CHAPITRE CXXI.

L'Empereur Napoléon et la belle Anglaise.--Lettres et visites de

Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Je retrouve Ney.--Beau trait de Talma.

On eût épuisé tous les contrôles de l'armée, qu'on n'eût pu rencontrer

dans les cadres un officier plus fait pour être porteur des lettres qui

me faisaient part de tant de nobles souvenirs. Il avait pour Napoléon

cette admiration superstitieuse dont alors tout soldat français était

pénétré, et j'oserai presque dire un enthousiasme plus délicat, empressé

de justifier l'exaltation de ses sentimens par la connaissance des

moindres actions de son idole.

«On prétend, me disait le lieutenant M..., que chez Napoléon le coeur ne

vaut pas le génie. Je me chargerais volontiers de prouver que sous ce

rapport il mérite encore de nouveaux hommages. Oui, l'Empereur est bon,

il est avant tout très sensible, et je tiens d'une femme un trait qui

ajoute encore à la gloire du héros.

«--Vous prêchez une convertie, mon cher M...; je sais aussi bien, mieux

qu'un autre peut-être, que l'Empereur est d'une bonté charmante; mais je

n'accorde pas toutefois qu'il ait une sensibilité romanesque, une

sensibilité telle que les femmes l'entendent.

«--Eh! Madame, je ne vous dirai pas qu'il s'est évanoui aux pieds d'une

belle imaginaire; mais cela prouve sa force sans accuser son coeur: et si

quelquefois il a abrégé le pouvoir que les femmes exercent dans

certaines circonstances, c'était pour l'amitié qu'il s'arrachait à

l'amour. Je connais une Anglaise délicieuse, que l'Empereur a connue pas

autant que le désirait l'intérêt, la passion ou l'amour-propre de la

dame. La belle étrangère amplifie peut-être un peu l'histoire de ces

relations: ce qu'il y a de vrai cependant, c'est que nous l'avons

rencontrée près de Gorlitz, et qu'elle a vu l'Empereur quelques jours

après la mort du maréchal Duroc. Elle avait fait les frais d'une

campagne facile pour sa fortune, mais pénible par ses dangers, et elle

n'avait reçu pour récompense qu'un désappointement cruel de vanité. Eh

bien! elle avait plus d'enthousiasme encore que d'humeur. Voici comme

elle nous conta ses tournées militaires: Pour approcher l'Empereur, j'ai

beau courir en poste, la victoire court plus vite que l'amour: Napoléon

est un héros qu'on ne rejoint pas aisément. Souvent j'ai cru arriver au

quartier général avant la bataille; il m'a fallu poursuivre le vainqueur

poursuivant déjà l'ennemi. À Leipsick, j'étais au milieu du corps

d'armée du maréchal Macdonald, et de la bagarre de Kaya. Dans une

indicible frayeur, je m'élance de ma calèche pour me réfugier dans une

masure; j'y trouve gisans deux blessés prussiens. En apprenti

chirurgien, j'allais leur donner quelque secours; mais, grands dieux!

voilà l'un d'eux, véritable colosse marchant, qui se dresse sur son

piédestal et veut galamment me prouver qu'il se porte à merveille.

Admirez tout ce que peut la société des héros, moi que la crosse d'un

fusil et le fourreau d'un sabre eussent fait fuir autrefois avant mes

campagnes. J'eus alors à ma disposition l'attitude d'une vieille

moustache, et je fis mine d'amorcer un pistolet qui n'eût servi bien

certainement qu'à m'estropier plus que le grand Prussien. Au même

instant entrèrent une foule de soldats appartenant au corps du duc de

Raguse. Me retournant alors: Soyez témoins, m'écriai-je, que je viens de

faire deux prisonniers. On me replaça dans ma voiture avec mille

acclamations de bruyante admiration. Plus loin, on voulut me faire

rétrograder; mais, bon gré mal gré, je poussai vers le quartier général.

