Nouveau voyage à Pise.--La soeur Angola.--Bianca Capello.--Les deux amans
Paolo et Hermosa.
Les événemens romanesques sont fréquens dans mes mémoires; c'est qu'en
effet ils l'ont été dans ma vie. Lors même que mon existence prenait une
assiette et paraissait affermir ma position ou l'enchaîner à des
devoirs, mon coeur, avide d'émotions, mon imagination curieuse de
spectacles, cherchaient incessamment à se satisfaire. C'est ainsi que
les personnes, les lieux, les incidens, m'appellent tour à tour, dès
qu'une nuance un peu nouvelle, dès qu'une couleur un peu extraordinaire
s'y rencontre. Le bizarre, le nouveau, m'enlèvent, sous toutes les
formes qu'il leur plaît de se revêtir, et la plupart du temps je ne
laisse point au hasard le soin de pourvoir à mes besoins; je le provoque
par des courses et j'en multiplie les chances en ne restant jamais en
place.--Heureuse disposition! tu m'as fait vivre double, si je puis
m'exprimer ainsi, et tu as bien rarement mêlé des regrets à la joie de
tes précieuses vicissitudes; je te dois au moins d'avoir préparé à mes
vieux jours l'abondante consolation des souvenirs!
C'est à cette disposition d'esprit que je dus la découverte d'un épisode
plein d'intérêt, quelque temps avant mon départ de la Toscane. Dans
cette grande facilité d'impressions, celle qui domine mes légèretés est
la mélancolie rêveuse. M'asseoir sous un bel ombrage, poser ma tête
entre les feuilles d'un arbre et ne plus exister que par la pensée, fut
toujours une des voluptés les plus douces. J'en jouissais souvent
pendant mon heureux séjour dans ces heureuses contrées.
Il était près de neuf heures du soir; en Italie, on ne vit que la nuit.
Seule dans un des bosquets délicieux du jardin dit _di Bianca
Capello_[2], je repassais dans mon esprit la destinée de cette femme
belle, célèbre, et criminelle peut-être, dont ce lieu portait le nom:
Jeunesse, puissance, richesse, amour, tout est passé. Ô Bianca Capello!
qu'êtes-vous maintenant? Un peu de poussière, disais-je à mi-voix. _Se
vuol preghare per l'anima sua, venga e leì sare benedetta_[3],
entendis-je prononcer très bas derrière moi. Un peu surprise, je me
retourne et vois une jeune fille en habits religieux, qui m'offre de me
conduire à l'autel, élevé par la fille de Bianca Capello pour y appeler
la prière. Ce n'était pas une religieuse, mais une novice d'un monastère
non cloîtré; elle pouvait avoir quatorze ans, d'une physionomie
gracieuse par les charmes de cette extrême fraîcheur qui semble encore
tenir de l'enfance, et qui promet tout l'éclat de la beauté. La novice
me devançait de quelques pas; et je trouvais je ne sais quel
irrésistible attrait à la suivre. Son vêtement blanc, son voile, les
détours qu'elle me faisait parcourir, l'obscurité qui commençait à
étendre ses voiles et à donner son silence imposant à tous les objets,
tout contribuait à faire pour moi de cette rencontre un immense intérêt.
Nous avions traversé le jardin situé derrière le cimetière. Nous
longions le mur d'un couvent. Au bout, une petite porte basse nous
conduisit à une enceinte très vaste, et je reconnus l'intérieur d'un
couvent de Pénitentes blanches, ordre qui remplace en Italie les Soeurs
de Charité. Sous un des vastes portiques brûlait dans l'éloignement une
lampe devant une Madone. Au milieu de la chapelle, chargée de peu
d'ornemens, un mausolée magnifique attira mes regards. La jeune fille
s'était mise à genoux sur une des marches. «C'est la tombe de Paolo et
d'Hermosa, me dit-elle, et là on dit des messes pour l'ame de Bianca et
des deux amans.--Quels amans, ma soeur, lui demandai-je?--Priez avec moi,
et la soeur Angola vous dira leur amour et leur triste fin.» Après un
acte de dévotion et une offrande, la jeune soeur sonna une clochette. On
ouvrit une grille, et une religieuse très âgée, mais d'un aspect noble
et triste, vint à nous: «Ma mère, lui dit la jeune religieuse, la
signora vient entendre les malheurs de la fille de Bianca Capello; _ne
ha pietade_[4].»--La soeur Angola répondit _sia benedetta_, et, me pria
de l'attendre. Elle revint avec un papier roulé. Il était alors moins de
dix heures. «Je ne puis rien laisser emporter, dit-elle; mais nous avons
des chambres pour l'hospitalité; acceptez-en une pour cette nuit: c'est
la nuit anniversaire de la mort de Paolo et d'Hermosa. Vos prières
s'uniront encore aux nôtres; toutes font du bien.» Je consentis avec
empressement. Rien ne me parut plus bizarre que cette aventure, et je me
promis bien, pour peu que l'histoire en valût la peine, de me servir
d'un _album_ qui ne me quittait jamais dans mes courses solitaires, pour
l'y transcrire. J'ose croire que mes lecteurs trouveront que j'ai bien
fait.
