L'escalier du pavillon de Flore après la revue de la garde
nationale.--Entrevue avec l'Empereur.--Départ du maréchal Ney pour le
quartier général.--Campagne de France.
J'étais parvenue au haut de cet escalier qui est dans le coin reculé de
la cour des Tuileries, entre les cuisines et un corps-de-garde, où rien
n'annoncerait le séjour du souverain, sans les sentinelles qui se
croisent et les consignes qui se répètent. Ma mine était si connue dans
la garde impériale, qu'il ne m'arrivait jamais d'être repoussée dans mes
curiosités par les militaires.
J'arrivai donc sans exciter la moindre attention jusqu'à la première
anti-chambre. Assise sur une banquette, de singulières réflexions
m'assaillirent malgré moi sur la destinée des rois. J'étais là sans
avoir subi aucune enquête, aucune surveillance. J'étais sûre que
l'Empereur allait y passer sans garde; je savais qu'à ma vue il
s'avancerait (comme cela lui arrivait à la vue de toute personne
étrangère), pour s'informer du motif qui m'amenait là. Si je l'eusse haï
autant que je l'admirais, si j'eusse été animée d'un esprit de complot
ou de vengeance, rien, me disais-je, d'aussi facile que d'arriver avec
un poignard au coeur d'un grand homme. Ces idées m'absorbèrent si
tristement que je ne vis, n'entendis rien de ce qui se passait autour de
moi. Je ne me réveillai de mon accablante rêverie qu'au bruit du
factionnaire du haut de l'escalier qu'on venait de relever. J'étais
assise derrière le grand vitrage qui longe le palier d'où l'on aperçoit
une espèce de corridor fort obscur, qui doit conduire derrière les
appartemens de l'aile qui est entre l'horloge et le pavillon de Flore.
Dans le même espace, il y a un cabinet où l'on monte par quelques
marches; j'ai dit, je crois, que j'avais écrit sur mon _memento_ les
propos entendus dans la cour. Je tenais ce billet déployé dans ma main;
j'entendis marcher dans le fond de ce corridor; machinalement je me
lève, je m'approche jusqu'à la porte entr'ouverte du petit escalier. À
ma toilette élégante, le factionnaire me prit pour une habitante du
château; car loin de me regarder avec hésitation, il me laissa le
passage libre. Au même moment, l'Empereur se montre, et moi, qui
n'attendais là si patiemment que pour le voir, plus leste que la pensée
et étourdie comme mon imagination, je me jette derrière la porte
entr'ouverte et sur la seconde marche de l'escalier. Il me serait
impossible de rendre l'attitude, ni l'expression de physionomie, ni
l'accent de l'Empereur, qui s'approcha presque d'un air moqueur en me
voyant grimpée là si sottement.
«Que voulez-vous? Que faites-vous ici?
«--Sire, le voilà: j'ai assisté à la revue, j'ai entendu et écrit ce que
j'ai entendu;» et déjà il regardait mon billet. J'ai une si détestable
écriture, qu'au milieu de toutes mes autres craintes, la plus vive était
encore qu'il ne pût déchiffrer mon griffonnage. Je tendis la main pour
reprendre la note. L'Empereur sourit de son fin et délicieux sourire,
mit sa belle main sans gant sur la mienne, et rapprocha le billet de ses
yeux. «Et le nom de l'homme, me dit-il?
«--Je ne le connais pas, sire.--Bien (avec un regard doux et
bienveillant); bien, allez chez Regnault, et contez-lui tout.» J'allais
risquer une parole de plus, j'allais dire: «Votre Majesté me reconnaît
donc?» Mais Sa Majesté était déjà loin. Avec Napoléon rien ne traînait
en longueur. Je redescendis l'escalier, mais cette fois non sans avoir
été bien contrôlée par tous les regards surveillans. L'Empereur avait
gardé ma note.
