Retour à Florence.--Accueil de la grande-duchesse.--Défection de sa
cour.
En me jetant en Illyrie, je n'avais obéi qu'à un besoin impérieux de
mouvement et de nouveauté; mais ne sachant jamais prévenir les malheurs
de si loin, je n'avais nullement songé quand, comment, par où je
reviendrais. J'avais suivi le torrent de cette retraite précipitée qui
rejetait pour ainsi dire, de ville en ville la domination française.
Venise était devenue l'entrepôt de ces débris. Le moment était arrivé de
me rapprocher de Florence, l'heure de l'adversité sonnait de toutes
parts; mon absence prolongée eût ressemblé à l'ingratitude et à
l'abandon. Je revins donc rapidement aux lieux qu'occupait encore ma
bienfaitrice, avec cette rapidité que donne le coeur et qui sait franchir
toutes les distances. J'arrivai juste pour voir en Toscane quelque chose
de pareil à ce qui m'avait éloignée de l'Illyrie; que dis-je? quelque
chose de pire: car là, une population moins généreuse devait ajouter
tous les retours de la mobilité italienne à toutes les injustices de la
fortune.
Les révolutions, sur cette terre où tant de puissances différentes ont
régné, où les passions politiques se ressentent du caractère national,
ne se font pas avec cette facilité tranquille qu'on a pu remarquer
ailleurs, ne se déroulent pas sous la forme seulement pittoresque d'une
décoration d'opéra. Le moindre changement ne s'annonce, ne se prépare,
ne se consomme qu'avec l'escorte de mille crimes isolés, de mille
vengeances particulières. Sous le prétexte d'un horrible enthousiasme du
bien public, on commence d'ordinaire toutes les innovations par des
massacres. J'avais si souvent parcourir toutes les routes, exploré le
pays dans tous les sens; interrogé, questionné, causé, que j'étais
connue dans toutes les auberges de Florence, de Pise, de Livourne, de
Lucques, pour être du service de la grande-duchesse. À Livourne,
j'aperçus les premiers symptômes de la fermentation, et j'eus lieu de me
convaincre de la réaction que les Français auraient à attendre de tout
ce qui flattait ou du moins de tout ce qui tremblait la veille; enfin,
des dispositions des classes élevées, si dévouées, et de celles du
peuple, si tremblantes, quelques mois avant. Dans l'hôtel où j'étais
descendue, il fallait entendre les propos, depuis le dernier marmiton
jusqu'au maître. Ces gens, qui ne juraient trois jours avant que par
_Napoleone il Grande_, criaient déjà sans honte et sans frayeur: _I
signori franchesi no hamo a farci gran tempo da padroni, finice,
finice_. Comme première preuve de haine politique, j'eus beaucoup de
peine à me faire servir, essuyant ces airs moitié bas, moitié insolens,
qui ne donnent guère que le droit de mépriser les gens maussades et
malveillans, sans autoriser la plainte, parce que la peur étant encore
un peu plus forte que la haine, ne pousse pas encore les choses à ce
point qui constitue le délit et qui appelle la punition.
Dès que je parvins à Florence, je tâchai de pénétrer jusqu'à la
grande-duchesse, et de lui faire tenir une lettre. Les premières
secousses de la commotion qui frappait l'Empire avaient déjà produit
autour d'elle son inévitable effet. Tout ce qui était français, à
quelques rares poltronneries près, s'était rapproché de la soeur de
Napoléon. Si on ne lisait plus dans les groupes cet enthousiasme, ce
dévouement chaleureux qu'avaient naguère si souvent fait éclater les
bulletins des triomphes de l'Empereur, du moins on y voyait encore cette
résignation noble, cet intérêt, ces alarmes touchantes qui, dans les
plus tristes partis à prendre, laissent encore dominer ce zèle, cette
fidélité pour les princes malheureux auxquels ces généreuses
démonstrations font tant de bien. Mais parmi les Italiens attachés à la
cour, et la cour était presque tout italienne, c'était, hélas! une
émulation de bassesse et d'ingratitude. Que de grandes dames, renommées
pour leur exactitude aux levers et aux soirées, atteintes alors
d'indisposition subite! Elles, si jalouses de l'honneur d'accompagner,
si envieuses du tour de service, se faisaient dire malades pour éluder
leurs fonctions, et n'en mettaient pas moins d'affectation en même
temps, comme pour donner de la publicité à leur mauvaise grâce, à se
montrer partout. Que d'hommes, écuyers, chambellans et autres, qui ne
pouvaient respirer d'autre air que celui des antichambres et des salons
du palais, qui passaient leur temps à débiter toutes les hyperboles de
l'adulation la plus fade, devinrent tous d'intarissables frondeurs du
pouvoir qu'ils avaient encensé! Ces Messieurs trouvaient très plaisantes
les charges qu'ils avaient eux-mêmes exercées avec une exactitude bien
plus risible; ils faisaient force esprit sur la cour, sur la princesse,
sur ses habitudes, sur la bourgeoisie impériale, comme ils l'appelaient.
