SOMMAIRE. --Marcus Valerius Martial, poëte complaisant des
libertinages de Néron et de ses successeurs. --Vogue immense
qu'obtinrent les _Épigrammes_ de Martial. --Réponse de Martial à son
critique Cornélius qui lui reprochait l'obscénité de ses poésies.
--Quelles étaient les victimes ordinaires des sarcasmes de Martial.
--Moeurs déréglées de ce poëte. --Abominable épigramme que Martial eut
l'impudeur d'adresser à sa femme Clodia Marcella. --Quels étaient les
lecteurs habituels des oeuvres de Martial. --Le libraire Secundus.
--Portraits de courtisanes. --Lesbie. --Libertinage éhonté de cette
prostituée. --Les louves errantes Chioné et Hélide. --Vieillesse
ignoble de Lesbie. --Épigramme que fit Martial contre Lesbie. --Chloé.
--Avidité de Lupercus, amant de cette courtisane. --La _pleureuse des
sept maris_. --Thaïs. --Injures qu'adressa Martial à cette courtisane
qui l'avait dédaigné. --Hideux portrait qu'il en publia pour se venger
de ses mépris. --Philenis et son concubinaire Diodore. --Horrible
dépravation de Philenis. --Épitaphe que fit Martial pour cette infâme
prostituée. --Galla. --Injustice de Martial à l'égard de cette
courtisane. --Épigrammes qu'il fit contre elle. --D'où lui venait la
haine qu'il lui avait vouée. --Les vieilles amoureuses. --Effrayant
cynisme de Phyllis. --Épigrammes contradictoires de Martial contre
cette courtisane. --Lydie. --Comment Martial se conduisit envers
Paulus, qui lui avait demandé des vers contre Lysisca. --Aversion et
dégoût de Martial pour les vieilles prostituées. --Fabulla. --Lila.
--Vetustilla. --Gallia. --Saufeia. --Marulla. --Thelesilla. --Pontia.
--Lecanie. --Ligella. --Lyris. --Fescennia. --Senia. --Galla. --Eglé.
--Les fausses courtisanes grecques. --Celia. --Épigramme de Martial
contre cette prétendue fille de la Grèce. --Lycoris. --Glycère.
--Chioné et Phlogis. De quelle façon grossière Martial accueillit une
gracieuse invitation à l'amour que lui avait envoyée Polla. --Honteuse
profession de foi qu'il eut le triste courage d'adresser à sa femme
Clodia Marcella. --Son retour en Espagne. --Par quels moyens Clodia
Marcella décida Martial à abandonner Rome. --Épigramme expiatoire de
Martial. --Sa fin champêtre. --Honorable sortie de Martial contre
Lupus. --Pétrone. --Son _Satyricon_, tableau des moeurs impures de
Rome impériale. --Ascylte et Giton. --La prêtresse du dieu Ænothée et
sa compagne Proselenos. --L'entremetteuse Philomène. --Eumolpe. --Les
Épigrammes de Pétrone. --Sestoria. --Martia. --Délie. --Aréthuse.
--Bassilissa. --Suicide de Pétrone.
Après Ovide, il faut aller jusqu'à Martial pour retrouver en quelque
sorte la filiation interrompue des courtisanes de Rome; pendant plus
d'un demi-siècle, la poésie fait silence sur leur compte, mais on peut
présumer qu'elles n'attendirent pas Martial pour faire parler d'elles,
et que, si les poëtes érotiques nous manquent pour constater les faits
et gestes de ces _fameuses_, la faute n'en est pas à un temps d'arrêt
dans les progrès de la Prostitution antique. Loin de là, les successeurs
d'Auguste avaient pris sous leurs auspices la démoralisation de la
société romaine, et ils offraient avec impudeur l'exemple de tous les
raffinements de la débauche. Les moeurs publiques s'étaient alors si
profondément altérées, que, parmi les poëtes, on n'en eût pas trouvé un
qui se donnât le ridicule de chanter l'épopée de ses amours, comme
l'avaient fait Tibulle, Properce et Ovide. De même, on n'eût pas trouvé
une courtisane qui perdît sa jeunesse à fournir des sujets d'élégies à
un poëte amoureux et jaloux. La jalousie, comme l'amour, semblait passée
de mode, et l'on vivait trop vite pour consacrer des années entières à
une seule passion, que la durée rendait presque respectable et qui
participait, pour ainsi dire, du concubinage matrimonial. Lorsque Marcus
Valerius Martial, né à Bilbilis, en Espagne, vers l'an 43 de l'ère
chrétienne, vint à Rome, à l'âge de dix-sept ans, pour y chercher
fortune, il n'eut garde d'imiter les poëtes de l'amour, qui avaient
rencontré un Mécène au siècle d'Auguste: il se fit, au contraire, le
poëte complaisant des libertinages du règne de Néron et des empereurs
qui se succédèrent si rapidement jusqu'à Trajan. Martial dut ses succès
littéraires à l'obscénité même de ses épigrammes.
Il a l'air d'avoir pris pour modèles les honteuses épigrammes de
Catulle, qui les avait écrites, du moins, avec une sorte de grossière
naïveté; Martial, au contraire, pour plaire aux débauchés de la cour
impériale, s'exerçait à renchérir, en fait de licence, sur les poésies
les plus effrontées de son temps; il y mettait même une recherche
monstrueuse de lubricité, et il ne jetait seulement pas le voile des
expressions décentes sur des images immondes. Les applaudissements qu'il
recueillait de toutes parts étaient son excuse et son encouragement;
chaque livre nouveau de ses épigrammes, demandé, attendu avec impatience
par tous les lecteurs qui savaient par coeur les livres précédents, se
multipliaient à l'infini dans les mains des libraires, et les scribes,
qui en préparaient des exemplaires richement ornés et reliés, ne
pouvaient suffire à l'empressement des acheteurs. Cet accueil
enthousiaste, accordé à des vers licencieux, n'était pas fait sans doute
pour inviter Martial à changer de genre et de ton. Aussi, quand un
censeur austère lui conseillait de s'imposer quelques réserves dans les
mots, sinon dans les idées, il n'acceptait pas plus un conseil qu'un
reproche, et il avait mille raisons toutes prêtes pour démontrer à ses
critiques, qu'il avait bien fait de composer justement les vers
malhonnêtes qu'on voulait retrancher de ses oeuvres: «Tu te plains,
Cornélius, disait-il à un de ses censeurs, que mes vers ne sont point
assez sévères et qu'un magister ne les voudrait pas lire dans son école;
mais ces opuscules ne peuvent plaire, comme les maris à leurs femmes,
s'ils n'ont pas de mentule... Telle est la condition imposée aux poésies
joyeuses: elles ne peuvent convenir, si elles ne chatouillent les sens.
Dépose donc ta sévérité et pardonne à mes badinages, à mes joyeusetés,
je te prie. Renonce à châtier mes livres: rien n'est plus méprisable que
Priape devenu prêtre de Cybèle.»
Martial avait pour lui les suffrages des empereurs et des libertins; il
se souciait peu de ceux des gens de goût, et il se contentait de la
vogue irrésistible de ses épigrammes les plus ordurières, qui, en
passant par la bouche des courtisanes et des gitons, étaient arrivées
graduellement aux oreilles de la populace des carrefours. De là, cette
renommée éclatante que le poëte avait acquise avec des saletés, que
n'excusaient pas l'esprit et la malice qu'il savait y jeter à pleines
mains; renommée qui faillit éclipser celles de Virgile et d'Horace, et
qui balança les triomphes satiriques de Juvénal. En effet, toute la
chronique scandaleuse de Rome était déposée, pour ainsi dire, dans une
multitude de petites pièces, faciles à retenir et à faire circuler; dans
ces pièces de vers, le poëte avait gravé, sous des pseudonymes
transparents, les noms des personnages qu'il tournait en ridicule ou
qu'il marquait au fer rouge. Il avait beau déclarer qu'il n'abusait pas
des noms véritables et qu'il respectait toujours les personnes dans ses
plaisanteries; on ne lui savait pas mauvais gré des injures graves qu'il
se permettait à l'égard d'une foule de gens, que tout le monde
reconnaissait dans des portraits, où ils n'étaient pas nommés, mais
peints avec une hideuse vérité. Il ne se hasardait pas, il est vrai, à
diffamer des hommes honorables et à poursuivre de calomnies perfides la
vie privée des citoyens. Les victimes ordinaires de ses sarcasmes
étaient toujours de méchants poëtes, d'insolentes courtisanes, de viles
prostituées, des lénons criminels, des prodigues et des avares, des
hommes tarés et des femmes perdues. Il parle donc souvent la langue des
ignobles personnages qu'il met en scène et comme au pilori; il a soin de
prévenir ses lecteurs qu'ils ne trouveront chez lui ni réserve ni
pruderie dans l'expression: «Les épigrammes, dit-il, sont faites pour
les habitués des Jeux-Floraux. Que Caton n'entre donc pas dans notre
théâtre, ou, s'il y vient, qu'il regarde!»