Je me rendis chez Regnault; il était sorti. Je lui laissai un mot. À
sept heures du soir, il vint tout content me bien surprendre, en me
montrant cette note, et en m'annonçant que j'avais beaucoup amusé
l'Empereur par la terreur panique qui m'avait valu une audience
particulière sur un escalier dérobé. Regnault avait ordre de me donner
un bon sur le Trésor. La somme était considérable. Je refusai d'en
accepter l'ordonnance; mais j'avoue sans détour que mon refus était un
calcul, et tenait à un plan de ma tête un peu plus qu'à une délicatesse
de mon coeur. N'ayant nommé ni compromis personne, j'aurais pu recevoir
sans rougir une marque de reconnaissance pour un avis utile; mais
j'ambitionnais mieux qu'une récompense pécuniaire, et je voulais pouvoir
un jour demander à l'Empereur une position honorable comme mon
dévouement, et pure comme la passion pour la gloire. Regnault, dont
l'ame comprenait tous les sentimens généreux, surtout ceux d'un
dévouement sans bornes, Regnault m'approuva et promit toute la chaleur
de sa protection en faveur du projet que je lui communiquai pour mon
avenir. Hélas! cet avenir, qui jamais n'arrive ni comme on le craint, ni
comme on le désire, devait m'ôter, tout, oui, tout, jusqu'à l'espérance,
puisque toutes se sont brisées sur un cercueil!... Le surlendemain,
c'était le 17 janvier, je crois, Ney vint m'annoncer qu'il partait pour
le quartier général de Châlons-sur-Marne. Je ne puis dire qu'il était
triste ni agité de sombres pressentimens, puisqu'il s'agissait d'aller
combattre; à l'idée des périls, Ney était toujours _tout lui_; mais il y
avait quelque chose de plus réfléchi, de plus raisonneur dans ses
dispositions; tellement que je me gardai bien de lui parler de ma
singulière audience, et que je ne pus m'empêcher de lui répéter:
«Aimez-vous moins l'Empereur, avez-vous regret à cette campagne?» Il en
revint à son cheval de bataille: «C'est la France que j'aime; pour elle,
je suis prêt à partir: mais s'il ne s'agit que de lui, j'avoue qu'un peu
de repos nous conviendrait à tous.
«--Sans doute, et tous vous l'avez bien mérité. Encore un effort; encore
cette moisson de lauriers; elle est la plus nécessaire, elle sera la
plus glorieuse.» Ces mots-là avaient de l'écho dans l'ame de Ney; aussi
se laissa-t-il aller à mes inspirations. Celles de l'amour et de la
gloire ont une si prompte et si puissante sympathie!
Le maréchal partit dans la nuit, et cette fois la patrie était de moitié
dans la tendre résolution qui allait me pousser encore sur les traces du
guerrier. Je m'occupai de mes faciles préparatifs de campagne; Regnault
n'approuvait pas l'idée de ces courses militaires, qu'il appelait mes
_Jeanne-d'Arcqueries_; mais j'avais l'habitude de n'écouter que moi, et
les défenses positives même de Ney ne servaient d'ordinaire qu'à
stimuler davantage mes résolutions. La seule concession que ma tête pût
faire se réduisait à ne pas transgresser la religion du sévère
incognito, que me commandaient son repos et mon respect pour ses liens
légitimes. Je ne voulus point faire d'adieux à Regnault, afin de
m'épargner l'inutile résistance de ses conseils. Mais je n'y échappai
point; car à peine Ney m'avait quittée, que le comte se présenta chez
moi. Entre autres choses qui ajoutèrent à la surprise de cette si
prompte visite, ce fut l'espèce d'enquête qu'il me fit subir sur le
gouverneur de Wilna (le général Hogendorp); il voulut savoir si je le
voyais lors de la campagne de Russie; si j'étais à Smorgony lorsque ce
général y arriva au départ de Napoléon pour la France. «J'ignorais même,
lui dis-je, qu'il y eût des Hogendorp combattant pour la France; j'en
suis bien aise. Honneur de la patrie de ma mère, je suis fière de les
voir tous comprendre aussi bien la brillante gloire des armes que celle
d'une éloquence qui défend victorieusement les libertés publiques[10].