«En 1572, Bianca Capello, d'une naissance voisine du trône, avait, par
l'amour, été entraînée sur les pas d'un époux aimé mais obscur, et qui
bientôt dut aussi son élévation au caprice d'un prince. Bianca épousa en
secondes noces Ferdinand de Médicis, fils et successeur de Come Ier.
Plus ambitieuse que tendre, Bianca avait feint une grossesse pour
ajouter à ses droits, et présenté comme son fils l'enfant d'une autre.
La faiblesse du grand-duc ne répugnait point à cette feinte qu'il avait
devinée, espérant par cette adoption d'un successeur se venger de ses
frères qu'il haïssait. Ce projet ne s'accomplit pas, et Antoine entra
dans l'ordre de Malte. Bianca, devenue ensuite réellement enceinte,
accoucha d'une fille dont la naissance fut tenue secrète jusqu'à la
brillante solennité où Bianca Capello, devenue grande-duchesse de
Toscane, fut adoptée par la république de Venise comme fille de
Saint-Marc. La jeune Hermosa avait alors trois ans, élevée loin de la
cour, au Val de Chiomo, délicieux séjour qu'enclavent le Tibre et
l'Arno. Hermosa fut mandée à Florence pour les fêtes dans lesquelles
elle devait être publiquement reconnue au milieu du triomphe de sa mère.
Hélas! elle n'arriva au Poggio Lacono qu'au moment où une atroce
vengeance précipita son père et sa mère dans la tombe. L'exécrable
forfait, dont le soupçon planait sur Ferdinand de Médicis, au lieu de le
faire chasser du théâtre de son crime, réunit autour de lui tous les
mécontens qu'avaient faits la faveur et l'élévation de Bianca Capello.
Les Capponi, les Givaloni, les Dorsoni, les Bichani revinrent à la cour
qui se grossissait encore par la foule de ces hommes, courtisans de tous
les pouvoirs, flatteurs de tous les vices, toujours prêts à acheter les
dignités par la bassesse. Ferdinand fut bientôt tranquille, parce qu'il
crut avoir anéanti tous les titres qui attestaient la naissance légitime
d'Hermosa, et qu'il espéra bientôt la saisir elle-même. Mais au milieu
de ce choc de passions haineuses, il existait un coeur fidèle et dévoué à
ses souverains malheureux; c'était celui de la nourrice d'Hermosa.
Entourée de vils espions et de dangers de toute espèce, cette femme
courageuse parvint à échapper aux piéges qu'on lui tendait, et à se
réfugier avec son précieux dépôt dans le duché de Bracciano. Elle éleva
jusqu'à neuf ans sa jeune maîtresse, sans jamais lui révéler sa
naissance, décidée même à la lui cacher toujours; mais la fatalité avait
marqué ses victimes. Paolo d'Oxeni entrait dans sa septième année,
lorsque Hermosa, qui en avait trois, vint, avec un guide fidèle, à
Bracciano. Paolo d'Oxeni, allié par sa mère aux Médicis, était aussi
cependant élevé loin de la cour et dans une pareille obscurité. Dans la
maison qu'Adine (nom de la nourrice d'Hermosa) avait choisie, il y avait
une jeune fille de l'âge de cette dernière, déjà compagne des jeux du
jeune Paolo. Après l'arrivée de la fille de Bianca, ces trois enfans
furent inséparables. Paolo était d'une beauté aussi parfaite que celle
d'Hermosa, et Julietta, leur jeune amie, ne déparait point cette
touchante et belle fraternité. Souvent quand on les voyait folâtrer sur
un gazon émaillé, ou reposer entre leur _mazzi di fiori_ et leurs
corbeilles remplies de fruits, on eût cru voir les charmans modèles de
l'Albane, posant en groupe pour les chefs-d'oeuvre de ce peintre des
Amours.
