigues, de privations et assez de périls, il
m'était délicieux de penser que j'allais jouir du bonheur de le voir
loin de Paris, et j'osai même espérer que, d'après ma constante
résignation à tout supporter, je serais mieux accueillie qu'au bivac de
Siroknodinia. Je dirai dans le chapitre suivant tout ce que j'ai vu dans
mon séjour à Fontainebleau, depuis l'arrivée des maréchaux jusqu'à ce
moment cruel où Napoléon fut contraint de se séparer des aigles et de
ses phalanges d'airain, qu'il avait si long-temps conduites à la
conquête du monde.