Mais pourquoi me parlez-vous du général?
«--Ah! le pourquoi? ma bonne Saint-Elme; vous permettrez à l'homme
d'État de ne pas le confier à votre tête brûlée.» Il me disait cela avec
une mine moitié grave, moitié ironique qui ne lui était pas naturelle.
Je n'en sus jamais plus par Regnault, et quand j'en voulais parler,
long-temps après, il éludait de répondre, me disant seulement: «Cela n'a
pas nui à _fama volat_.» En rassemblant toutes ces circonstances, toutes
ces questions que la plupart du temps loin d'expliquer on n'achevait
même pas, je croyais toujours y trouver quelque secrète dénonciation de
D. L***.
Je connaissais deux personnes à Châlons, chez lesquelles je pouvais
réclamer une hospitalité bienveillante; j'y arrivai dans la nuit du 28
janvier. Les maréchaux Victor, Marmont, Mortier, Oudinot et Ney y
commandaient sous les ordres de Napoléon. Quelle réunion encore
imposante de talens militaires, lorsque tant d'autres étaient dispersés
sur des points divers pour garder contre l'invasion de l'étranger cette
France défendue trente années au prix de leur sang!
Je cherchai dès le lendemain à voir Ney; mais comme sa figure me sembla
aussi sévère que lors de la rencontre en Russie, je craignis les
résultats de la même colère, et cette fois je n'exposai pas mon
empressement à la même réception. Je pris courage et patience, en
donnant à mon coeur la distraction guerrière des grands spectacles dont
j'étais entourée. C'étaient toujours nos braves du Rhin, du Tibre et des
Pyramides, mais les habitudes de l'Empire avaient singulièrement
assoupli ces caractères fiers et ces ames fortes; c'était même valeur,
même courage, mais un courage plus résigné que bouillant. On semblait
plutôt attendre la mort comme un devoir, que la braver pour une
conquête. Jamais nos héros ne se montrèrent plus dignes de leur
renommée, jamais plus infatigables; mais sans diminuer la part des
éloges qu'ils ont si chèrement achetés, je dois constater, comme un fait
curieux pour l'histoire, un changement de moeurs en quelque sorte dans
nos grands capitaines. On aurait dit une sorte de mélancolie de
l'héroïsme. Le maréchal Oudinot avait encore un peu plus qu'autrefois
son ton fâché et froid, qui tient à un caractère de stoïcisme admirable,
mais peu de mon goût, quand il se trouvait près de Napoléon. Je
remarquai en lui et peut-être plus que dans les autres maréchaux, un je
ne sais quoi d'involontairement mécontent. J'avais souvent vu le
maréchal aux beaux jours de la république, c'était un autre homme;
c'était alors chez Oudinot l'enthousiasme de la jeunesse et en quelque
sorte d'un premier amour. Du temps de l'entrée en Hollande et en Italie,
on avait tout à conquérir, titres, dignités, richesses, et sous
l'empire, en 1814, on pouvait craindre de tout perdre. Celui des
maréchaux qui conservait le mieux l'ancien caractère de simplicité et
d'illusion, était le maréchal Victor, qui me parut là ce qu'il fut
toujours, non seulement aussi brave, mais d'une ardeur aussi jeune que
dans les premières victoires, qui l'ont classé si haut dans nos annales.
Quant au maréchal Macdonald, je ne le vis passer qu'à cheval; Marmont,
le favori de l'Empereur, était, avec Ney, celui dont l'extérieur
annonçait la plus confiante sécurité dans nos succès, et qui devait
encore s'en montrer un des brillans coopérateurs à Rosnay, où, l'épée à
la main, il passa au travers de 25,000 Bavarois commandés par de Wrede,
cet infidèle allié. Cependant une différence perçait encore dans
l'ancien aide de camp du général Bonaparte, Marmont. J'eus encore
l'occasion de voir les aides de camp de Napoléon, les généraux
Corbineau, Déjean, Flahaut, et un autre dont j'ai oublié le nom.
