CHAPITRE XXIX.

SOMMAIRE. --Commode, empereur. --Sa jeunesse impudique. --Son mignon

Anterus. --Comment Commode employait ses jours et ses nuits. --Anterus

assassiné à l'instigation des préfets du prétoire. --Ses trois cents

concubines et ses trois cents cinædes. --Ses orgies monstrueuses.

--Incestes qu'il commit. --Hideuses complaisances auxquelles il

soumettait ses courtisans. --L'affranchi Onon. --Commode se fait

décerner par le sénat le surnom d'_Hercule_. --Horribles débauches de

ce monstre. --Comment Marcia, concubine de Commode, découvrit le

projet qu'avait l'empereur de la faire périr, ainsi qu'un grand nombre

des officiers de la maison impériale. --_Philocommode._ --Mort de

Commode. --Héliogabale, empereur. --Célébrité unique d'infamie laissée

par lui dans l'histoire. --Héliogabale, grand-prêtre du soleil. --Luxe

macédonien des vêtements d'Héliogabale. --Semiamire _clarissima_.

--Petit sénat fondé par l'empereur, pour complaire à sa mère. --Ce que

c'était que le _petit sénat_ et de quoi l'on s'y occupait. --Goûts

infâmes d'Héliogabale. --Pantomimes indécentes qu'il faisait

représenter et rôle qu'il jouait lui-même. --Quelle sorte de gens il

choisissait de préférence pour compagnons de ses débauches. --Comment

il célébrait les Florales. --Les _monobèles_. --Plaisir qu'il

trouvait à se mêler incognito aux actes de la Prostitution populaire.

--Sa sympathie et sa tendresse pour les prostituées. --Convocation

qu'il fit de toutes les courtisanes inscrites et de tous les

entremetteurs de profession. --Comment il se conduisit devant cette

tourbe infâme qu'il présida et don qu'il fit à chacun des assistants.

--L'empereur _courtisane_. --Comment Héliogabale célébrait les

vendanges. --Femmes légitimes qu'eut cet empereur hermaphrodite. --La

veuve de Pomponius Bassus. --Cornelia Paula. --La prêtresse de Vesta.

--Maris d'Héliogabale. --Le conducteur de chariot, Jérocle. --Aurelius

Zoticus, dit le _cuisinier_. --Mariage des dieux et des déesses.

--Festins féeriques d'Héliogabale. --Petites loteries qu'il faisait

tirer à ces festins. --Droits qu'avaient les courtisanes dans le

palais impérial. --Mort d'Héliogabale. --Alexandre Sévère, empereur.

--Bienfaisante influence de son règne. --Gallien, empereur. --Ses

débauches. --Le _divin_ Claude, empereur. --Aurélien, empereur.

--Tacite, empereur. --Les mauvais lieux sont défendus dans l'intérieur

de Rome. --Probus, empereur. --Carin, empereur. --Sa vie infâme.

--Dioclétien, empereur. --C'est sous son règne que semble s'arrêter

l'histoire de la Prostitution romaine.

La famille des Antonins, après avoir mis sur le trône impérial deux

grands philosophes qui essayèrent de régénérer le monde païen par la

morale, devait produire l'infâme Commode et s'éteindre avec Héliogabale.

Les abominations de ces deux derniers règnes font un contraste

attristant avec les belles vertus d'Antonin et de Marc-Aurèle, qui

avaient même fait oublier leurs glorieux prédécesseurs Trajan et Adrien.

Marc-Aurèle avait prévu que son fils Commode ressemblerait un jour à

Néron, à Caligula et à Domitien: il regretta de n'être pas mort, avant

d'avoir vu cette prévision fatale s'accomplir. Si Commode n'avait eu

que de mauvaises moeurs, son père eût fermé les yeux sur ce qui n'était

qu'un fait ordinaire de la jeunesse et du tempérament; ainsi Marc-Aurèle

tolérait-il la vie licencieuse de son fils adoptif Lucius Vérus, qu'il

avait associé à l'empire et qu'il savait pourtant adonné à tous les

plaisirs sensuels; mais Lucius Vérus, en se livrant à la débauche avec

des danseurs, des bouffons et des courtisanes, avait soin de se

renfermer dans l'intérieur de son palais, et n'apportait au dehors

qu'une habitude décente, honorable et presque austère. Les excès de sa

vie privée n'influaient nullement sur sa vie publique, et il pouvait se

montrer auprès de Marc-Aurèle, sans faire rejaillir sur ce vertueux

empereur le scandale de ses propres vices.

Mais Commode, au contraire, n'eût pas été satisfait, si ses turpitudes

n'avaient eu mille témoins et mille échos: c'était pour lui un plaisir

et un besoin que de s'avilir aux yeux de tous. De plus, l'abus de la

luxure avait surexcité ses sens à ce point que, pour les contenter, il

eut recours à l'effusion du sang: il était naturellement cruel, et chez

lui la cruauté se développa jusqu'à devenir une passion brutale qui se

mêlait à tous les emportements de la fureur érotique. «Dès sa plus

tendre enfance, raconte Lampride, qui a écrit d'après des historiens

grecs et latins aujourd'hui perdus, il fut impudique, méchant, cruel,

libidineux, et il souilla même sa bouche.» (_Turpis, improbus, crudelis,

libidinosus, ore quoque pollutus, constupratus fuit._) Cependant, peu

de temps après avoir pris la robe virile, au retour de l'expédition

d'Égypte où il avait accompagné son père, il partagea les honneurs du

triomphe avec le divin Marc-Aurèle. Il écarta les sages et dignes

précepteurs qu'on lui avait donnés et il s'entoura des hommes les plus

corrompus: un moment on les éloigna de lui; mais, comme le chagrin de ne

plus les voir l'avait fait tomber malade, on les lui rendit, et depuis

lors il ne mit plus de frein à ses impudicités. Il fit du palais une

taverne et un lieu de débauche (_popinas et ganeas in palatinis semper

ædibus fecit_); il attira dans ce lieu-là les femmes les plus

remarquables par leur beauté, comme des esclaves attachées aux lupanars,

pour les faire servir à tous ses impurs caprices (_mulierculas formæ

scitioris, ut prostibula mancipia lupanarium, ad ludibrium pudicitiæ

contraxit_). Enfin, il vivait avec les gladiateurs et les mérétrices; il

hantait les maisons de Prostitution et, déguisé en eunuque, il pénétrait

dans les cellules pour y porter de l'eau ou des rafraîchissements

(_aquam gessit ut lenonum magister_).

