Visite à Madame, mère de l'Empereur.--La belle Allemande chez Regnault
de Saint-Jean-d'Angely.--MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois.
Les derniers jours du mois de décembre 1813, par l'accumulation des
mauvaises nouvelles, par le relâchement de toutes les affections, par
l'irritabilité de toutes les personnes attachées à la fortune de
l'Empereur, me furent bien pénibles. Quand on n'est point intéressé aux
affaires, mais quand on s'intéresse à ceux qui y prennent part, on
souffre plus qu'eux des malheurs qui les accablent; ce qui pour eux
n'est quelquefois qu'un intérêt, devient pour leurs amis un sentiment.
Regnault de Saint-Jean-d'Angely m'envoyait chercher à tout moment. Dans
les temps de crise, on dirait que les caractères les plus virils ont
besoin de s'abriter et de reprendre courage auprès d'un coeur de femme.
Dans ces longues conférences, devant lesquelles ne reculait jamais mon
dévouement, Regnault était quelquefois abattu jusqu'à la faiblesse et
violent jusqu'à la colère; ce qui l'indignait le plus, c'était le froid
égoïsme de la plupart de ses collègues des grandes fonctions publiques.
«Il semble, s'écria-t-il, que tous ces gens-là flairent la nouvelle
curée d'un autre gouvernement.»
Mes jours étaient fort tristes, parce que je voyais la gloire de Ney
tellement unie au sort de l'Empereur, que craindre pour la chute du
dernier, c'était frémir pour l'autre. Dans mes courses continuelles, je
voyais et entendais une infinité de propos que je me gardais d'autant
plus de rapporter, qu'ils étaient tenus de confiance, et que Regnault
n'aurait pas manqué, par excès de précaution, d'en tirer les
conséquences à sa manière. Il rêvait tellement conspirations et
complots, que je lui cachai la rencontre que je fis de ce D. L***,
espèce de fatalité qui se représente à toutes les époques critiques de
ma vie. La cour des Tuileries retentissait d'une verte algarade de
Napoléon envers ses courtisans; quoique Regnault n'eût point eu sa part
de la colère impériale, il était revenu du château fort mécontent.
«L'Empereur, disait-il, se fait des ennemis par ses sorties violentes,
et cela ne mène à rien.» Mais voici comment s'était faite cette
rencontre dont je n'avais pas parlé à Regnault. Mon cabriolet s'étant
arrêté au coin du boulevart, j'aperçus D. L*** qui descendait
précipitamment du sien pour venir à moi; je lui demandai s'il venait de
l'autre monde?--«Non, pas encore, et je n'en ai point envie en ce
moment. Je viens de passer un mois à Calais. Ah! si vous étiez une femme
à penser à la fortune, quel avenir je vous assurerais!» Je le regardai
avec l'air assez hautain. «Oui, oui, continua-t-il, un brillant avenir,
mieux que vous ne l'aurez jamais avec le maréchal.--Perdez-vous la tête?
Qu'ai-je fait pour un pareil avenir?
«--Mais vous voilà bien grand seigneur, M. D. L***; comment, de la
protection! Irait-elle au moins jusqu'à me rembourser quelques milliers
de francs que vous me devez?
«--Non pas encore, ma belle dame; mais si vous voulez, je vous fais
gagner mille louis.
«--En vérité!
«--Oui, garantis.» Et en deux mots il me mit au courant et m'offrit des
sûretés; je ne lui répondis qu'en parodiant ce vers de _Britannicus_:
Mais je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Je sus depuis que cet adroit caméléon servait à la fois Baal et le dieu
d'Israël. J'eus peut-être tort, mais je n'instruisis pas Regnault de mes
soupçons assez bien fondés, comme on va le voir. Le roi de Naples venait
de signer un armistice avec l'Angleterre et alliance avec l'Autriche.
Paris retentissait du bruit de cette ingratitude, parlons la langue des
politiques, de cette imprudence. Je venais de l'apprendre; j'étais
affligée, humiliée dans mes souvenirs; je pensais à la grande-duchesse,
et la réminiscence me revint d'une lettre dont elle m'avait chargée, et
qui était restée sans réponse. D. L*** prétendait sortir de chez M.
Desèze, et m'annonçait, d'un air de triomphe, un second voyage pour
Calais, assurant qu'il ne serait que quatre ou cinq jours; encore trois
voyages, me répétait-il, et ma fortune est faite au grand complet.