L'Empereur partit avec le général Bertrand. Le 27, il repoussa des
Prussiens et entra à Saint-Dizier. Ney, dans cette campagne, ne quitta
presque pas l'Empereur. J'avais suivi le mouvement de l'armée à peu de
distance; nous étions sur la route de Troyes; on passa par des chemins
horribles, par des marais et une forêt, que la saison rendait
impraticables; c'était Blücher que l'Empereur voulait atteindre, et
Blücher était à Brienne. On vint apprendre à l'Empereur qu'il y était
retenu par la rupture d'un pont; ce fut un éclair de joie pour Napoléon.
Le château fut si brusquement attaqué, que Blücher faillit être pris. Ce
n'était pas la première fois que ce général n'échappait qu'à la faveur
d'un stratagème ou d'une surprise. On se battit plus de douze heures; la
nuit était déjà profonde, lorsque harcelée, pouvant à peine me tenir à
cheval, croyant entendre le feu diminuer, je demandai un lit dans une
espèce d'auberge sur la route: on me donna un matelas par terre et un
peu de vin chaud. Je me roulai dans mon manteau, et j'allais dormir d'un
excellent sommeil de bivac, lorsque plusieurs paysans entrent en
tumulte, en criant: «L'Empereur a manqué d'être tué.»
Le lendemain je sus que le général Gourgaud lui avait sauvé la vie en
abattant à ses pieds un Cosaque dont la lance allait l'atteindre. Il n'y
avait là qu'une partie de la vieille garde; un des sous-officiers,
qu'une blessure retenait en arrière, me dit que l'Empereur était
retourné à Brienne, et qu'il craignait bien, d'après l'avis de son
général, qu'il ne se trompât sur les mouvemens de l'ennemi. «Les pékins,
disait-il, à qui nous avons enseigné leur métier, viennent nous attaquer
cent contre cinquante. Quel guignon d'être là en traînard! Si du moins
un boulet eût daigné m'emporter, je n'aurais pas la douleur de voir les
amis en ligne et de ne pas y être.» J'avançais à travers champs: des
fuyards m'apprirent qu'on était en retraite sur Troyes. Je ne savais
rien de Ney; je tombai dans un découragement que ne m'avaient pas donné
les horreurs de la guerre de Russie. Pour la première fois la terre
française subissait l'affront d'une invasion: non, jamais mon coeur ne
reçut de plus douloureuses blessures. Les troupes, dont les mouvemens se
croisaient, n'avaient plus cet air d'une confiance insouciante qui
ressemblait si fort à la conviction de vaincre: l'issue de cette
bataille éveilla même la désertion dans nos rangs. Le commerce des
proclamations allait son train; ces demi-victoires, qui nous
affaiblissaient sans nous servir, qui nous faisaient reculer à chaque
effort, commençaient à diminuer la fidélité au drapeau, par la trop
juste conviction qu'il ne restait plus rien à faire à la valeur contre
le nombre. L'ennemi nous fit plus de quatre mille prisonniers, et on
perdit beaucoup d'artillerie.
Je crois avoir dit déjà que je connaissais une femme qui avait eu des
relations intimes avec le roi Murat: je ne la désignerai que par son
prénom de Noémi; elle avait une soeur mariée à Troyes, et s'y trouvait au
moment de la retraite de La Rothière. Elle m'accueillit avec les larmes
aux yeux: «Qui eût jamais pensé cela de Joachim? me dit-elle; comment!
il trahit la France, son beau-frère, il se fait l'allié de l'Autriche.
«--Est-il vrai? est-il possible?
«--Ce n'est que trop vrai;» et elle me montra une preuve écrite, à la
date du 2 janvier, qui ne laissait guère douter du projet de Murat de
préférer l'alliance de l'Autriche à celle de sa patrie.
