CHAPITRE CXVIII.

Retour à Florence.--Accueil de la grande-duchesse.--Défection de sa

cour.

En me jetant en Illyrie, je n'avais obéi qu'à un besoin impérieux de

mouvement et de nouveauté; mais ne sachant jamais prévenir les malheurs

de si loin, je n'avais nullement songé quand, comment, par où je

reviendrais. J'avais suivi le torrent de cette retraite précipitée qui

rejetait pour ainsi dire, de ville en ville la domination française.

Venise était devenue l'entrepôt de ces débris. Le moment était arrivé de

me rapprocher de Florence, l'heure de l'adversité sonnait de toutes

parts; mon absence prolongée eût ressemblé à l'ingratitude et à

l'abandon. Je revins donc rapidement aux lieux qu'occupait encore ma

bienfaitrice, avec cette rapidité que donne le coeur et qui sait franchir

toutes les distances. J'arrivai juste pour voir en Toscane quelque chose

de pareil à ce qui m'avait éloignée de l'Illyrie; que dis-je? quelque

chose de pire: car là, une population moins généreuse devait ajouter

tous les retours de la mobilité italienne à toutes les injustices de la

fortune.

Les révolutions, sur cette terre où tant de puissances différentes ont

régné, où les passions politiques se ressentent du caractère national,

ne se font pas avec cette facilité tranquille qu'on a pu remarquer

ailleurs, ne se déroulent pas sous la forme seulement pittoresque d'une

décoration d'opéra. Le moindre changement ne s'annonce, ne se prépare,

ne se consomme qu'avec l'escorte de mille crimes isolés, de mille

vengeances particulières. Sous le prétexte d'un horrible enthousiasme du

bien public, on commence d'ordinaire toutes les innovations par des

massacres. J'avais si souvent parcourir toutes les routes, exploré le

pays dans tous les sens; interrogé, questionné, causé, que j'étais

connue dans toutes les auberges de Florence, de Pise, de Livourne, de

Lucques, pour être du service de la grande-duchesse. À Livourne,

j'aperçus les premiers symptômes de la fermentation, et j'eus lieu de me

convaincre de la réaction que les Français auraient à attendre de tout

ce qui flattait ou du moins de tout ce qui tremblait la veille; enfin,

des dispositions des classes élevées, si dévouées, et de celles du

peuple, si tremblantes, quelques mois avant. Dans l'hôtel où j'étais

descendue, il fallait entendre les propos, depuis le dernier marmiton

jusqu'au maître. Ces gens, qui ne juraient trois jours avant que par

_Napoleone il Grande_, criaient déjà sans honte et sans frayeur: _I

signori franchesi no hamo a farci gran tempo da padroni, finice,

finice_. Comme première preuve de haine politique, j'eus beaucoup de

peine à me faire servir, essuyant ces airs moitié bas, moitié insolens,

qui ne donnent guère que le droit de mépriser les gens maussades et

malveillans, sans autoriser la plainte, parce que la peur étant encore

un peu plus forte que la haine, ne pousse pas encore les choses à ce

point qui constitue le délit et qui appelle la punition.