«Voulez-vous venir?» Je lui tournai le dos pour toute réponse. Cette
rencontre me donna beaucoup à penser; mais sans compter mon invincible
horreur pour tout ce qui sent la délation, le caractère de M. Desèze
était si honorablement connu, que j'aurais cru commettre un crime que de
le croire en relation avec un être comme D. L***. Lorsqu'après le
changement je revis celui-ci, il rit beaucoup de ce qu'il appelait
ironiquement mon innocente candeur.
Je songeai enfin à porter une lettre dont j'étais chargée de la part de
la grande-duchesse pour Madame Mère; c'était la seule personne de la
famille de l'Empereur qui conservât de son origine quelque chose de peu
royal, on pourrait même dire de peu distingué, pour quelqu'un qui avait
donné le jour à tant de princes. Je fus introduite par M. de
Cossé-Brissac, dont les manières, tout imprégnées d'ancien régime,
auraient pu, dans un courtisan moins consciencieux, passer pour une
satire en action de celles de la douairière un peu bourgeoise. La bonne
madame Lætitia avait pris la royauté comme une sinécure; c'était une
reine sans gêne et sans façon. Je la trouvai assise près d'une table
énorme où étaient placés plus de trente petits paniers et plusieurs
ouvrages en perles. Je présentai ma lettre. «C'est bon, dit-elle en la
prenant; nous verrons cela. Savez-vous faire de ces sortes
d'ouvrages?--Non, Madame.--Eh bien! ni moi non plus. Je les achète d'une
de ces pauvres _ci-devant_ comme il y en a encore tant, quoique mon fils
leur ait fièrement donné, qui ont beaucoup de prétentions et pas un sou
vaillant.
«--Vous savez, Cossé (s'adressant à M. de Cossé-Brissac); c'est ma
boiteuse que vous trouvez assez bien et que je trouve bossue; elle est
adroite comme une fée. Croyez-moi, c'est joliment fait. Eh bien! je
rends service à cette pauvre femme; car toutes nos dames m'en prennent,
croiriez-vous?
«--Je le crois aisément; un don de la main de Madame Mère est une grâce
trop flatteuse...
«--Un don! un don, dites-vous! où avez-vous la tête; je les paie et les
leur fait payer. Oh! oh! ma chère, je vois bien que vous
n'_accoumoulourez_ jamais.» Il me prit une grosse envie de lui dire: je
crois que je n'en vaux que mieux; mais très heureusement que l'humble
attitude et l'air profondément soumis de M. de Cossé-Brissac me
rappelèrent à propos le haut rang de la personne qui me parlait, et je
ne répondis que par un respectueux silence. Entre autres choses aussi
importantes, madame Lætitia me questionna sur les perles de Rome. Je
crus faire un trait d'adresse en lui disant: «Elles sont beaucoup plus
chères que celles qu'on emploie pour ces sortes d'ouvrages.
«--Oh! ma petite, j'en sais le prix et de tous les numéros encore; ce
n'est pas à moi qu'on en fait accroire. Je ne tranche pas de la
princesse comme mes filles.» En m'inclinant légèrement je déguisai mon
sourire sous l'apparence d'une approbation très humble, et je rendis
justice à ma bienfaitrice, en répondant: «Il est vrai que la
grande-duchesse et la reine de Naples ont des coeurs de reines.» Je fus
reconduite avec même étiquette, et, me retirant à reculon, mon pied
s'embarrassa dans ma longue robe, et, moins leste, je serais tombée.
Madame Mère montra dans cette occasion que si elle manquait un peu de la
dignité du rang suprême, elle avait du moins conservé toute la bonté de
ces moeurs simples et familières qui ont leur prix pour ceux qui en sont
l'objet. «Ah! mon Dieu! me cria-t-elle, allez-vous-en donc tout
_ouniment_ droit devant vous; vous avez failli vous faire _dou_ mal pour
l'étiquette.» Madame Mère avait dû être fort jolie; elle était à cette
époque presque bien encore. Sa physionomie avait surtout ce trait de
bonté facile qui donne du charme aux femmes qui ont conservé le moins
d'agrémens.
