CHAPITRE XXVIII.

SOMMAIRE. --Les empereurs romains. --Influence perverse de leurs

moeurs dépravées. --Rigueur des lois relatives à la moralité publique

avant l'avénement des empereurs. --L'édile Quintus Fabius Gurgès.

--Les édiles Vilius Rapullus et M. Fundanius. --Le consul Postumius.

--Le chevalier Ebutius et sa maîtresse, la courtisane Hispala Fecenia.

--Jules César. --Déportements de cet empereur. --Femmes distinguées

qu'il séduisit. --Ses maîtresses Eunoé et Cléopâtre. --Infamie de ses

adultères. --César et Nicomède, roi de Bithynie. --Chanson des soldats

romains contre César. --Octave, empereur. --Son impudicité. --Épisode

singulier des amours tyranniques d'Auguste. --Répugnance d'Auguste

pour l'adultère. --Son inceste avec sa fille Julie. --Son goût

immodéré pour les vierges. --Sa passion pour le jeu. --Ses femmes

Claudia, Scribonia et Livia Drusilla. --Le _Festin des douze

divinités_. --Apollon _bourreau_. --Tibère, empereur. --Son penchant

pour l'ivrognerie. --Sévérité de ses lois contre l'adultère.

--Étranges contradictions qu'offrirent la vie publique et la vie

privée de cet empereur. --Tibère _Caprineus_. --Abominable vie que

menait ce monstre dans son repaire de l'île de Caprée. --Le tableau de

Parrhasius. --Portrait physique de Tibère. --Caligula, empereur. --Ses

amours infâmes avec Marcus Lépidus et le comédien Mnester. --Sa

passion pour la courtisane Pyrallis. --Comment cet empereur agissait

envers les femmes de distinction. --Le _vectigal_ de la Prostitution.

--Ouverture d'un lupanar dans le palais impérial. --Le préfet des

voluptés. --Claude, empereur. --Honteuses débauches de ses femmes

Urgulanilla et Messaline. --Néron, empereur. --Sa jeunesse. --Ses

soupers publics au Champ-de-Mars et au grand Cirque. --Les hôtelleries

du golfe de Baïes. --Pétrone, _arbitre du plaisir_. --Abominables

impudicités de Néron. --Son mariage avec Sporus. --Sa passion

incestueuse pour sa mère Agrippine. --Les _métamorphoses des dieux_.

--Acté, concubine de Néron. --Galba, empereur. --Infamie de ses

habitudes. --Othon, empereur. --Ses moeurs corrompues. --Vitellius,

empereur. --Ses débordements. --Son amour pour l'affranchi Asiaticus.

--Son insatiable gloutonnerie. --Vespasien, empereur. --Retenue de ses

moeurs. --Cénis, sa maîtresse. --Titus, empereur. --Sa jeunesse

impudique. --Son règne exemplaire. --Domitia et l'histrion Pâris.

--Domitien, empereur. --Ses déportements. --Peines terribles contre

l'inceste des Vestales. --Nerva, Trajan et Adrien, empereurs.

--Antonin-le-Pieux et Marc-Aurèle.

Ce fut sous les empereurs, ce fut par l'influence perverse de leurs

moeurs dépravées, ce fut par leur exemple et à leur instigation

malfaisante, que la société romaine fit d'effrayants progrès dans la

corruption, qui acheva de la désorganiser et de préparer les voies au

triomphe de la morale chrétienne. Cette pure et sainte morale avait bien

jeté quelques éclairs précurseurs dans la philosophie du paganisme; mais

ses conseils étaient sans force et sans portée, parce qu'ils n'émanaient

pas encore de l'autorité religieuse, parce qu'ils ne découlaient pas du

dogme lui-même, parce qu'ils restaient étrangers au culte. La religion

des faux dieux, au contraire, semblait donner un démenti permanent aux

doctrines philosophiques, qui tendaient à rendre l'homme meilleur, en

lui apprenant à se laisser diriger par l'estime de soi et à mériter

aussi l'estime des autres. Cette religion, toute matérielle et toute

sensuelle, ne pouvait suffire aux esprits élevés et aux nobles coeurs,

que l'Évangile du Christ allait trouver tout prêts à le comprendre; mais

il fallait des siècles de travail mystérieux dans les âmes, pour les

approprier, en quelque sorte, à la foi nouvelle, à la morale. Tous les

excès du luxe, tous les débordements des passions, toutes les recherches

du plaisir furent le résultat d'une extrême civilisation qui n'avait pas

de frein religieux et qui n'aspirait pas à un autre but qu'à la

satisfaction de l'égoïsme le plus brutal. Jamais cet égoïsme ne fut

poussé si loin qu'à l'époque des Césars, qui en ont été, pour ainsi

dire, la monstrueuse personnification.

