Talma.
Ney aimait le beau talent de Talma; toutes les supériorités éprouvent en
effet une remarquable et involontaire sympathie. C'était à l'ame élevée
de Ney qu'il fallait confier les traits d'une ame généreuse. Parmi
beaucoup de dames que j'avais connues à Bréda et à Anvers, en 1796, se
trouvait une jeune personne d'une rare beauté et d'une famille
distinguée de Malines. Elle avait dans toute sa personne toute la
délicieuse nonchalance _del certo non soche_. Je ne la désignerai que
par son prénom. Gertrude avait alors seize ans.
J'appris à mon premier voyage à Paris qu'elle avait disparu avec un aide
de camp du général Dessolles. Notre liaison, quoique courte, avait été
tendre; son souvenir s'était bien des fois rappelé à mon coeur, et
j'étais comme frappée du pressentiment que je la retrouverais un jour.
Mais j'étais loin de prévoir que je recevrais, par cette personne
presque étrangère et errante depuis plus de vingt années, une confidence
précieuse qui accroîtrait encore ma vive admiration pour un de mes amis
les plus intimes, pour mon cher Talma. Elle m'avait long-temps cherchée,
et, dès mon dernier retour à Paris, plus heureuse que dans toutes les
investigations précédentes de son attachement, elle avait découvert mon
adresse. Un billet d'elle vint me surprendre un matin, et m'exprimer
l'intention de me consulter sur des choses de la dernière importance.
Je me fais conduire à l'adresse indiquée. On ne m'attendait pas, et
ayant ouvert assez brusquement la porte, je me trouvai en face d'une
femme en grand deuil, du plus noble maintien. Son regard doux et
mélancolique inspirait tout d'abord la vénération et la pitié! Belle et
jeune, son deuil ne portait pas l'empreinte de cette coquetterie de
douleur qui souvent dément les larmes des veuves. Nous étions toutes
restées immobiles au premier regard. J'étais déjà de moitié dans ses
peines... «C'est vous, Gertrude, fut tout ce que je pus dire.
«--Oui, et je suis déjà moins malheureuse, puisque je ne suis point
encore méconnaissable aux yeux de l'amitié!
«--Oh! que cette amitié serait heureuse des preuves que vous pourriez
accepter.»
Nous nous assîmes, et son coeur s'ouvrit avec une chaleur que je vais
m'efforcer de reproduire. «Je n'accuse que moi seule de la conduite de
celui qui m'a perdue. Il ne pouvait m'estimer, je lui avais tout immolé,
vertu, patrie, famille; je n'avais à ses yeux que l'attrait d'une
conquête de plus. Il ne crut pas à mon amour, à mon amour si tendre, et
j'en fus abandonnée. Nous touchions au moment de l'invasion de l'Italie;
je rejoignis triste et désolée les lieux que j'avais remplis du scandale
de ma fuite. Ma famille irritée, m'accabla des rigueurs d'une réclusion.
Peu après on m'offrit ma liberté aux dépens de mon coeur; il était encore
à Alfred, et j'osai préférer le pleurer ingrat, plutôt que de tout
devoir à la tendresse d'un autre. Hélas! je prononçai mon arrêt fatal.
On donna à mes refus le nom de rebellion, et à mes larmes sur la perte
d'Alfred celui de démence. Des parens qui me haïssaient gagnèrent ma
trop faible mère. Je fus jetée dans la maison des fous, et au 26 août
1801, s'ouvrit pour moi la porte de cet antre plus affreux mille fois
que le tombeau. J'y passai neuf années, n'ayant autour de moi que le
spectacle d'une effrayante dégradation. En vain je recourus aux prières,
aux supplications pour prouver que mon coeur seul était malade, que ma
raison était saine: l'orgueil m'avait condamnée et l'orgueil ne pardonne
jamais. Enfin un jour, jour d'éternelle mémoire, la porte de mon cachot
s'ouvre; j'entends des paroles de paix, de consolation; je lève les yeux
sur l'être bienfaisant dont l'organe mélancolique et pur apporte à mon
ame la première émotion qui, depuis deux années, ne fût pas une douleur.
Mon regard avait suffi pour lui tout révéler.
«--Non, cette femme n'est point folle, s'écrie-t-il; son geste, son
attitude, sa physionomie respirent la pudeur et la bonté. Un délicat
instinct de femme avait su faire un chaste voile de la lourde et
grossière couverture de ma triste couche.» L'étranger était accompagné
de l'économe de la maison et de deux autres témoins.