En sortant de chez Madame Mère, je me rendis chez Regnault où je vis une
dame d'une figure charmante. C'était une Allemande honorée de la
protection de Mme de Staël. Regnault mettait une sorte de mystère à la
recevoir. Ce ne fut que plusieurs années après que j'appris d'elle-même,
dans une rencontre en Belgique, l'espèce d'utilité dont elle était au
gouvernement, et la passion plus généreuse qui la rendit sinon digne
d'estime, au moins de pitié, en lui donnant l'énergie de rejeter une
fortune honteuse, fruit d'infames services. Je ne la nommerai point,
parce que son repentir fut aussi sincère que déchirant. Hélas! que
n'ouvrit-elle plus tôt son ame à la femme célèbre et compatissante que
le sort lui avait donnée pour amie; elle se serait épargné des remords.
Mais à l'époque où je vis cette dame chez Regnault, elle était dans
toute l'activité de ses vilains devoirs. On parlait de la scène de
l'Empereur avec la députation du Corps-Législatif; Regnault et la dame,
sans affectation, baissèrent un peu le diapason de leurs paroles
mystérieuses; je n'entendis plus que les noms de Bordeaux, d'Angleterre,
de correspondances, et de temps en temps quelques exclamations contre
MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois, membres récalcitrans du
Corps-Législatif.
Quand la jolie dame allemande sortit du cabinet de Regnault, j'eus
grande envie de la suivre, mais celui-ci me retint; il était si enfoncé
dans les intérêts du moment, qu'il m'en parla comme s'il eût continué sa
conversation avec la haute utilité qui venait de le quitter: «C'est
Vicence, me dit-il, qui part chargé de négociations auprès des
souverains, et surtout de l'empereur d'Autriche. S'il ne doit pas avoir
plus de succès qu'à Dresde, il vaudrait autant qu'il restât à son
ministère.
«--Mon Dieu! je trouve une teinte d'envie à cette boutade; auriez-vous
la fantaisie d'être ambassadeur?» dis-je à Regnault assez étourdiment.
Il ne me répondit que du regard, mais c'était répondre, et même avec un
peu de suffisance.
Je n'avais pas vu Napoléon depuis le fameux voyage de Milan; la
curiosité m'en prit, et une curiosité dictée par le plus noble intérêt
et secondée par un de ces hasards singuliers dont il y a déjà tant
d'exemples dans ma vie aventureuse, et qui donnent à la plus minutieuse
vérité l'apparence d'une relation romanesque. L'Empereur venait de
confier à la fidélité de la garde nationale parisienne, subitement
ressuscitée, la fille des Césars et l'espoir de sa dynastie,
Marie-Louise et le roi de Rome. La vaste enceinte du Carrousel venait de
retentir de ces acclamations bruyantes dont Paris ne manque jamais. Le
prince Joseph, si bon, si aimable, si instruit, mais peu fait, malgré
ses deux exercices de royauté à Naples et en Espagne, pour supporter le
poids du diadème, était peut-être celui que Napoléon n'eût pas dû
choisir pour soutenir la jeune et incapable Marie-Louise dans le fardeau
de la difficile régence qu'il allait établir. J'étais au Carrousel et
dans la cour du château; je me glissais partout, j'écoutais tout avec
l'anxiété du pressentiment, auquel j'avoue que j'ai toujours ajouté foi
jusqu'à la crédulité. Il y avait tout près du cercle formé pour le mot
d'ordre, un sergent de la garde nationale, que j'avais vu chez une de
mes connaissances, royaliste à vieilles idées, qui commençait à reparler
de ce qu'elle avait oublié si long-temps. Il causait avec plusieurs
personnes, et non moins que dans le sens des cris qu'il venait lui-même
de proférer. Hélas! me disais-je, voilà le sort des princes; ils se
fient à des démonstrations de dévouement, et qui ne sont que le résultat
du frottement des masses obéissant à des émotions du moment, qui seront
éteintes au moindre examen et au premier changement. Toutes ces
observations d'un coeur véritablement affectionné et enthousiaste me
donnaient le besoin de voir l'Empereur. Cette solennité me l'avait
présenté sous un jour triste, dans une espèce d'_amoindrissement_ de sa
puissance. Je parvins à entrer au pavillon de Flore, malgré la foule,
car j'avais des amis partout. Je vais, dans le chapitre suivant,
raconter la courte entrevue que je parvins à surprendre avec Napoléon.
Je dirai tout de cette bonne fortune du sort, de cette minute imposante
qui me fut une immense gloire par la conviction qu'elle me donna que le
désintéressement et la vive sincérité de mon dévouement n'avaient pas
été sans influence et sans charme sur le génie d'un grand homme
malheureux.