J'espérais plaire, et j'avais la hardiesse de répéter: j'ai besoin de

parler à l'Empereur. Je trouvais que j'avais couru assez de dangers pour

être digne au moins de l'espérance; mais on me prévint qu'il n'y avait

pas à aborder l'Empereur après le douloureux événement qui venait de le

frapper, la mort de Duroc. Je voulus néanmoins être témoin de l'entrée à

Dresde; hélas! ma maladresse m'y fit manquer un dédommagement que le

hasard s'était plu à me ménager. J'avais rencontré un pauvre sergent

blessé, de la division Campans, et par humanité, autant peut-être par

spéculation, je l'avais fait monter dans ma voiture et combler de soins.

Je voulais pouvoir dire à l'Empereur: j'ai secouru, j'ai pansé vos

braves. J'ai à cet égard une recette de séduction auprès de lui toute

particulière, c'est de lui parler de son armée; on ne réussit même à lui

arracher une faiblesse qu'en flattant son côté fort, qu'en le prenant

par la passion de la gloire. Je sais bien que sur lui viendraient

expirer les minauderies ordinaires; on ne doit l'attaquer qu'avec de

l'originalité. J'étais donc bien résolue à tirer parti de ma rencontre

militaire dans l'intérêt de mon ambition galante.

«Personne ne sait causer comme Napoléon, quand il peut, ou quand on peut

être libre avec lui. Tenez, voici mot à mot notre conversation. Je

venais de lui raconter ma scène des deux blessés. Il me répondit:--Et si

l'on ne fût venu à votre secours, qu'eussiez-vous fait contre deux

grenadiers ennemis?

«--J'aurais invoqué le grand nom de Napoléon.

«--Mais enfin si...

«--Eh bien, mes pistolets vous eussent fait respecter et moi aussi. Vous

ne croyez pas à ma bravoure, mais vous avez tort; car elle me vient de

l'orgueil de vous plaire: oui, l'orgueil de vous plaire; un seul de vos

regards vaut mieux que la vie.

«--Mais, Fanny, vous êtes bien ambitieuse. Si quelqu'un de mes ennemis

vous entendait, il vous appellerait un Bonaparte en jupon.

«--Croyez-vous que cela me fâcherait?

«--Non, peut-être; car, vous autres, toutes, vous avez des penchans à

l'extraordinaire. On parle de l'ambition des conquérans, ce n'est rien

auprès de celle des femmes, et pourtant elle va à bien peu d'hommes, et

aux femmes elle porte bien plus facilement malheur.

«--N'importe, ce serait une position si haute que d'être appelée la

favorite de celui qui fait et défait les rois, de celui qu'aucune femme

n'enchaîne.

«--Et qu'aucune n'enchaînera jamais... Fanny, si je croyais que cette

folie fût sérieuse, dans deux heures vous seriez sur la route de

Londres.

«--La perspective est flatteuse. Pourtant j'ai lu quelque part, qu'un

Turc, un Grec, quelqu'un comme cela idolâtre d'une de ses femmes, la

poignarda en présence de son armée pour prouver aux braves qu'il les

préférait à la beauté. Seriez-vous de cette force?

«--Il n'y a pas de doute que, moins cruel, je saurais être aussi sévère.

Mais, je n'en viendrai jamais là, je n'aurai pas même de choix à faire

entre une maîtresse et mon armée. Mes maréchaux eux-mêmes auraient comme

moi autre chose à faire qu'à être trompés par une Pompadour ou une

Dubarry.

«--Merci de la comparaison.

«--Orgueilleuse Anglaise, répliqua l'officier: elle était belle, elle

plaisait quelquefois, n'est-ce pas tout ce qu'on peut attendre d'un

souverain. Au moins voilà mon avis, et le vôtre, j'espère... Puis

continuant: La main du héros essaya de soutenir son opinion en caressant

les boucles flottantes des cheveux de la belle Fanny. Mille pensées

tumultueuses m'agitaient; quelques paroles sans liaison et sans suite

s'échappaient de mes lèvres, le nom de Duroc se mêlait au nom doucement

balbutié de Napoléon. Terrible fatalité, s'écriait la belle Anglaise en

nous racontant cette scène. À ce mot de Duroc, le bras qui m'avait

attirée me repousse soudain; l'Empereur s'éloigne, semble me fuir comme

un remords, comme un reproche, reste absorbé; puis s'éloigne davantage,

se rapproche et me dit avec un incroyable accent d'émotion: allez,

allez, mon amie; on vous donnera un itinéraire; nous nous

retrouverons... mais ailleurs; et souriant douloureusement: à moins

qu'un boulet de canon ne me vienne visiter de plus près que le jour où

fut frappé à mes côtés l'ami vrai, le compagnon fidèle de ma vie... Ah!

