CHAPITRE CXXIII.

Préparatifs de la campagne de France.--Émotions politiques.

Je restai quelques jours sans voir Ney, et, comme nous nous étions

quittés un peu fâchés, je ne voulais provoquer ni son repentir ni sa

visite. Si le sujet de la brouille eût été quelque chose d'intime et de

personnel, je l'aimais trop pour rester quelques heures seulement sous

le poids d'un reproche ou d'une apparence d'insensibilité; mais la

rancune ne venant pas du coeur, j'étais bien sûre qu'elle ne tiendrait

pas. En effet Ney vint me voir au bout de deux jours, et je bénis

presque la querelle qui avait ainsi pour résultat une démarche qu'il

n'eût peut-être point faite sans ce motif d'impulsion polie et

repentante. Mais ce qu'il y a de curieux dans les caractères francs et

impétueux, c'est qu'ils se fâchent encore même en se réconciliant; que

poussés par la bonne foi de leur premier mouvement, ils y cèdent de

nouveau, même dans les réparations qu'ils ont la volonté de leur donner.

Ney n'avait jamais ressenti pour moi cette égalité de passion qui fait

en quelque sorte disparaître l'ame pour la confondre avec une autre ame;

je crois même qu'avant la grande catastrophe qui me fit entrer tout

entière dans son coeur, mon empire, celui de suivante de sa gloire, avait

beaucoup tenu à ce qu'il retrouvait en moi presqu'un camarade de guerre

autant qu'une femme; rien d'original, sous ce rapport, comme son retour

après notre débat; j'espérais de la tendresse, et j'entendis encore de

la politique. Hélas! ce pauvre ami aimait tant son pays qu'il ne croyait

pas être infidèle en me parlant de la France, alors menacée, envahie;

voyant arriver sur ses frontières les soldats de toutes les capitales où

avaient flotté nos aigles orgueilleuses; mais tout ce qu'il disait avait

un charme irrésistible de chaleur et de sincérité; la France était au

fond de toutes ses pensées, et cet immense intérêt, base lui-même de mon

attachement pour le maréchal, me faisait écouter, avec une incroyable

émotion, ce que j'appellerais volontiers son improvisation patriotique.

«Vous aviez raison, mon amie, de réchauffer un peu mon ardeur pour

Napoléon. Il a commis des fautes; il ne nous a guère ménagés; mais il

supporte au moins dignement des revers que peut-être il eût pu ne pas

appeler sur nos têtes; il fait bonne mine à la mauvaise fortune; son

génie se réveille pour nous organiser une armée, pour nous fabriquer au

moins des cartouches avec lesquelles nous puissions dignement mourir.»

Mais, comme malgré lui, le sentiment profond des malheurs publics le

ramenait à une sorte de misantropie. Les noms de la plupart des grands

personnages de l'État ne sortaient de sa bouche qu'avec des bouffées de

mécontentement et de blâme. Il avait avec moi toute sécurité, et ses

expressions, qui n'étaient retenues ni par la politesse ni par la

crainte, n'en étaient que plus vives, et n'en sont que plus curieuses

comme peintures des opinions qui circulaient dans le monde chargé alors

de nos destinées.

«--Et ce Murat, s'écriait-il, le concevez-vous? Il nous a quittés dans

la dernière campagne; il n'a pas vu qu'en remettant son commandement il

descendait du trône qu'il tient de l'Empereur. Murat est le premier

soldat de la France, mais la royauté l'a gâté; elle lui tient au coeur;

il en est vain comme les femmes de leurs diamans. Il croit se conserver

en se tournant d'un autre côté que nous: il se trompe; et quoique cela

aille mal pour Napoléon, Murat, comme tous les autres, ne peut rester

roi qu'autant que Napoléon restera empereur.

«--Comment! autant que Napoléon restera empereur? Êtes-vous fou, Michel?

Pourra-t-il ne plus l'être? Quoi! on l'assassinera donc?» lui disais-je

avec la plus entière conviction que, malgré les désastres de la Russie

et les défections de Leipsick, détrôner l'Empereur me paraissait

impossible...