Martial fréquentait certainement la mauvaise société qu'il a dépeinte
avec des couleurs si flétrissantes: il a laissé voir, en deux ou trois
passages, que ses moeurs n'étaient pas beaucoup plus réglées que celles
qu'il condamne chez les autres; car il ne se bornait pas à promener ses
amours parmi les courtisanes: il se livrait quelquefois à des désordres,
que n'excusait pas la corruption générale de son temps, et qu'il s'est
même efforcé de justifier pour répondre aux amers reproches de sa femme
Clodia Marcella. Et pourtant, malgré ces habitudes de débauche contre
nature, il affecte, dans plus d'une épigramme, de faire sonner bien haut
l'honnêteté, la pureté de sa vie. En jugeait-il si favorablement, par la
comparaison qu'il faisait, à son avantage, de ses moeurs privées avec
celles de ses contemporains, surtout avec celles des empereurs à qui il
dédiait ses livres: «Mes vers sont libres, dit-il à Domitien, mais ma
vie est irréprochable: (_Lasciva est nobis pagina, vita proba est_).»
Pour expliquer cette contradiction apparente, il suffit peut-être de
dater les pièces où Martial vante sa moralité et celles où il en fait si
bon marché: les premières appartiennent à sa jeunesse, les secondes à
son âge mûr. On ne doit pas oublier que les onze premiers livres de son
recueil représentent un intervalle de trente-cinq années, qu'il passa,
presque sans interruption, à Rome. Martial, à vingt-cinq ans, pouvait
vivre chastement, tout en caressant dans ses vers la sensualité de ses
protecteurs. A cinquante ans, il était devenu libertin, à force d'être
témoin du libertinage de ses amis, et on remarque, en effet, que, dans
les derniers livres de ses épigrammes, il ne s'avise plus de prétendre à
la réputation de chasteté que ses écrits licencieux lui avaient fait
perdre depuis longtemps. C'est dans le onzième livre, qu'il a eu
l'impudeur d'insérer l'abominable épigramme adressée à sa femme, qui
l'avait surpris avec son mignon et qui eût voulu se sacrifier elle-même
pour le déshabituer de ces goûts infâmes: «Combien de fois Junon
a-t-elle fait le même reproche à Jupiter?» répliquait Martial en riant,
et il s'autorisait de l'exemple des dieux et des héros pour persister
dans ses coupables habitudes et pour repousser les maussades
complaisances de sa femme:
Parce tuis igitur dare mascula nomina rebus;
Teque, puta cunnos, uxor, habere duos.
Le poëte, il est vrai, ne se faisait pas illusion sur le caractère de
son recueil, et il savait bien pour quels lecteurs il composait des
poésies toujours libres et souvent obscènes. «Aucune page de mon livre
n'est chaste, dit-il avec franchise; aussi, ce sont les jeunes gens qui
me lisent; ce sont les filles de moeurs faciles, c'est le vieillard qui
lutine sa maîtresse.» Il se compare alors à son émule Cosconius, qui
faisait comme lui des épigrammes, mais si chastes qu'on n'y voyait
jamais un nuage impudique (_inque suis nulla est mentula carminibus_);
il le loue de cette chasteté, mais il lui déclare que des écrits si
pudibonds ne peuvent être destinés qu'à des enfants et à des vierges. Il
ne se pique donc pas d'imiter Cosconius, et il se moque des vénérables
matrones qui lisaient ses ouvrages en cachette, et qui l'accusaient de
n'avoir pas écrit pour les femmes honnêtes: «J'ai écrit pour moi, leur
dit-il sans réticence. Le gymnase, les thermes, le stade, sont de ce
côté: retirez-vous donc! Nous nous déshabillons: prenez garde de voir
des hommes nus? Ici, couronnée de roses, après avoir bu, Terpsichore
abdique la pudeur, et, dans son ivresse, ne sait plus ce qu'elle dit:
elle nomme sans détour et franchement ce que Vénus triomphante reçoit
dans son temple au mois d'août, ce que le villageois place en sentinelle
au milieu de son jardin, ce que la chaste vierge ne regarde qu'en
mettant la main devant ses yeux.» On est averti, par cette épigramme,
que les vers de Martial ne cherchaient pas des matrones pour lectrices
ordinaires, et qu'il fallait, pour se plaire à ce dévergondage d'idées
et d'expressions, avoir vécu de la vie des libertins et de leurs
aimables complices. Le recueil complet du poëte des comessations
figurait dans la bibliothèque de tous les voluptueux, et, comme il était
d'un format qui permettait de le tenir tout entier dans la main, on le
lisait partout, aux bains, en litière, à table, au lit. Le libraire, qui
le vendait à très-bas prix, se nommait Secundus, affranchi du docte
Lucensis, et demeurait derrière le temple de la Paix et le marché de
Pallas; ce libraire vendait aussi tous les livres lubriques, ceux de
Catulle, de Pedo, de Marsus, de Getulicus, qui n'étaient pas moins
recherchés par les jeunes et les vieux débauchés, mais que les
courtisanes affectaient de ne pas estimer autant que les élégies de
Tibulle, de Properce et d'Ovide. Dans tous les temps, les femmes, même
les plus dépravées, ont été sensibles à la peinture de l'amour tendre et
délicat. Martial offrait pourtant à ses lecteurs un intérêt d'à-propos,
que nul poëte n'avait su donner à ses vers: c'était, pour ainsi dire,
une galerie de portraits, si ressemblants que les modèles n'avaient qu'à
se montrer pour être aussitôt reconnus, et si malicieusement touchés,
que le vice ou le ridicule de l'original passait en proverbe avec le nom
que le poëte avait attaché à l'épigramme. Nous allons, parmi ces
portraits, rarement flatteurs, choisir ceux des courtisanes que Martial
s'est amusé à peindre, souvent à plusieurs reprises et à des époques
différentes, comme pour mieux juger des changements que l'âge et le sort
apportaient dans l'existence ou dans la personne de ces créatures; nous
laisserons de côté, avec dégoût, la plupart des portraits de cinædes et
de gitons, que la Prostitution romaine plaçait sur le même pied que les
femmes de plaisir, et que Martial ne s'est pas fait scrupule de mettre
en regard de celles-ci dans sa collection érotique et sotadique.
Voici Lesbie; ce n'est pas celle de Catulle; elle n'a point de moineau
apprivoisé dont elle pleure la mort, mais elle a des amants et tout le
monde le sait, parce qu'elle ouvre ses fenêtres et ses rideaux, quand
elle est avec eux; elle aime la publicité; les plaisirs secrets sont
pour elle sans saveur (_nec sunt tibi grata gaudia si qua latent_);
aussi, sa porte n'est-elle jamais fermée ni gardée, lorsqu'elle
s'abandonne à sa lubricité; elle voudrait que tout Rome eût les yeux sur
elle en ce moment-là, et elle ne se trouble ni ne se dérange, si
quelqu'un entre, car le témoin de son libertinage lui procure plus de
jouissance que ne fait son amant; elle n'a pas de plus grand bonheur que
d'être prise sur le fait (_deprehendi veto te, Lesbia, non futui_).
«Prends au moins des leçons de pudeur de Chioné et d'Hélide!» lui crie
Martial indigné. Chioné et Hélide étaient des louves errantes, qui
cachaient leurs infamies à l'ombre des tombeaux. Cette Lesbie, en
vieillissant, arriva au dernier degré de la Prostitution, et se voua
plus particulièrement aux turpitudes de l'art fellatoire (liv. II,
épigr. 50). Elle était devenue laide, et elle s'étonnait, en dépit des
avertissements de son miroir, que ses amants d'autrefois n'eussent pas
conservé pour elle leurs désirs et leur ardeur. Elle gourmandait, à ce
sujet, la paresse glacée de Martial, qui finit par lui dire, pour
excuser son impuissance obstinée: «Ton visage est ton plus cruel ennemi»
(_contra te facies imperiosa tua est_). Longtemps après, réduite à des
souvenirs qui se réveillaient chez elle au milieu de son abandon, Lesbie
se rappelait avec orgueil les nombreux adorateurs qu'elle avait eus;
elle les faisait comparaître, avec leurs noms, leurs qualités, leurs
caractères et leurs figures, devant l'aréopage des vieilles
entremetteuses, qui l'écoutaient en ricanant: «Je n'ai jamais accordé
mes faveurs gratis!» disait-elle fièrement (_Lesbia sejurat gratis
nunquam esse fututam_), et, pendant qu'elle parlait ainsi du passé, les
portefaix, qu'elle soudoyait maintenant à tour de rôle, se battaient à
sa porte pour savoir lequel d'entre eux serait payé cette nuit-là.