«Cette visite porta immédiatement avec elle ses consolations; l'économe
reçut les plus touchantes recommandations; on me plaça provisoirement
dans une chambre propre et commode. On m'accorda des vêtemens, ma
nourriture devint saine; le lendemain on revint pour des formalités et
des bontés nouvelles. L'homme noble et généreux à qui je devais ce
secours inespéré n'épargna rien: crédit, argent, démarches, il employa
tout pour arracher à une horrible destinée une femme étrangère dont il
ne connaissait que les torts et le malheur, n'exigeant pour récompense
que de rester inconnu à l'objet de sa noble bienfaisance. Le succès
couronna son angélique humanité, et la liberté, dernier bienfait, vint
mettre le comble à la reconnaissance de tous les autres. En me
l'annonçant, on me remit un contrat de 1,200 liv. de rente viagère, avec
la seule obligation de signer une promesse de ne jamais revenir dans ma
patrie, et de changer mon nom de famille. J'étais presque heureuse de
cette condition qui complétait mon affranchissement. Qu'aurais-je pu
regretter après de pareils traitemens? J'obtins, à force de prières, de
mes gardiens que j'allais quitter, le nom de mon bienfaiteur; c'était
Talma!
«Quoi! notre tragédien? m'écriai-je.
«--Oui, lui même. Vouée à un deuil éternel, mon projet est d'aller
m'établir en terre étrangère; depuis six mois ma fortune s'est accrue
par le don d'un legs inespéré et considérable. Je suis venue à Paris
dans la seule intention de voir Talma. Depuis long-temps le respect pour
un secret qu'il avait voulu pesait à ma reconnaissance. Après tant
d'années de combats, elle fut la plus forte, et c'est pour y céder que
j'accours du champ de bataille qui vit tomber Alfred. Voici quelques
lignes que j'ai écrites à mon bienfaiteur. On m'avait dit que je le
trouverais à Calais; je m'y suis rendue; il en était parti: mais je sais
qu'il est à Paris maintenant. Un hasard singulier m'a procuré votre
adresse; plusieurs officiers parlaient de vous devant moi; un d'entre
eux vous connaît plus particulièrement. J'ai demandé si vous étiez à
Paris, et il a répondu en m'indiquant votre demeure; c'était le neveu de
l'amiral Verhuel. Ce que je me rappelais de votre amitié et de votre
caractère m'a fait un besoin de vous voir, auquel je n'ai pu résister;
vous êtes naturalisée en France, vous connaissez tant de monde, il ne
vous sera pas impossible de me faire parler à Talma; je suis épuisée par
de longs tourmens, mes forces s'en vont, et je ne voudrais pas mourir
sans revoir l'homme à qui je dois la vie et tout ce qui l'a consolée.
«--J'ai promis, dis-je au maréchal, de présenter cette excellente femme
à Talma, mon ami depuis dix-huit ans, et quand vous m'avez rencontrée,
j'y allais. On ne saurait croire tout le bien qu'il fait; c'est
presqu'un souverain par l'abondance de ses libéralités. Si nul acteur ne
l'égale en talent, il est moins d'hommes encore qui le surpassent en
généreuse bienfaisance envers toutes les infortunes.» Ney jouissait avec
la candeur d'une belle ame de ces curieux détails; il daigna
s'intéresser au sort de la femme dont je venais de lui parler avec cette
abondance de coeur qu'inspire la vue si rare d'un caractère
reconnaissant.
«Cette dame, ajouta Ney, veut se réfugier en Italie; engagez-la à
attendre quelque temps.
«--Vous croyez donc, mon ami, que les affaires vont mal, et que cela va
se brouiller tout-à-fait?
«--Je le crains; l'Espagne et la Russie, ma chère Ida, ont enterré notre
bonheur. L'intrigue, en outre, prépare pour nous le surcroît d'autres
dangers. À peine échappés à une retraite, il va nous falloir, malgré
notre désastreux épuisement, commencer une autre campagne. Heureux si,
versant notre sang jusqu'à la dernière goutte, nous conservons notre
France intacte et pure. Les soldats voudraient du repos, un repos si
bien gagné. On se battra encore, mais en raisonnant sa fatigue. Nous
autres généraux et maréchaux, nous le voulons; il nous en coûte de ne
voir rien finir. Nous vieillissons.»
J'avais souvent exprimé des idées semblables à Ney, mais il m'en avait
blâmée, et chose inexplicable, je ne saurais dire le cruel regret que
j'éprouvais de les entendre de sa bouche. Ce n'était certes qu'une
saillie de mauvaise humeur, bien naturelle; mais mon imagination
souffrait de l'affaiblissement de son enthousiasme, au moment où
l'étoile semblait pâlir. Nous eûmes même à cet égard une vive
altercation, assez vive même pour me faire craindre une seconde rupture;
mais la voix de la patrie menacée, le sentiment du devoir et l'approche
des dangers le réconcilièrent bientôt avec Napoléon et avec moi.