«--Noémi, lui dis-je, il faut me confier ce billet.
«--Je voudrais, sans qu'il sût d'où il vient, qu'il fût entre les mains
de l'Empereur.
«--Bonne Noémi, c'est pour le lui faire tenir que je vous le demande; je
vais le porter.» Nous étions au 3 ou 4 février: la lettre avait donc un
mois et plus de date. Le congrès était ouvert à Châtillon-sur-Seine;
l'Empereur avait passé Troyes et se trouvait au village de Piney. Les
routes n'étaient qu'embarras et dangers; partout une surprise était
possible, était probable; à chaque instant, l'affreux _houra_ pouvait se
faire entendre. Cependant l'idée de prouver à Ney un dévouement dont
cette fois il me saurait gré, me donna plus que de la résolution; et,
une heure après l'idée conçue, j'étais à cheval sur le chemin de Piney.
Aucun moyen de pénétrer jusqu'à l'Empereur: il était occupé des
instructions pour son représentant au congrès, le duc de Vicence. Je ne
voulus pas me dessaisir de ma lettre; je guettais l'heure de la faire
parvenir. À toute minute se succédaient de fâcheuses nouvelles. Les
murmures étaient excités par les privations; la désertion elle-même, par
le découragement, la désertion dans les armées de l'Empereur! j'avais
peine à y croire. Je connaissais quelqu'un d'intime et de sûr auprès du
duc de Bassano; je lui remis la lettre sous enveloppe, en priant de dire
que c'était une dépêche pressée de _fama volat_. Napoléon quitta Troyes
le 6, pour se rejeter sur la route de Paris; les Autrichiens nous
remplacèrent aussitôt. Je fis quelques lieues avec Noémi et sa
belle-soeur qui fuyaient; mais il fut impossible d'avancer. Nous étions
arrêtées à un triste village dont j'ai oublié le nom; le passage des
troupes ne cessa point, et tous parurent accablés et incertains. Noémi,
qui avait beaucoup d'or et encore plus de générosité payait à boire à
nos soldats, leur disant d'un air aimable: «Aimez bien l'Empereur, aidez
à chasser les horribles Cosaques de notre belle France.» Pendant ces
petites péroraisons, qu'elle répétait assez souvent, j'observais les
soldats, et je ne voyais que trop que, si tous aimaient toujours
l'Empereur et la patrie, ils n'étaient pas tous convaincus qu'on pût
réussir à nettoyer les plaines de la France des étrangers qui s'y
installaient déjà en maîtres sur les derrières de nos colonnes.
Noémi m'accompagna à Nogent. L'Empereur y était: on le disait
inabordable; il venait d'apprendre l'évacuation de la Belgique et les
résolutions du congrès. J'avais pu approcher cependant du prince de
Neufchâtel, et lui ayant confié l'envoi de la lettre de Noémi, il me
promit de savoir si elle était parvenue à l'Empereur. Je l'aperçus le
jour qu'il venait d'être accablé par toutes ces tristes nouvelles; il
sortait du conseil avec le duc de Bassano. Ils me parurent altérés tous
deux, et le prince de Neufchâtel plus que le duc. Ils se quittèrent avec
des haussemens d'épaules et des gesticulations trop significatives.
J'étais si près que j'entendis: «Obstination.--Ne pas céder.--cinquante
mille hommes.»Le prince de Neufchâtel m'aperçut et me dit: «Vous ne
pouvez voir l'Empereur; il a reçu la lettre, il savait déjà tout; mais
il a été content de l'envoi.» Ce ne fut qu'à l'île d'Elbe que j'eus la
flatteuse certitude que mon zèle avait été agréable; mais que de tristes
scènes allaient précéder l'époque de ce court séjour, d'où un grand
homme sut reconquérir un trône par la seule énergie du malheur!