Lorsque Marc-Aurèle mourut à Rome, Commode faisait la guerre aux

Barbares sur les bords du Danube, où il soupirait sans cesse après les

délices de l'Italie; il se hâta donc de quitter les soldats qui

l'avaient salué empereur, et il fut reçu avec acclamation par les

Romains, qui ne se souvinrent pas des turpitudes de sa jeunesse, en le

voyant si beau et si bien fait: «Son air n'avait rien d'efféminé, dit

Hérodien, son regard était doux et vif tout ensemble; ses cheveux frisés

et fort blonds: lorsqu'il marchait au soleil, sa chevelure jetait un

éclat si éblouissant, qu'il semblait qu'on l'eût poudré avec de la

poudre d'or.» Mais cette beauté radieuse, qui n'avait pas d'égale, si

l'on en croit Hérodien, ne tarda pas à se flétrir dans les orgies, où

Commode consultait moins ses forces que ses désirs insatiables; sa

constitution robuste ne résista pas à des assauts continuels, et il se

trouva bientôt débile, le dos voûté, la tête tremblante, le teint

bourgeonné, les yeux rouges et les lèvres baveuses. Il eut même, par

suite de plusieurs maladies honteuses, une tumeur si considérable aux

aines, qu'elle paraissait à travers ses vêtements de soie. Le jour de

son entrée à Rome, pendant que l'enthousiasme du peuple s'adressait

surtout à sa figure charmante et à sa bonne mine, il avait fait monter

derrière lui, sur son char, son mignon (_subactore suo_) Antérus, et,

pendant toute la cérémonie du triomphe, il se retournait à chaque

instant pour donner des baisers à ce vil personnage: leurs ignobles

caresses continuèrent en plein théâtre, aux applaudissements des

spectateurs.

Commode reprit d'abord le train de vie qu'il menait du vivant de son

père: le soir, il courait les tavernes et les mauvais lieux (_vespera

etiam per tabernas ac lupanaria volitavit_); la nuit, il buvait jusqu'au

jour, en compagnie de son Antérus et de ses autres favoris. Quant aux

affaires de l'empire, il en laissait le soin à Pérennis, qui l'engageait

à ne s'occuper que de ses plaisirs et qui le délivrait du fardeau de son

gouvernement: ce fut une convention faite entre eux, lorsque Commode

perdit Antérus, que les préfets du prétoire firent assassiner pour

échapper aux caprices tyranniques de ce favori. Commode ne se consola de

cette perte, qu'en se plongeant dans des voluptés plus étranges encore:

il ne se montrait presque plus en public; il vivait enfermé dans le

palais, où il avait rassemblé trois cents concubines, que leur beauté

désigna au choix de ses pourvoyeurs, et qui furent choisies

indifféremment parmi les matrones et les prostituées. A ces concubines,

il avait adjoint, pour son usage, trois cents jeunes cinædes choisis

également dans la noblesse et dans le peuple, et non moins remarquables

que les femmes par la perfection de leurs formes corporelles. Ces six

cents convives étaient assis à sa table et s'offraient tour à tour à ses

impures fantaisies (_in palatio per convivia et balneas bacchatur_).

Quand la force physique lui faisait défaut, il appelait à son aide toute

la puissance de l'imagination: il obligeait ses concubines à se livrer

sous ses yeux aux plaisirs qu'il n'était plus capable de partager avec

elles (_ipsas concubinas suas sub oculis suis stuprari jubebat_). Ces

tableaux voluptueux avaient le pouvoir de ranimer ses sens épuisés, et

il redevenait encore une fois acteur dans ces obscènes bacchanales, où

les sexes étaient confondus, où la Prostitution avait recours aux plus

horribles artifices (_nec irruentium in se juvenum carebat infamia, omni

parte corporis atque ore in sexum utrumque pollutus_).

Ce n'était plus, comme chez Tibère et Néron, l'ardeur d'assouvir

d'énormes passions matérielles; c'était plutôt l'infatigable recherche

d'une imagination dépravée qui n'aspirait qu'à rendre la vie à des sens

défaillants. Ainsi, Commode se mettait l'esprit à la torture pour

inventer, en guise de philtres, les plus odieuses combinaisons

d'obscénités. Après avoir violé ses soeurs et ses parentes, il donna le

nom de sa mère à une de ses concubines, afin de se persuader qu'il

commettait un inceste avec elle. Il n'épargna aucun des affidés qui

l'entouraient, et il les soumit à de honteuses complaisances, sans

refuser de s'y prêter lui-même (_omne genus hominum infamavit quod erat

secum et ab ominibus est infamatus_). Malheur à qui se permettait alors

de rire ou de se moquer: il envoyait aux bêtes le plaisant malavisé.

«Il aimait de préférence, dit Lampride, ceux qui portaient les noms des

parties honteuses de l'un ou de l'autre sexe, et il les embrassait de

préférence.» (_Habuit in deliciis homines appellatos nominibus

verendorum utriusque sexus, quos libentius suis osculis applicabat_).

Une variante du texte latin, _oculis_ au lieu d'_osculis_, atténue ce

passage, en donnant à entendre qu'il se contentait de les regarder avec

plus d'intérêt et de curiosité que les porteurs de noms honnêtes. Parmi

ses familiers, il avait distingué un affranchi qu'il appelait Onon

(+onos+, âne), à cause de certaine analogie obscène avec cet animal: il

l'enrichit et il le fit grand-prêtre d'Hercule des Champs, pour le

récompenser de ses mérites. (_Habuit et hominem pene prominente ultra

modum animalium, quem Onon appellavit, sibi charissimum_). Lui-même

s'était fait appeler _Hercule_ par le sénat, qui lui avait décerné déjà

les surnoms de _pieux_ et d'_heureux_.

