CHAPITRE CXX.

Départ de Lucques.--Séjour à Gênes.--Mon arrivée à Paris.--Nouvelles de

Ney.--Un trait de la vie du général Duroc.

Comme les lecteurs ont déjà avec moi plus d'une fois fait la route de

Lucques à Gênes, ils trouveront très bien, j'en suis sûre, que je ne

tire pas un plan religieusement topographique de ces contrées

délicieuses. Les temps deviennent si graves, que les plus grandes scènes

de la nature s'effacent devant la grandeur des événemens. La crainte

d'ailleurs commençait à absorber mes pensées et à les concentrer dans

l'unique préoccupation des intérêts de ma bienfaitrice. Chaque pas qui

m'approchait de la France redoublait cette terreur inséparable des

affections sincères. Je tremblais de voir jusque sur le sol de la patrie

les insultes de la fortune, de rencontrer d'autres désastres, d'éprouver

de nouveaux désenchantemens. J'arrivai à Nice cependant sans avoir eu

rien à subir de triste et qui mérite d'être rapporté. J'y demeurai dans

une famille qui tenait par la parenté au maréchal Masséna, et sans

entrer plus directement en relation avec les personnes que la princesse

Élisa m'avait indiquées, je me contentai, suivant mes instructions, de

leur faire tenir des lettres dont elle m'avait représenté la remise

comme essentielle au bien de son service.

La fidélité de cette mission n'exigeant pas davantage, je pris le

courrier, résolue de me rapprocher de Paris, théâtre ordinaire des

mouvemens toutes les fois que la politique se complique et menace de se

renouveler; refuge probable, surtout dans ces terribles circonstances,

de mes affections les plus chères. Une fois arrivée, je repris par culte

de souvenir un de ces logemens, que j'y avais déjà occupé, et que la

présence de Ney avait quelquefois honoré et embelli. Dès le lendemain

même, je me remis en relation avec les amis que j'avais conservés,

impatiente de ces communications de pensée dont on sent si vivement le

besoin et le prix dans les momens de crise. Une grande partie de mes

connaissances se composait de militaires de haut grade ou de

fonctionnaires également élevés, qui partageaient aussi avec moi la

noble folie de l'Empire. Plusieurs, hélas! avaient disparu de la scène;

car, en avançant dans la vie, les rangs s'éclaircissent et les tombes se

pressent, comme pour appeler la nôtre.

Un officier de la jeune garde me remit plusieurs lettres qu'il avait

reçues pour moi dans la campagne de 1813, mes amis croyant que la

pénible guerre de Russie m'avait rendue casanière, et par conséquent le

séjour de Paris indispensable. Ces lettres étaient déjà d'une date

ancienne, mais elles me parlaient de Ney: n'était-ce pas assez pour que

le passé devînt pour moi le présent? Après des prodiges à Kaya, à

Lutzen, à Proelitz, le maréchal avait profité de l'armistice pour se

guérir d'une blessure. À ce mot de blessure, je me sentis moi-même comme

frappée, et je ne pus cacher mon émotion à celui qui m'avait apporté ces

nouvelles si chères et si tristes. L'officier me rassura sur ce cruel

événement; mais il eut plus de peine à me persuader de ne point

m'élancer sur les traces du guerrier dont le nom seul faisait si

violemment battre mon coeur, en me démontrant qu'il y aurait

impossibilité de le rejoindre dans l'état de retraite et de désordre de

l'armée française.

J'appris également, par l'officier en question la mort de ma pauvre

Lithuanienne, de ce frère d'armes si intrépide, morte comme un homme au

passage de l'Elbe à Torgau, héros obscur, et dont la valeur dans les

temps chevaleresques eût pris place au milieu des noms de cette

mythologie guerrière. Cet officier, dont je dois taire le nom, avait

servi sous les ordres du maréchal Duroc; il n'en parlait qu'avec

l'attendrissement de l'admiration et de la reconnaissance. Je crois

pouvoir placer un trait de la vie de ce bon Duroc, qui cachait ses

vertus avec une modestie antique. Ce récit, écho d'un noble attachement,

sera aussi un hommage de mes propres affections pour celui qui avait su

faire de l'intimité d'un grand homme une gloire peu vulgaire pour

lui-même.