«Non, dit Ney brusquement, cela n'est pas impossible, et il sera

lui-même pour quelque chose dans la possibilité. Tous les anciens partis

vivent encore, sous terre il est vrai, mais ils en sortiront; et il y a

des momens où nous sommes, nous autres, tentés de croire l'Empereur de

complicité avec ses ennemis. Il sait qu'il a autour de lui, dans ses

conseils même, des j... qui le travaillent d'accord avec l'Angleterre;

qu'une conspiration européenne l'enveloppe; il voit l'abîme, et il

semble qu'il veuille y tomber.»

Ici, se livrant à son impétueuse franchise, le maréchal Ney me traça un

tableau de main de maître du 20 décembre, premier lever de Napoléon aux

Tuileries après le retour de Leipsick. «Il n'avait plus d'armée, mais il

en a retrouvé là une de courtisans. Belle ressource que les harangueurs

du sénat, du conseil d'État, des cours judiciaires, des corps

administratifs! Tous ces gens-là n'ont su que louer, suivant la formule

consacrée depuis dix ans. La phrase a été son train au salon du trône,

et l'Empereur a pris au mot ces courages à appointemens. Il est trop

bon, trop facile, trop crédule. Pour sabrer les Prussiens, qu'a-t-il

besoin de ses valets dorés? C'est au peuple, sa vraie force, aux

soldats, ses vieux amis, qu'il doit uniquement s'adresser; il sait bien

qu'avec nous il est en famille.

«--Ah! j'aime à vous entendre parler au jour de l'adversité et des

épreuves comme aux jours de la victoire et de l'enivrement de la bonne

fortune.» J'avais beau épuiser mon éloquence; je voyais bien que le

maréchal avait un fond de mécontentement contre l'Empereur. Il était

convaincu qu'il aurait dû faire la paix à Dresde, arranger autrement ses

affaires, rester allié avec l'Autriche. «Caulaincourt avait très bien

préparé les choses dans sa négociation avec Metternich. Napoléon a voulu

la guerre; il pense un peu trop à son antipathie pour l'Angleterre. Lui

qui n'écoute que ses propres avis, lui qui est de feu contre ses amis

qui raisonnent, il est de glace contre ses amis qui le trahissent. Il en

fait ou trop ou pas assez. Bernadotte, ce Gascon qui lui décoche de si

jolies proclamations, il le ménage. Nous avons perdu nos meilleures

troupes dans des combats souvent inutiles. Reggio, Tarente, Vandamme et

moi, nous avons essuyé des échecs: cela ne devait-il pas lui prouver

l'impossibilité de la lutte?

«--Mon Dieu! vous êtes bien mal disposé pour lui aujourd'hui.

«--C'est que je prévois ce qui va arriver: les ennemis sur notre

territoire et une guerre d'extermination...

«--Mon ami, pourvu que dans cette fatale extrémité nous soyons les

exterminateurs.

«--Ida, me dit-il en me regardant de manière à me pénétrer jusqu'au

coeur, vous êtes bien dévouée à Napoléon depuis quelque temps; est-ce

qu'il y aurait de la vérité dans certains bruits?

«--Quels bruits? répliquai-je avec le feu qu'on met à prévenir une

explication périlleuse; mon dévouement à l'Empereur me vient de mon

enthousiasme pour votre gloire. Je la vois, ainsi que celle de la

France, si étroitement unie à Napoléon, que les séparer serait porter la

hache dans vos lauriers. Ah! que je meure avant que cela arrive!

«--Allons, il n'y a rien à dire à un si pur amour pour la France. Ma

bonne Ida, vous êtes une singulière femme, mais que j'aime bien.» La

politique, qui nous avait brouillés à la première entrevue, nous

rapprocha plus intimement l'un de l'autre à la seconde; ce jour-là, en

nous quittant, nous étions plus amis que jamais.

Le même jour j'allai voir Talma qui était aussi profondément remué par

les événemens, mais plein de confiance dans le génie de l'Empereur. «Il

a contre l'adversité, disait Talma, toute la vigueur du vainqueur

d'Arcole et de Marengo. Sa constance, sa volonté de fer, son ame de feu

sont déjà une armée. Son regard vieillit les plus jeunes soldats, et son

étoile sortira radieuse de tant de nuages qui ne sauraient la couvrir.»