On ne saurait se représenter sans horreur les débauches, souillées de

sang humain, que ce monstre déifié mettait en oeuvre avec une sorte de

génie infernal; il ne respectait pas même les temples des dieux (_deorum

templa stupris polluit et humano sanguine_). Il aimait à porter des

vêtements de femme et à prendre des airs féminins; souvent il

s'habillait en Hercule, avec une veste brochée d'or et une peau de lion:

«C'était une chose ridicule et bizarre, dit Hérodien, que de le voir

faire parade en même temps de l'afféterie des femmes et de la force des

héros.» Dans ses festins, il mêlait souvent des excréments aux mets les

plus délicats, et il n'hésitait pas à y goûter lui-même, pour avoir le

plaisir d'en faire manger aux autres (_dicitur sæpe pretiosissimis

cibis humana stercora miscuisse, nec abstinuisse gustu, aliis, ut

putabat, irrisis_). Les grimaces que faisaient les convives en l'imitant

lui procuraient un malin divertissement auquel il ne se bornait pas. Un

jour, il ordonna au préfet du prétoire Julien de se dépouiller de ses

habits et de danser nu, le visage barbouillé, en jouant des cimbales,

devant les concubines et les gitons, qui l'applaudissaient; ensuite, il

le fit jeter dans un vivier, où les lamproies le dévorèrent. Il ne

manquait pas de faire inscrire solennellement dans les actes publics de

Rome tout ce qu'il faisait de honteux, d'impur, de cruel, en un mot

toutes ses prouesses de gladiateur et de débauché (_omnia quæ turpiter,

quæ impure, quæ crudeliter, quæ gladiatorie, quæ lenonice faceret_).

Enfin, cet exécrable empereur, après avoir échappé à plusieurs

conspirations tramées contre sa vie, périt assassiné à l'instigation de

Marcia, celle de ses concubines qu'il aimait le plus. Marcia l'aimait

aussi malgré ses crimes, et elle veillait sur ses jours, comme une mère

attentive, peut-être par pitié plutôt que par amour. Commode eut l'idée

de célébrer le premier jour de l'année par une fête dans laquelle il

irait au Cirque, armé de sa massue et précédé de tous les gladiateurs.

Marcia le conjura de n'en rien faire, et tous les officiers de la maison

impériale le supplièrent aussi de ne pas s'exposer de la sorte aux

poignards des assassins. L'empereur, irrité de l'opposition qu'il

rencontrait de la part de ses plus fidèles serviteurs, résolut de se

débarrasser d'eux en les condamnant à mort. Il écrivit les noms des

condamnés sur une écorce de tilleul, qu'il oublia sous son chevet. «Il

avait à sa cour, rapporte Hérodien, un de ces petits enfants qui

servent aux plaisirs des Romains voluptueux, qu'on tient à demi nus et

dont on relève la beauté par l'éclat des pierreries. Il aimait celui-ci

éperdûment et le faisait appeler _Philocommode_.» L'enfant entra dans la

chambre, trouva par terre la liste de proscription et l'emporta comme un

jouet. Marcia vit cette liste dans les mains de l'enfant et la lui

enleva, en le caressant: «Courage! Commode, ne te démens point,

s'écria-t-elle en lisant son nom et ceux des proscrits. Voilà donc la

récompense de ma tendresse et de la longue patience avec laquelle j'ai

supporté tes brutalités et tes débauches!... Mais il ne sera pas dit

qu'un homme toujours enseveli dans le vin préviendra une femme sobre et

qui a toute sa raison!» En effet, elle alla sur-le-champ avertir ceux

qui devaient partager son sort et elle versa de sa main le poison dans

la coupe de Commode qui, menaçant de vivre, fut étranglé par un esclave,

nommé Narcisse, que Marcia avait gagné à sa cause en promettant de

s'abandonner à lui. «Commode fut plus cruel que Domitien, plus impur que

Néron!» acclama le sénat qui voulait que le cadavre fût traîné avec un

croc, au spoliaire, où l'on entassait les corps morts des gladiateurs.

On pouvait croire que Commode ne serait jamais surpassé dans les annales

de la Prostitution, mais on avait compté sans Héliogabale, qui a laissé

dans l'histoire une souillure ineffaçable et une célébrité unique

d'infamie. Lampride, en écrivant la vie impure (_impurissimam_) de ce

monstre d'après les contemporains grecs et latins qui l'avaient écrite

avant lui, a eu presque honte de son ouvrage, quoiqu'il ait passé sous

silence une foule de détails que la pudeur ne lui permit pas de

recueillir (_quum multa improba reticuerim et quæ ne dici quidem sine

maximo pudore possunt_), et quoiqu'il ait voilé sous des termes honnêtes

(_prætextu verborum adhibito_) ceux qu'il osait conserver dans son récit

adressé à l'empereur Constantin. Hérodien et Xiphilin, qui ont survécu

seuls à la perte des historiens originaux, nous fournissent

quelques-unes de ces particularités odieuses que Lampride (d'autres

disent Spartien) n'a pas voulu reproduire. «On s'étonne, répéterons-nous

avec Lampride, qu'un pareil monstre ait été élevé à l'empire, et qu'il

l'ait gouverné près de trois ans, sans qu'il se soit trouvé personne qui

en ait délivré la société romaine, lorsque jamais un tyrannicide n'a

manqué aux Néron, aux Vitellius, aux Caligula et aux autres princes de

cette espèce.» Le règne d'Héliogabale est vraiment la dernière

convulsion du paganisme qui se meurt et qui, en mourant, se roule avec

désespoir au milieu de toutes les fanges du monde antique.