Après le 18 brumaire, Duroc, déjà fort avant dans la confiance du

premier Consul, fut chargé d'une haute mission diplomatique auprès de la

cour de Berlin, dont il s'acquitta avec beaucoup de succès, et qui lui

valut ces récompenses empressées qui ne manquent jamais au mérite

heureux. Cependant la Prusse, enchaînée à de mesquins intérêts, ne se

décidait pas franchement dans son attitude. Elle ployait ou ne se

redressait jamais qu'à demi. De sourdes intrigues s'y croisaient

incessamment et préparaient de loin une rupture nouvelle.

Le chef le plus influent de ces secrètes menées était le mari de la

baronne de Brenkenhof, ami de la célèbre comtesse de Lichtenau, cette

maîtresse déclarée de Guillaume II, roi de Prusse, femme dont on a tant

dit de bien pendant sa scandaleuse élévation, et tant de mal après sa

disgrâce, sort ordinaire des favorites. Mme de Lichtenau aima des

Français à la fin de sa carrière. M. de Brenkenhof les détesta toujours;

mais n'étant pas assez fort pour agir ouvertement, il se jeta dans des

intrigues dont il devint victime. Il fut arrêté et envoyé à Spandau. Sa

femme, jeune et belle Saxonne, que des convenances de famille avaient

enlevée à sa patrie, sut obtenir du maréchal Duroc, au lieu d'une

redoutable détention, un exil plus doux dans une terre éloignée. Mme de

Brenkenhof avait à cette époque une fille en bas âge, mais dont les

traits charmans promettaient toute la beauté de sa mère. Retenue à

Berlin par une légère indisposition de cet enfant, et pour des

arrangemens de fortune, au lieu de suivre son mari, Mme de Brenkenhof se

retira dans une maison de campagne des environs. Sensible à la

générosité de Duroc, elle ne mit à la reconnaissance que les bornes du

devoir, se livrant avec abandon à son coeur, et rendant chers à celui qui

en était l'objet ces témoignages d'une amitié vive et passionnée.

Brillant sur le champ de bataille, Duroc était aussi bien placé dans un

palais par la noblesse de ses manières. Il portait surtout dans la

société intimé un charme extraordinaire de simplicité et de bonhomie.

Une double facilité de caractère le disposait à être aimable et sensible

à l'amabilité des autres: pouvait-il ne pas céder au mérite de la jeune

et belle Saxonne! La guerre, à cette époque, venait d'éclater entre la

France et l'Autriche. Duroc, rappelé en France, accompagna le premier

Consul à Marengo. Les adieux furent vifs et tendres entre les deux amis;

mais la gloire offre tant et de si nobles distractions à l'absence, que

Mme de Brenkenhof fut peu à peu, sinon oubliée, du moins négligée

entièrement! Une correspondance sollicitée par Duroc, comme un moyen de

consolation, et qui, sans qu'elle eût osé se l'avouer, était le seul

bonheur de la belle baronne, cette correspondance devint languissante;

plusieurs lettres restèrent sans réponse et Mme de Brenkenhof cessa

d'écrire. Dans ses lettres, elle avait annoncé à Duroc la mort de son

mari, l'échéance d'un immense héritage, le mariage de sa fille avec un

noble saxon et leur départ pour la Saxe. Duroc était alors devenu

grand-maréchal du palais, et ses fonctions plus tranquilles lui

rappelèrent plus souvent le souvenir de la belle Saxonne; à ces tendres

réminiscences quelquefois il se mêlait des regrets plus vifs encore.