«Le vice est à son comble!» s'écriait tristement Juvénal effrayé des

infamies qu'il dénonçait dans ses satires: _Omne in præcipiti vitium

stetit_. Dans vingt endroits de son recueil, ce farouche stoïcien maudit

les turpitudes de son temps et regrette les vertus austères des Romains

de la République: «Voilà, malheureux, à quel point de décadence nous

sommes parvenus! dit-il avec amertume... Nous avons, il est vrai, porté

nos armes aux confins de l'Hibernie, nous avons tout récemment soumis

les Orcades et la Bretagne, où les nuits sont si courtes; mais ce que

fait le peuple vainqueur dans la Ville éternelle, les peuples vaincus

ne le font pas!» L'histoire de Rome, en effet, avant la dépravation

impériale, est pleine de faits qui témoignent, sinon de la pureté des

moeurs, du moins de la rigueur des lois relatives à la moralité

publique. L'an 457 de la fondation de Rome, Quintus Fabius Gurgès, fils

du consul, signala son édilité en accusant au tribunal du peuple

certaines matrones qui se livraient à la débauche (_matronas stupri

damnatas_), et les fit condamner à une amende énorme dont le produit fut

employé à ériger un temple à Vénus, auprès du grand Cirque. L'an 539,

les édiles populaires, Vilius Rapullus et M. Fundanius intentèrent une

accusation semblable à des matrones coupables de pareils désordres, et

les envoyèrent en exil. L'an 568, le consul Postumius, ayant été averti

des hideuses obscénités qui se commettaient dans la célébration des

Bacchanales, prit des mesures vigoureuses pour extirper le mal dans sa

racine, et pour anéantir la secte impudique qui se propageait dans

l'ombre, sous le vain prétexte des mystères de Bacchus. Un jeune

chevalier romain, nommé Ebutius, était venu se plaindre au consul qu'on

avait entraîné sa maîtresse aux Bacchanales. Cette maîtresse n'était

pourtant qu'une courtisane appelée Hispala Fecenia; esclave dans sa

jeunesse, depuis son affranchissement elle continuait son ancien métier,

au-dessus duquel la plaçait l'élévation de ses sentiments. Elle avait

contracté avec Ebutius une liaison qui ne nuisait pas à la réputation

du jeune homme, quoiqu'il vécût aux dépens de cette affranchie

(_meretriculæ munificentiâ continebatur_). Hispala demeurait sur le mont

Aventin, où elle était bien connue (_non ignotam viciniæ_). Le consul

pria sa belle-mère Sulpicia de mander cette courtisane, qui ne fut pas

peu étonnée d'être introduite chez une matrone respectable. Là,

Postumius l'interrogea en présence de sa belle-mère, et il obtint la

révélation complète de toutes les horreurs qui avaient lieu dans les

assemblées nocturnes des Bacchanales. Le lendemain, il alla au sénat, et

il demanda les moyens d'exterminer une secte infâme qui comptait déjà

sept mille initiés à Rome et aux environs. Le sénat partagea

l'indignation de Postumius et prononça des peines terribles contre les

abominables auteurs des Bacchanales. Quant à Ebutius et à sa compagne,

ils furent généreusement récompensés: le sénatus-consulte déclara que la

belle Hispala, malgré son origine et malgré son métier, pourrait épouser

un homme de condition libre, sans que ce mariage pût compromettre en

rien la fortune et la réputation de son mari. Elle épousa Ebutius et

prit le rang de matrone, sous la sauvegarde des consuls et des préteurs,

qui devaient la garantir de toute insulte. Les Bacchanales, flétries et

proscrites par arrêt du sénat, n'osèrent reparaître à Rome que sous le

règne des empereurs.

Les moeurs publiques furent perdues, dans tout l'empire romain, du jour

où le chef de l'État cessa de les respecter lui-même, et donna le

signal des vices qu'il était appelé à réprimer. Jules César, ce grand

homme dont le génie éleva si haut la puissance romaine, par les armes,

la politique et la législation; Jules César fut le premier à offrir aux

Romains le spectacle corrupteur de ses déportements. On eût dit qu'il

voulait prouver par là que son ancêtre Énée lui avait transmis quelque

chose du sang de Vénus. Tous les historiens, Suétone, Plutarque, Dion

Cassius, s'accordent à reconnaître qu'il était très-porté aux plaisirs

de l'amour, et qu'il n'y épargnait pas la dépense: _pronum et sumptuosum

una in libidines fuisse_, dit Suétone. Il séduisit un grand nombre de

femmes distinguées, telles que Postumia, femme de Servius Sulpicius;

Lollia, femme d'Aulus Gabinius; Tertulla, femme de Marcus Crassus; et

Marcia, femme de Cneius Pompée; mais il n'aima aucune femme plus que

Servilie, mère de Brutus. Il lui donna, pendant son premier consulat,

une perle qui avait coûté six millions de sesterces (1,162,500 fr.), et,

à l'époque des guerres civiles, outre les riches présents dont il la

combla, il lui fit adjuger à vil prix les plus beaux domaines, qu'on

vendait alors aux enchères. Comme on s'étonnait du bon marché de ces

acquisitions, Cicéron répondit par cette épigramme: «Le prix est

d'autant plus avantageux, qu'on a fait déduction du tiers.» Le jeu de

mots signifiait aussi: «_On a livré Tertia._» On soupçonnait, en effet,

Servilie de favoriser elle-même un commerce scandaleux entre sa fille

Tertia et son propre amant. César ne respectait pas davantage le lit

conjugal dans les provinces où il passait avec son armée; après la

conquête des Gaules, le jour de son triomphe, ses soldats chantaient en

choeur:

Urbani, servate uxores, moechum calvum adducimus!

Aurum in Galliâ effutuisti; at hic sumsisti mutuum.

«Citadins, gardez bien vos épouses, voici que nous ramenons le libertin

chauve! César, tu as répandu en amour dans les Gaules tout l'or que tu

as pris à Rome!» Jules César fut l'amant de plusieurs reines étrangères,

entre autres d'Eunoé, femme du roi de Mauritanie. Il aima surtout avec

passion la voluptueuse Cléopâtre, reine d'Égypte, qui lui donna un fils

qu'il eût voulu choisir pour héritier.

Ses ardeurs vénériennes s'étaient tellement accrues, au lieu de diminuer

avec les années, qu'il convoitait toutes les femmes de l'empire romain,

et qu'il eût souhaité pouvoir en disposer à son choix. Il avait rédigé

un singulier projet de loi, qu'il eut honte pourtant de présenter à la

sanction du sénat: par cette loi, il se réservait le droit d'épouser

autant de femmes qu'il voudrait, pour avoir autant d'enfants qu'il était

capable d'en produire. L'infamie de ses adultères était si notoire,

raconte Suétone, que Curion le père, dans un de ses discours, l'avait

qualifié _mari de toutes les femmes_ et _femme de tous les maris_. La

seconde partie de cette sanglante épigramme tombait à faux, car, suivant

l'histoire, César ne pécha qu'une seule fois dans sa vie par

_impudicité_, c'est-à-dire en s'adonnant au vice contre nature (ce vice

seul était aux yeux des Romains un outrage à la pudeur); mais ce honteux

égarement de César eut un si fâcheux éclat, qu'un opprobre ineffaçable

en rejaillit sur son nom dans le monde entier. La calomnie s'empara sans

doute d'un fait, qui n'avait été qu'un accident de débauche, et qui

aurait passé inaperçu, si les deux coupables n'eussent pas été Jules

César et le roi Nicomède. Cicéron rapporte, dans ses lettres, que César

fut conduit par des gardes dans la chambre du roi de Bithynie; qu'il s'y

coucha, couvert de pourpre, sur un lit d'or, et que ce descendant de

Vénus prostitua sa virginité à Nicomède (_floremque ætatis à Venere orti

in Bithynia contaminatum_). Depuis cette infâme complaisance, César se

vit en butte aux ironies les plus amères, et il les supporta patiemment,

sans y répondre et sans les démentir. Tantôt Dolabella l'appelait en

plein sénat: la _concubine d'un roi_, la _paillasse de la couche

royale_; tantôt le vieux Curion le traitait de _lupanar de Nicomède_ et

de _prostituée bithynienne_. Un jour, comme César s'était fait le

défenseur de Nysa, fille de Nicomède, Cicéron l'interrompit, avec un

geste de dégoût, en disant: «Passons, je vous prie, sur tout cela; on

sait trop ce que vous avez reçu de Nicomède, et ce que vous lui avez

donné!» Une autre fois, un certain Octavius, qui se permettait tout

impunément, parce qu'il passait pour fou, salua César du titre de

_reine_, et Pompée, du titre de _roi_. C. Memmius racontait à qui

voulait l'entendre, qu'il avait vu le jeune César servant Nicomède à

table et lui versant à boire, confondu qu'il était avec les eunuques du

roi. Enfin, quand César montait au Capitole, après la soumission des

Gaules, les soldats chantaient gaiement autour de son char de triomphe:

«César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César. Voici que César

triomphe aujourd'hui pour avoir soumis les Gaules; Nicomède ne triomphe

pourtant pas, lui qui a soumis César.»