Héliogabale, dont le nom originaire était Avitus, prit celui qui

désignait son premier état de prêtre du soleil, et ensuite il adopta

celui d'Antonin, parce qu'il prétendait descendre de cette famille

antonine, à laquelle l'empire devait Antonin-le-Pieux et Marc-Aurèle,

mais que l'exécrable Commode avait déjà déshonorée. Selon Héliogabale,

sa mère Semiamire, qui vécut en courtisane et qui commit à la cour des

empereurs toutes sortes de turpitudes (_quum ipsa meretricio more

vivens, in aulâ omnia turpia exerceret_), avait eu avec Antonin

Caracalla un commerce honteux, dont il était le fruit. Son origine fut

cependant contestée par ceux qui l'avaient surnommé _Varius_ ou bigarré,

à cause des nombreux amants qui partagèrent à cette époque les faveurs

de sa mère. Quoi qu'il en fût de sa naissance, quand Macrin eut fait

assassiner Caracalla, Héliogabale craignit d'être compris dans le

meurtre de l'empereur qu'il se donnait pour père, et il chercha un asile

inviolable dans le temple du soleil. Ce fut de ce temple qu'il sortit,

l'année suivante, pour se faire proclamer empereur par les soldats, qui

le surnommèrent l'Assyrien et le Sardanapale: «Il portait des habits

très-somptueux, raconte Hérodien, couverts d'or et de pourpre, avec des

bracelets, un collier et une couronne en manière de tiare enrichie de

perles et de pierres précieuses. Son habillement tenait de celui des

prêtres de Phénicie et empruntait quelque chose du luxe de la Macédoine:

il méprisait celui des Romains et des Grecs, qui n'était que de laine,

et il ne faisait cas que des étoffes de soie.» Il eut l'idée, pour

accoutumer les Romains à son luxe barbare et à ses parures efféminées,

de se faire peindre en costume de prêtre du soleil et d'envoyer ce

portrait à Rome, avant d'y venir lui-même. Mais ce n'était rien que sa

figure auprès de ses moeurs, qui inspirèrent de l'effroi aux Romains les

plus débauchés: _Quis enim ferre posset principem per cuncta cava

corporis libidinem recipientem, quum ne belluam quidem talem quisquam

ferat?_ Héliogabale n'était pas arrivé par l'enivrement du pouvoir à cet

excès de dépravation sensuelle: l'empire l'avait trouvé ainsi corrompu

et dégradé dans le sanctuaire de son dieu phénicien. On peut donc dire

qu'en devenant empereur, il ne devint pas plus pervers ni plus infâme,

sinon plus cruel. Qu'attendre d'un misérable insensé, qui n'avait aucune

notion de l'honnête, et qui faisait consister le principal avantage de

la vie à être digne et capable de satisfaire l'ignoble passion de

plusieurs (_cum fructum vitæ præcipuum existimans si dignus atque aptus

libidini plurimorum videretur_)? On comprend que les chrétiens aient

représenté cet empereur comme une incarnation du diable.

Dès la première assemblée du sénat, il y parut avec sa mère, cette

vieille courtisane que plus d'un sénateur se rappelait avoir connue dans

l'exercice de son abject métier. Semiamire prit place auprès des

consuls, et signa le sénatus-consulte rédigé dans cette circonstance. Ce

fut la seule femme qui siégea, en qualité de _clarissima_, dans le sénat

romain. Héliogabale fonda aussi, pour plaire à sa mère, un petit sénat

(_senaculus_), composé de matrones qui s'assemblaient, à certains jours,

sur le mont Quirinal, pour discuter des lois somptuaires relatives aux

femmes: on détermina quels habillements elles porteraient en public; qui

aurait entre elles la préséance; quelles personnes elles admettraient au

baiser d'usage; qui d'elles se servirait de voitures suspendues; qui, de

chevaux de selle; qui, d'ânes; qui, d'un chariot traîné par des boeufs

ou par des mules; qui, de litière, et si ces litières seraient garnies

de peau et ornées d'or, d'ivoire ou d'argent; on régla, par

sénatus-consulte, la forme et les ornements de la chaussure que chaque

classe de femmes aurait le privilége de porter. Semiamire semblait

s'être réservé l'autorité suprême sur son sexe exclusivement;

Héliogabale, sur le sien, comme s'il bornait son rôle d'empereur à

commander aux hommes. Pendant l'hiver qu'il passa à Nicomédie, avant de

s'établir à Rome, Héliogabale donna carrière à ses goûts infâmes;

tellement que les soldats qui l'avaient élu rougirent de leur ouvrage,

en voyant leur empereur confondu avec de vils gitons (_omnia sordide

ageret, inireturque à viris et subaret_). Il n'eut garde de changer de

genre de vie, lorsqu'il fut à Rome. «Toutes ses occupations, dit

Lampride, se bornèrent à choisir des émissaires chargés de chercher

partout et d'amener à sa cour les hommes qui devaient remplir certaines

conditions favorables à ses plaisirs.» Xiphilin explique quelles étaient

ces conditions que la nature avait départies plus libéralement à un

petit nombre de privilégiés. Ceux qu'on jugeait dignes d'être présentés

à l'empereur figuraient dans les pantomimes indécentes, qu'il faisait

représenter, et dans lesquelles il jouait toujours un rôle de déesse de

la fable. Il aimait surtout à mettre en action les amours de Vénus, et

pour faire ce personnage, il se peignait le visage et il se frottait

tout le corps avec des aromates. Souvent il renouvelait, sous le

déguisement de Vénus, la scène principale du jugement de Pâris: tout à

coup ses vêtements tombaient à ses pieds, et on le voyait nu, une main

devant son sein et l'autre devant le signe de la virilité qu'il cachait

entièrement, _posterioribus eminentibus in subactorem rejectis et

oppositis_.

Héliogabale choisissait, au théâtre et dans le cirque, les compagnons de

ses débauches, parmi les athlètes les plus robustes et les gladiateurs

les plus membrus. C'est là qu'il distingua les cochers Protogène,

Gordius et Hiéroclès, qui eurent part à toutes ses turpitudes: il avait

une telle passion pour Hiéroclès qu'il lui donnait publiquement les

baisers les plus hideux (_Hieroclem vero sic amavit ut eidem oscularetur

inguina_); il nommait cela célébrer les Florales. Il avait fait

construire des bains publics dans le palais, et il n'avait pas honte de

se baigner au milieu du peuple, afin de mieux découvrir par lui-même les

qualités particulières qu'il aimait dans les hommes (_ut ex eo

conditiones bene vasatorum hominum colligeret_). Il parcourait aussi

les carrefours et les bords du Tibre, pour chercher ceux qu'il appelait

des _monobèles_, c'est-à-dire des hommes complets (_viriliores_). Il n'y

avait de crédit et d'honneurs, que pour ces sortes de gens (_homines ad

exercendas libidines bene vasatos et majoris peculii_). Héliogabale

éleva aussi aux premières dignités de l'empire certains personnages qui

n'avaient pas d'autres titres à ses préférences, que leurs énormes

attributs virils (_commendatos sibi pudibilium enormitate membrorum_).