Voici Chloé; ce n'est pas celle d'Horace; elle ne se soucie même pas de
rappeler les grâces de sa célèbre homonyme; elle n'est plus jeune, mais
elle est toujours galante; elle se console, comme Lesbie, de n'être plus
recherchée, en se donnant du plaisir pour son argent. Il n'en faut pas
moins, pour qu'elle s'accoutume aux dédains qui l'accueillent partout,
quand elle a encore la prétention de se faire payer. Martial lui dit
avec dureté: «Je puis me passer de ton visage, et de ton cou, et de tes
mains, et de tes jambes, et de tes tétons, et de tes _nates_; enfin,
pour ne pas me fatiguer à décrire tout ce dont je peux me passer, Chloé,
je puis me passer de toute ta personne.» Mais Chloé était riche, et, à
son tour, elle pouvait se passer du prix de ses galanteries; elle en
faisait même les frais, avec une générosité bien rare chez ses
pareilles. Elle s'était éprise d'un jeune garçon qui n'avait pas d'autre
fortune que sa beauté et ses épaules. Martial le nomme Lupercus, par
allusion à ces prêtres de Pan, qui couraient tout nus dans les rues de
Rome, aux fêtes des Lupercales, et qui passaient pour rendre fécondes
toutes les femmes qu'ils touchaient avec des lanières de peau de bouc.
Le Lupercus de Chloé était aussi nu et aussi pauvre qu'un luperque, et
Chloé se dépouillait pour le vêtir, pour le parer; elle lui avait donné
en présent des étoffes de Tyr et d'Espagne, un manteau d'écarlate, une
toge en laine de Tarente, des sardoines de l'Inde, des émeraudes de
Scythie et cent pièces d'or nouvellement frappées. Elle ne pouvait rien
refuser à cet avide et besogneux amant, qui demandait sans cesse.
«Malheur à toi, brebis tondue! lui criait Martial. Malheur à toi, pauvre
fille! Ton Lupercus te mettra toute nue!» La prédiction ne se réalisa
pas. Chloé avait assez gagné dans son bon temps, pour rendre aux amants
une partie de l'or qu'elle en avait reçu; elle ne lésina pas avec eux;
mais, depuis qu'elle les payait au lieu de se faire payer, elle était
plus difficile à contenter; elle dévorait, comme une larve, la jeunesse
et la santé de ses pensionnaires: elle en eut sept, qui moururent l'un
après l'autre, et tous, de la même cause; elle leur fit élever des
tombeaux très-honorables avec une inscription où elle disait naïvement:
«C'est Chloé qui a fait ces tombeaux.» On ne l'appela plus que la
_Pleureuse des sept maris_.
Martial, il faut l'avouer, ne fut pas toujours impartial dans ses
épigrammes; ainsi, les injures qu'il adresse à la courtisane Thaïs ne
partent que d'un accès de ressentiment personnel: il accuse ici Thaïs de
ne refuser personne et de se donner à tout venant, comme si ce fût la
chose la plus simple du monde (Liv. IV, ép. 12), et là, il gourmande les
refus de Thaïs, qui lui a dit qu'il était trop vieux pour elle (Liv. IV,
ép. 50). Thaïs ne voulut pas sans doute se rendre à la preuve
ignominieuse qu'il proposait de fournir en témoignage de virilité, car
il se vengea d'elle par le plus hideux portrait qu'on ait jamais fait
d'une femme: «Thaïs sent plus mauvais que le vieux baril d'un foulon
avare, qui s'est brisé dans la rue; qu'un bouc qui vient de faire
l'amour; que la gueule d'un lion; qu'une peau de chien écorché dans le
faubourg au delà du Tibre; qu'un foetus qui s'est putréfié dans un oeuf
pondu avant terme; qu'une amphore infecte de poisson corrompu. Afin de
neutraliser cette odeur par une autre, chaque fois que Thaïs quitte ses
vêtements pour se mettre au bain, elle s'enduit de psilothrum, ou se
couvre de craie détrempée dans un acide, ou se frotte trois et quatre
fois avec de la pommade de fèves grasses. Mais, lorsqu'elle se croit
délivrée de sa puanteur par mille artifices de toilette, quand elle a
tout fait, Thaïs sent toujours Thaïs (_Thaïda Thaïs olet_).» Cette
horrible peinture est encore moins repoussante que celle qui concerne
Philénis, contre laquelle Martial avait sans doute d'autres griefs plus
réels et plus graves. Philénis, d'ailleurs, n'était pas d'un âge à
inspirer un caprice, puisque le poëte la fait mourir presque aussi
vieille que la sibylle de Cumes. Elle avait un mari ou plutôt un
concubinaire, nommé Diodore, qui paraît avoir marqué dans quelque
expédition lointaine, et qui, en revenant à Rome, où l'attendaient les
honneurs du triomphe, fit naufrage dans la mer de Grèce: il parvint à se
sauver à la nage, et Martial attribue ce bonheur inouï à un voeu
indécent de Philénis, qui, pour obtenir des dieux le retour de son
Diodore, avait promis à Vénus une fille simple et candide, comme les
aiment les chastes Sabines (_quam castæ quoque diligunt Sabinæ_). Cette
Philénis, espèce de virago qui se targuait d'être à moitié homme, avait
une passion effrénée pour les femmes: «Elle va dans ses emportements,
dit Martial, jusqu'à dévorer en un jour onze jeunes filles, sans
compter les jeunes garçons.» La robe retroussée, elle jouait à la paume,
et, les membres frottés de poudre jaune, elle lançait les pesantes
masses de plomb que manient les athlètes; elle luttait avec eux, et,
toute souillée de boue, recevait comme eux les coups de fouet du maître
de la palestre. Jamais elle ne soupait, jamais elle ne se mettait à
table, avant d'avoir vomi sept mesures de vin, et elle se croyait en
droit d'en avaler autant, après avoir mangé seize pains ithyphalliques.
Ensuite, elle se livrait aux plus sales voluptés, sous prétexte de faire
l'homme jusqu'au bout (_Non fellat: Putat hoc parum virile; sed plane
medias vorat puellas_). Et néanmoins, cette abominable gladiatrice était
à la fois magicienne et entremetteuse; elle avait une voix de stentor et
elle faisait plus de bruit à elle seule que mille esclaves exposés en
vente et qu'un troupeau de grues au bord du Strymon: «Ah! quelle langue
est réduite au silence!» s'écriait Martial, lorsqu'elle fut enlevée par
la mort à ses exercices gymnastiques, à ses sortiléges et à son infâme
métier. «Que la terre te soit légère! dit l'épitaphe que le poëte lui
décerna: qu'une mince couche de sable te recouvre, afin que les chiens
puissent déterrer tes os!»
Philénis avait probablement nui à Martial dans ses amours; car, d'après
le portrait qu'il fait d'elle, on ne saurait supposer qu'il l'eût jamais
vue de meilleur oeil; mais on peut assurer qu'il n'avait pas été
toujours aussi dédaigneux pour Galla, qu'il ne ménage pourtant pas
davantage; après l'avoir injuriée avec acharnement, après s'être moqué
de sa décrépitude et de son délaissement, il se laisse aller à un aveu
qui témoigne de son injustice à l'égard de cette courtisane. Il raconte
qu'autrefois elle demandait 20,000 sesterces (environ 5,000 fr.) pour
une nuit, «et ce n'était pas trop,» comme il se plaît à le reconnaître.
Au bout d'un an, elle ne demandait plus que 10,000 sesterces: «C'est
plus cher que la première fois!» pensa Martial, qui ne conclut pas le
marché. Six mois plus tard, elle était tombée à 2,000 sesterces: Martial
n'en offrit que mille, qu'elle n'accepta pas; mais, à quelques mois de
là, elle vint elle-même se proposer pour quatre pièces d'or. Martial
refuse à son tour. Galla se pique au jeu et se montre généreuse: «Va
donc pour cent sesterces!» dit-elle. Martial, dont l'envie se passe tout
à fait, trouve encore la somme exorbitante. Galla fait la moue et lui
tourne le dos. Un jour elle le rencontre; il vient de recevoir une
sportule de 100 quadrants ou de 25 livres: elle veut avoir cette
sportule, et elle offre en échange ce dont elle demandait naguère 20,000
sesterces. Martial lui répond sèchement que la sportule est destinée à
son mignon et s'en va. Galla n'a pas de rancune; elle a retrouvé Martial
et lui veut donner tout pour rien: «Non, il est trop tard!» lui répond
le poëte capricieux. Faut-il croire, sur la foi de cette épigramme, que
Galla était devenue si méprisable et si différente d'elle-même, en si
peu d'années? Martial la représente d'abord comme ayant épousé six ou
sept gitons, dont la chevelure et la barbe bien peignées l'avaient
séduite et qui avaient misérablement trompé son attente amoureuse:
Deindè experta latus, madidoque simillima loro
Inguina, nec lassâ stare coacta manu,
Deseris imbelles thalamos, mollemque maritum.