Le 10, Napoléon se remit en marche; le bruit circulait qu'il allait de
nouveau attaquer Blücher par Montmirail. Noémi décida qu'elle resterait
à Nogent. Le général Marmont, honoré alors de toute la confiance de
l'Empereur, y resta pour la défense du passage de la Seine. Je me
séparai de Noémi; j'espérais trouver Ney, et pour me donner cette
consolation de tant de désastres publics et de fatigues personnelles, je
suivis des chemins abominables, jusqu'à Sézane, espace de plus de quinze
lieues. L'Empereur venait de les parcourir avec l'élan de l'aigle: cette
idée abrégeait pour moi la route. Le maréchal Marmont força les défilés
à Saint-Gond, et l'après-midi les Russes fuyaient devant l'Empereur à
Champ-Aubert, qui, par une double fortune, mit aussi Blücher en déroute.
Napoléon fit dîner avec lui les généraux prisonniers. Je causai un
moment avec un officier de son état-major: il parlait comme si nous
avions été victorieux au sein de l'Allemagne. J'avais beau lui dire:
«Mais nous sommes aux portes de Paris. Ce n'est qu'une escarmouche de
gagnée; ce n'est qu'une halte dans l'adversité. Les deux, ou trois ou
quatre cent mille étrangers nous enveloppent de toutes parts, et
débouchent peut-être d'un autre côté sur Paris même.» L'officier se
mettait en fureur. Je vis le moment où il allait me déclarer séditieuse,
parce que j'osais ne pas croire l'Empereur invincible et la France
sauvée. Il me demanda, d'un ton qui, tout en me paraissant amusant par
le ridicule, me déplut cependant: «Que venez-vous chercher, au surplus,
au quartier général?--Un homme qui se batte pour Napoléon, qui ne le
flatte pas; vous voyez que ce n'est pas à vous, Monsieur, que j'ai
affaire.» Ce Monsieur existe encore et est dans des rangs qui ne sont
pas ceux de la reconnaissance. Il m'a voué une haine implacable; je ne
la lui rends que par beaucoup de mépris. S'il me lit, je pense qu'il
sera content, car je pourrais dire quelque chose de plus.
Je vis enfin Ney à la prise de la ferme des Grenaux. Ah! quel homme
encore pour commander, et quels soldats que les Français pour se battre!
Ceux de Ney et de Mortier enlevèrent le poste où étaient les principales
forces des Russes et des Prussiens, les poussèrent dans une pleine
déroute vers Château-Thierry; ils les poursuivirent, et les habitans de
cette ville se joignirent à nos soldats pour chasser les ennemis dont
chaque maison avait à déplorer les excès. L'Empereur accourait en avant
des lignes, les rayons de la valeur sur le front. Partout on battait les
Prussiens; la retraite de Blücher ne ressemblait qu'à une déroute; il
manqua d'être pris le soir, et s'en tira encore. Je fis beaucoup rire
Ney en lui disant le lendemain: «Si j'avais reconnu ce Prussien qui
visait l'Empereur, je lui aurais fait une boutonnière.» Pendant six
jours la fortune sembla nous sourire, et l'horizon refléter quelques
rayons de victoire. Napoléon, après l'affaire de Nangis, se croyait déjà
de nouveau sur la route de Vienne. Enfin cette campagne de France ne fut
en quelque sorte qu'un combat de chaque jour, auquel il fallait courir
d'un point sur un autre. Le 19, les alliés étaient en fuite de toutes
parts. On envoya des drapeaux à Paris, à Marie-Louise. Singulière
destinée des princesses! L'épouse d'un empereur devait se réjouir des
drapeaux enlevés à son père.
On incendia Nogent; Mery eut le même sort; enfin Napoléon rentra
vainqueur à Troyes. À la retraite des troupes françaises on y avait vu
des cocardes blanches, des proclamations avaient circulé; on y avait
parlé hautement des Bourbons; on croyait que les alliés songeaient enfin
à les placer sur le trône, tandis que tous les souverains ne pensaient
encore qu'à eux-mêmes. L'empereur Alexandre ne rêvait qu'à
l'orgueilleuse représaille de venir en maître dans la capitale de
Napoléon. Il y eut un ancien émigré qui fut jugé militairement. Dans la
maison où je logeais, les voix tonnaient contre l'Empereur; on ne se
gênait pas du tout pour me le dire, et je trouvais à cette franchise un
certain courage de confiance qui me flattait; car ces gens me
connaissaient pour être toute d'ame à la cause de Napoléon. Je pris si
grande estime pour mes hôtes, que j'ai depuis toujours conservé avec eux
des relations amicales.