Dans les festins il les plaçait à ses côtés le plus près possible, et il

se délectait à leur contact et à leurs attouchements (_eorumque

attrectatione et tactu præcipue gaudebat_); c'était de leurs mains qu'il

voulait prendre la coupe où il buvait en l'honneur de leurs hauts faits

et des siens.

A l'exemple de Néron et de Commode, il trouvait un plaisir infini à se

mêler incognito à tous les actes de la Prostitution populaire: «Couvert

d'un bonnet de muletier, afin de n'être pas reconnu, raconte Lampride,

il visita, en un seul jour, dit-on, les courtisanes du Cirque, du

Théâtre, de l'Amphithéâtre et de tous les quartiers de Rome; s'il ne se

livra pas à la débauche avec toutes ces filles (_sine effectu

libidinis_), il leur distribua pourtant des pièces d'or, en disant:

--Que personne ne sache qu'Antonin vous a fait ce don!» Il se sentait

plein de sympathie et de tendresse pour ces malheureuses instigatrices

de la débauche publique. Un jour, il convoqua dans une basilique de la

ville toutes les courtisanes inscrites sur les registres de la police

édilitaire, et il présida lui-même cette étrange assemblée, dans

laquelle il admit les entremetteuses de profession, tous les débauchés

connus, les enfants et les jeunes gens vendus à la luxure (_lenones,

exoletos, undique collectos et luxuriosissimos puerulos et juvenes_).

D'abord il se présenta en costume de grand-prêtre du soleil, pour mieux

imposer à cette tourbe infâme, et il prononça un discours de

circonstance, commençant par ce mot: _Camarades_ (_commilitones_), qui

revenait à chaque instant dans son allocution impudique. Ensuite il

ouvrit la discussion sur plusieurs questions abstraites de volupté et de

libertinage (_disputavitque de generibus schematum et voluptatum_). Son

immodeste auditoire battait des mains et poussait des acclamations,

chaque fois qu'il rencontrait quelque effroyable imagination de

débauche. Enivré de son succès, il sortit un moment et reparut habillé

en femme, portant la toge et la perruque blonde des courtisanes,

découvrant une gorge postiche et montrant sa jambe nue, avec les

allures, les gestes, les agaceries et les paroles d'une prostituée de

carrefour. Sous ce costume, il s'approcha de celles à qui son caprice

avait emprunté la livrée mérétricienne, et il leur prouva qu'il savait

leur métier aussi bien qu'elles. Puis, se débarrassant de sa gorge

d'emprunt (_papillâ ejectâ_), il prit les airs et l'habit des enfants

qu'on vendait à la Prostitution (_habitu puerorum qui prostituuntur_),

et il se tourna vers les débauchés, pour leur faire voir qu'il n'était

pas moins expert qu'eux dans leur art honteux. Enfin il termina la

séance, en prononçant une nouvelle harangue plus monstrueuse que la

première, en promettant à chaque assistant un donatif de trois pièces

d'or, et en se recommandant à leurs prières pour obtenir que les dieux

lui accordassent la santé, la vigueur et le plaisir dont il avait besoin

jusqu'à sa mort.

Ce ne fut pas la seule marque de bienveillance spéciale qu'il accorda,

par amour du métier, à la classe des courtisanes. On le vit souvent

racheter de ses deniers toutes celles qui étaient esclaves au pouvoir

des lénons, et les affranchir ensuite, afin qu'elles pussent continuer à

leur profit l'odieux trafic qu'elles avaient appris à exercer. On

raconte même, à ce sujet, qu'ayant racheté ainsi au prix de cent mille

sesterces (19,375 fr.) une courtisane fort belle et très-fameuse, il ne

la toucha pas et la respecta comme une vierge (_velut virginem

coluisse_). Quand il voyageait, il se faisait suivre de six cents

chariots, remplis de lénons, d'appareilleuses, de mérétrices et de

cinædes bien pourvus (_causa vehiculorum erat lenonum, lenarum,

meretricum, exoletorum, subactorum etiam bene vasatorum multitudo_). Il

avait toujours des femmes avec lui dans ses bains, et c'était lui-même

qui les épilait. Il se servait aussi, pour sa barbe, d'une pâte

épilatoire (_psilothro_), et il employait de préférence à cet usage

celle qui avait déjà servi à l'épilation de ses femmes. Il employait

également, pour faire sa barbe, le même rasoir avec lequel il avait rasé

le poil des parties honteuses de ses gitons (_rasit et virilia

subactoribus suis novacula manu suâ, qua postea barbam fecit_). «Il n'y

a personne, dit Xiphilin, qui puisse faire ni écouter le récit des

abominables saletés qu'il fit ou qu'il souffrit en son corps.» Xiphilin

répugne à entrer dans ces détails, que Dion Cassius avait minutieusement

recueillis et que la langue grecque couvrait d'une sorte de voile qui

les rendait plus tolérables; mais l'histoire originale de Dion Cassius

n'a pas conservé le règne d'Héliogabale, comme si les pages consacrées à

ce règne abominable avaient été déchirées par une main pudique. Lampride

dit aussi qu'on avait réuni, dans les histoires de cette époque, un

grand nombre d'obscénités, qu'il a cru devoir passer sous silence, parce

qu'elles ne sont pas dignes de rester dans la mémoire des hommes (_digna

memoratu non sunt_): «Il inventa, dit-il, plusieurs nouveaux genres de

débauche, et il surpassa les exploits des anciens débauchés, car il

connaissait toutes les pratiques de Néron, de Caligula et de Tibère

(_libidinum genera quædam invenit, ut spinthrias veterum malorum

vinceret, et omnes apparatus Tiberii et Caligulæ et Neronis norat_).»