Martial lui conseille de se dédommager, en faisant un choix parmi ces
rustres, robustes et velus, qui ne parlent que Fabius et Curius; mais il
l'avertit pourtant de ne pas se fier aux apparences, parce qu'il y a
aussi des eunuques parmi eux: «Il est difficile, Galla, de se marier
avec un véritable homme?» lui dit-il en raillant. On excuse les
impuissants, on approuve les efféminés, quand on assiste à la toilette
de Galla, qui n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été: «Tandis
que tu es à la maison, tes cheveux sont absents et se font friser dans
une boutique du quartier de Suburra; la nuit, tu déposes tes dents,
ainsi que ta robe de soie, et tu te couches, barbouillée de cent
pommades, et ton visage ne dort pas avec toi (_nec facies tua tecum
dormiat_).» Elle regrettait toujours d'avoir fait la sourde oreille aux
propositions de Martial et cherchait une occasion de se réconcilier avec
lui; elle lui promettait des merveilles, elle lui faisait mille
agaceries; mais le poëte, rancunier, était sourd (_mentula surda est_)
et ne retrouvait pas ses anciennes dispositions, vis-à-vis de cette face
ridée, de ces appas flétris et de ces cheveux grisonnants, plus capables
d'inspirer le respect que l'amour (_cani reverentia cunni_).
Il semble se complaire à mordre sur les vieilles amoureuses, et il
n'épargne pas celles qui ne l'avaient pas épargné. Ainsi, après nous
avoir montré avec un effrayant cynisme Phyllis, qui s'efforce de
satisfaire deux amants à la fois (Livre X, ép. 81), il ne nous cache pas
que ses sens ne parlent plus en tête à tête avec cette Phyllis, qui lui
donne les noms les plus tendres, les baisers les plus passionnés, les
caresses les plus ardentes, et qui ne parvient pas à le tirer de sa
torpeur (Liv. XI, ép. 29). C'est par ironie sans doute qu'il lui indique
une manière plus sûre d'agir sur un jeune homme, toute vieille qu'elle
soit; il lui souffle ce qu'elle doit dire alors: «Tiens, voilà cent
mille sesterces, des terres en plein rapport sur les coteaux de Sétia,
du vin, des maisons, des esclaves, de la vaisselle d'or, des meubles!»
Cette Phyllis était donc bien riche, si Martial ne s'est pas servi d'une
plaisante hyperbole pour exprimer les promesses folles que les vieilles
faisaient à leurs amants au milieu du vertige de la volupté. Quoi qu'il
en soit, Phyllis, ou une autre du même nom, reparaît (Liv. XI, ép. 50),
et Martial, qui ne l'outrage plus, mais qui a l'air de la supplier, se
plaint de ses mensonges et de sa rapacité: «Tantôt c'est ta rusée
soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou
de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on
peut acheter à bon compte; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta
cassolette; puis, c'est une amphore de Falerne vieux et moisi, pour
faire expier tes insomnies à une sorcière babillarde; puis, un loup de
mer monstrueux ou un mulet de deux livres pour régaler l'opulente amie à
qui tu donnes à souper. Par pudeur, ô Phyllis, sois vraie et sois juste
en même temps: je ne te refuse rien, ne me refuse pas davantage?»
Comment cette Phyllis, dont la vieille main était si glacée tout à
l'heure, est-elle devenue tout à coup une belle qu'on désire et qu'on
s'efforce de contenter coûte que coûte? La métamorphose continue et
Martial est au comble de ses voeux: «La belle Phyllis, pendant toute une
nuit, s'était prêtée à toutes mes fantaisies (_se præstitisset omnibus
modis largam_), et je songeais le matin au présent que je lui ferais,
soit une livre de parfums de Cosmus ou de Niceros, soit une bonne charge
de laine d'Espagne, soit dix pièces d'or à l'effigie de César. Phyllis
me saute au cou, me caresse, me baise aussi longuement que les colombes
dans leurs amours, et finit par me demander une amphore de vin.» Phyllis
subissait-elle une nouvelle transformation à son désavantage, et Martial
reconnaissait-il qu'il s'était trop pressé de rétracter tout le mal
qu'il avait dit d'elle, avant de la posséder. Tout s'expliquerait mieux
si ce nom de Phyllis désignait deux ou trois courtisanes différentes,
que Martial aurait traitées bien différemment, en commençant par le
dédain, en passant par l'amour et en arrivant à l'insouciance.
Les autres courtisanes qu'on rencontre çà et là dans les douze livres
des épigrammes de Martial n'y figurent pas plus de deux fois chacune; et
souvent une seule fois; mais nous nous garderions bien d'assurer
qu'elles avaient fait une impression moins vive et moins durable sur
l'esprit mobile et fantasque du poëte. Il ne faut jamais prendre à la
lettre les duretés qu'il leur adresse, et qui n'étaient peut-être qu'une
menace de guerre pour arriver plus vite à signer la paix. Ainsi, la
première fois qu'il s'attaque à la pauvre Lydie (Liv. XI, ép. 21), il la
dépeint comme incapable d'inspirer de l'amour et de donner du plaisir
(_Lydia tam laxa est, equitis quam culus aheni_); il pousse son
imagination libertine jusqu'aux plus monstrueuses folies, et l'on
pourrait rester bien convaincu qu'il ne pense pas à revenir sur ses
jugements téméraires; mais ce n'était là qu'une entrée en matière un peu
brutale, il est vrai: son sentiment va changer, dès qu'il aura vu Lydie
de près, dès qu'il lui reconnaîtra certaines qualités qui en impliquent
d'autres; il ne se rend pas sur tous les points, en effet, et il
continue la guerre, pour n'avoir pas l'air de mettre bas les armes trop
tôt: «On ne ment pas, Lydie, quand on affirme que tu as un beau teint,
sinon la figure belle. Cela est vrai, surtout si tu restes immobile et
muette comme une figure de cire ou comme un tableau; mais, sitôt que tu
parles, Lydie, tu perds ce beau teint, et la langue ne nuit à personne
plus qu'à toi.» C'était une façon adroite de faire entendre à Lydie,
qu'il ne demandait qu'à lui apprendre à parler, et qu'au besoin il
parlerait pour elle. Martial avait fait sa profession de foi à l'égard
de ses goûts amoureux: «Je préfère une fille de condition libre,
disait-il avec gaieté; mais, à défaut de celle-ci, je me contenterai
bien d'une affranchie. Une esclave serait mon pis-aller; mais je la
préférerai aux deux autres, si par sa beauté elle vaut pour moi une
fille de condition libre.» On voit que Martial n'était pas difficile sur
la question de l'origine de ses maîtresses, et qu'elles n'avaient pas
besoin de justifier de leur naissance avec lui, puisqu'il ne partageait
pas le préjugé des vieux Romains, qui voyaient un déshonneur dans le
commerce d'un homme libre avec une esclave. Il ne s'érige pas en
défenseur des courtisanes, qui étaient souvent des esclaves exploitées
et vendues par un maître tyrannique et avare; mais il les couvre souvent
d'un manteau d'indulgence. Quand un chevalier romain, nommé Paulus, le
prie de faire contre Lysisca des vers qui la fassent rougir et dont elle
soit irritée, il refuse de se prêter à une lâche vengeance et il tourne
la pointe de son épigramme contre Paulus lui-même. Cette Lysisca était
peut-être la même que celle dont Messaline prenait le nom pour se faire
admettre dans le lupanar où elle se prostituait aux muletiers de Rome. A
l'époque où Paulus était si acharné contre elle, on ne la comptait plus
que parmi les fellatrices, qui se recrutaient chez les courtisanes hors
de mode et sans emploi.