Octave ne resta point au-dessous de César, en fait d'impudicité: «Sa

réputation fut flétrie dès sa jeunesse par plus d'un opprobre,» lit-on

dans Suétone. Sextus Pompée le traita d'efféminé; Marc-Antoine lui

reprocha d'avoir acheté, au prix de son déshonneur, l'adoption de son

oncle; Lucius, frère de Marc-Antoine, prétendit qu'Octave, après avoir

livré la fleur de son innocence à César, la vendit une seconde fois en

Espagne à Hirtius pour 300,000 sesterces (58,225 fr.); Lucius ajoutait

qu'Octave avait coutume alors de se brûler le poil des jambes avec des

coquilles de noix ardentes, afin que ce poil repoussât plus doux. Tout

le peuple lui appliqua un jour, avec une joie maligne, un vers prononcé

sur la scène pour désigner un prêtre de Cybèle jouant du tambourin:

_Viden, ut cinædus orbem digito temperat?_ L'équivoque roulait sur le

mot _orbem_, qui pouvait s'entendre à la fois du tambourin, de l'univers

et des parties déshonnêtes que gouvernait aussi le doigt d'un vil

cinæde. Mais plus tard Octave réfuta ces accusations, peut-être

calomnieuses, par la chasteté de ses moeurs à l'égard d'un vice qu'on

n'eut pas à lui reprocher davantage, lorsqu'il eut atteint l'âge

d'homme. Quant à ses moeurs, sous un autre rapport, elles étaient loin

d'être chastes ou même réservées. Il semblait avoir hérité de la fureur

amoureuse de Jules César pour toutes les femmes. En dépit de ses lois

contre l'adultère, il ne fut point aussi sévère pour lui-même, qu'il

l'était pour les autres, et il n'épargna pas, pour son propre compte,

l'honneur nuptial de ses sujets. Marc-Antoine prétendait avoir été

témoin d'un épisode singulier des amours tyranniques de l'empereur: au

milieu d'un festin, Auguste fit passer, de la salle à manger dans une

chambre voisine, la femme d'un consulaire, quoique le mari de celle-ci

fût au nombre des invités; et, lorsqu'elle revint avec Auguste, après

avoir donné aux convives le temps de vider plus d'une coupe à la gloire

de César, la dame avait les oreilles rouges et les cheveux en désordre.

Le mari seul n'y prit pas garde. Avant que Marc-Antoine se fût déclaré

son ennemi et son compétiteur, il lui écrivait familièrement: «Qui t'a

donc changé? Est-ce l'idée que je possède une reine? Mais Cléopâtre est

ma femme, et ce n'est pas d'hier, car il y a neuf ans. Mais tu ne te

contentes pas de Livie? Oui, tu es un tel homme, que, quand tu liras

cette lettre, je te crois capable d'avoir pris Tertulla, ou Térentilla,

ou Ruffilla, ou Salvia Titiscénia, ou peut-être toutes. Peu t'importe en

quel lieu et pourquoi tes désirs s'éveillent?» (_Anne refert ubi et in

quam arrigas?_)

Quelle que fût néanmoins l'incontinence d'Auguste, il avait certaine

répugnance pour l'adultère, qui lui semblait une plaie sociale, et qu'il

essaya inutilement de combattre par des lois rigoureuses. Quand il se

permettait d'enfreindre lui-même sa législation à cet égard, il

n'épargnait aucune précaution pour cacher une faiblesse dont il

rougissait, et qu'il n'avouait pas à ses plus chers confidents. Ainsi,

le poëte Ovide paya de sa disgrâce éclatante le malheur d'avoir été

témoin des amours incestueux de l'empereur avec sa fille Julie. Auguste

n'avait pas à craindre sans doute une indiscrétion, de la part de ce

fidèle serviteur, qui était son rival ou qui passait pour l'être; mais

il ne voulait pas s'exposer à voir en face, à tout moment, un homme

devant lequel il s'était déshonoré. Dans sa jeunesse, ces scrupules ne

le tourmentaient pas, puisque ses amis, selon Suétone, ne s'occupaient

qu'à lui chercher des femmes mariées et des filles nubiles, qu'ils

faisaient mettre nues devant eux, pour les examiner comme des esclaves

en vente au marché de Toranius. Ces tristes objets de la luxure

impériale devaient, avant d'être choisis et approuvés, remplir

certaines conditions requises par les caprices d'Auguste, qui se

montrait curieux des plus secrets détails de leur beauté. C'est ainsi

que les commentateurs ont interprété ces mots _conditiones quæsitas_,

que l'historien a laissés, en quelque sorte, sous un voile transparent.

L'ardeur d'Auguste pour les plaisirs des sens ne se refroidit pas avec

l'âge, mais il cessa de prendre ses maîtresses parmi les mères de

famille, qui ne lui inspiraient plus les mêmes désirs, et il se rejeta

exclusivement sur les vierges (_ad vitiandas virgines promtior_); on lui

en amena de tous côtés, et sa femme même se prêtait à les introduire

auprès de lui. Cette espèce de fureur ne pouvait toujours durer, et la

vieillesse y mit bon ordre. Ce fut alors qu'à la passion des femmes

succéda celle du jeu, moins fatigante et non moins insatiable que

l'autre. Auguste, en jouant aux dés, souriait encore au coup de Vénus

(trois six) qui faisait rafle, comme il le dit gaiement dans une lettre

à Tibère.

Le goût immodéré qu'il avait pour les vierges, dans la dernière partie

de sa vie, ne lui était venu qu'au déclin de sa virilité. Lorsqu'il se

sentait jeune et vigoureux, il avait vécu avec sa première femme

Claudia, qui était à peine nubile, sans réclamer l'usage de ses droits

de mari; car elle n'était pas moins vierge que la veille de son mariage,

quand il se sépara d'elle pour épouser Scribonia, veuve de deux

consulaires. Il répudia également Scribonia, à cause de la perversité

des moeurs de cette mère de famille. Il se maria en troisièmes noces

avec Livia Drusilla, qu'il avait enlevée à Tibère Néron, dont elle était

enceinte; il l'aima constamment, malgré les infidélités perpétuelles

qu'il ne prenait pas seulement la peine de lui cacher. Satisfaite d'être

aimée par-dessus tout, Livie ne regardait pas comme des rivales toutes

ces femmes vénales qui se succédaient dans les bras de son mari. Si

énormes que fussent les excès d'Auguste en cheveux gris, ils étaient

toujours effacés, dans l'opinion publique, par ceux de sa jeunesse. On

avait beaucoup parlé surtout d'un souper mystérieux, qu'on appelait

vulgairement le _Festin des douze divinités_, souper où les convives,

habillés en dieux et en déesses, imitèrent les scènes indécentes que la

poésie antique a placées dans l'Olympe, sous l'influence de l'ambroisie

qu'Hébé et Ganymède y versaient à la ronde. Dans cette orgie, Octave

avait représenté Apollon, et un satirique anonyme immortalisa le

souvenir de ces impiétés obscènes dans ces vers fameux: «Lorsque César

osa prendre le masque d'Apollon et célébrer dans un festin les adultères

des dieux, ces dieux indignés s'éloignèrent du séjour des mortels et

Jupiter lui-même abandonna ses temples dorés.» Ce souper, dont les

particularités ne furent jamais bien connues, coïncidait avec la disette

à laquelle Rome était alors en proie: «Les dieux ont mangé tout le blé!»

dirent les Romains, en apprenant que l'Olympe avait soupé dans le

palais de César: «Si César est, en effet, le dieu Apollon, murmuraient

les plus hardis, c'est Apollon bourreau.» Le dieu était adoré sous le

nom de _Tortor_, dans un quartier de la ville où l'on vendait les

instruments de supplice, entre autres les verges. Suivant un scholiaste,

cette injurieuse qualification appliquée à Auguste faisait allusion au

rôle qu'il avait joué dans cette fête nocturne.