«La petite Julietta, faible et souffrante, était l'objet des
sollicitudes d'Hermosa et des soins protecteurs de Paolo; celui-ci
venait d'accomplir sa quinzième année. Hermosa en avait douze, lorsque
la mort de Julietta vint révéler à deux coeurs innocens le secret des
larmes et les douleurs de la séparation. Tous deux à genoux veillent
près du corps de leur pauvre amie, couverte selon l'usage de fleurs
virginales et de ses habits de fêtes, la tête tournée vers l'image de la
Madona. C'est là devant ce triste témoignage d'une inévitable
destruction que Paolo et Hermosa, enlevés à la terre, emportés par un
sentiment qu'ils ignoraient encore, le coeur ému par les pensées d'une
autre vie, se jurèrent un amour éternel. _Saro di Paolo o di morte_[5]
soupira la bouche d'Hermosa, à demi fermée par l'épouvante, et dont les
lèvres laissaient échapper des promesses d'amour avec les graves accens
de la prière des morts. Hermosa, dit Paolo, se relevant de son humble
attitude, et fixant son regard attendri sur la vierge morte et la vierge
en prières, dont la douce voix venait de tant lui promettre, Hermosa,
_tu sara mia obensi saremo con questa_[6], et la main du jeune homme se
posa sur la couronne déjà flétrie, qui entourait le front glacé de
Julietta. _Cosi sia_[7], répondit Hermosa d'une voix douce mais ferme;
et il en fut ainsi.
«Souvent, Hermosa accompagnait Paolo à la Villa, dont il se plaisait à
lui faire parcourir les bosquets et les palais. Un jour, dans la galerie
des tableaux, ses regards se fixent sur un portrait de femme: c'était
celui de Bianca Capello, peinte dans tout l'éclat de la jeunesse et de
la beauté. «Comme elle est belle, s'écrie Hermosa.--Moins que toi,
Hermosa, répond Paolo, et comme frappé d'une lumière soudaine: Mais ce
sont les traits d'Hermosa: Serais-tu la fille de Bianca Capello?» Paolo
parla à Adine; celle-ci, forte de l'amour qu'elle lui voyait pour
Hermosa, confia tout au noble coeur du jeune homme, et en fit l'ardent
protecteur des droits héréditaires de la fille de ses souverains.
«Ferdinand Médicis, après la mort cruelle de son frère, quoique duc
régnant, avait conservé le chapeau de cardinal jusqu'à ce qu'il eût
épousé une fille du duc de Lorraine, et par les bienfaits de son règne
il fit oublier le crime de son élévation. Il gagna l'affection du peuple
en travaillant à la prospérité de l'État. Paolo, que l'amour et
l'ambition agitaient, prit un parti plus généreux que celui de la
révolte ou de l'intrigue, en se confiant au coeur de Ferdinand. Hermosa
fut appelée à la cour de son oncle paternel; ce fut un beau jour pour le
jeune Orsini que celui où, chargé des ordres du grand-duc, il accompagna
au palais ducal celle qu'il idolâtrait, rétablie au rang que lui
assignait sa naissance. Hermosa trouva dans son esprit naturel un goût
et une pénétration qui bientôt la distinguèrent des autres, et qui
donnèrent à son maintien et à sa conduite une dignité bien au-dessus de
son humble éducation. Avant de partir pour la cour du grand-duc, Paolo
parut un instant hésiter en songeant à la distance qu'il élevait entre
Hermosa et lui. «Hermosa, lui dit-il, tu étais pauvre, et mon amour
t'aurait dotée de toute mon opulence; aujourd'hui tu es
princesse...--Aujourd'hui, répondit Hermosa, élevant un regard inspiré,
aujourd'hui, Paolo. Hermosa, la fille de Bianca Capello et d'un