Duroc! Duroc! Ce noble soupir retentissait encore sur mon coeur, que

Napoléon avait déjà disparu. Eh bien, l'Empereur s'éloignant de moi

n'offensait point ma vanité; mon ame, électrisée par le mouvement de la

sienne, sentait mieux que de l'amour-propre, et je lui savais gré de

cette sensibilité qui se portait de préférence sur un ami. Cette pompe

qui, à Dresde, l'entoure, cet éclat de la victoire qui lui va si bien,

non rien ne me le rend cher comme cette larme silencieuse donnée à

Duroc, en face d'une femme. Qui regrette ainsi, mérite d'être aimé.

L'Empereur est donc encore bien autre qu'on ne le suppose; on admire son

génie; force est bien aux incrédules eux-mêmes de s'y soumettre; mais

son coeur, le connaît-on!

«Vous pensez bien, ajouta l'officier, que le récit de Fanny s'adressait

à des gens faits pour le comprendre, et à un enthousiasme qu'il eût été

difficile d'accroître. Fanny nous raconta encore une foule de piquans

détails sur les incroyables efforts de son amour-propre pour plaire à

Napoléon. Cette jolie Anglaise s'est habituée à la vie militaire; elle

raffole de nos braves; on dirait qu'elle voit en eux l'image de

Napoléon.

«--Mais cela me paraît, dis-je à mon jeune narrateur, une très bonne

connaissance pour nos grenadiers. À une autre rencontre, vous obtiendrez

peut-être la faveur de causer plus intimement du grand homme que vous

chérissez autant qu'elle, et vous serez également aimable pour une

Anglaise par amour de lui. Mais laissons pour aujourd'hui vos

prétentions; suspendons un peu les souvenirs du passé pour nous occuper

des intérêts du présent, car vous partez cette nuit.» J'écrivis bien à

la hâte, en m'abandonnant à cette effusion du coeur qui ne sait pas être

courte, et je remis au lieutenant M... une lettre qu'il se faisait fort

de remettre au maréchal Ney, mais que le maréchal ne put recevoir, étant

revenu à Paris quelques jours après.

Le lendemain du départ de l'officier, dont la visite m'avait fait

exister dans le passé, et plongée dans cette rêverie de souvenirs qui

fait tout disparaître, je songeai à me mettre en relation avec mes

connaissances de Paris, pour lesquelles j'allais presque être une

revenante. J'écrivis à Regnault, et, sur sa réponse promptement aimable,

je me présentai chez lui; mais je le trouvai triste, abattu. Les

nouvelles de l'armée venaient chaque jour ajouter au deuil de la patrie

et des familles; on les attendait comme on attend la crainte et

l'espérance. Tout le monde sentait alors que le trône du grand empire

n'était plus que l'épée de Napoléon, et que la fortune semblait prendre

plaisir à la fatiguer et à la briser. La Saxe avait vu de nouveau pâlir

l'étoile, et la superstition, si nécessaire à tous les triomphes, était

sinon détruite, du moins ébranlée. Napoléon seul conservait de la

confiance. Ney me dit, quelque temps après: «J'ai été témoin d'un beau

spectacle à Dresde; l'Empereur avait été trahi par les Saxons, eh bien!

c'était lui qui consolait le bon roi de Saxe de cette trahison, qui

cicatrisait la noble blessure d'un coeur royal, le seul fidèle à notre

cause, quoique notre cause ne lui eût rien rapporté.»

Regnault ne me parlait que de l'armée, ne pensait qu'à l'armée. «La

France est morte; le sang français semble épuisé; il n'en reste quelques

gouttes que dans le coeur des soldats; mais avec Napoléon cela peut

suffire.» Il me demanda si j'avais reçu des nouvelles du maréchal; il

insistait pour que je les lui montrasse: ce fut presque de la colère

quand je lui dis que je n'avais rien appris de Ney que verbalement par

un officier, reparti déjà pour l'armée. Tout était méfiance et soupçon à

cette triste époque.