Les orgies d'Auguste étaient naïves et innocentes auprès de celles qui

faisaient la distraction du vieux Tibère. Cet empereur, que son penchant

pour l'ivrognerie avait conduit par degrés à tous les vices les plus

hideux, se piquait pourtant de réformer les moeurs des Romains; il

renchérit sur la sévérité des lois que son prédécesseur avait faites

contre l'adultère; il rétablit l'ancien usage de faire prononcer, par

une assemblée de parents, à l'unanimité des voix, le châtiment des

femmes qui auraient manqué à la foi conjugale; quant aux maris qui

fermaient les yeux sur le scandale de la conduite de leurs épouses, il

les força de répudier avec éclat ces impudiques; il exila dans les îles

désertes des patriciennes qui s'étaient fait inscrire sur les listes de

la Prostitution pour se livrer sans danger à leurs déportements; il

bannit de Rome les jeunes libertins de condition libre, qui, pour

obtenir le droit de paraître sur le théâtre ou dans l'arène, avaient

volontairement requis d'un tribunal la note d'infamie. Mais il ne

tenait pour lui-même aucun compte des austères prescriptions de sa

jurisprudence, et il avait l'air de chercher à commettre des crimes ou

des turpitudes que nul avant lui n'eût osé imaginer. Ses actes de

magistrat suprême et son genre de vie présentaient sans cesse les plus

étranges contradictions; un jour, dans le sénat, il apostropha durement

Sestius Gallus, vieillard prodigue et libidineux, qui avait été flétri

par Auguste, et peu d'instants après, en sortant, il s'invita lui-même à

souper chez ce vieux libertin, à condition que rien ne serait changé aux

habitudes de la maison, et que le repas serait servi comme à l'ordinaire

par de jeunes filles nues (_nudis puellis ministrantibus_). Une autre

fois, pendant qu'il travaillait à la réformation des moeurs, il passa

deux jours et une nuit à table avec Pomponius Flaccus et L. Pison, qu'il

récompensa de leurs infâmes complaisances, en nommant l'un gouverneur de

Syrie et l'autre préfet de Rome, et en les appelant, dans ses lettres

patentes, «ses plus délicieux amis de toutes les heures.» Il punissait

de mort quiconque, homme ou femme, ne se prêtait pas aussitôt à ses

sales désirs. C'est pour se venger d'un refus de cette espèce, qu'il fit

accuser par ses délateurs la belle Mallonia, qui préféra la mort à la

honte. Durant les débats du procès, il la conjurait de se repentir, mais

elle se perça d'une épée, après l'avoir traité tout haut de «vieillard à

la bouche obscène, velu et puant comme un bouc.» Aussi, aux premiers

jeux qui furent célébrés depuis cette tragique aventure, tous les

spectateurs applaudirent, en appliquant à Tibère ce passage d'une

atellane: «Tel on voit un vieux bouc lécher les chèvres (_hircum vetulum

capreis naturam ligurire_).» Le peuple avait surnommé l'empereur

_Caprineus_, en faisant allusion en même temps à ses moeurs de bouc et à

son séjour habituel dans l'île de Caprée.

Voici comment Suétone a raconté l'abominable vie que menait ce monstre

au fond de son repaire: «Il imagina une grande chambre, dont il fit le

siége de ses plus secrètes débauches. Là, des troupes choisies de jeunes

filles et de jeunes garçons, dirigées par les inventeurs d'une

monstrueuse Prostitution, qu'il appelait _spinthries_ (étincelles),

formaient une triple chaîne, et, mutuellement enlacées, passaient devant

lui, pour ranimer par ce spectacle ses sens épuisés. Il avait aussi

plusieurs chambres diversement arrangées pour le même usage; il les orna

de tableaux et de bas-reliefs représentant les sujets les plus lascifs;

il y rassembla les livres d'Éléphantis, afin que le modèle ne manquât

pas à la circonstance (_ne cui in opera edenda exemplar imperatæ schemæ

deesset_). Dans les bois et dans les forêts il ne vit que des asiles

consacrés à Vénus, et il voulut que les grottes et les creux des rochers

offrissent sans cesse à ses regards des couples amoureux en costumes de

nymphes et de satyres... Il poussa la turpitude encore plus loin, et

jusqu'à des excès qu'il est aussi difficile de croire que de rapporter:

il avait dressé des enfants de l'âge le plus tendre, qu'il appelait ses

_petits poissons_, --_ut natanti sibi inter femina versarentur ac

luderent, linguâ morsuque sensim appetentes, atque etiam, quali infantes

firmiores, necdum tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoveret_;

--genre de plaisir, auquel son âge et son tempérament le portaient le

plus. Ainsi, quelqu'un lui ayant légué le tableau de Parrhasius, où

Atalante prostitue sa bouche à Méléagre, et le testament lui donnant la

faculté de recevoir, à la place de ce tableau, si le sujet lui

déplaisait, un million de sesterces (193,750 fr.), il préféra le tableau

et le fit placer, comme un objet sacré, dans sa chambre à coucher. On

dit aussi qu'un jour, pendant un sacrifice, il s'éprit de la beauté d'un

jeune garçon qui portait l'encens; il attendit à peine que la cérémonie

fût achevée, pour assouvir à l'écart son ignoble passion, à laquelle dut

se prêter aussi le frère de ce malheureux, qu'il avait remarqué jouant

de la flûte; ensuite, comme ils se reprochaient l'un à l'autre leur

opprobre, il leur fit casser les jambes à tous deux. Le portrait

physique de Tibère achèvera de caractériser ses moeurs: «Il était gros

et robuste, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, large des épaules et

de la poitrine, bien fait et bien proportionné. Il était plus adroit et

plus fort de la main gauche, que de l'autre main: les articulations en

étaient si vigoureuses, qu'il perçait du doigt une pomme encore verte,

et que d'une chiquenaude il blessait la tête d'un enfant ou même d'un

jeune homme... Son visage était beau, mais sujet à se couvrir subitement

de boutons...»