Ces immondes complaisantes étaient si nombreuses du temps de Martial,
qu'on les rencontra à chaque pas dans ses épigrammes, où elles se
heurtent au passage avec de vilains hommes et des enfants qui
pratiquaient le même métier. Le poëte a l'air de les flétrir les uns et
les autres, mais il ne manifeste nulle part à leur sujet une indignation
qui eût été un anachronisme dans les moeurs romaines. Il s'indigne
davantage contre les vieilles prostituées qui persistaient à ne pas
disparaître de la scène des amours et qui offensaient les regards de la
jeunesse voluptueuse: «Tu n'as pour amies, Fabulla, que des vieilles ou
des laides, et plus laides encore que vieilles; tu t'en fais suivre, tu
les traînes après toi dans les festins, sous les portiques, aux
spectacles. C'est ainsi, Fabulla, que tu parais jeune et jolie.» A
trente ans, chez les Romains, une femme n'était plus jeune; elle était
vieille à trente-cinq, décrépite à quarante. Martial laisse éclater
partout son aversion et son dégoût pour les femmes qui avaient passé
l'âge des jeux et des plaisirs: il est féroce, impitoyable contre
elles; il les poursuit de sarcasmes amers; il ne leur offre pas d'autre
alternative que de sortir du monde, où elles ne peuvent plus servir que
d'épouvantail. Sila veut l'épouser à tout prix, Sila qui possède en dot
un million de sesterces; mais Sila est vieille, vieille du moins aux
yeux de Martial. Il lui impose alors les conditions les plus dures, les
plus humiliantes: les époux feront lit à part, même la première nuit; il
aura des maîtresses et des mignons, sans qu'elle puisse s'en formaliser;
il les embrassera devant elle, sans qu'elle y trouve à redire; à table,
elle se tiendra toujours à distance, de sorte que leurs vêtements mêmes
ne se touchent pas; il ne lui donnera que de rares baisers; elle ne lui
rendra que des baisers de grand'mère: si elle consent à tout cela, il
consent à l'épouser, elle et ses sesterces. Cette horreur de la
vieillesse est une monomanie chez Martial, qu'elle poursuit et qu'elle
attriste sans cesse: il voudrait n'être entouré que de frais visages de
femmes et d'enfants; l'idée seule d'une amoureuse surannée lui ôte à
l'instant la faculté d'aimer, et, s'il fait l'épitaphe d'une vieille qui
va rejoindre son amant au tombeau, il se la représente aussitôt invitant
le mort à lui payer sa bienvenue (_hoc tandem sita prurit in sepulchro
calvo Plotia, cum Melanthione_), et cette odieuse image le glace
lui-même dans les bras de sa maîtresse. Cependant, malgré son horreur
pour tout ce qui n'est plus jeune, il semble se complaire à peindre la
vieillesse sous ses traits les plus révoltants; il a toujours des
couleurs nouvelles à broyer sur sa palette, quand il veut faille un
portrait de vieille femme; il imite les gens qui ont peur des spectres
et qui en parlent sans cesse, comme pour s'aguerrir contre eux. Jamais
poëte n'a fait des figures de vieilles plus grimaçantes, plus hideuses,
plus originales; Horace lui-même est surpassé. Le chef-d'oeuvre de
Martial, en ce genre, est l'épigramme suivante, dont nous désespérons de
rendre l'effrayante énergie: «Quand tu as vécu sous trois cents consuls,
Vetustilla; quand il ne te reste plus que trois cheveux et quatre dents;
quand tu as une poitrine de cigale, une jambe de fourmi, un front plus
plissé que ta stole, des tétons pareils à des toiles d'araignées; quand
le crocodile du Nil a la gueule étroite en comparaison de tes mâchoires;
quand les grenouilles de Ravenne babillent mieux que toi, quand le
moucheron de l'Adriatique chante plus doucement, quand tu ne vois pas
plus clair que les chouettes au matin, quand tu sens ce que sentent les
mâles des chèvres, quand tu as le croupion d'une oie maigre; quand le
baigneur, sa lanterne éteinte, t'admet parmi les prostituées de
cimetière; quand le mois d'août est pour toi l'hiver et que la fièvre
pernicieuse ne pourrait même te dégeler; eh bien! tu te réjouis de te
remarier, après deux cents veuvages, et tu cherches dans ta folie un
mari qui s'enflamme sur tes cendres! N'est-ce pas vouloir labourer un
rocher? Qui t'appellera jamais sa compagne ou sa femme, toi que
Philomélus appelait jadis son aïeule! Mais, si tu exiges qu'on dissèque
ton cadavre, que le chirurgien Coricles dresse le lit!... A lui seul
appartient de faire ton épithalame, et le brûleur de morts portera
devant toi les torches de la nouvelle mariée (_intrare in ipsum sola fax
potest cunnum_).»
Martial, au reste, ne se piquait pas souvent de galanteries envers les
courtisanes; il n'était bien inspiré que par les mauvais compliments
qu'il pouvait leur adresser. Gallia, qui sans doute ne sent pas bon de
son fait, ressemble à la boutique de Cosmus, où les flacons se seraient
brisés et les essences renversées: «Ne sais-tu pas, lui dit Martial,
qu'à ce prix-là mon chien pourrait sentir aussi bon?» (Liv. III, ép.
55). Saufeia, la belle Saufeia, consent à se donner à lui, mais elle
refuse opiniâtrement de se baigner avec lui. Ce refus paraît suspect à
Martial, qui en cherche la cause et qui se demande si Saufeia n'a pas la
gorge pendante, le ventre ridé, et le reste:
Aut infinito lacerum patet inguen iatu;
Aut aliquid cunni prominet ore tui.
Mais, après avoir ouvert la carrière à son imagination, il vient à
penser que Saufeia est bégueule (_fatua es_), et il la laisse là (Liv.
III, ép. 72). Quant à Marulla, elle n'accueille les gens qu'après s'être
assurée de ce qu'ils pèsent (Liv. X, ép. 55). Il ne s'arrête à
Thélesilla, que pour lui faire affront et pour se louer lui-même: il a
fait ses preuves en amour, et pourtant il n'est pas sûr de pouvoir en
quatre ans prouver une seule fois à Thélesilla qu'il est homme (Liv. XI,
ép. 97). Pontia lui envoie du gibier et des gâteaux, en lui écrivant
qu'elle s'ôte les morceaux de la bouche pour les lui offrir: «Ces
morceaux, je ne les enverrai à personne, dit le cruel Martial qui se
rappelle que Pontia pue de la bouche, et à coup sûr je ne les mangerai
pas» (Liv. VI, ép. 75). Lecanie se fait servir au bain par un esclave,
dont le sexe est décemment caché par une ceinture de cuir noir, et
cependant jeunes et vieux se baignent tout nus avec elle: «Est-ce que
ton esclave, lui demande Martial, est le seul qui soit vraiment homme?»
(Liv. VII, ép. 35). Ligella épile ses appas surannés, Ligella qui a
l'âge de la mère d'Hector et qui se croit encore dans l'âge des amours:
«S'il te reste quelque pudeur, lui crie Martial; cesse d'arracher la
barbe à un lion mort!» (Liv. X, ép. 90). Lyris est une ivrognesse et une
fellatrice abominable (Liv. II, ép. 73). Fescennia boit encore plus que
Lyris, mais elle mange des pastilles de Cosmus pour neutraliser les
vapeurs empoisonnées de son estomac (Liv. I, ép. 88). Sénia racontait
que, passant un soir dans un chemin désert, elle avait été mise à mal
par des voleurs qui ne s'étaient pas contentés de la voler: «Tu le dis,
Sénia, reprend Martial, mais les voleurs le nient.» (Liv. XII, ép. 27).
Galla, en prenant des années et des amants, est devenue riche et
savante; Martial le reconnaît, mais il la fuit, de peur de ne pas savoir
lui parler d'amour comme il faut (_sæpe solecismum mentula nostra
facit_). Enfin, Églé, qui plaît aux vieux comme aux jeunes, et qui rend
aux premiers la vigueur des seconds, en apprenant à ceux-ci tout ce que
les autres peuvent savoir (Liv. XI, ép. 91), Églé vend ses baisers et
donne gratis ses faveurs les plus secrètes (Liv. XII, ép. 55): «Qui veut
que vous vous donniez gratis, jeune fille, s'écrie Martial, celui-là est
le plus sot et le plus perfide des hommes!... Ne donnez rien gratis,
excepté des baisers!»