Il s'était formé à Château-Thierry un corps de bourgeois qui faisaient
la guerre de partisans avec une extrême habileté, et un incroyable
courage; parmi eux se trouvait le fils d'un marchand de drap qui avait
fait une campagne sous Ney; le hasard, qui m'a souvent servi pour
d'assez bizarres rencontres, me fut encore favorable; car ce fut
presqu'un camarade de rang: oui, s'il l'eût fallu, dans cette campagne
de France, j'aurais fait le coup de fusil et de sabre en véritable
soldat. Que j'étais bonne française dans cette cruelle agonie du grand,
empire! Il faut bien que l'amour de la gloire donne une existence
nouvelle, des forces proportionnées aux terribles sensations que la
guerre accumule; car comment une femme eût-elle résisté aux fatigues que
j'ai supportées sans peine? Aimer Michel Ney, c'était adorer la gloire
de la France; dans ce sentiment était toute ma force: je n'avais qu'à me
dire, _il le saura, nous en causerons_, tout alors me devenait facile
avec ce talisman de l'espoir et de l'amour.
Dans ce moment Marmont était aux prises avec Blücher sur la route de
Châlons; il ne put le contenir. Les Prussiens arrivaient en force; mais
Marmont, aussi brave qu'habile, les attire vers Montmirail. Au moment où
les ennemis le regardent comme en retraite, il exécute une savante
volte-face, et de grand matin sa position est assurée près de Vauchamp.
Ah! Dieu! quels soldats! et quel chef que Marmont!... Alors... Blücher
ne paraissait pas disposé à accepter la bataille, d'autant moins que ses
éclaireurs l'avaient averti que Napoléon était là avec son armée en
bataille. Jamais, non jamais il n'y eut des cris de _vive l'Empereur!_
pareils à ceux qui s'échappèrent de cette plaine de Vauchamp; en
regardant d'un peu loin ces hommes héroïques, à qui la certitude et
l'aspect d'un triple nombre d'ennemis n'inspiraient qu'une ardeur plus
bouillante, je me crus transportée au triomphe de Valmy, et je rêvai de
nouveau la victoire. Les carrés prussiens se présentaient bien, mais
rien ne tint en bataille contre l'attaque des Français; en les voyant,
on eût cru que nos grenadiers, que nos conscrits mêmes couraient à une
partie de plaisir. Les Prussiens, de toutes parts débandés, furent
poursuivis par Marmont jusqu'à la nuit, et Blücher put se ressouvenir à
Vauchamp de Iéna et Lubeck; cela se passait le 15. Les maréchaux Victor
et Oudinot reçurent l'avis que Napoléon les joindrait à Guignes. J'étais
à Nangis: un renfort de vieux soldats nous arrivait d'Espagne sous le
commandement des généraux Treilhard, Gérard et Leval; ils contribuèrent
puissamment au succès de ces journées belles comme nos premières. À leur
tour, les Autrichiens furent mis eu déroute devant Nangis, comme Blücher
l'avait été à Vauchamp. L'Empereur coucha au château de Nangis: j'eus
bon besoin de me rappeler la défense de Ney pour ne pas chercher à
savoir comment avait été donnée et reçue la dépêche de _fama volat_;
mais je me tins modestement à mon humble bivac, à deux coups de fusil du
quartier impérial. J'avais toujours ma ceinture bien garnie d'or. Je me
rappelle que je fis un repas chez des fermiers qui, ruinés par la
guerre, avaient conservé un incroyable attachement pour Napoléon. Il y
avait plus d'ardeur dans les masures des paysans de la Champagne que
dans les palais dorés de Paris, donnés pour la plupart en dotation par