Caligula, encore moins réservé que Tibère, qu'il s'étudiait à imiter,

afficha effrontément ses amours infâmes avec Marcus Lépidus, le comédien

Mnester et plusieurs otages avec lesquels il avait un commerce

réciproque (_commercio mutui stupri_). Valérius Catullus, fils d'un

consulaire, lui reprocha un jour d'avoir abusé de sa jeunesse

(_stupratum à se ac latera sibi contubernio ejus defessa, etiam

vociferatus est_); mais, grossier et brutal dans ses plaisirs, il ne les

variait par aucun raffinement de volupté, et la gourmandise, plutôt que

la luxure, inspirait les déréglements de son imagination. Il chercha

l'extraordinaire, le monstrueux, excepté en amour, qui ne fut pas même

un prétexte à ses prodigalités. «Sans parler de ses incestes avec ses

soeurs et de sa passion bien connue pour la courtisane Pyrallis, raconte

Suétone, il ne respecta aucune femme de la plus haute distinction (_non

temere ullâ illustriore feminâ abstinuit_). Ordinairement il invitait à

souper ces dames avec leurs maris, et là, les faisant passer devant lui,

il les examinait longuement et minutieusement, à la façon des marchands

d'esclaves. Puis, à plusieurs reprises, sortant de la salle du festin

avec celle qui lui avait plu, il la ramenait bientôt, sans cacher les

souillures récentes de sa débauche, et louait ou critiquait tout haut

cette malheureuse, dont il énumérait les beautés ou les imperfections

corporelles, ainsi que ses propres exploits. Il en répudia quelques-unes

au nom de leurs époux absents, et il fit insérer ces divorces dans les

actes publics.» Au reste, Caligula fit, en quelque sorte, oublier ses

désordres par ses ingénieuses cruautés, par ses folles dépenses et par

ses impitoyables exactions. Parmi les impôts bizarres et ignobles qu'il

établit à Rome, il faut citer le _vectigal_ de la Prostitution: chaque

prostituée était taxée au prix qu'elle exigeait elle-même en vendant son

corps (_ex capturis prostitutarum, quantum quæque uno concubitu

mereret_). L'empereur ajouta depuis, à ce chapitre de la loi, qu'un

pareil droit serait exigé de tous ceux, hommes et femmes, qui avaient

vécu du _lenocinium_ et du _meretricium_. On comprend que la fixation de

cet impôt ne pouvait être qu'arbitraire et facultative.

Mais un des faits les plus singuliers du règne de Caligula, c'est la

fondation et l'ouverture d'un lupanar dans le palais des Césars. Ce fait

monstrueux, qui est rapporté par Dion Cassius et par Suétone, a paru si

peu vraisemblable à quelques critiques, qu'ils ont voulu voir une

altération du texte dans ce passage, que Dion, à leur avis, aurait copié

de confiance, d'après Suétone, en l'amplifiant et en le poétisant. Selon

ces critiques, il s'agirait d'un tripot et non d'un lupanar. Dion ajoute

seulement au récit de l'historien latin, que Caligula avait pris dans

les Gaules l'idée de son lupanar impérial. «Afin qu'il n'y eût aucun

genre d'exactions qui ne fût mis en pratique, il établit un lupanar dans

le palais: là, un grand nombre de cellules furent construites et ornées

suivant la convenance du lieu, et des matrones, des ingénus, occupèrent

ces cellules. L'empereur envoyait ses nomenclateurs autour des places et

des basiliques, pour inviter à la débauche (_in libidinem_) jeunes gens

et vieillards. Les arrivants trouvaient à emprunter de l'argent à usure,

et l'on prenait les noms de ceux qui payaient largement leur écot, comme

s'ils souscrivaient ainsi pour l'accroissement des revenus de César.»

Ces détails sont, en effet, très-vagues et très-obscurs; on les

appliquerait plutôt à un tripot qu'à un lupanar, et l'on ne se rend pas

compte surtout de cet emprunt qui attendait les nouveaux venus que les

nomenclateurs avaient recrutés sur la voie publique. Suétone veut-il

faire entendre par là que le prix de cette Prostitution, sous la

garantie de l'empereur, était si considérable que nul n'avait assez

d'argent sur soi pour la payer? Ce qui nous fait présumer que ce

prétendu lupanar n'était qu'une maison de jeu, dirigée par des matrones

et des fils de famille (_ingenui_), c'est que Suétone ajoute

immédiatement des particularités qui ne peuvent se rapporter qu'aux jeux

de hasard (_alea_), dans lesquels Caligula usait de fraude et de parjure

pour être toujours maître de la chance.

Quoi qu'il en soit, si l'emploi de préfet des voluptés (_à

voluptatibus_), créé par Tibère, subsista jusqu'au règne de Néron, il

est certain que le lupanar impérial ne survécut pas à Caligula, qui

l'avait inventé et qui en tirait de gros bénéfices. Son successeur

Claude ne fut pas moins cruel ni moins sanguinaire que lui, mais il n'en

arriva pas à de semblables excès d'impudeur. Il eut trop de femmes

légitimes pour avoir beaucoup de maîtresses, et celles qu'il se donna,

par caprice plutôt que par amour, n'eurent point assez de notoriété et

d'éclat pour que l'histoire ait parlé d'elles. Suétone, qui a soin

d'enregistrer les mariages et les divorces de Claude, en flétrissant les

honteuses débauches (_libidinum probra_) de sa première femme,

Urgulanilla, et les éclatants débordements de la troisième, Messaline,

Suétone formule un jugement général à l'égard des moeurs de cet

empereur: «Il aima passionnément les femmes, mais il n'eut aucun

commerce avec les hommes (_libidinis in feminas profusissimæ, marium

omnino expers_).» Quels que fussent d'ailleurs les désordres de Claude,

ils étaient loin d'égaler ceux de cette Messaline qui a été immortalisée

par Juvénal (voy. le fameux morceau de la Satire VI, page 22 du présent

volume), et dont le nom est devenu, dans toutes les langues, le synonyme

de la Prostitution la plus effrontée. Il faut chercher dans Tacite le

récit des crimes et des impudicités de cette impératrice (Liv. XI), qui

avait osé, du vivant de l'empereur, se marier publiquement avec Silius

et célébrer ce mariage adultère par une orgie où elle joua le rôle de

bacchante. Malgré l'identité d'une courtisane nommée Lysirca, qui

ressemblait à Messaline, et qui avait pu se faire passer pour elle dans

l'exercice de son métier de prostituée, nous n'entreprendrons pas de

prouver que Messaline a été calomniée par l'histoire, et qu'une fatale

ressemblance a fait seule son infâme célébrité.