Je parlai à cet excellent Talma de la pauvre Gertrude: il avait oublié

le bienfait, mais non pas le malheur. Mon récit renouvela sa touchante

compassion; il était si naturellement généreux qu'il ne comprenait pas

mes éloges, mais il comprenait mon ame, et je sentis que ma visite lui

faisait un de ces plaisirs délicats qui naissent d'une vive sympathie de

pensées et d'impressions. J'emportai une bonne nouvelle pour Gertrude,

qui m'en remercia comme si j'eusse été de moitié dans la générosité de

Talma.

Ney m'avait prévenue qu'il ne me verrait pas de quelques jours. Je fus

bien agréablement surprise de trouver en rentrant, le jour même de sa

visite, un billet qui m'indiquait, pour le surlendemain fort tard, un

rendez-vous. Quand il s'agissait de lui, toute autre affaire était

oubliée; ma vie cessait, pour ainsi dire, pour se concentrer dans la

sienne; puis mon coeur, si prompt à s'attacher aux douces chimères,

rêvait déjà bien au delà du bonheur d'une visite. Hélas! dès que Ney

entra chez moi, et dès le premier coup d'oeil, l'altération de sa

physionomie me dit tout autre chose.

«--Avais-je raison, s'écria Ney, dans mes prédictions et dans ma colère;

le vaisseau de l'État fait eau de toutes parts. Par la Suisse, par le

Rhin, par le Nord, nos frontières sont entamées; tous les ennemis de la

France se donnent la main. Les coalitions se sont formées à force de

revers. Cette fois elles sont épouvantablement habiles et unies. Cette

réaction de tous les orgueils blessés était inévitable. Les poltrons

eux-mêmes sont leur désespoir, et les plus braves leur lassitude. Les

débris de nos vieilles bandes sont prisonniers dans toutes les villes

depuis la Vistule qu'elles occupent inutilement. Ida, ma pauvre Ida, ma

tête se perd quand elle mesure l'abîme...»

La gloire et la grandeur de la France étaient si chères au coeur du

maréchal Ney, que l'aspect des désastres publics le mettait hors de lui.

«Quelle affreuse nouvelle, répétait-il;» et ce noble guerrier, provoqué,

par mes questions, par la chaleur de l'amitié et du patriotisme, restait

muet, après quelques exclamations plus énergiques que claires. «Enfin,

s'écria-t-il, surmontant son abattement, une nouvelle campagne va

s'ouvrir. Puisse-t-elle du moins nous conserver nos limites, notre belle

France... Il serait par trop cruel de nous voir enlever les conquêtes de

la république, de perdre sous les aigles les triomphes de Valmy et de

Jemmapes.» Il était venu pour me dire beaucoup de choses, et son trouble

fut tel qu'il me quitta sans entrer même dans l'objet de l'entrevue

qu'il m'avait demandée.

Regnault, que je vis le lendemain, était plus agité encore. L'année

1814, qui allait s'ouvrir, se préparait sous de bien tristes pronostics.

Hélas! ils ne devaient que trop tôt et trop ponctuellement se réaliser.

Je connaissais trop Ney pour ne pas m'être aperçue, à travers ses

agitations politiques, qu'il avait besoin de me confier autre chose; je

ne m'étais pas trompée; car le soir même du lendemain je reçus une

confidence qui me fut à la fois chère et pénible: elle m'apprit que le

coeur de Ney me garderait toujours une place, que ni liaisons anciennes

ou nouvelles, ni devoirs ni infidélités ne me raviraient jamais. Si

j'éprouvai une légère blessure, un plus noble penchant étouffa bientôt

mon amour-propre blessé. Donner à Ney une preuve de désintéressement et

en quelque sorte d'immolation, me tint lieu du bonheur. Prévoyant une

nouvelle et périlleuse campagne, pressé par une lettre qu'il venait de

recevoir, Ney me fit part d'une liaison d'un moment avec une belle

Polonaise qui lui en avait dérobé le précieux gage. Je me chargeai de la

commission qu'il me donna, mais malgré mon zèle je ne réussis pas

immédiatement à découvrir l'innocent objet de ses inquiétudes. Pour ne

pas revenir sur le même sujet, je vais raconter ici l'étrange hasard

qui, en 1821, me fit rencontrer cette fille de l'amour d'un héros et de

la faiblesse d'une noble et belle étrangère, qui fut assez heureuse pour

mourir avant le jour fatal qui enleva à sa fille bien-aimée son illustre

protecteur naturel. Il faut que je ne sois pour aucune sensation

organisée comme les autres personnes de mon sexe; car, passé la première

irritation de l'aveu, je puis assurer que j'éprouvais, au moment de la

confidence même, un désir de mère à voir cet enfant. Je me formais déjà

un plan de vie; je disais: «N'est-ce pas, Ney, que vous me la confierez?