souverain de la Toscane, te dote, toi, son unique ami, de toute sa
tendresse; Paolo, _saro di te o di morte_...» Peu d'heures après,
Hermosa inclina sa tête charmante aux pieds de son oncle paternel, au
milieu d'une cour qui vit, dans le court espace de deux jours, le
triomphe et la mort de sa malheureuse mère. Le cardinal Médicis avait
involontairement frémi en contemplant des traits qui rappelaient si bien
ceux de Bianca à son aurore; mais il se remit promptement, et l'accueil
qu'il fit à Hermosa tourna soudain vers elle tous les regards et tous
les hommages des courtisans. Les yeux d'Hermosa ne cherchaient que ceux
de Paolo; ils ne tardèrent pas à les rencontrer. Que de choses dans
cette silencieuse éloquence! Quelle souveraine put jamais se flatter
d'avoir un serviteur, un sujet plus dévoué que Paolo! Oh! qu'il était
enivrant le bonheur de Paolo; lorsque, dans l'éclat des fêtes, la douce
voix d'Hermosa trouvait moyen de faire parvenir à son coeur le serment de
leur enfance: _Saro di te o die morte, Paolo, ben che principessa!_[8]
Mais cette félicité si pure était à son terme. Le cardinal s'était
attaché à sa nièce; mais en la comblant de faveur, il semblait vouloir
étouffer le cri de sa conscience.
«À cette époque, Pierre de Médicis, frère du duc régnant, traînait une
vie honteuse à la cour de Philippe II. Le prétexte de ce séjour était un
mariage qui ne se conclut point, et quelques bruits qui lui parvinrent
sur la faveur dont jouissait la fille de Bianca et de son frère, le
ramenèrent en Toscane. À la vue de la céleste beauté d'Hermosa, deux
desseins criminels entrèrent à la fois dans l'ame perverse de cet oncle
inhumain: _la posséder et la perdre_. Non seulement Hermosa repoussa
avec horreur ses voeux insensés, mais elle menaça son indigne parent de
tout révéler au grand-duc et à Paolo Orsini; ce fut l'arrêt de tous
deux. Orsini, absent pour une mission assez lointaine, revient à
Florence et trouve partout deuil et consternation. «Hermosa se meurt!
Hermosa est peut-être déjà morte!... lui dit-on.» Paolo n'en entend pas
davantage. Il court au palais ducal, pénètre, à travers une haie de
serviteurs silencieux, jusqu'à la salle où gisait déjà, sur un lit de
parade, le corps de la fille de Bianca Capello. Frénétique de douleur,
Paolo s'élance vers le lit et tombe au pied de la balustrade. On le
transporta mourant. Les obsèques d'Hermosa se firent avec une pompe
royale; son cercueil fut placé à côté de celui de sa mère, dans le
caveau de la chapelle érigée par Bianca dans les jours brillans où elle
régnait sur la Toscane. La chapelle, ouverte aux prières voyait tous les
jours parmi les plus assidus aux offices l'infortuné Paolo, les traits
défigurés, l'oeil morne, se traînant à genoux vers la pierre qui s'était
refermée sur tout ce qu'il avait aimé. Un soir, épuisé de douleur, il
s'évanouit, et ne revint à lui que par la fraîcheur qui commençait à
engourdir ses membres; tout était silencieux autour de lui. Une seule
lampe éclairait en vacillant ce lieu consacré à la prière, et brûlait
devant l'image de la Vierge, dont la chapelle communiquait, par une
autre issue, au caveau de Bianca Capello. Paolo regarde de ce côté et
croit voir une grande figure se glisser dans l'ombre... Il écoute, il
entend le léger bruit d'un vêtement et des pas qu'on cherche à retenir.