On doit surtout regretter le texte original de Dion Cassius, en citant

ce curieux passage de l'Abrégé de Xiphilin, prudemment affaibli dans la

traduction du président Cousin: «Héliogabale allait aux lieux de

Prostitution, en chassait les courtisanes, et s'y plongeait dans les

plus infâmes voluptés. Enfin il destina à l'incontinence un appartement

de son palais, à la porte duquel il se tenait, tout nu, debout à la

façon des courtisanes, en tirant un rideau attaché à des anneaux d'or et

appelant les passants d'un ton mou et efféminé. Il avait d'autres

personnes attachées au même emploi, dont il se servait pour aller

chercher des gens dont l'impudicité pût lui donner du plaisir. Il tirait

de l'argent des complices de ses débauches, et se glorifiait d'un gain

aussi infâme que celui-là. Quand il était avec les compagnons de ses

débordements, il se vantait d'avoir un plus grand nombre d'amants qu'eux

et d'amasser plus d'argent; il est vrai qu'il en exigeait indifféremment

de tous ceux auxquels il se prostituait. Il y en avait un, entre autres,

d'une taille fort avantageuse, et qu'il avait dessein, pour ce sujet, de

désigner César.» Le président Cousin, dans cette pâle traduction, a

évité de rendre la naïveté cynique du texte grec, qui n'avait pas à

ménager la susceptibilité des beaux-esprits français.

Si les appétits sensuels d'Héliogabale étaient immodérés, son

imagination dépravée avait encore plus de puissance et d'activité.

Ainsi, ce qu'il cherchait sans cesse avec une impatiente curiosité,

c'étaient de nouvelles manières de souiller ses yeux, ses oreilles et

son âme, en souillant aussi la pudeur d'autrui. Les prodigieux festins

qu'il offrait à ses mignons et à ses gladiateurs, mettaient entre leurs

mains des coupes aux formes obscènes, et faisaient circuler devant eux

des amphores et des vases d'argent surchargés d'images érotiques

(_schematibus libidinosissimis inquinata_). Toute cette argenterie

effrontée brillait surtout dans les soupers d'apparat, qu'il donnait à

l'occasion des vendanges, et dans lesquels il s'amusait à déshonorer les

citoyens les plus recommandables et les vieillards les plus majestueux.

Il leur demandait, pour les embarrasser, s'ils avaient fait preuve dans

leur jeunesse d'autant de vigueur qu'il en déployait lui-même, et ces

questions, il les leur adressait avec une impudence inouïe

(_impudentissime_), car jamais il ne s'abstint des expressions les plus

infâmes et il y joignait souvent des gestes et des signes plus infâmes

encore (_neque enim unquam verbis pepercit infamibus, quum et digitis

impudicitiam ostentaret, nec ullus in conventu, et audiente populo,

esset pudor_). Voilà comme il entendait célébrer la liberté des

vendanges. Il interrogeait brusquement un vieux à barbe blanche et au

maintien solennel: «Es-tu fidèle au culte de Vénus (_an promptus esset

in Venerem_)?» Si le vieillard rougissait, à cette impertinente

question: «Il a rougi! s'écriait-il, la chose va bien (_salva res

est_).» Le silence et la rougeur équivalaient pour lui à un aveu. Il

s'autorisait alors à parler de ses propres actes, et si tous les

vieillards baissaient les yeux en rougissant, il faisait appel à ses

jeunes complices, pour les inviter à répondre sans détour sur le sujet

qu'il avait posé: ceux-ci obéissaient aussitôt et tâchaient de renchérir

encore sur la turpitude de leur maître, qui se réjouissait de les

entendre et qui leur portait d'ignobles défis. La flatterie déliait

souvent la langue des vieillards, qui se vantaient à leur tour de

commettre les mêmes ignominies et d'avoir des maris (_qui improba

quædam pati se dicerent, qui maritos se habere jactarent_). L'empereur,

à ces révélations inattendues, exultait de joie et ne s'apercevait point

que ces misérables feignaient des vices qu'ils n'avaient pas, pour lui

complaire et le divertir.

Cet empereur hermaphrodite voulut avoir plusieurs femmes légitimes et

plusieurs maris. Il épousa d'abord la veuve de Pomponius Bassus, qu'il

avait fait condamner à mort en l'accusant de s'être fait le censeur de

la conduite privée de l'empereur. Cette femme, aussi belle que noble,

était petite-fille de Claude Sévère et de Marc-Antonin. Héliogabale, qui

eut recours à la violence pour lui faire subir une odieuse union, la

délaissa bientôt pour ses rivales: «Il ne les recherchait pourtant pour

aucun besoin qu'il en eût, dit Xiphilin, mais par le désir d'imiter les

débauches de ses amants.» Il se maria ensuite avec Cornélia Paula, dans

l'espoir, disait-il, d'être plus tôt père, «lui qui n'était pas homme,»

ajoute Xiphilin, comme pour mettre à la torture les commentateurs. Ce

mariage fut célébré par des jeux et des fêtes publiques, mais bientôt il

répudia sa nouvelle épouse, sous prétexte qu'elle avait une tache sur le

corps. La véritable cause de cette répudiation était un autre mariage

qu'il souhaitait contracter avec plus d'éclat que les précédents. Il

avait pénétré dans le temple de Vesta, et peu s'en fallut qu'il ne

laissât s'éteindre le feu sacré (_ignem perpetuum extinguere voluit_),

pendant qu'il profanait le sanctuaire par un inceste. Il enleva la

vestale Aquila Sévéra et l'épousa insolemment à la face du ciel, en

disant que les enfants qui naîtraient du grand-prêtre du soleil et de la

prêtresse de Vesta auraient sans doute quelque chose de sacré et de

divin. Mais Héliogabale n'eut pas plus d'enfants de ce mariage sacrilége

que des autres, et il se dégoûta bientôt de sa vestale, qu'il remplaça

par deux ou trois femmes successivement jusqu'à ce qu'il eût repris

Aquila Sévéra.