J'irai vivre à la campagne, je lui apprendrai à vous connaître, à vous

chérir, et elle ignorera ce que j'ai eu de torts.» Il me pressait dans

ses bras, me répétant: «Ida, bonne et chère Ida;» et moi d'être fière et

heureuse plus que du plus brûlant délire d'amour. Hélas! il ne devait

pas jouir de la douce sécurité de me voir veiller sur l'objet de sa

tendresse inquiète.

Dans les premiers jours de janvier 1821, je fis un voyage à Verdun.

J'arrivai vers le soir; c'était un jour de plantation de croix. Les rues

étaient encore tout encombrées des oisifs que cet événement avait

attirés. On y voyait avec leurs parens les jeunes filles qui avaient

formé le cortége, ornées de guirlandes et de voiles blancs. À Verdun, un

cortége de jeunes filles, vêtues de blanc, rappelait un trop cruel

souvenir pour n'être pas un pénible spectacle. Je m'éloignai avec

précipitation, et remettant mes visites au lendemain, je sortis de la

ville vers le lieu, déjà désert, où la sainte cérémonie venait de

rassembler toutes les ames religieuses ou avides des pompes extérieures

du culte. Non loin de la croix qu'on venait d'élever était assise sur le

gazon une jeune fille dont l'aspect enchanteur me fit sentir une

surprise toute prête à devenir de l'admiration; son léger vêtement était

fermé par une ceinture noire qui dessinait Aine taille souple et

élégante; un grand chapeau de paille était à ses côtés, et la légère

bise du soir faisait voltiger des tresses dorées dont la mode n'avait

pas encore dénaturé les gracieuses ondulations, ni torturé les boucles

naturelles; un grand portefeuille de dessins était placé près du

chapeau. Je fis à mon domestique signe de s'éloigner; je m'approchai

doucement de la jeune personne, de façon à la très bien examiner avant

d'en être remarquée. À peine les roses de la première jeunesse

commençaient à remplacer sur ses joues les couleurs plus prononcées de

l'enfance, et déjà se lisait sur son front virginal l'empreinte des

soucis; les pénibles soupirs d'une profonde méditation soulevaient un

sein naissant à peine. Elle prononça à mi-voix quelques mots sans suite,

mais dont le son fit aussitôt vibrer toutes les cordes de mon coeur: en

me rappelant cette douceur d'accent d'une jeune fille, il me semble

reconnaître quelque chose d'une voix chérie. Éveillée par cette

divination mélancolique, il me semblait lire sur le front virginal de

l'inconnue une expression de physionomie qui me rendait comme présente

l'image douloureuse de l'infortuné maréchal. Je fis un mouvement pour

être aperçue: à l'instant la jeune fille fut debout et prête à

s'éloigner. Mon coeur battait avec violence; «De grâce, Mademoiselle,

restez; mon sexe, mon âge, doivent ne vous causer aucune crainte. Vous

êtes seule; mon domestique nous suivra de loin; accordez-moi quelques

instans, dites-moi quels heureux parens ont le bonheur de vous avoir

donné la vie.»

«--Hélas! Madame, dit-elle avec un maintien parfait, depuis bien

long-temps les paroles bienveillantes sont étrangères à mon oreille;

excusez le trouble qu'elles causent à la pauvre Féodora.

«--Ce nom annonce que vous n'êtes pas née en ces climats; cependant

votre accent est si pur...