l'Empereur. On doit penser que je me trouvai là en véritable fraternité
d'opinion. Je résolus d'y prendre quelques jours de repos, mais les
événemens en décidèrent autrement. L'Empereur avait cru le pont de
Montereau pris par le maréchal Victor: une erreur, un malentendu, ou une
faute que le respect dû à un si vaillant capitaine, que je m'honore de
professer dans toute son étendue, ne me permet pas de juger, fut cause
d'une attaque générale où les Français furent vainqueurs, mais que
l'Empereur n'avait pas prévue. Le bon, l'aimable Château, gendre du
maréchal Victor, y perdit la vie, et cette perte, qui affligea si
cruellement le coeur du vieux compagnon de gloire du vainqueur d'Arcole
et de Marengo, donna au moins une nouvelle preuve au maréchal Victor,
que l'empereur Napoléon avait conservé tous les sentimens du général
Bonaparte pour les premiers compagnons de sa fortune. J'aime à rappeler
ces traits d'une sensibilité magnanime; oui, j'aime à répéter: Napoléon
fut non seulement grand homme, mais ami vrai, bon, accessible jusqu'à la
faiblesse à toutes les émotions généreuses. J'ose en appeler au
témoignage du guerrier que l'Empereur appela si souvent un de ses
enfans, le maréchal Marmont, qui ne se rappellera pas, je crois, le
compte qu'il vint rendre à l'Empereur, à Reims, du désastre de Laon,
sans avouer qu'après le juste et premier mouvement de colère contre une
faute ou un malheur, Napoléon revint à l'indulgence d'un ami et d'un
père. Le souverain qui sait pardonner mérite des amis fidèles et des
sujets dévoués.
On vint m'apprendre que Ney marchait sur Châlons: une demi-heure après
j'avais le pied à l'étrier. Mon pauvre cheval commençait à boiter, et
son allure m'impatientait. Sur ces entrefaites je rencontrai un paysan
qui conduisait deux jolis chevaux de main.
«Sont-ils à vendre, vos chevaux?
«--Oui, Monsieur, et pas cher, car c'est une trouvaille, et pour peu que
l'Empereur continue à crosser ces coquins d'alliés, nous en donnerons
vingt à la douzaine. Le vôtre boite: voyons, voulez-vous troquer?
«--Non, mais je vais vous prendre un des vôtres; vous me direz votre
demeure.
«--Je n'en ai pas pour le moment actuel; je vas et je viens, et je
revends ce que j'accroche.
«--Combien voulez-vous?
«--Trois napoléons.» Je les lui donnai; le cheval en valait soixante. Le
paysan m'aida à seller ma nouvelle acquisition, tout en me faisant son
éloge. «C'est un tartare de race; je l'ai eu pour rien d'un
sous-officier du général Corbineau, à qui mon oncle a rendu quelques
petits services. Ah! dame, les soldats de l'Empereur, ça vous a de la
reconnaissance, puis ça n'est pas pillard.» Me regardant tout à coup
comme par inspiration subite: «Mais, Monsieur, vous êtes une femme.
«--Oui, je suis une femme; mais j'ai vu le feu, je ne le crains pas.» Il
me semblait que cette petite fanfaronnade était nécessaire pour que le
lieu et l'occasion ne fissent pas d'un bon paysan français un imitateur
des soldats alliés. Je me trompais bien, car le brave garçon m'offrit de
me servir de guide, et voulut par force voir au moins pendant une lieue
ou deux si mon arabe se conduirait bien. Puis il me dit que je
trouverais, à peu de distance, une ferme où l'on se chargerait de mon
cheval pour tant que je voudrais. Nous y fîmes halte: je laissai mon
cheval en pension aux environs de Château-Thierry; je ne le retrouvai
plus, ni même les personnes qui s'en étaient chargées.