La plupart de ces courtisanes, comme l'indiquent leurs noms, n'étaient
pas grecques; elles ne venaient pas de si loin, et beaucoup sortaient
des faubourgs de Rome, où leurs mères les avaient vendues à la
Prostitution. Le temps était passé des scrupules et des préjugés de la
vieille Rome, qui autrefois n'eût pas souffert que ses enfants la
déshonorassent en se mettant à l'encan. On recherchait encore les
courtisanes grecques, en les payant plus cher que d'autres; mais on en
trouvait d'autant moins qui fussent réellement originaires de la Grèce,
que toutes, afin de se renchérir, se faisaient passer pour telles, même
en conservant leur nom latin. Les unes cependant ne savaient pas un mot
de grec; les autres n'avaient rien de la beauté grecque; celles qui
parlaient grec pour l'avoir appris, faisaient des fautes à chaque
phrase; celles qui portaient le costume grec pour l'avoir adopté, lui
attribuaient les noms des modes romaines. Une de ces prétendues filles
de la Grèce, nommée Celia, croyait se gréciser davantage en refusant de
frayer avec les Romains: «Tu te donnes aux Parthes, lui dit Martial,
qu'elle avait traité en Romain; tu te donnes aux Germains, tu te donnes
aux Daces; tu ne dédaignes pas les lits du Cilicien et du Cappadocien;
il t'arrive un amant égyptien, de la ville de Cérès; un amant indien, de
la mer Rouge; tu ne fuis pas les caresses des Juifs circoncis; l'Alain,
sur son cheval sarmate, ne passe pas devant ta maison, sans s'y arrêter.
Comment se fait-il que toi, fille de Rome, tu ne veux pas te plaire avec
les Romains?»
Quâ ratione facis, quum sis romana puella,
Quod romana tibi mentula nulla placet?
Cette même Celia, qu'une mauvaise leçon appelle _Lelia_ dans une autre
épigramme (Liv. X, ép. 68), s'était gravé dans la mémoire quelques mots
grecs qu'elle répétait à tout propos avec un accent romain: «Quoique tu
ne sois ni d'Éphèse, ni de Rhodes, ni de Mytilène, mais bien d'un
faubourg de Rome; quoique ta mère, qui ne se parfume jamais, soit de la
race des Étrusques basanés, et que ton père soit un rustre des campagnes
d'Aricie, tu prodigues ces mots voluptueux: +zôê+ et +psychê+. O pudeur!
toi, concitoyenne d'Hersilie et d'Égérie! Ces mots ne se disent qu'au
lit, et encore tous les lits ne doivent pas les entendre!... c'est
affaire au lit qu'une amante a dressé elle-même pour son tendre amant.
Tu désires savoir quel est le langage d'une chaste matrone en pareille
occurrence; mais en serais-tu plus charmante dans les mystères du
plaisir (_numquid, quum, crissas blandior esse potes_)? Va, tu peux
apprendre et retenir par coeur tout Corinthe, et pourtant, Celia, tu ne
seras jamais tout à fait Laïs!» Il y a du dépit dans ces épigrammes, et
Martial ne dissimule pas qu'il eût souhaité être aimé à la grecque par
cette Laïs romaine. Quand il n'accuse pas une courtisane d'être
décrépite, de sentir le vin, d'être trop rapace, de dévorer trop
d'amants, de n'avoir plus d'amateurs, on peut dire, avec quelque
certitude, qu'il a quelques projets sur elle et qu'il est bien près de
réussir; mais il est, d'ordinaire, sans égard et sans pitié pour la
maîtresse qu'il quitte. C'est donc de sa part une extrême délicatesse
que de ne pas injurier ou diffamer Lycoris, en se séparant d'elle pour
aller à Glycère. «Il n'était pas de femme qu'on pût te préférer,
Lycoris, lui dit-il: adieu! Il n'est pas de femme qu'on puisse préférer
à Glycère! Elle sera ce que tu es maintenant; tu ne peux plus être ce
qu'elle est; ainsi fait le temps: je t'ai voulue, je la veux.» Il ne dit
pas alors plus de mal de Lycoris, qui était brune de teint et qui, pour
le blanchir, allait s'établir à Tibur, dont l'air vif passait pour
favorable à la peau (Liv. VII, ép. 13). Quand elle revint de la
campagne, il remarqua qu'elle n'était pas plus blanche et il s'aperçut
aussi qu'elle louchait: Lycoris, il est vrai, avait pris, à la place du
poëte, un enfant beau comme le berger Pâris (Liv. III, ép. 39). Martial
semble éviter d'avouer ses maîtresses: il les proclame assez, quand il
les loue. Ainsi, en présence de Chioné et de Phlogis, il se demande
laquelle des deux est la mieux faite pour l'amour (Liv. XI, ép. 60).
Chioné est plus belle que Phlogis; mais celle-ci a des sens qui
redonneraient de la jeunesse au vieux Nestor, des sens que chacun
voudrait rencontrer chez sa maîtresse (_ulcus habet, quod habere suam
vult quisque puellam_). Chioné, au contraire, n'éprouve rien (_at Chione
non sentit opus_), ni plus ni moins que si elle était de marbre: «O
dieux! s'écrie Martial, s'il m'est permis de vous faire une grande
prière et si vous voulez m'accorder le plus précieux des biens, faites
que Phlogis ait le beau corps de Chioné, et que Chioné ait les sens de
Phlogis!»
Les libertins de Rome ne se faisaient pas faute de souhaiter: le voeu de
leur imagination lubrique était toujours en opposition avec une réalité
dont ils étaient las ou qui ne les contentait plus. La carrière ouverte
à ces fantaisies spéculatives du libertinage s'entourait d'horizons
voluptueux, vers lesquels Martial aimait à porter ses regards. Entre
toutes les maîtresses qu'il avait, celle qu'il n'avait pas excitait
toujours chez lui des désirs plus ardents. Une courtisane plus délicate
que ses pareilles, Polla, éprouve pour le poëte un sentiment tendre
qu'il n'a pas cherché à lui inspirer: elle ne se défend pas contre ce
sentiment; elle s'y abandonne avec passion; elle n'hésite pas à le
déclarer, et, pour que Martial en soit averti, elle lui envoie des
couronnes de fleurs qui doivent parler pour elle. Martial reçoit les
couronnes et ne les suspend pas à son lit, selon l'usage des amoureux:
«Pourquoi, Polla, m'envoyer des couronnes toutes fraîches? lui écrit-il;
j'aimerais mieux des roses que tu aurais fanées (_à te malo vexatas
tenere rosas_).» Martial, en échange d'une gracieuse invitation à
l'amour, que lui apportaient ces fleurs brillantes, n'adressait à Polla
qu'une pensée libertine et repoussante; car il lui demandait de lui
faire connaître, par l'envoi des couronnes qu'elle avait portées dans
les festins, le nombre d'assauts qu'elle avait eus à y soutenir.
Martial, on le voit, ne se piquait pas de ces délicatesses, de ces élans
du coeur qui distinguent les poëtes grecs, et qui se retrouvent comme un
écho affaibli dans les érotiques latins du siècle d'Auguste. Veut-il,
dans un moment de satiété sensuelle, se représenter la femme qu'il
souhaiterait avoir pour maîtresse, il ne va pas la chercher en idée
parmi les vierges et les matrones: «Celle que je veux, ce dit-il sans
rougir de ses goûts, c'est celle qui, facile en amour, erre çà et là,
voilée du palliolum; celle que je veux, c'est celle qui s'est donnée à
son mignon, avant d'être à moi; celle que je veux, c'est celle qui se
vend tout entière pour deux deniers; celle que je veux, c'est celle qui
suffit à trois en même temps. Quant à celle qui réclame des écus d'or et
qui fait sonner de belles phrases, je la laisse en possession à quelques
citoyens de Bordeaux!» Martial était devenu grossier de sentiments,
sinon de langage, en se plongeant de plus en plus dans le bourbier de la
débauche impériale. Cette méprisable société de courtisanes et de gitons
qui l'entourait avait fini par lui ôter le sens moral et par lui gâter
le coeur.
Il en était venu jusqu'à ne plus respecter sa femme, cette Clodia
Marcella, Espagnole comme lui, et la compagne de sa fortune depuis
trente-cinq ans. Peu de temps avant de retourner avec elle dans leur
pays natal, il eut le triste courage de lui adresser cette honteuse
profession de foi, bien digne d'un libertin consommé et incorrigible:
«Ma femme, allez vous promener, ou accoutumez-vous à mes moeurs! Je ne
suis ni un Curius, ni un Numa, ni un Tatius. Les nuits passées à vider
de joyeuses coupes me charment: toi tu te hâtes de te lever de table,
après avoir bu de l'eau tristement; tu te plais dans les ténèbres, moi
j'aime qu'une lampe éclaire mes plaisirs et que Vénus s'ébatte au grand
jour; tu t'enveloppes de voiles, de tuniques et de manteaux épais: pour
moi, une femme couchée à mes côtés n'est jamais assez nue; les baisers à
la manière des tourterelles me délectent: ceux que tu me donnes
ressemblent à ceux que tu reçois de ta grand'mère chaque matin. Tu ne
daignes jamais seconder mon ardeur amoureuse, ni par des paroles, ni
avec les doigts, ni du moindre mouvement, comme si tu présentais le vin
et l'encens dans un sacrifice. Les esclaves phrygiens se souillaient
derrière la porte, chaque fois qu'Andromaque était dans les bras
d'Hector...»