Mais, pour parler de ses mariages avec des hommes, c'est à peine si nous

oserons nous en tenir à la traduction de Xiphilin, que le président

Cousin n'a point osé reproduire avec une fidélité scrupuleuse.

Héliogabale se maria donc en qualité de femme, et se fit appeler

_madame_ et _impératrice_. «Il travaillait en laine, portait quelquefois

un réseau et se frottait les yeux de pommade. Il se rasa le menton et en

fit une fête, prit soin qu'il ne lui parût aucun poil, pour être plus

semblable à une femme, et reçut, étant couché, les sénateurs qui

l'allaient saluer. Son mari était un esclave natif de Carie, nommé

Jérocle, conducteur de chariots.» Il avait remarqué Jérocle, un jour

que, tombant de son chariot, ce cocher avait laissé voir ses cheveux

bouclés et son menton sans barbe: Jérocle avait une abondante chevelure

blonde, une peau lisse et blanche, des traits fins et un regard

chatoyant, mais il joignait à ces apparences efféminées une taille de

géant et des formes athlétiques. Héliogabale le fit enlever tout couvert

de sueur et de poussière; puis, il l'installa dans sa chambre à coucher,

au sortir du bain, et le lendemain il l'épousa solennellement. «Il se

faisait maltraiter par son mari, raconte Xiphilin ou plutôt le président

Cousin, dire des injures et battre avec une si grande violence qu'il

avait quelquefois au visage des marques des coups qu'il avait reçus. Il

ne l'aimait point d'une ardeur faible et passagère, mais d'une passion

forte et constante, tellement qu'au lieu de se fâcher des mauvais

traitements qu'il recevait de lui, il l'en chérissait plus tendrement.

Il l'eût fait déclarer césar, si sa mère et son aïeule ne s'étaient pas

opposées à cet acte de démence impudique.»

Jérocle eut pourtant un rival qui balança un moment le crédit dont il

jouissait auprès de l'empereur. C'était Aurélius Zoticus, dit le

_Cuisinier_, parce que son père l'avait élevé dans les cuisines, où tout

enfant il tournait la broche. Zoticus renonça de bonne heure au métier

paternel pour embrasser l'état de lutteur: il l'emportait en bonne mine

et en vigueur corporelle sur tous les athlètes avec lesquels il se

mesurait dans les jeux du cirque. Les pourvoyeurs d'Héliogabale

reconnurent avec admiration les singuliers mérites de ce robuste

champion et s'emparèrent de lui pour le mener à Rome avec une pompe

triomphale. Sur l'éloge qu'on avait fait de lui à Héliogabale, qui

brûlait de le voir, il avait été nommé chambellan (_cubicularius_) de

l'empereur. Celui-ci l'attendait avec une impatience qui éclata de la

façon la plus indécente, quand le nouveau chambellan fut introduit dans

le palais à la clarté des flambeaux. «Dès que cet infâme prince

l'aperçut, raconte Xiphilin en conservant les termes mêmes du récit de

Dion Cassius, il accourut à lui avec beaucoup de rougeur sur le visage;

et, parce que Zotique en le saluant l'avait appelé _seigneur_ et

_empereur_ selon la coutume, il lui répondit, en tournant la tête d'un

air plein de mollesse comme une femme et en jetant sur lui des regards

lascifs: --Ne m'appelez point _seigneur_, puisque je suis une _dame_!»

Il l'emmena baigner à l'heure même avec lui; et l'ayant trouvé tel qu'on

le lui avait représenté, il soupa entre ses bras comme sa maîtresse.»

Jérocle, jaloux de ce rival, eut l'adresse de lui faire verser par les

échansons un breuvage réfrigératif qui lui ôta toute sa vigueur et qui

le frappa d'impuissance. Héliogabale, loin de soupçonner le complot dont

Zoticus était victime, le regarda dès lors avec autant de colère et de

mépris qu'il lui avait témoigné d'estime et d'affection auparavant. Peu

s'en fallut qu'il l'envoyât aux bêtes, et Zoticus, dans sa disgrâce, fut

encore trop heureux de se voir seulement dépouillé de ses honneurs et

chassé du palais, de Rome et de l'Italie.

Héliogabale, qui se jouait ainsi scandaleusement de l'institution du

mariage au double point de vue de la morale et des lois, eut la pensée

bizarre de marier aussi les dieux et les déesses. Il commença par donner

une femme à son dieu phénicien, comme si ce dieu avait eu besoin de

femme et d'enfant, dit Xiphilin. La femme qu'il lui avait choisie était

Pallas, et pour accomplir cette union divine, il fit apporter dans sa

chambre le palladium, cette statue vénérée, que les Romains

considéraient comme la sauvegarde de Rome, et qui n'avait pas été

changée de place une seule fois, excepté lorsque le feu avait pris au

temple de la déesse. Mais le lendemain de cette profanation étrange et

ridicule, qu'il avait poussée aussi loin que possible en couchant les

deux statues dans le même lit, il déclara qu'une déesse si guerrière ne

convenait pas à un dieu si pacifique, et il fit apporter, à Rome, pour

ce dieu, la statue de Vénus Uranie, la divinité des Carthaginois.

Uranie, qui présidait à l'incubation des êtres dans le travail

mystérieux de la nature, et qui personnifiait la lune et les autres de

la nuit, devait naturellement être l'épouse d'Héliogabale, dieu du

soleil et de la génération. L'empereur célébra donc leurs noces avec

splendeur, et il fit contribuer tous les sujets de l'empire aux présents

magnifiques qu'il offrit aux époux; lui-même, le visage peint et fardé,

il dansa, en tunique de soie, autour des deux statues placées côte à

côte dans un lit de pourpre, et enchaînées l'une à l'autre avec des

bandelettes de lin. Cet incroyable mariage de statues donna lieu à de

grandes réjouissances à Rome et dans toute l'Italie. Héliogabale

s'identifiait, en quelque sorte, au dieu dont il portait le nom; il se

faisait un devoir religieux de lui soumettre, de lui sacrifier tous les

dieux, même celui des chrétiens; car il souilla leurs temples de ses

impuretés et il fit déposer leurs images dans le panthéon du soleil:

c'était là qu'il venait, au sortir de ses monstrueuses débauches,

remplir son ministère de grand-prêtre. Il ne refusait pas néanmoins de

prendre part au culte des autres divinités, surtout s'il avait un rôle à

jouer dans les mystères de ce culte. Ainsi, on le vit agiter sa tête

échevelée parmi les prêtres mutilés de Cybèle; il se lia comme eux les

parties génitales (_genitalia sibi devinxit_), et il fit tout ce que ces

impurs fanatiques avaient l'habitude de faire. Il s'associa également

aux rites bizarres et obscènes d'Isis, de Priape, de Flore et de

Cotytto.