Aussitôt l'idée d'une horrible profanation le frappe; il s'élance par la
grille et se trouve derrière un inconnu qui portait un panier et
s'avançait vers le caveau. Paolo lui barre le passage et s'écrie avec un
accent foudroyant: «Profanateur des tombeaux, que cherches-tu en ce
lieu?» L'inconnu, d'une stature colossale et d'une figure hideuse, où
brille à l'instant la joie d'un triomphe facile, répond avec un rire
féroce: «Je ne cherchais pas ce que j'y trouve; _ma ben venvenuto tu
séi_[9].» Et aussitôt, il saisit son poignard et cherche à en frapper
Paolo. Moins fort, mais plus adroit, Orsini évite le coup, et arrachant
l'arme meurtrière des mains de son ennemi, il l'en frappe et l'étend
mort à ses pieds. À la vue seule de cet homme, Paolo avait soupçonné un
forfait: les provisions tombées du panier qu'il portait ne lui laissent
plus de doute. Il parcourt d'un pas rapide les vastes détours du caveau,
appelant, dans une horrible angoisse, Hermosa. «Hermosa! ô ma
bien-aimée, disait-il, existerais-tu dans ce lieu horrible?» À chaque
détour il écoute. L'écho de ses cris répond seul à son espérance. Il
arrive enfin au tombeau de Bianca Capello, et voit l'infortunée Hermosa
appuyée sur le cercueil de sa mère, pâle, échevelée, vêtue d'un habit de
bure grossière, et se soutenant à peine. Mais regardant avec épouvante
du côté où entrait Paolo, Hermosa le reconnaît et s'écrie: «Les
monstres! ils l'ont aussi plongé vivant dans ce séjour d'horreur!--Non,
j'y suis descendu pour t'en arracher, Hermosa, répond l'heureux Paolo,
en enlevant son amie inanimée et la pressant contre son coeur.--Mais,
reprit Hermosa, la fuite est impossible.--Rien n'est impossible à un
amour comme le mien, répond son amant. Pour entrer ici ton affreux
geolier devait avoir une clef...» Il entraîne Hermosa, à qui la vue du
cadavre explique tout ce qui vient de se passer. Possesseur de la clef
de la porte extérieure, et sorti de la chapelle, Paolo guide Hermosa par
des chemins détournés vers l'asile d'une de ses parentes, à qui il fait
confidence de son aventure. Un homme tué, son cadavre resté dans une
église, la disparition d'Hermosa, que de sujets de crainte! Après une
courte délibération, il fut décidé que les deux amans partiraient tous
deux travestis; ils se mirent en route, et aux premières lueurs du jour
ils gravissaient les monts qui séparent la riche Toscane du fertile
Bolonnais. Faible, effrayée, Hermosa ne put aller loin. Après trois mois
d'un séjour fétide, l'air vif et pur des montagnes devenait étouffant
pour elle; il fallut s'arrêter dans la cabane d'un pauvre pâtre. C'est
là qu'elle raconta à Paolo sa léthargie préparée, son affreux réveil
dans un cercueil,... les horribles tentatives de Pierre et de son
complice, sa résolution de leur échapper par la mort... «Ah!
disait-elle, faudrait-il, après avoir souffert, ne te retrouver, Paolo,
que pour te quitter à jamais! Les souvenirs de Julietta m'assiégent; ils
me rappellent le doux et terrible serment, _Paolo, saro di te o di
morte_.» Et sa belle tête languissante tombait sur le sein oppressé de
son amant.
«Cinq jours s'étaient lentement écoulés dans cet état d'anxiété. Assis
un soir à la porte de la chaumière, Paolo, tout entier à la douce
contemplation des traits adorés d'Hermosa, n'avait pas aperçu des hommes
armés qui, à l'improviste, se jetèrent sur lui, le garottèrent, et
malgré les larmes et l'inutile résistance de son amie, le placèrent sur
un cheval et prirent la route de Florence. Hermosa, immobile d'horreur
et d'effroi, ne versa plus de larmes; elle quitta la chaumière, se
dirigeant de loin sur les pas des ravisseurs qu'une route de montagnes
forçait d'aller lentement. Ils firent halte pour la nuit à une chapelle
de Monte-Cavallo, à demi ruinée. Les gardiens de Paolo le déposèrent
dans l'intérieur, près de l'autel, et après avoir resserré ses liens,
s'assirent, pour le garder, sous les arbres plantés devant la porte de
la chapelle. Bientôt Hermosa paraît, et d'une voix suppliante: «C'est
mon amant, mon unique bien, _è l'anima dell' anima mia_, disait-elle;
oh! laissez-moi prier et pleurer avec lui!» Sa beauté était si
touchante, il y avait tant de douleur dans son accent et dans ses
regards, qu'elle attendrit ces hommes farouches: ils lui permirent de
veiller avec Paolo, et promirent même de dire des prières pour eux à la
Madona. Au léger bruit que fit Hermosa en s'approchant de lui, Paolo
souleva sa tête et fit un vain effort pour tendre les bras à son amie.