Masturbabantur Phrygii post ostia servi,
Hectoreo quoties sederat uxor equo.
Et, quamvis Ithaco stertente, pudica solebat
Illic Penelope semper habere manum.
Pædicare negas: dabat hoc Cornelia Graccho;
Julia Pompeio; Porcia, Brute, tibi!
Dulcia dardanio nondum miscente ministro
Pocula, Juno fuit pro Ganymede Jovi.
Martial ne rougit pas d'invoquer l'exemple de ces infamies, que les
grands noms qu'il cite devaient absoudre aux yeux de l'antiquité; mais
sa femme ne se soucie pas plus d'imiter Junon que Porcie ou Cornélie.
Alors le poëte, indigné de trouver si peu de complaisance dans le lit
conjugal, s'écrie avec dureté: «S'il vous convient d'être une Lucrèce
tout le long du jour, la nuit je veux une Laïs.» Mais Lucrèce ne tarda
pas à reprendre son empire, celui qu'une honnête femme ne demande jamais
aux caprices des sens. Il est permis de supposer que l'influence
salutaire de Marcella décida Martial à retourner à Bilbilis, en Espagne;
elle y avait des biens qu'elle tenait de sa famille: ces biens, elle en
fit abandon à son mari, et elle parvint à l'entraîner hors de l'abîme
des dépravations romaines, au milieu desquelles il s'oubliait depuis
trente-cinq ans. Martial se trouva comme purifié, lorsqu'il ne respira
plus le même air que ces courtisanes, ces cinædes, ces entremetteuses,
ces lénons, ces vils agents de la luxure, ces odieux ministres de
débauche qui composaient presque toute la population de Rome. Il ne
brûla pas ses livres d'épigrammes, où il avait enregistré, pour ainsi
dire, les actes de la Prostitution sous les règnes de sept empereurs;
mais il y ajouta une épigramme expiatoire, dans laquelle il
reconnaissait implicitement qu'il avait mal vécu jusque-là et que le
bonheur était dans la vie champêtre, auprès d'une épouse estimable et
bien-aimée: «Ce bois, ces sources, cette treille sous laquelle on est à
l'ombre, ce ruisseau d'eau vive qui arrose les prés, ces champs de roses
qui ne le cèdent pas à celles de Pestum, qu'on voit fleurir deux fois
l'an; ces légumes qui sont verts en janvier et qui ne gèlent jamais, ces
viviers où nage l'anguille domestique, cette tour blanche qui abrite de
blanches colombes: ce sont là des présents de ma femme, après sept
lustres d'absence. Marcella m'a donné ce domaine, ce petit royaume. Si
Nausicaa m'abandonnait les jardins de son père, je pourrais dire à
Alcinoüs: --J'aime mieux les miens!» Cette simple et rustique épigramme
repose l'esprit et le coeur, après toutes les impuretés que Martial
semble avoir accumulées avec plaisir dans son recueil, où l'on est tout
étonné de trouver quelques nobles et vertueuses indignations de poëte.
Voici une de ces honorables sorties, que fait Martial contre les vices
impunis que traîne après elle la Prostitution: «Tu dis que tu es pauvre
à l'égard des amis, Lupus? tu ne l'es pas avec ta maîtresse; il n'y a
que ta mentule qui ne se plaigne pas de toi. Elle s'engraisse,
l'adultère, de conques de Vénus en fleur de farine, tandis que ton
convive se repaît de pain noir! Le vin de Sétia, qui enflammerait la
neige même, coule dans le verre de cette maîtresse, et nous, nous buvons
la liqueur trouble et empoisonnée des tonneaux de Corse. Tu achètes une
nuit ou une partie de nuit avec l'héritage de tes pères, et ton
compagnon d'enfance laboure solitairement des champs qui ne sont pas les
siens. Ta prostituée brille chargée de perles d'Érythrée, et, pendant
que tu t'enivres d'amour, on mène en prison ton client. Tu donnes à
cette fille une litière portée par huit Syriens, et ton ami sera jeté nu
dans la bière. Va maintenant, Cybèle, châtier de misérables gitons; la
mentule de Lupus méritait mieux de tomber sous tes sacrés couteaux!»
Nous n'avons pas le courage de faire parler Martial au sujet de la
Prostitution masculine, qui a l'air de l'occuper beaucoup plus que celle
des femmes. On a peine à se rendre compte de l'état de démoralisation où
l'ancienne Rome était tombée à l'égard des monstrueux égarements de la
débauche anti-physique. Il faut lire Martial pour avoir une idée de ces
moeurs dégoûtantes, qui avaient presque détrôné en amour le sexe
féminin, et qui avaient fait des jeunes garçons ou des efféminés un sexe
nouveau consacré à de honteux plaisirs. Il faut lire Martial pour
comprendre que l'époque de corruption, où il vivait aussi mal que ses
contemporains, osait regarder en face et sans horreur les hideux
désordres de la promiscuité des sexes entre eux. Quand on voit, dans ce
recueil d'épigrammes, obscènes la plupart, le panégyrique de l'empereur
Domitien suivre ou précéder l'éloge des mignons; quand on rencontre dans
la même page une invocation à la vertu, une prière à quelque divinité,
et une excitation à la pédérastie la plus effrontée, on reste convaincu
que le sens moral était perverti dans la société romaine. Chez les
Grecs, du moins, s'il n'y avait pas plus de retenue dans les faits, il y
avait plus de décence, moins de grossièreté dans leurs expressions. Sans
doute on n'attachait pas plus de répugnance à certains actes
répréhensibles au double point de vue de la dignité humaine et des lois
naturelles; mais on relevait cette dégradation sensuelle, par le
prestige du dévouement, de l'amitié et de la passion idéale. Chez les
Romains, au contraire, pour tout raffinement, le vice s'était
matérialisé en rejetant toute espèce de voile et de pudeur. Les oreilles
n'étaient pas plus respectées que les yeux, et le coeur semblait avoir
perdu ses instincts de délicatesse, dans cet endurcissement moral qui
lui donnait l'habitude des choses honteuses. Nous ne voulons pas
pénétrer dans ces chemins détournés de la Prostitution, qui ne nous
offriraient que des objets répulsifs et attristants, en présence
desquels notre imagination s'arrêterait épouvantée. Nous préférons
renvoyer le lecteur à Martial lui-même et aux satiriques de son siècle,
Juvénal et Pétrone. Le premier n'a rien dit de moins que Martial, mais
il s'est renfermé dans une concision qui souvent le rend obscur et par
cela même plus réservé; les commentateurs seuls ont suppléé à ses
réticences, ont porté le flambeau dans ses ténèbres les plus discrètes:
on y pénètre d'un pas sûr, et on est effrayé de tout ce que le poëte a
rassemblé de turpitudes dans cet enfer des Césars. Le second, sous la
forme d'un roman comique et licencieux, a fait une peinture des excès de
son temps; ce roman est comme un long hymne en l'honneur de Giton, son
horrible héros.
Pétrone était pourtant un voluptueux des plus habiles et des plus
raffinés; Tacite l'appelle l'arbitre du bon goût, et ce surnom lui est
resté (_arbiter_), sans impliquer une approbation de ses moeurs, que la
cour de Néron pouvait seule justifier. Pétrone, il est vrai, ne se
piquait pas, comme Juvénal, d'être un sage incorruptible: il ne nombrait
pas du doigt les infamies de son temps, pour en éloigner ceux qui n'y
trempaient pas encore; il ne s'indignait nullement des scandales que
chacun étalait avec cynisme; il s'en amusait, au contraire; il en riait
le premier, et il avait l'air de regretter de n'en pas dire davantage.