Dès que je parvins à Florence, je tâchai de pénétrer jusqu'à la

grande-duchesse, et de lui faire tenir une lettre. Les premières

secousses de la commotion qui frappait l'Empire avaient déjà produit

autour d'elle son inévitable effet. Tout ce qui était français, à

quelques rares poltronneries près, s'était rapproché de la soeur de

Napoléon. Si on ne lisait plus dans les groupes cet enthousiasme, ce

dévouement chaleureux qu'avaient naguère si souvent fait éclater les

bulletins des triomphes de l'Empereur, du moins on y voyait encore cette

résignation noble, cet intérêt, ces alarmes touchantes qui, dans les

plus tristes partis à prendre, laissent encore dominer ce zèle, cette

fidélité pour les princes malheureux auxquels ces généreuses

démonstrations font tant de bien. Mais parmi les Italiens attachés à la

cour, et la cour était presque tout italienne, c'était, hélas! une

émulation de bassesse et d'ingratitude. Que de grandes dames, renommées

pour leur exactitude aux levers et aux soirées, atteintes alors

d'indisposition subite! Elles, si jalouses de l'honneur d'accompagner,

si envieuses du tour de service, se faisaient dire malades pour éluder

leurs fonctions, et n'en mettaient pas moins d'affectation en même

temps, comme pour donner de la publicité à leur mauvaise grâce, à se

montrer partout. Que d'hommes, écuyers, chambellans et autres, qui ne

pouvaient respirer d'autre air que celui des antichambres et des salons

du palais, qui passaient leur temps à débiter toutes les hyperboles de

l'adulation la plus fade, devinrent tous d'intarissables frondeurs du

pouvoir qu'ils avaient encensé! Ces Messieurs trouvaient très plaisantes

les charges qu'ils avaient eux-mêmes exercées avec une exactitude bien

plus risible; ils faisaient force esprit sur la cour, sur la princesse,

sur ses habitudes, sur la bourgeoisie impériale, comme ils l'appelaient.

Ils se donnaient la mascarade avec une sorte d'impudence, de gaieté et

de sottise qu'on ne peut concevoir que dans des marionnettes à

parchemins. Je ne ferai point ici la cruelle satire de tant de

platitudes, en y mettant des noms propres. Il serait trop pénible pour

moi de réveiller tant de souvenirs d'une ingratitude que le gouvernement

de M. de Metternich s'est chargé de punir par le seul fait de sa

domination. Florence, d'ailleurs, par le charme de la longue et heureuse

hospitalité qu'elle m'a donnée, mérite bien que je lui épargne un peu de

honte, en échange des beaux jours que j'y ai passés.

Après bien des peines, j'eus enfin la consolation d'approcher de la

grande-duchesse, et de contenter l'impatience que j'éprouvais de lui

montrer mon ame française et reconnaissante au milieu de tant de coeurs

étrangers et ingrats. Je lui parlai de tout ce que j'avais vu et

entendu, des dispositions hostiles que j'avais remarquées dans le

peuple, et surtout des lâchetés malveillantes du palais. Je lui désignai

parmi tant de trahisons les plus honteuses et les plus révoltantes. La

réponse d'Élisa vint encore ajouter à ma juste indignation. «Mon Dieu!

me dit-elle, j'ai comblé _tout cela_ de bienfaits, mais sans me faire

trop d'illusion, mais sans compter sur une reconnaissance plus longue

que la bonne fortune. Outre les places qui attachent tous ces Italiens à

ma cour, il n'en est pas un qui n'ait reçu de moi quelque service

signalé, quelque salaire confidentiel. C'est sans doute ma bonté qu'ils

ne me pardonnent pas; mais cela ne me surprend point; l'ingratitude se

mesure à la grandeur des bienfaits, et les paie souvent à poids double.

Et encore, si je n'avais jeté que de l'or à cette noblesse toscane, elle

eût peut-être mis une certaine pudeur dans ses procédés; mais j'ai eu le

soin irrémissible d'ajouter les bonnes grâces aux richesses, d'épargner

des affronts à quelques uns, des ennuis à tous. Vous conviendrez que par

là j'ai redoublé contre moi les mauvais penchans du coeur humain, et les

chances fâcheuses des cours. Tous ces gens-là désertent ma cause, parce

que ce n'est pas la première qu'ils servent, et qu'ils veulent rentrer

en condition. On insulte la France pour se mettre bien avec l'Autriche.

Le vent paraît souffler de par là, nos girouettes se tournent de ce

côté... Mais patience, l'Autriche a tout ce qu'il faut pour me faire

regretter. Non seulement tous ces Italiens ne profiteront pas de leur

défection, mais encore ils en auront des remords.»