Combien ce dernier sentiment avait d'amertume, lorsqu'en 1805,

reparaissant à Berlin, non seulement Duroc n'y retrouva plus Mme de

Brenkenhof, mais apprit toutes les peines qu'il lui avait causées par

son silence. Le maréchal écrivit à Mme de Brenkenhof une lettre qui dut

effacer tous les anciens torts; car quel tort un coeur généreux peut-il

ne pas pardonner à un coeur repentant qui s'excuse?

L'infortunée dut encore à l'homme qu'elle avait le plus estimé, le plus

chéri, le bonheur de revoir sa fille coupable et fugitive, de la presser

sur son coeur et de ne point mourir sans bénir ses remords. Duroc, en

1805, rejoignit le quartier général, et prit à Austerlitz le

commandement du corps d'armée, dont une grave blessure avait éloigné le

maréchal Oudinot. Un de ces grenadiers dont la seule présence était près

de leurs chefs un droit à beaucoup de liberté, vint dire au maréchal:

«M. le maréchal, j'ai trouvé avec d'autres bons enfans, dans le coin

d'une ferme mi-brûlée, une petite Allemande bâtie à faire tourner la

tête à tous; et toute vieille moustache que je suis, M. le maréchal, je

l'avoue, la petite _sorcière_ était terriblement en péril; mais v'là

qu'elle tire de son sein un médaillon où vous êtes parlant, comme vous

v'là, mon général; et en joignant les deux plus mignonnes de mains que

j'aie vues jamais, elle nous dit: M. le général était l'ami de ma mère;

il ne vous pardonnerait pas de me maltraiter, de me tuer... La tuer?

figurez-vous, M. le maréchal, si nous en avions envie? Les camarades et

moi, à la seule vue du portrait, étions rentrés à l'ordre, et je me suis

chargé de conduire la petite, sous bonne escorte, chez une vieille bonne

femme. Pendant le trajet, elle nous a conté des fagots, nous disant

qu'elle est bien vertueuse... Vous sentez, M. le maréchal, si, nous

autres troupiers, nous donnons là-dedans; mais tant est que la petite

est jolie comme le soleil de nos victoires, et qu'elle vous est quelque

chose, puisqu'elle a votre portrait; voilà tout. Qu'en ordonnez-vous, M.

le maréchal?--De la respecter, mon brave, de veiller sur elle. Je la

verrai avant une heure,» répondit Duroc, troublé au delà de toute

expression; et dans le tumulte et les nobles joies d'une victoire comme

celle d'Austerlitz, l'ame généreuse de Duroc sut trouver le temps de

voler auprès de la fille de celle qu'il avait tant aimée et qu'il

respecta toujours.

Bathilde, nom de la jeune baronne, après un mariage d'inclination

contracté sans l'aveu de sa mère, s'était précipitée de faute en faute,

pour arriver enfin à celle que n'efface même plus une vie exemplaire, et

que le repentir ne répare point. Le jeune époux de Bathilde, attaché au

char d'une danseuse, dissipait follement la fortune de celle qui lui

avait donné le droit de sa tendresse. La malheureuse Bathilde avait

oublié que pour notre sexe le bonheur ne peut exister que dans le

rigoureux accomplissement de tous nos devoirs; au lieu de chercher son

refuge assuré près de la meilleure et de la plus aimable des mères,

Bathilde s'était enfuie de l'asile conjugal sur les pas d'un Français

séduisant et brave, mais inconstant, mais léger. Il avait abandonné

Bathilde pour la gloire, et rejoint les troupes qui, sous l'aigle de

Napoléon, marchaient alors victorieuses sur la capitale de l'Autriche.

Mais rien d'impossible pour le coeur d'une femme passionnée. Élevée dans

toutes les délicatesses du luxe, Bathilde, sans autre appui que sa

résolution et son amour, avait traversé deux armées en présence, et

pénétrait jusqu'au champ de bataille d'Austerlitz, au plus fort de

l'action, quelques heures avant la victoire des Français... On vient de

voir de quel péril la sauva le portrait du maréchal Duroc; elle allait

avoir bien d'autres obligations à cet ami dévoué de sa mère. La jeune

Bathilde vécut près d'une année cachée dans une retraite qu'avait

ménagée son protecteur, qui, par le crédit que lui donnait moins encore

son rang que la haute considération qu'il avait su mériter, négocia le

retour de la jeune coupable près de sa noble famille, le pardon de sa

mère, et la réconciliation de son époux, revenu lui-même de ses erreurs.