Ils se donnaient la mascarade avec une sorte d'impudence, de gaieté et
de sottise qu'on ne peut concevoir que dans des marionnettes à
parchemins. Je ne ferai point ici la cruelle satire de tant de
platitudes, en y mettant des noms propres. Il serait trop pénible pour
moi de réveiller tant de souvenirs d'une ingratitude que le gouvernement
de M. de Metternich s'est chargé de punir par le seul fait de sa
domination. Florence, d'ailleurs, par le charme de la longue et heureuse
hospitalité qu'elle m'a donnée, mérite bien que je lui épargne un peu de
honte, en échange des beaux jours que j'y ai passés.
Après bien des peines, j'eus enfin la consolation d'approcher de la
grande-duchesse, et de contenter l'impatience que j'éprouvais de lui
montrer mon ame française et reconnaissante au milieu de tant de coeurs
étrangers et ingrats. Je lui parlai de tout ce que j'avais vu et
entendu, des dispositions hostiles que j'avais remarquées dans le
peuple, et surtout des lâchetés malveillantes du palais. Je lui désignai
parmi tant de trahisons les plus honteuses et les plus révoltantes. La
réponse d'Élisa vint encore ajouter à ma juste indignation. «Mon Dieu!
me dit-elle, j'ai comblé _tout cela_ de bienfaits, mais sans me faire
trop d'illusion, mais sans compter sur une reconnaissance plus longue
que la bonne fortune. Outre les places qui attachent tous ces Italiens à
ma cour, il n'en est pas un qui n'ait reçu de moi quelque service
signalé, quelque salaire confidentiel. C'est sans doute ma bonté qu'ils
ne me pardonnent pas; mais cela ne me surprend point; l'ingratitude se
mesure à la grandeur des bienfaits, et les paie souvent à poids double.
Et encore, si je n'avais jeté que de l'or à cette noblesse toscane, elle
eût peut-être mis une certaine pudeur dans ses procédés; mais j'ai eu le
soin irrémissible d'ajouter les bonnes grâces aux richesses, d'épargner
des affronts à quelques uns, des ennuis à tous. Vous conviendrez que par
là j'ai redoublé contre moi les mauvais penchans du coeur humain, et les
chances fâcheuses des cours. Tous ces gens-là désertent ma cause, parce
que ce n'est pas la première qu'ils servent, et qu'ils veulent rentrer
en condition. On insulte la France pour se mettre bien avec l'Autriche.
Le vent paraît souffler de par là, nos girouettes se tournent de ce
côté... Mais patience, l'Autriche a tout ce qu'il faut pour me faire
regretter. Non seulement tous ces Italiens ne profiteront pas de leur
défection, mais encore ils en auront des remords.»