La prédiction s'est accomplie; les souvenirs et les regrets ont remplacé

les sarcasmes et les malédictions. J'ai eu sujet, à bien peu de

distance, de constater cette incurable disposition du coeur à revenir

trop tard à la justice. Au milieu de tant de périls, et dans la

désertion sûre ou probable de ses serviteurs, trouvant un dévouement

aussi intrépide que tendre dans ma personne, Élisa me parut ressentir

avec une bien touchante vivacité le bonheur de l'amitié, ce bonheur si

rare, même pour les plus simples particuliers. Profitant de la soudaine

occasion de ma fidélité, la princesse me chargea d'une foule de

commissions secrètes et importantes, de lettres, d'instructions de tout

genre. Je les ai oubliées aujourd'hui, mais je ne les oubliai pas dans

le temps. J'ai le coeur meilleur que la mémoire. Se rappelant une

personne sur laquelle on pouvait compter, et à toute épreuve, que je

connaissais à Gênes, la grande-duchesse ajouta avec une bonté

mélancolique: «Allez attendre le résultat des événemens qui se passent,

qui peut-être se termineront bien; car le lion ne se terrasse pas

aisément... Mais si tout est fini, mon intention est d'aller rejoindre

Caroline... Ou peut-être irai-je en Amérique... Y viendrez-vous?

«--Que Votre Altesse m'ordonne, qu'elle désire seulement, et je suis

prête à la suivre au bout du monde. Je mettrai ma gloire, ma consolation

à veiller à votre sûreté; ma vie est à vous ainsi qu'à votre auguste

famille;» et mon regard, et l'altération de ma voix, disaient encore

plus éloquemment à la duchesse jusqu'à quel point elle pouvait disposer

de moi.

«--Ah! que vous me faites de bien avec ces accens vrais du coeur! Mon

excellente mère exceptée, vous êtes la femme pour laquelle j'ai ressenti

avec le plus de vivacité le besoin d'un noble attachement.»

Ils resteront dans mon souvenir, ces adieux d'une souveraine, d'une

bienfaitrice, d'une amie, qui, au milieu de l'enivrement de l'empire,

encore debout, savait prévoir au delà de tous les revers, osait regarder

en face la Fortune, et conservait intact son courage devant l'adversité,

comme elle avait dans les prospérités gardé une ame pure et

bienfaisante. Dès le commencement du voyage, je fus en quelque sorte

poursuivie par les mauvaises nouvelles. À Sienne, les femmes des

employés français avaient été maltraitées par le peuple. Le flot des

émigrans se pressait à chaque pas vers la France, et s'accroissait de

toutes les autorités auxquelles cette retraite communiquait les mêmes

idées de péril et de précaution. J'appris bientôt que Florence avait été

évacuée, et je sus plus tard que M. le préfet Fauchet avait été assailli

et avait manque périr près de Chambéry: il ne fut sauvé que par la

présence d'esprit d'un domestique éprouvé depuis longues années.

J'avais fait embarquer mes effets et je voyageais à cheval. À

Pietra-Santa, petit endroit près de Livourne, je fis la rencontre de

deux peintres hollandais, élèves du célèbre Van Brée[1], qui revenaient

de Naples, où je les avais vus dessinant aux lueurs du Vésuve et

cherchant, au risque de leur vie, à surprendre quelques unes de ces

grandes scènes de la nature. Ils s'étaient associés avec un Ferrarois

qui avait à craindre chez lui les haines particulières, toujours si

habiles à s'assouvir sous le masque de la politique. Tous se rendaient à

Paris, avec l'espoir que la débâcle de notre domination s'arrêterait du

moins aux Alpes. Il signor Brandi ne m'était point inconnu; j'avais lu

de lui plusieurs ouvrages littéraires. Malgré le peu de sûreté de la

route, malgré la triste préoccupation des affaires, une pareille

compagnie était trop éclairée pour que le voyage ne s'animât point de

l'intérêt des beaux-arts. Leur magie consiste même à faire tout oublier,

à étouffer tous les murmures du malheur, à éloigner le fantôme de tous

les périls, à mettre leurs nobles distractions au-dessus de toutes les

peines. Chemin faisant, on se mit à parler au milieu des dangers comme

dans un tranquille salon, ou dans une plus tranquille académie. À la

poésie italienne succéda la poésie hollandaise, et je trouvais que

c'était quelque chose de piquant que cet hommage à la langue de ma mère

rendu dans la patrie du Tasse, et dans de pareils momens. La route fut

moins longue cependant que nous n'avions compté la faire ensemble; Nos

artistes étaient trop indépendans pour subordonner leurs courses aux

émotions d'une femme, et moi j'aimais trop ma liberté pour ne pas

trouver commode de me séparer des compagnons que cependant il m'avait

paru très doux de rencontrer.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 5 / 38 题