«--Je suis fille d'un Français et d'une Polonaise, continua-t-elle

précipitamment, orpheline de tous deux; depuis trois mois seulement je

sais que je n'ai rien à demander à la société qui me dédaigne, rien à

espérer de ce monde où ma naissance devient un titre d'exclusion ou

d'une insultante pitié.» En s'exprimant ainsi, sa belle physionomie

s'était animée d'une fierté douloureuse; d'abondantes larmes coulaient

sur ses joues. Je pressai sa main que j'avais saisie avec une religieuse

tendresse: c'était la fille du héros, de l'homme que j'avais idolâtré,

que je pleurais avec désespoir: oh! que cet être me parut cher. Je n'ai

jamais conçu l'orgueilleux amour-propre qui fait repousser ou haïr

l'enfant de l'homme qu'on aime, lors même que ces enfans sont une

irrécusable preuve d'inconstance. Quand la passion a été sincère, elle

étouffe tous les murmures de la vanité. Je rassurai Féodora, m'informant

avec intérêt des amis, des soutiens qui restaient encore à sa jeunesse.

«Je suis un enfant illégitime, voilà tout ce que je puis dire. Je

n'accuse point mon père; ses mânes m'entendent; ma mère n'a pu supporter

sa mort funeste. Je suis seule, oh! bien seule au monde.» L'air, le ton,

le regard de Féodora étaient pénétrans. Il faut en avoir éprouvé la

puissance pour comprendre tout ce qu'une ame noble et fière ajoute à la

beauté d'une femme.

Je tenais la main de Féodora; je lui prodiguais tous les noms qu'une

mère tendre donne à une fille bien-aimée. J'ouvrais ainsi son jeune coeur

à la confiance, qui n'eut plus de secrets pour moi. Féodora avait sept

ans lorsqu'elle perdit sa mère. À l'instant tout changea autour d'elle,

les soins, la vie, jusqu'aux robes qui naguère la paraient. Une vieille

Polonaise, Élisabeth Dobninski, accompagnée d'un valet de chambre, lui

firent passer bien des jours en voiture, et un matin Féodora se vit en

s'éveillant dans une petite chambre avec des personnes inconnues, mais

dont les manières douces et caressantes gagnèrent le coeur de la pauvre

orpheline. Cependant Féodora ne put sans un cruel chagrin se plier au

changement de sa fortune; elle n'avait jamais parlé que français avec sa

mère, et sous ce rapport du moins elle se trouva moins étrangère au

milieu de ces êtres inconnus; mais sous tant d'autres, qu'elle était à

plaindre! Au lieu de ces arts charmans dont sa mère l'avait entourée, ce

n'étaient plus que les grossiers ennuis d'un travail mécanique. Féodora

n'avait aucune aptitude à ses nouveaux devoirs; son caractère était

doux, mais fier. La contrainte la révoltait; elle continuait en secret à

s'occuper des leçons de sa mère; un crayon était un trésor, et un

bouquet de fleurs fut souvent acheté par l'orpheline au prix de

l'abandon de quelque pièce de sa modeste garde-robe. Elle sacrifiait

souvent les heures destinées à une pénible tâche de ménage au plaisir de

courir au loin la campagne pour former son herbier, et de composer des

dessins imparfaits, mais précieux par les mots touchans qu'elle plaçait

sous chaque fleur en souvenir de sa mère. Féodora vivait depuis deux

années à Verdun dans cette monotone médiocrité, sans plaisir, sans

espérance, mais du moins sans privations du nécessaire. Peu à peu la

main invisible qui la soutenait s'est montrée moins exacte dans ses

dons. Attachée peu à peu par l'habitude, comme tous les bons coeurs, à

ceux qu'elle voyait tous les jours, Féodora, accablée du changement de

leurs manières, leur demanda en larmes ce qu'elle leur avait fait. «Que

voulez-vous, Féodora, lui dit la femme, nous gagnons notre vie par notre

travail. On nous écrit que votre pension ne sera plus payée, et nous ne

pouvons vous nourrir pour rien.» Ces mots avaient enlevé à la

malheureuse orpheline ses dernières illusions; il lui fallait même

renoncer aux travaux de l'aiguille pour descendre aux pénibles soins

d'un ménage d'artisan. Il fut impossible d'y plier sa fierté, et surtout

du moment où la découverte d'un papier mêlé aux lettres de sa mère lui

eut appris le nom et la haute illustration de celui à qui elle devait le

jour et le rang de sa mère. De ce jour, Féodora, perdue dans le vague

d'une affreuse mélancolie, faisait et défaisait mille projets; ses nuits

se consumaient dans les larmes; le jour, elle courait respirer l'air

libre de la campagne. Mais peu à peu la cruelle nécessité exerça sur

elle sa fatale puissance; on força ses habitudes sans vaincre ses

dégoûts. «Je fus pendant deux ans si malheureuse, me disait-elle, que

souvent j'invoquai les mânes de ma mère, pour lui demander si c'était un

crime de s'ôter la vie.» Ces paroles me firent frissonner: un pareil

aveu dans une bouche de quinze ans renferme tant de douleur!