L'exemple de Messaline semblait avoir encouragé Néron à surpasser ses

prédécesseurs dans la carrière des crimes de la Prostitution. Dès qu'il

eut levé le masque qui déguisait ses mauvais penchants, il se jeta dans

tous les excès que le raffinement du libertinage avait pu imaginer et il

donna satisfaction à tous ses vices. Dans les premiers temps, il

s'imposait encore quelque contrainte en se livrant à la débauche, à la

luxure et à ses passions pétulantes, qu'on pouvait faire passer pour des

erreurs de jeunesse. Dès que le jour tombait, il se couvrait la tête du

bonnet des affranchis ou d'une cape de muletier pour courir les cabarets

et les lieux suspects; il vagabondait dans les rues, insultant les

femmes, injuriant les hommes et frappant tout ce qui lui résistait. Il

se compromettait alors avec les plus viles mérétrices, avec les plus

indignes lénons; il battait souvent et se faisait battre quelquefois.

C'était, suivant lui, une manière adroite d'étudier le peuple sur le

fait, et d'apprendre à vivre en simple citoyen. Comme les lupanaires,

les maîtres d'esclaves, les cabaretiers et les boulangers menaçaient de

lui casser les reins, il ne sortit plus sans être suivi à distance par

des gens armés, qui venaient au besoin lui prêter main-forte. Mais il

dédaigna bientôt de cacher ses moeurs, et il se plut, au contraire, à

les afficher devant tout le monde, sans s'inquiéter du scandale et du

blâme. Ainsi, le voit-on souper en public, soit au Champ-de-Mars, soit

au grand Cirque, et il se faisait servir par toutes les prostituées de

Rome et par des joueuses de flûte étrangères (_inter scortorum totius

urbis ambubaiarumque ministeria_).

Ce n'est pas tout; toutes les fois qu'il se rendait à Ostie par le Tibre

ou qu'il naviguait autour du golfe de Baïes, on établissait, tout le

long du rivage, des hôtelleries et des lieux de débauche où des

matrones, jouant le rôle des maîtresses d'auberge, avec mille

cajoleries, l'invitaient à s'arrêter. Il s'arrêtait fréquemment, et son

voyage se prolongeait ainsi pendant des semaines. Un préfet des voluptés

ne lui suffisant pas, il institua, en outre, un arbitre du plaisir, et

ce fut Pétrone qui paraît avoir rempli cette charge difficile, au

contentement de Néron. Il était non-seulement l'arbitre du plaisir, mais

encore de l'élégance (_elegantiæ arbiter_, dit Tacite), et Tigellin ne

lui pardonna pas d'être si habile dans la science des voluptés

(_scientiâ voluptatum potiorem_). On ne saurait croire néanmoins que

Pétrone _arbiter_ ait approuvé les abominables impudicités que

l'empereur se permettait sans la moindre hésitation, dès que l'idée lui

en venait. Tacite, Suétone, Xiphilin, Aurelius Victor, ont parlé de ces

infamies; mais ils ont évité de les peindre en détail et de faire

comparaître dans ce hideux tableau les lâches complaisants qui

partageaient l'orgie impériale ou qui en secondaient les turpitudes.

Suétone, après avoir signalé le commerce pédagogique de Néron avec des

ingénus (_ingenuorum pædagogia_) et ses adultères avec des femmes

mariées, l'accuse simplement d'avoir violé la Vestale Rubria. Il est

plus explicite sur son mariage exécrable avec Sporus, et sur son inceste

avec sa mère.

Sporus était un jeune garçon, d'une beauté incomparable; Néron en devint

éperdument amoureux, et il souhaita que Sporus fût une femme; il essaya,

par un détestable égarement d'imagination, de changer le sexe du jeune

homme, qu'il fit mutiler (_ex sectis testibus etiam in muliebrem

transfigurare conatus_). Alors, lui ayant constitué une dot et le parant

du voile nuptial comme une fiancée, il fit célébrer avec pompe la

cérémonie d'un mariage, où il épousa son Sporus (_celeberrimo officio

deductum ad se pro uxore habuit_), sous les regards d'une nombreuse

assemblée qui applaudit à cette odieuse mascarade. Quelqu'un qui

assistait à la fête se permit un bon mot qui aurait pu lui coûter cher:

«Il aurait été fort heureux pour le genre humain, que le père de Néron,

Domitius, eût épousé une pareille femme!» Néron resta longtemps épris de

Sporus, qu'il avait revêtu du costume des impératrices et qu'il n'avait

pas honte de laisser paraître à ses côtés en public; il voyagea en Grèce

avec ce mignon, et de retour à Rome, il se montra en litière avec lui

pendant les fêtes sigillaires, et on les voyait à chaque instant

s'embrasser (_identidem exosculans_). Quant à sa mère, Agrippine, ce fut

elle, selon Tacite, qui sollicita la première les sens de Néron pour se

faire un crédit fondé sur une liaison impudique; mais Néron, tout en

s'abandonnant à ces criminelles amours, n'accorda pas à sa complice le

pouvoir qu'elle convoitait, et il ne tarda pas à se lasser des

importunités qu'il s'était attirées comme un châtiment de son inceste.

Selon Suétone, il aurait aimé follement Agrippine, sans arriver à

l'accomplissement de ses désirs coupables, soit qu'Agrippine eût

l'adresse et la force de les tenir en respect, soit plutôt qu'il en eût

été détourné par ses confidents qui lui firent comprendre le danger de

se mettre ainsi sous la sujétion d'une femme impérieuse. Il conserva

toutefois à l'égard de sa mère une intention libertine, qui se

traduisait par des actes impurs, lorsqu'il se promenait en litière avec

elle. (_Olim etiam, quoties lectica cum matre veheretur, libidinatum

inceste, ac maculis vestis proditum, affirmant._) Bien plus, pour que

l'illusion lui présentât mieux les apparences de la réalité, il admit au

nombre de ses concubines une courtisane qui ressemblait singulièrement

à Agrippine.

Néron se piquait d'être poëte, et il était entraîné par les fictions de

la poésie à d'incroyables caprices de fureur érotique: ainsi,

essayait-il d'imiter les métamorphoses des dieux en se revêtant de peaux

de bêtes et en s'élançant, tantôt loup, tantôt lion, tantôt cygne,

tantôt taureau, sur des femmes ou des hommes enchaînés ou libres, qu'il

mordait, égratignait, mutilait, à son plaisir (_suam quidem pudicitiam

usque adeo prostituit, ut contaminatis pæne omnibus membris, novissime

quasi genus lusus excogitaret, quo feræ pelle contectus emitteretur e

cavea, virorumque ac foeminarum ad stipitem deligatorum inguina

invaderet_). Il renouvelait de la sorte la fable d'Andromède, de Léda,

d'Io, et de tant d'autres contemporains des âges héroïques. Puis, exalté

par ces obscènes mascarades, il se persuadait que les dieux favorables

l'avaient changé en femme, et il se livrait à son affranchi Diophore en

contrefaisant les cris d'une jeune vierge éperdue. (_Et quum affatim

desævisset, conficeretur à Doryphoro liberto, cui etiam, sicut ipsi

Sporus, ita ipse denupsit, voces quoque et ejulatus vim patientium

virginum imitatus._) Un pareil monstre n'était arrivé à ce comble de

turpitude, qu'en faisant rejaillir sur l'humanité tout entière le mépris

qu'il avait pour lui-même; il était convaincu qu'aucun homme n'est

absolument chaste ni exempt de quelque souillure corporelle (_neminem

hominem pudicum, aut ulla corporis parte purum esse_), mais il pensait

que la plupart savaient dissimuler le vice et le cacher habilement:

«Aussi, ajoute Suétone, pardonnait-il tous les autres défauts à

quiconque avouait sa lubricité devant lui.» Ce misérable empereur était

bien digne de mourir, en pleurant, dans les bras de l'infâme Sporus, qui

ne mêla pas son sang à celui de ce compagnon de débauches, qu'il

détestait, car Néron avait le corps tout couvert de taches et d'ulcères

qui exhalaient une odeur infecte et qui provenaient de ses oeuvres.