«Dans toutes vos courses, reprit Regnault avec son ton interrogatif

d'autrefois, vous n'avez pas entendu parler de proclamations de Monsieur

de Provence? Nous sommes sûrs qu'on en répand, que les soldats les

lisent et que les maréchaux les méditent.

«--Mon ami, je ne connais point la personne dont vous me parlez, et je

crois qu'à l'armée toute autre proclamation que celle de l'Empereur ne

serait pas bien accueillie.

«--Vous vous trompez: il vient des temps, hélas! où le dévouement se

refroidit; des temps enfin où l'on pense...»

J'avais quitté Regnault de Saint-Jean-d'Angely sans beaucoup d'autres

paroles que celles dont ses inquiétudes politiques m'avaient glacée. En

rentrant chez moi, après quelques autres courses, je trouve un billet

très pressé qui arrivait de la rue de la Victoire; il ne contenait que

ces mots: «Venez à l'instant même.» Je répondis aussi laconiquement:

«Impossible; j'ai un rendez-vous sacré comme l'amitié.» Une demi-heure

après, M. le comte était dans ma jolie retraite de la rue Bergère.

Jamais Regnault, qui n'était pas sujet à l'émotion, ne m'avait paru si

agité; son accent suffit pour me faire quitter le ton d'une plaisanterie

dès lors déplacée. «Je suis sérieuse, je suis triste, mon ami, lui

répondis-je, puisque vous l'êtes. Aurait-on besoin de mon dévouement? Il

est prêt.

«--Je crois que l'année 1813, qui va finir, finira mal pour nous, ma

pauvre Saint-Elme. On ne sait plus sur qui compter. Ce b... de

«Raynouard, avec son discours, prépare la défection des gens

tranquilles, de ces gens qui, depuis quinze ans, avaient donné leur

démission. Il est des gredins qui conspirent les bras croisés et sans

qu'on les inquiète. Fouché et Talleyrand nous travaillent de main de

maître, et avec toute l'ardeur qui anime l'ingratitude quand elle se met

en besogne.

«--Mais ces messieurs n'ont-ils pas été prêtres?» Regnault sourit, et ma

vanité, stimulée par l'accueil fait à cette observation innocente, me

fit trouver l'élan nécessaire pour réveiller les espérances du fidèle

serviteur de Napoléon et ranimer son courage. Nous nous quittâmes fort

gaiement, et il repartit bien persuadé cette fois que je n'en savais pas

plus long que je ne lui en avais avoué.

Regnault de Saint-Jean-d'Angely aimait l'Empereur avec cette abnégation

de tout autre sentiment, avec cet abandon de coeur qui ennoblissaient les

attachemens célèbres de Duroc et du général Bertrand. «Je suis capable

de tout pour l'Empereur, disait Regnault, excepté de le suivre sur les

champs de bataille.»

J'oubliais de dire que, dans cette dernière entrevue, le ministre

d'État, si dévoué, quoique si peu militaire, m'avait encore demandé,

avec cet air instruit qui déroute, pourquoi, depuis si peu de temps à

Paris, j'avais déjà vu et reçu chez moi M. Lanjuinais. «Que diable!

s'écriait-il, ce n'est pas la cour que vient faire ici ce comte

lacédémonien.». Je lui avais encore répondu la vérité: que M. Lanjuinais

ne m'avait parlé que de mes relations passées avec Moreau; qu'il m'avait

fait un crime d'avoir pu oublier ce grand homme pour son ennemi; que le

vénérable sénateur avait presque été galant pour me faire parler de son

noble compatriote; que, dans ma tête fort peu apte d'ailleurs à saisir

le côté politique des hommes et des choses, M. de Lanjuinais se classait

cependant comme un républicain à qui l'empire et les dotations

pourraient bien n'avoir pas fait oublier sa dulcinée _une et

indivisible_.