Insensiblement on reprit, plus tard, avec Féodora des manières moins

sèches. Un jour on lui dit d'être tranquille, qu'une grande dame aurait

soin d'elle et la protégerait. «Je ne veux pas être protégée, mais

aimée, répondit la fière Polonaise.» En effet, sa pension fut payée, et

l'on s'occupa de son instruction religieuse.

Je témoignai à Féodora le désir de l'accompagner, de connaître les

personnes auxquelles on l'avait absolument confiée. «Non, me dit-elle,

car cela restreindrait ma liberté. Ce qu'on me recommande surtout, c'est

de ne faire connaissance avec personne. J'ai tant besoin de penser que

je vous verrai encore, et que même, loin de Féodora, vous n'oublierez

pas les confidences de la pauvre fille illégitime!» Je pressai l'aimable

infortunée sur mon coeur avec une tendresse de mère. Hélas! j'étais déjà

pauvre alors, et ce fut un des momens de ma vie où j'ai senti que

l'argent peut être quelque chose pour le bonheur. Si j'en eusse été

pourvue, comme dans mes beaux jours, j'eusse dit à Féodora; «J'ai adoré,

je pleure avec désespoir le héros qui te donna la vie; le nom de ta mère

est une amertume pour mon coeur, mais n'est-tu pas aussi la fille de

celui que j'ai tant aimé? Viens, retrouve en moi l'appui et les

entrailles, de la bonté paternelle.» Après nous être donné rendez-vous

pour le lendemain, nous nous séparâmes.

Mais je l'attendis vainement au rendez-vous. Qu'on juge de mon chagrin!

J'étais forcée de repartir le lendemain même. Je résolus d'aller parler

aux gens qui avaient accueilli Féodora. Un billet qu'on me remit d'elle

en rentrant à l'auberge, me fit changer d'avis; Je transcris

littéralement les lignes de cette aimable et malheureuse enfant:

«Je suis restée trop tard dehors hier; on nous a vues ensemble, on m'a

questionnée, et je hais les questions. J'ai vivement répondu que,

n'ayant point le bonheur d'avoir mes parens pour guides et pour maîtres,

je ne voulais pas me soumettre à un joug étranger. On ne me permet pas

de sortir aujourd'hui et de vous parler ce soir; ne m'oubliez pas en

passant devant le lieu où vous m'avez trouvée hier, et d'où je revins

avec un trésor, car je vous crois mon amie. Il y a tant de bonté dans

vos regards! J'ai des frères, m'avez-vous dit; vous leur parlerez pour

la fille de leur père, une fille qui ne demande qu'un peu d'affection

fraternelle. Madame, chère Madame, ne m'oubliez pas, car vous êtes la

seule espérance de la pauvre orpheline Féodora.»

Je plaçai ce billet sur mon coeur. Lorsque la voiture qui m'amenait à

Paris passa devant la croisée où j'avais trouvé Féodora, mon ame

renouvela le serment de revoir la pauvre fille autant qu'il serait en

mon pouvoir. Dans la ferveur de ce double serment, je crus voir une

ombre légère s'approcher de moi, suivre comme un nuage lumineux la

course rapide qui m'entraînait... Le bruissement des arbres, le faible

frémissement des insectes, le cri des oiseaux, formaient comme un

concert de voix aériennes qui répétaient ma promesse de ne pas oublier

la fille du héros, et de faire dire à ses fils: «C'est vous seuls qui

devez être les protecteurs de Féodora!» Les peines et les malheurs qui

m'accablèrent ne me firent point oublier ni négliger mon serment; mais

ils furent tels, que souvent cette impuissance m'arracha des larmes. Le

sort de Féodora était heureusement trop intéressant pour n'être pas

soulagé: il le fut et d'une manière qui défend, par le respect dû au nom

de la protectrice, de s'inquiéter du bonheur de la protégée.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 10 / 38 题