La prédiction s'est accomplie; les souvenirs et les regrets ont remplacé
les sarcasmes et les malédictions. J'ai eu sujet, à bien peu de
distance, de constater cette incurable disposition du coeur à revenir
trop tard à la justice. Au milieu de tant de périls, et dans la
désertion sûre ou probable de ses serviteurs, trouvant un dévouement
aussi intrépide que tendre dans ma personne, Élisa me parut ressentir
avec une bien touchante vivacité le bonheur de l'amitié, ce bonheur si
rare, même pour les plus simples particuliers. Profitant de la soudaine
occasion de ma fidélité, la princesse me chargea d'une foule de
commissions secrètes et importantes, de lettres, d'instructions de tout
genre. Je les ai oubliées aujourd'hui, mais je ne les oubliai pas dans
le temps. J'ai le coeur meilleur que la mémoire. Se rappelant une
personne sur laquelle on pouvait compter, et à toute épreuve, que je
connaissais à Gênes, la grande-duchesse ajouta avec une bonté
mélancolique: «Allez attendre le résultat des événemens qui se passent,
qui peut-être se termineront bien; car le lion ne se terrasse pas
aisément... Mais si tout est fini, mon intention est d'aller rejoindre
Caroline... Ou peut-être irai-je en Amérique... Y viendrez-vous?
«--Que Votre Altesse m'ordonne, qu'elle désire seulement, et je suis
prête à la suivre au bout du monde. Je mettrai ma gloire, ma consolation
à veiller à votre sûreté; ma vie est à vous ainsi qu'à votre auguste
famille;» et mon regard, et l'altération de ma voix, disaient encore
plus éloquemment à la duchesse jusqu'à quel point elle pouvait disposer
de moi.
«--Ah! que vous me faites de bien avec ces accens vrais du coeur! Mon
excellente mère exceptée, vous êtes la femme pour laquelle j'ai ressenti
avec le plus de vivacité le besoin d'un noble attachement.»
Ils resteront dans mon souvenir, ces adieux d'une souveraine, d'une
bienfaitrice, d'une amie, qui, au milieu de l'enivrement de l'empire,
encore debout, savait prévoir au delà de tous les revers, osait regarder
en face la Fortune, et conservait intact son courage devant l'adversité,
comme elle avait dans les prospérités gardé une ame pure et
bienfaisante. Dès le commencement du voyage, je fus en quelque sorte
poursuivie par les mauvaises nouvelles. À Sienne, les femmes des
employés français avaient été maltraitées par le peuple. Le flot des
émigrans se pressait à chaque pas vers la France, et s'accroissait de
toutes les autorités auxquelles cette retraite communiquait les mêmes
idées de péril et de précaution. J'appris bientôt que Florence avait été
évacuée, et je sus plus tard que M. le préfet Fauchet avait été assailli
et avait manque périr près de Chambéry: il ne fut sauvé que par la
présence d'esprit d'un domestique éprouvé depuis longues années.
J'avais fait embarquer mes effets et je voyageais à cheval. À
Pietra-Santa, petit endroit près de Livourne, je fis la rencontre de
deux peintres hollandais, élèves du célèbre Van Brée[1], qui revenaient
de Naples, où je les avais vus dessinant aux lueurs du Vésuve et
cherchant, au risque de leur vie, à surprendre quelques unes de ces
grandes scènes de la nature. Ils s'étaient associés avec un Ferrarois
qui avait à craindre chez lui les haines particulières, toujours si
habiles à s'assouvir sous le masque de la politique. Tous se rendaient à
Paris, avec l'espoir que la débâcle de notre domination s'arrêterait du
moins aux Alpes. Il signor Brandi ne m'était point inconnu; j'avais lu
de lui plusieurs ouvrages littéraires. Malgré le peu de sûreté de la
route, malgré la triste préoccupation des affaires, une pareille
compagnie était trop éclairée pour que le voyage ne s'animât point de
l'intérêt des beaux-arts. Leur magie consiste même à faire tout oublier,
à étouffer tous les murmures du malheur, à éloigner le fantôme de tous
les périls, à mettre leurs nobles distractions au-dessus de toutes les
peines. Chemin faisant, on se mit à parler au milieu des dangers comme
dans un tranquille salon, ou dans une plus tranquille académie. À la
poésie italienne succéda la poésie hollandaise, et je trouvais que
c'était quelque chose de piquant que cet hommage à la langue de ma mère
rendu dans la patrie du Tasse, et dans de pareils momens. La route fut
moins longue cependant que nous n'avions compté la faire ensemble; Nos
artistes étaient trop indépendans pour subordonner leurs courses aux
émotions d'une femme, et moi j'aimais trop ma liberté pour ne pas
trouver commode de me séparer des compagnons que cependant il m'avait
paru très doux de rencontrer.