Cependant ce fut sa concubine Acté qui déposa ses cendres, en les

arrosant de larmes, dans le tombeau des Domitius.

Galba, quoiqu'il fît remonter son origine à Pasiphaé et à son taureau,

n'avait pas le tempérament et la santé propres à continuer les énormes

débordements de Néron. Il était d'une maigreur excessive, malgré les

promesses de son nom, qui signifiait _gros_ en langage gaulois, et cette

maigreur étique accusait l'infamie de ses habitudes: il préférait aux

jeunes gens les hommes robustes et même déjà vieux (_libidinis in mares

pronioris, et eos, non nisi præduros, exoletosque_). Quand Icilus, un

de ses anciens concubins (_veteribus concubinis_), vint lui annoncer en

Espagne la mort de Néron, on raconte que, non content de l'embrasser

indécemment devant tout le monde, il le fit épiler, et l'emmena coucher

avec lui (_non modo artissimis osculis palam exceptum ab eo, sed, ut

sine morâ velleretur, oratum atque seductum_).

Othon, qui ne laissa pas le temps à Galba de _jouir de sa jeunesse_,

comme disaient les goujats de l'armée en promenant sa tête au bout d'une

lance, était un élève et un complaisant de Néron; dès son enfance, il

avait été prodigue et débauché, coureur de mauvais lieux et adonné à

tous les excès. Dans l'âge de l'ambition, il s'attacha, pour se mettre

en crédit, à une affranchie de cour, qui en avait beaucoup, et il

feignit même d'être amoureux d'elle, quoiqu'elle fut vieille et

décrépite. Ce fut par ce canal qu'il s'insinua dans les bonnes grâces de

Néron, auquel il rendit d'ignominieux services. Mais il se brouilla

pourtant avec cet empereur, à cause de Poppée, qu'ils se disputaient

l'un à l'autre et qu'Othon fut obligé d'abandonner au droit du plus

fort. On doit supposer que ses moeurs ne firent que se corrompre

davantage avec les années; et son genre de vie peut être apprécié

d'après la description de sa toilette, qui témoigne de ses goûts

efféminés: «Il se faisait épiler tout le corps, et portait sur sa tête à

peu près chauve de faux cheveux fixés et arrangés avec tant d'art, que

personne ne s'en apercevait. Il se rasait tous les jours la figure avec

beaucoup de soin, et se la frottait avec du pain détrempé, habitude

qu'il avait contractée dès que son menton se couvrit d'un léger duvet,

afin de ne jamais avoir de barbe.»

Mais Othon, proclamé empereur à Rome, eut à peine le loisir d'ordonner

quelques secrètes orgies dans le palais des Césars: il se vit contraint

de marcher à la rencontre de Vitellius, qui venait lui disputer

l'empire, et il se tua de sa propre main, après trois défaites

successives, quoique sa petite taille et son extérieur féminin ne

répondissent point à tant de courage. Vitellius, son vainqueur et son

successeur, s'était déshonoré dans sa jeunesse par sa passion pour une

affranchie, dont il avalait la salive mêlée de miel comme un remède

souverain contre les maux de gorge auxquels il était sujet. Il avait été

d'ailleurs élevé à l'école de la Prostitution; car il passa son enfance

à Caprée parmi les favoris de Tibère, et il resta flétri du nom de

_Spinthria_, parce qu'il dirigeait les spintries du vieil empereur. Il

continua de se souiller des mêmes infamies, lorsqu'il eut pris l'âge

d'un vieux taureau, comme il le disait en plaisantant, et il devint tour

à tour l'impur familier de Caligula, de Claude et de Néron. Mais dès

lors il était violemment épris d'un affranchi, nommé Asiaticus, qui

avait été son compagnon obscène à Caprée (_mutua libidine

constupratum_), et qui cherchait toujours à lui échapper sans parvenir,

à se faire oublier. Vitellius le retrouvait, tantôt vendant de la

piquette aux muletiers, tantôt combattant parmi les gladiateurs, et, dès

qu'il l'avait revu, il se sentait ému de ses honteux souvenirs de

jeunesse; il s'emparait de nouveau de cette victime peu docile, et il

cherchait à se l'attacher par des présents et des honneurs: il fit de

son Asiaticus un gouverneur de province et un chevalier! Comme l'âge

l'avait rendu obèse, il sacrifia sa luxure à la gourmandise, en

déclarant que l'estomac était la partie du corps la plus complaisante et

la plus forte; contrairement aux autres, qui s'affaiblissent par l'usage

qu'on en fait. Il développa tellement la capacité de son estomac, qu'il

mangeait presque sans interruption, lorsqu'il ne dormait pas, et son

insatiable gloutonnerie se renouvelait à toute heure, par l'habitude

qu'il avait de ne pas attendre, pour vomir, que le travail de la

digestion fût commencé: il pouvait ainsi, tous les jours, faire quatre

repas qui remplissaient la journée et une partie de la nuit. Ses sens

s'alourdirent, et ne se réveillèrent plus que par intervalles au milieu

de ces festins continuels où il invoquait rarement Vénus en vidant des

coupes énormes et en dévorant des lamproies entières. Sa monstrueuse

corpulence, son visage rouge et bourgeonné, son ventre proéminent et ses

jambes grêles témoignaient qu'il avait passé à table tout le temps de

son règne et qu'il ne s'était pas fatigué à courir après les jouissances

fugitives de l'amour.