Elle s'assit près de lui sur une des marches de l'autel, et tenant entre
ses mains les mains de Paolo, indignement garottées, elle lui dit avec
le calme d'une terrible résignation: «Paolo, je te le disais dans ces
délicieuses retraites où naquit notre amour, restons ici au sein de la
nature; la grandeur fut fatale aux miens, ma mère expira dans d'affreux
tourmens, couverte de la pourpre... Et moi, ô mon bien-aimé, l'amour si
tendre qui m'attache à toi, qui fait de ta vie ma vie, me sauvera-t-il
d'un avenir où le bonheur est mis en balance avec un diadème? Paolo, je
te le disais, et tu le vois, les grandeurs nous sont fatales, comme
elles le furent aux miens... Mais du moins ne nous séparons pas. Écoute,
Paolo, le sort nous a marqués de sa réprobation; mais il me réserve une
immense félicité, celle de te revoir, de mourir avec toi... Ne luttons
pas contre ses arrêts. Tu m'as sauvée, je veux te sauver à mon tour.
Trompons l'affreuse espérance de nos tyrans, mourons ensemble. J'ai
fléchi tes gardiens, en demandant à prier et pleurer avec toi; que ce
soit ici la chapelle de la dernière nuit sur terre. Allons demander
vengeance aux pieds de l'Éternel. Imite-moi, Paolo...» Et pressant
vivement contre son sein la noble et belle tête de son amant, elle
montre un poignard, s'en frappe, le présente à Paolo, en prononçant:
«_Di, te Paolo e di morte_.» Lorsque les gardes vinrent pour emmener le
prisonnier, ils ne trouvèrent plus que les corps glacés de Paolo et de
la fille de Bianca Capello. La famille d'Orsini a élevé ce tombeau aux
deux amans, et fondé une dotation pour des services anniversaires, avec
cette inscription: «Passans, et vous hôtes de ces murs saints, priez
pour eux!»
Je ne saurais dire l'attendrissement et l'horreur que m'inspira cette
lecture; jamais je ne passai une nuit si agitée. Il y eut un moment où
ma tête se perdit, au point que je crus voir dans l'étrange rencontre de
cette soeur un plan concerté. Un effroi secret se mêlant à mes
agitations, au lieu de m'en tenir à la simple vérité, et trouver tout
naturel que dans un ordre institué pour secourir les malades et les
voyageurs, une soeur fût debout à neuf heures, et qu'en me voyant avec
l'extérieur qui dénotait la richesse, l'on m'eût offert de passer la
nuit dans un lieu sûr, plutôt que de tirer ces naturelles conséquences,
mon esprit m'en forgea de si ridicules, que je ne me crus rien moins que
l'objet d'une noire erreur pour m'enfermer prisonnière. Comme il y avait
dans ces frayeurs infiniment de vanité et de sottise, j'en ris moi-même,
et me jetant habillée sur ma modeste couche, j'y dormis jusqu'au réveil
un peu forcé des cloches sonnant matines. Je trouvai la jeune novice et
la bonne soeur Angola; je les remerciai toutes deux, et pour récompenser
la petite supercherie d'avoir copié le manuscrit sur mon _album_, je
doublai mon offrande, et les sincères bénédictions des deux pieuses
filles m'accompagnèrent à Florence, où je ne fus pas sitôt de retour que
je visitai la chapelle de Bianca Capello. J'y frémis à l'aspect de la
grille qui donne entrée à ce séjour des morts, où l'on eut la barbarie
de faire descendre une innocente fille pour y traîner de misérables
jours près des cendres de sa mère... J'ai prié et pleuré sur la pierre
où gémit si long-temps le malheureux Paolo. Je me suis fait conduire
plus tard, à mon passage à Bologne, à la chapelle _dell' Ultima notte in
terre_, et en lisant l'épisode à mes compagnons de voyage, j'ai vu, au
récit des maux des deux amans, tomber de généreuses larmes des yeux d'un
des vainqueurs d'Arcole et de Lodi.