«C'est bien cela, et, par une singulière alliance, républicains et

royalistes s'entendent pour exploiter le mécontentement. Ils conspirent

de compte à demi, sauf à travailler pour eux seuls après le triomphe,

après la destruction. Amis de Moreau, amis de Pichegru, amis des

Bourbons, tout cela est synonyme pour le quart-d'heure: tous les partis

abattus sont de la même famille; Oudet était le bouton électrique de

toutes les ambitions contraires. Puis, par une soudaine inspiration: Ma

bonne Saint-Elme, si vous avez conservé quelques traces de votre liaison

avec ce brillant Seïde-Oudet, effacez-les, détruisez-les; car vos

relations, quoique mystérieuses, sont connues, et, s'il y avait une

crise, vous pourriez vous en ressentir.

«--Monsieur le comte, je n'ai pas plus de peur que de perfidie; ma

politique, à moi, se compose d'affections; c'est la meilleure et la plus

sûre: ainsi zèle, dévouement à la cause que j'idolâtre, parce qu'elle me

semble celle de la gloire française, et surtout parce que Ney en est un

des héros. Mon opinion, c'est de l'amour. Et Ney, reprit Regnault, avec

un sourire?

«--Eh bien! Ney vient encore d'ajouter, dans la désastreuse campagne de

Saxe, un chevron à ses états de service et de dévouement pour la France.

«--Oui, pour la France; c'est pour la France seule qu'il se bat.

«--Voudriez-vous que ce ne fût que pour l'Empereur?

«--Mon Dieu, non, mauvaise tête; mais il ne faut jamais séparer l'État

de celui qui en est le chef; ces subtiles distinctions servent de

ralliement aux mécontens. Je suis bien sûr que Ney n'est pas content.

«--Il n'y a pas de quoi, entre nous; mais il se tait, mais il ne murmure

pas pour se battre, et il se bat comme aux jours d'illusion. Que veut-on

de plus? Ne faudrait-il pas qu'il dise à l'Empereur: vous faites bien

tout ce que vous faites, et Leipsick ressemble à Austerlitz?»

Dans cette longue conversation, où Regnault épanchait tout ce que son

ame renfermait de chagrins avec cette facilité de misantropie qui nous

représente horribles tous ceux qui ne sont pas montés au même diapazon

politique que nous-mêmes, Regnault me parut aussi en rancune contre M.

de Fontanes. «En voilà encore un dont je me méfie, s'écriait-il.

Avez-vous eu de ses nouvelles à la cour de Florence?--Non pas à

Florence, mais avant. Il m'a toujours semblé, et cette observation ne

m'appartient pas, mais à un fidèle serviteur de la grande-duchesse, que

M. de Fontanes se dédommage volontiers en secret de l'admiration qu'il

dépense en public pour la famille impériale. Il a été dans son intimité,

il en a vu les côtés faibles, ces petits ridicules qui se mêlent souvent

aux plus belles qualités. Eh bien! M. de Fontanes excelle à les saisir

et à les peindre; et au lieu de les cacher avec la religion des

souvenirs et de l'attachement, il se plaît au contraire à les divulguer,

à les vernisser en quelque sorte pour les rendre plus saillans à ceux

qu'il veut amuser.»

Je n'espérais pas encore revoir Ney, et Regnault ne m'ayant point parlé

du retour du maréchal, je n'y comptais guère que vers la fin de l'année.

Notre contrat de bonne amitié avait reçu un singulier article

additionnel dans la campagne de Russie, et je ne savais pas comment m'y

prendre pour le modifier. Le hasard vint à mon secours. Je le rencontrai

le lendemain même de la double visite de Regnault, comme je sortais pour

aller voir Talma, et avec l'intention de porter à ce bon et généreux ami

une lettre d'une femme que j'avais rencontrée après une longue

interruption de rapports, mais non d'amitié, et dont l'histoire mérite

de trouver une place dans ces Mémoires, archives de la reconnaissance,

où le nom de Talma doit à tant de titres être inscrit.