Après avoir eu un empereur vorace, Rome eut un empereur avare, qui

s'abstint des ruineux excès de ses prédécesseurs et qui ne tomba point

dans leur déconsidération. Vespasien, tout en persécutant les chrétiens,

ne laissa pas que de subir malgré lui l'influence du christianisme: il

comprit que la dignité de l'homme exigeait une certaine retenue dans les

moeurs, et que le chef de l'empire devait jusqu'à un certain point

donner l'exemple du respect que chacun est tenu d'avoir à l'égard de

l'opinion publique. La raison d'État fut le principe de cette

philosophie quasi chrétienne que Vespasien mit en pratique; son

tempérament froid et austère lui permit d'être conséquent avec la

morale. Il combattit la débauche par quelques sages règlements, et

surtout par son genre de vie décent et régulier. Il vivait pourtant en

concubinage, depuis la mort de sa femme, Flavia Domitilla, avec une

ancienne maîtresse nommée Cénis, affranchie d'Antonia, mère de Claude, à

qui elle avait servi de secrétaire; mais cette liaison illégitime était

devenue avec le temps aussi respectable qu'un mariage sanctionné par la

loi, et Cénis tenait auprès de l'empereur le rang d'une véritable

épouse. Vespasien même lui resta fidèle, non-seulement parce qu'il

l'aimait, mais encore parce qu'il n'en aimait pas d'autre. Cependant

Suétone raconte qu'une femme feignit pour lui une violente passion, et

finit par triompher de ses dédains, en lui persuadant qu'elle mourrait

inévitablement si elle n'obtenait de sa part une preuve de tendresse.

Cette preuve accordée, Vespasien se relâcha de son avarice ordinaire, au

point de faire payer à la dame 400,000 sesterces (77,500 fr.), et cela

en l'honneur de la nouveauté du fait. Son intendant lui ayant demandé

comment il fallait inscrire la somme dans les comptes de dépense

impériale: «Mettez, dit Vespasien: _Pour une passion inspirée par

l'empereur_ (_Vespasiano, ait, adamato_).» Tout chaste qu'il fût dans

ses moeurs, Vespasien descendait parfois à de grossières plaisanteries

et ne s'abstenait pas même des plus sales expressions (_prætextatis

verbis_).

Titus, avant de succéder à son père Vespasien, s'était fait la plus

mauvaise réputation dans Rome, où sa cruauté et son intempérance lui

avaient aliéné les sympathies populaires: il prolongeait jusqu'au milieu

de la nuit ses débauches de table avec les plus dissolus de ses

familiers; on le voyait toujours entouré d'un troupeau d'eunuques ou de

gitons (_exoletorum et spadonum greges_); on l'accusait aussi de

rapacité, et l'on disait ouvertement que ce serait un autre Néron; mais

il changea tout à coup dès qu'il fut monté sur le trône, et il régna

comme un philosophe en se conformant sans le savoir aux préceptes de

l'Évangile de Jésus-Christ: à l'instar de son père, il ne persécutait

pas les chrétiens, qui admiraient en lui le modèle de toutes les vertus

chrétiennes. Aussi, fut-il pleuré par tout son peuple, quand il mourut

prématurément, en déclarant qu'il n'avait fait dans toute sa vie qu'une

seule action dont il dût se repentir. Suétone prétend que c'était une

liaison coupable avec Domitia, la femme du frère de Titus mais que

celle-ci protesta toujours de son innocence en prenant les dieux à

témoin: «Elle n'était pas femme à nier un tel commerce, ajouta-t-il,

s'il eût existé, elle s'en serait plutôt vantée la première, comme de

toutes ses infamies.»

Domitia, en revanche, ne nia pas ses rapports adultères avec l'histrion

Pâris, qu'elle aimait éperdûment, et Domitien, proclamé empereur, se vit

obligé de la répudier ou du moins de l'éloigner quelque temps, pour

satisfaire à l'indignation publique. Il la reprit bientôt, en avouant

que, malgré tous les déportements de cette autre Messaline, il ne savait

pas se passer d'elle, et qu'elle lui tenait lieu de cent maîtresses. Il

avait donné cependant une rivale à Domitia: c'était la propre fille de

son frère Titus; il l'avait séduite et enlevée à son mari, du vivant

même de Titus; il manifesta pour elle la passion la plus effrénée, et il

fut cause de sa mort, en la contraignant à se faire avorter, dans le

doute où il était de sa monstrueuse paternité. Il n'était que trop porté

d'ailleurs aux plaisirs de l'amour, qu'il appelait la _gymnastique du

lit_ (_libidinis nimiæ, assiduitatem concubitus, velut exercitationis

genus_, +klinopalên+ _vocabat_). On assure qu'il s'amusait à épiler

lui-même ses concubines, lorsqu'il n'enfilait pas des mouches avec un

poinçon, et il se baignait dans de vastes piscines avec les plus viles

prostituées (_nataretque inter vulgatissimas meretrices_). Toutefois, en

dépit de ces libertinages, Domitien s'occupa de réformer les moeurs, et

réclama l'application de plusieurs anciennes lois de police tombées en

désuétude: ainsi pendant que Clodius Pollion, surnommé le Borgne,

faisait circuler la copie d'un billet autographe, dans lequel Domitien,

alors jeune et adonné à des vices infâmes, lui promettait une nuit

(_noctem sibi pollicentis_), l'empereur faisait condamner, en vertu de

la loi Scantinia, plusieurs chevaliers romains convaincus du crime de

pédérastie. Ce fut lui qui défendit aux femmes déshonorées l'usage de la

litière (_probosis feminis lecticæ usum ademit_), et qui établit des

peines terribles contre l'inceste des Vestales; il fit enterrer vive la

grande vestale, Cornélie, qui avait eu plus d'un complice, et ceux-ci

furent battus de verges jusqu'à ce que mort s'ensuivît; d'autres

vestales, les soeurs Ocellata, Varronilla, eurent la liberté de choisir

leur genre de mort, et leurs séducteurs allèrent en exil. Enfin,

Domitien, honteux sans doute en faisant un retour sur lui-même, raya du

tableau des juges un chevalier romain qui avait repris sa femme, après

l'avoir répudiée et traînée devant les tribunaux comme adultère.

Mais la morale évangélique déborde de toutes parts, et le paganisme

semble rougir de ses prostitutions, que justifiait l'histoire des faux

dieux. La philosophie chrétienne s'infiltre dans la doctrine de Platon,

et les empereurs, qui tiennent à honneur d'être philosophes,

s'appliquent à corriger leurs vices et à mettre un frein à leurs

passions. Ainsi, le vieux Nerva qui, au dire de Suétone, avait corrompu

la jeunesse de Domitien; Trajan, qui aimait les jeunes garçons, ce que

Xiphilin ne condamne pas; Adrien, qui eût sacrifié l'empire à son favori

Antinoüs, qu'il déifia, et qui passait pour un voluptueux à toutes fins

(_quæ adultorum amore ac nuptarum adulteriis, quibus Adrianus laborasse

dicitur, asserunt_); ces trois empereurs régnèrent comme des sages, et

travaillèrent à reconstituer la société romaine sur des bases

d'honnêteté, de justice, de pudeur et de religion, qui émanaient de la

foi nouvelle. Antonin le Pieux et Marc-Aurèle furent vraiment des

empereurs chrétiens, et sous leurs règnes glorieux, on put croire que

l'Évangile allait devenir le code universel de l'humanité. Mais le

paganisme, conspué dans ses tendances matérielles et flétri dans sa

dépravation organique, devait tenter un dernier effort sous Commode et

sous Héliogabale, pour entraîner le monde romain dans les dernières

saturnales de la Prostitution.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 18 / 34 题