Son livre est un affreux tableau de la licence de Rome, et, quand on
songe que nous ne possédons pas la dixième partie de ce roman
d'aventures obscènes, il est facile de supposer que nous avons perdu les
épisodes les plus révoltants, les descriptions les plus infâmes, les
saletés les plus caractérisées, puisque l'oeuvre de Pétrone a été
mutilée par la censure chrétienne, qui n'a pas réussi à l'anéantir
entièrement. Il reste assez d'impuretés de tout genre dans les fragments
que nous avons conservés, pour juger à la fois l'ouvrage qui faisait les
délices de la jeunesse romaine, l'auteur qui avait exécuté cet ouvrage
d'après ses propres souvenirs et au reflet de ses impressions
personnelles, enfin l'époque elle-même qui formait de tels auteurs et
qui tolérait de tels livres. Il y a vingt passages dans le _Satyricon_
qui sembleraient avoir été écrits dans un mauvais lieu, et la verve,
l'entrain, la pétulance du romancier, accusent encore l'excitation qu'il
avait cherchée dans les bras de l'amour, avant de prendre sa plume. Nous
ne rappellerons pas les principales scènes de ce drame érotique et
sotadique, ni l'orgie de Quartilla, ni celle de Trimalcion, ni celle de
Circé; car, en cet étrange roman, l'orgie succède à l'orgie avec une
terrible puissance, et les personnages se meuvent constamment dans une
atmosphère embrasée de luxure! Ascylte et Giton, que Pétrone s'est plu
à représenter sous les couleurs les plus séduisantes, sont pourtant des
types de bassesse et de perversité. L'un, suivant les expressions mêmes
de l'auteur, est un jeune adolescent que toutes les débauches ont
souillé, affranchi par la Prostitution, citoyen par elle (_stupro liber,
stupro ingenuus_), dont le sort des dés disposait comme d'un enjeu et
qui se louait pour fille à ceux mêmes qui le croyaient homme; l'autre,
l'exécrable Giton, prit la robe de femme en guise de toge virile, dit
Pétrone, et, croyant devoir dès le berceau n'être point de son sexe, fit
oeuvre de prostituée dans un bouge d'esclaves (_opus muliebre in
ergastulo fecit_). Après de semblables portraits, on ne peut que
s'étonner de ne pas les trouver tenant mieux parole et répondant à ce
qu'ils avaient promis. Ainsi, le mariage de la petite fille de sept ans
Pannychis, avec Giton, offrait sans doute des détails extraordinaires,
qui auront empêché de dormir quelque rhéteur devenu Père de l'Église, et
que sa chaste main aura fait disparaître sans faire grâce à
l'originalité et à la richesse du récit. Il est possible de juger ce qui
manque à cet endroit, par la prodigieuse scène qui se passa dans le
sanctuaire du temple de Priape, lorsque le héros du lieu, ayant eu
l'imprudence de tuer les oies sacrées qui le harcelaient, se voit à la
merci de la prêtresse du dieu Ænothée et de sa compagne Proselenos. Le
latin seul a le privilége incontesté de mettre en relief de pareilles
horreurs, que le français rougirait de reproduire même en les
enveloppant de gaze transparente. Voici les singulières et malhonnêtes
représailles que les deux vieilles tirent du pauvre tueur d'oies:
«_Profert Ænothea scorteum fascinum, quod ut oleo et minuto pipere,
atque urticæ trito circumdedit semine, paulatim coepit inserere ano meo.
Hoc crudelissima anus spargit subinde humore femina mea. Masturisi
succum cum abrotono miscet, perfusisque inguinibus meis, viridis urticæ
fascem comprehendit, omniaque infra umbilicum coepit lenta manu._» C'est
peut-être le seul passage d'un auteur ancien dans lequel il soit
question, au point de vue érotique, de la flagellation avec des orties
vertes. On ne s'explique pas que les moines des premiers siècles, qui
faisaient une si aveugle guerre aux oeuvres profanes de l'antiquité,
aient laissé subsister dans Pétrone ce passage effroyable.
Presque tous les aspects de la Prostitution antique se retrouvent dans
le _Satyricon_, où l'on ne rencontre que prostituées, mignons, courtiers
d'amour, tout ce qu'il y a d'impur dans le trafic de la femme et de
l'homme. Parmi les entremetteuses, figure une matrone des plus
respectées nommée Philumène qui, grâce aux complaisances de sa jeunesse,
avait escroqué plus d'un testament; qui, après que l'âge eut flétri ses
charmes, prodiguait son fils et sa fille aux vieillards sans postérité,
et soutenait par ces successeurs l'honneur de son premier métier. Cette
Philumène envoya les deux enfants dans la maison d'Eumolpe, grave
personnage plein d'ardeur et de caprice, qui aurait pris des libertés
avec une vestale, et qui ne balança pas à inviter la petite aux mystères
de Vénus Callipyge (_non distulit puellam invitare ad Pygisiaca sacra_).
Puis, le narrateur, qui parle latin, par bonheur, entre dans les
détails, que nous ne traduisons pas en style pudique et incolore.
Eumolpe avait dit à tout le monde, qu'il était goutteux et perclus des
reins: «_Itaque, ut constaret mendacio fides, puellam quidem exoravit,
ut sederet supra commendatam bonitatem. Coraci autem imperavit, ut
lectum, in quo ipse jacebat, subiret, positisque in pavimento manibus,
dominum lumbis suis commoveret. Ille lento parebat imperio, puellæque
artificium pari motu remunerabat._» Tel est, en quelque sorte, le
tableau final du roman. Les petites pièces de vers, qu'on a recueillies
à la suite et qui faisaient partie, prétend-on, du texte en prose
supprimé ou perdu, renferment quelques pièces amoureuses adressées
évidemment à des courtisanes, qu'elles nous font connaître par des
éloges plutôt que par des épigrammes à la manière de Martial. Pétrone
était trop ami des choses douces et agréables pour s'envenimer l'esprit
à l'endroit de ces créatures, auprès desquelles il ne cherchait que son
plaisir. Sertoria est la seule qu'il maltraite un peu, et peut-être dans
une bonne intention, pour la corriger de se farder sans en avoir besoin:
«C'est perdre en même temps, lui dit-il, ton fard et ton visage!» Quand
Martia lui envoie de la campagne et châtaignes épineuses et oranges
parfumées, il lui écrit d'apporter elle-même ses présents ou de joindre
un envoi de baisers à celui des fruits: «Je les mangerai ensemble
(_vorabo lubens_),» dit-il à cette aimable campagnarde. Mais une autre
est à ses côtés, une autre qu'il ne nomme pas; elle porte une rose sur
sa gorge: «Cette rose, dit-il galamment, tire de ton sein une rosée
d'ambroisie, et c'est alors qu'elle sentira vraiment la rose.» La nuit,
il s'éveille à demi, sous le charme d'un songe charmant; il entend la
voix de Délie, qui lui parle d'amour et qui lui laisse un baiser imprimé
sur le front; il l'appelle à son tour, il étend les bras; mais il ne
trouve plus autour de lui que la nuit et le silence: «Hélas!
murmure-t-il, c'était un écho de mon coeur et de mon oreille!» Mais à
Délie succède Aréthuse, l'ardente Aréthuse aux cheveux dorés, qui
pénètre à pas discrets dans la chambre de son amant et qui est déjà
frémissante auprès de lui; elle ne s'endormira pas, la folle maîtresse!
elle imite curieusement les poses et les inventions voluptueuses qu'elle
a étudiées dans le fameux code du plaisir et dans les dessins qui
l'accompagnent (_dulces imitata tabellas_): «Ne rougis de rien, lui dit
Pétrone, qui l'encourage, sois plus libertine que moi!» (_Nec pudeat
quidquam, sed me quoque nequior ipsa._) Bassilissa ne lui en offrait pas
autant: elle n'accordait ses faveurs, qu'ayant été prévenue à l'avance
(_et nisi præmonui, te dare posse negas_). Pétrone lui vante les
délices de l'imprévu: «Les plaisirs nés du hasard, lui dit-il avec
humeur, valent mieux que ceux qui ont été prémédités par lettres.» Ce
fut probablement pour se venger des résistances calculées de Bassilissa,
qu'il lui reprochait de mettre trop de rouge à ses joues et trop de
pommade dans ses cheveux: «Se déguiser sans cesse, lui dit-il rudement,
n'est pas se fier à l'amour (_fingere te semper non est confidere
amori_).» Pétrone, riche et généreux, beau et bien fait, impatient de
jouissances et infatigable, multipliait ses amours et changeait tous les
jours de maîtresse. Il serait mort d'épuisement et de débauche, si la
colère de Néron ne l'avait contraint à se faire ouvrir les veines pour
échapper à la crainte du supplice qui troublait sa vie menacée; il eût
préféré une mort plus lente et plus voluptueuse, car il avait coutume de
répéter cet axiome, qu'il mettait si largement en pratique: «Les bains,
les vins, l'amour détruisent la santé du corps, et ce qui fait le
bonheur de la vie, ce sont les bains, les vins et l'amour.»
Balnea, vina, Venus, corrumpunt corpora sana;
Et vitam faciunt balnea, vina, Venus.