Ney me reconnut le premier, et ce mouvement m'apprit qu'il était encore

le même pour moi. Du reste, mon apparition et le rayon de joie qu'elle

jeta sur sa figure ne firent que me montrer davantage les soucis qui la

chargeaient. Je pris tous les tons pour l'arracher à ses sombres idées;

mais son front ne se dérida un peu qu'en m'entendant parler de ses

enfans, sa plus chère pensée, son seul orgueil; il insista même sur le

plaisir qu'il aurait à me les faire connaître et à me les montrer, en

prenant pour cela des précautions dont son intérieur eût pu s'alarmer;

car il n'avait plus d'amour pour moi, et il en avait beaucoup au

contraire pour sa noble épouse; mais il savait que mon attachement était

au-dessus de l'amour-propre, et il ne concevait pas mon refus: mais moi,

qui voulais être fidèle à ses propres devoirs, je ne voulus pas exposer

mon coeur à désirer de les lui faire rompre, tant ils me paraissaient

honorables et sacrés. Ney avait dans cet épanchement d'amitié, bien plus

avec un vieux camarade qu'avec une femme passionnée, une éloquence de

bonté et de naturel qui me pénétraient. Comme il lui allait bien de

mêler le nom de son vieux père, de sa femme, de ses enfans, aux

souvenirs de ses victoires! Que de simplicité dans une telle grandeur!

L'admiration nouvelle de ces vertus modestes ajoutait un charme secret

aux sentimens de l'enthousiasme. On s'estimait d'avoir su l'aimer.

Revenant peu à peu à sa gaieté militaire, il me dit: «Puisque vous

voilà, allons déjeûner en garçons. Prenez la rue Blanche, je vous

prendrai à la barrière.

«--Bien volontiers, et je vous raconterai quelque chose que vous pouvez

entendre, un trait de Talma.

«--Cela me fera du bien; les beaux traits deviennent si rares en France.

«--Pas en fait de gloire, Michel.

«--Allez, allez, Sirène.» C'était son mot de guerre et de paix avec moi.

Me voilà donc griffonnant au crayon un mot pour le remettre chez Talma

en passant, puis me rendant à mon poste à la barrière des Martyrs, l'oeil

ouvert, l'oreille dressée comme une vedette. Ney avait quitté son

cabriolet au boulevart, et il ne se fit point attendre. J'avais beau

regarder pendant que j'étais de planton, je ne voyais pas trop de ce

côté d'endroit convenable au déjeuner d'un maréchal de l'Empire. Nous

voilà enjambant les boulevarts, courant à travers champs, nous donnant

de la bonne gaieté, comme dans les terres conquises de l'Autriche et du

Tyrol. Il n'y manquait, hélas! que le soleil d'Austerlitz, couvert de

sombres nuages. Nous étions presque arrivés aux derrières de la route du

bois de Boulogne; nous entrâmes dans une de ces bicoques qui le bordent.

Le déjeuner ressemblait à un véritable repas de bivac, et l'illusion

n'en était que plus vive et plus agréable. Trois heures s'écoulèrent

dans une conversation animée par toutes les confidences d'un entier

abandon de sa part, et de la mienne par toutes les effusions d'un

attachement qui se sentait plus fort que jamais. Je lui parlai de

Regnault; mais de tout ce qu'il m'avait dit, je ne lui révélai que ce

qui touchait les proclamations, parce que je craignais qu'il ne lui en

fût tombé dans les mains, et que par distraction il n'en eût conservé.

«J'en ai là, me dit-il. On jette beaucoup de papier dans l'armée; on

ferait bien mieux d'en faire des cartouches. Le colportage des opinions

est sans effet sur le soldat; les officiers ne prennent même pas au

sérieux toutes ces proclamations; mais l'Empereur y attache de

l'importance, et le gouvernement veut bien s'en inquiéter; cela se

rattache à la conspiration de Mallet. Fouché passe pour être à la tête

de beaucoup de machinations qui se croisent. Si Napoléon, au lieu de

l'envoyer en Illyrie, l'eût fait fusiller, il y eût eu justice, et la

précaution eût été bonne. Puis les vendus dont il a cru se faire des

amis! il verra! il verra! Nous ne sommes pas au bout; mais ne nous

cassons pas la tête à toutes ces spéculations creuses et inutiles. Tous

nos finauds seront attrapés tant que nous aurons du canon. Tant qu'il

restera un soldat à l'Empereur, il peut être tranquille; il ne sera ni

trahi ni perdu.» Ney me questionna ensuite sur ma liaison avec Talma

dont je lui avais parlé, allant droit à une supposition tout-à-fait

fausse que je réfutai, et quand je l'eus convaincu, je lui racontai

l'anecdote qu'on va lire au chapitre suivant.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 8 / 38 题