En 1806, le maréchal, en se rendant à Dresde, à la cour de Saxe, avait

pris soin de se faire devancer de quelques jours par Bathilde. Depuis la

fuite de sa fille, Mme de Brenkenhof avait langui, presque mourante,

dans sa superbe mais solitaire demeure, d'où sa douleur repoussait

toutes consolations, et n'attendait plus que la mort de la pitié du

ciel; mais une lettre du maréchal Duroc vint, en la rassurant, lui

inspirer le regret de quitter une vie qui allait n'être plus veuve d'une

fille chérie et d'un ami si rare. Un jour la baronne essayait de marcher

dans un de ses vastes salons dont les pas timides de ses gens

troublaient seuls la solitude. La baronne regardait d'un oeil éteint, un

des beaux portraits de sa fille; elle le couvrait d'un baiser mourant,

et sa voix affaiblie disait encore ce nom si cher et celui de son

généreux ami. Ses lèvres venaient de prononcer Duroc... À ce nom une

porte s'ouvre; Bathilde, s'échappant des bras de son protecteur, se

précipite aux pieds de sa mère avec ce cri du coeur: «Ma mère, ma bonne

mère, bénissez aussi ce noble Français; c'est lui qui me rend à votre

amour, au repentir, à la vertu.» Le maréchal reste immobile de douleur

devant cette belle figure que la mort va glacer. La baronne, une main

étendue sur la tête de Bathilde, et l'autre appuyée sur son coeur, comme

pour y retenir un dernier souffle, se laisse aller à l'émotion, à

l'anéantissement de sa joie maternelle. «Ah! s'écrie le maréchal, cette

scène la tue;» et alors il relève Bathilde, et veut la faire éloigner.

La mourante mère s'y opposa par un regard: «Mon ami, dit-elle, d'une

voix étouffée, mon unique ami, toute précaution est inutile, la mort est

là, montrant son sein; m'imposer silence ne ferait que me la rendre plus

affreuse sans la retarder. Je vais vous quitter pour toujours. Ah! que

de peines renfermées dans ce peu de mots! que ce ne soit pas du moins

sans vous avoir fait lire dans ce coeur que vous avez cru insensible, qui

cependant n'aima que vous, qui vous aima avec idolâtrie, qui vous eût

préféré à tous les monarques de la terre, et qui ne put vous préférer

que la vertu.--Caroline!... et vous avez repoussé mes voeux?...--Non, car

dans mon délire les miens s'y unissaient avec une plus brûlante ardeur

peut-être, mais j'ai dû les combattre, j'étais épouse et mère; je l'ai

fait aux dépens du bonheur de mes plus belles années, de ma vie

peut-être. Mais si je les eusse accueillies, mourrais-je aujourd'hui

sans remords, sans honte entre ma fille et l'ami le plus cher? Aurais-je

surtout l'inexprimable bonheur de vous dire à vous, l'homme le plus

noble: vous m'avez rendu mon enfant; veillez sur sa jeunesse, dites-lui

que la vertu console de tout, rend tout possible, et... parlez-lui de sa

mère...» La belle tête de Mme de Brenkenhof retomba en arrière, sa main

tenait la main de sa fille, à qui ses mourantes lèvres murmurèrent

encore la bénédiction maternelle; mais son dernier regard, cette

étincelle de l'ame qui s'échappe de sa prison terrestre, ce dernier

regard fut un regard d'amour, qui cherchait à se perdre dans celui de

l'homme noble et généreux qu'elle avait uniquement aimé.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 7 / 38 题