Rien ne peut présenter une idée exacte et complète de ces festins

féeriques, dans lesquels il rassemblait tout ce que le luxe, la

prodigalité, la gourmandise et le caprice pouvaient inventer, pour

satisfaire ses passions, ses sens et ses instincts pervers. Il ne

vivait, pour ainsi dire, que pour découvrir des voluptés nouvelles

(_exquirere novas voluptates_). Lampride a énuméré quelques-unes des

folles merveilles de ces repas, où il était toujours assis sur des

fleurs ou sur des essences précieuses, vêtu de pourpre ou d'étoffes

d'or, surchargé de pierreries sous le poids desquelles il disait

succomber de plaisir (_quum gravari se diceret onere voluptatis_), et la

tête coiffée d'un lourd diadème oriental. Ces fabuleux repas duraient

des jours entiers, des nuits entières, sans autre interruption que les

intervalles consacrés à la débauche, comme des repos accordés à

l'estomac, qui ne se lassait pas plus que l'ardeur des sens. Les

convives alors n'étaient plus des hommes, mais des bêtes fauves: ils

s'efforçaient à l'envi d'imiter leur empereur, sans espoir de l'égaler.

Celui-ci, échauffé par le vin et les parfums, rejetait tous ses

vêtements, se couronnait de rayons d'or, suspendait un carquois sur ses

épaules, et nu, les cheveux flottants, le corps frotté d'huile

aromatique, il montait sur un char, resplendissant de pierres précieuses

et de métaux, attelé de trois ou quatre femmes absolument nues, qui le

traînaient autour de la salle du banquet. (_Junxit et quaternas mulieres

pulcherrimas et binas ad papillam, vel ternas et amplius, et sic

vectatus est: sed plerunque nudus quum illum nudæ traherent._) Sa

générosité à l'égard de ses compagnons de table se traduisait en

présents gigantesques ou ridicules, que le sort distribuait souvent au

hasard des lots; il riait beaucoup, quand la fortune aveugle avait fait

tomber dans les mains d'un vieux débauché une coquille portant ces mots

qui étaient un ordre: «Se conduire en homme devant l'empereur»; il riait

davantage, si, par une de ces chances qu'il aimait à provoquer, une

vieille décrépite devenait la maîtresse d'un beau jeune garçon. Souvent

les billets cachetés, que ses convives tiraient de l'urne, leur

ordonnaient les douze travaux d'Hercule ou les condamnaient à des

services ignobles et dégradants. Ces espèces de loteries conviviales, où

il mettait en frais son imaginative, entraînaient parfois avec elles

l'exil, la confiscation et même la mort pour ceux que le sort n'avait

pas favorisés. Heureux celui qui en était quitte pour dix mouches, dix

oeufs, dix toiles d'araignée, à fournir ou à recevoir! Les femmes,

quelquefois les prostituées ramassées dans les rues, qui assistaient à

ces orgies et qui en subissaient toutes les vicissitudes, étaient

ordinairement les mieux partagées et se retiraient, épuisées de

lassitude, le visage décomposé, le corps meurtri, les vêtements en

lambeaux, mais chargées de butin. La plus misérable, et la plus déchue,

que sa bonne étoile avait amenée à la table de l'empereur, pouvait se

vanter d'avoir été un moment presque impératrice, car Héliogabale

prenait son plaisir partout, pourvu qu'il n'eût pas affaire deux fois à

la même femme (_idem mulieres nunquam iteravit, præter uxorem_). Enfin,

les courtisanes de Rome avaient le droit de venir se prostituer, au

lupanar impérial qui restait ouvert jour et nuit dans l'intérieur du

palais (_lupanaria domi amicis, clientibus et servis exhibuit_).

Courtisanes et gitons se recommandaient d'eux-mêmes à sa sollicitude

paternelle: un jour, il leur fit distribuer la septième partie des

approvisionnements de blé que Trajan et Sévère avaient accumulés dans

les greniers publics, et qui pouvaient subvenir à sept années de

disette.

Ce monstre à face humaine déshonora l'Empire pendant un règne de quatre

ans où il entassa toutes les extravagances, toutes les atrocités, toutes

les débauches, toutes les abominations qui peuvent outrager la nature.

Il se glorifiait d'imiter Apicius dans sa vie privée, et, sur le trône,

Néron, Othon et Vitellius. Il n'avait pourtant que dix-huit ans,

lorsqu'il fut tué par des bouffons dans les latrines où il s'était

caché. Les soldats, qui avaient conspiré pour délivrer Rome et le monde

d'un pareil empereur, sévirent aussi contre ses complices et leur firent

endurer différents supplices, arrachant aux uns les entrailles et

empalant les autres, afin, disaient-ils, que leur mort ressemblât à leur

vie (_ut mors esset vitæ consentiens_). Le _traîné_, l'_impur_, comme le

surnommèrent ceux qui traînaient son corps dans les fanges de la ville,

ne devait pas avoir d'égal dans l'histoire des empereurs, et, après lui,

l'humanité sembla se reposer, sous la bienfaisante influence

d'Alexandre Sévère, en ouvrant les yeux à la lumière de la morale

évangélique. Mais, avant que le christianisme, qui envahissait de toutes

parts la société païenne, eût mis un frein aux passions sensuelles et

constitué la police des moeurs dans les gouvernements, on vit encore les

empereurs qui se succédaient sur le trône, comme les histrions sur un

théâtre, donner au peuple l'exemple contagieux de tous les écarts de la

Prostitution. Presque tous s'adonnèrent à la débauche, presque tous se

laissèrent aller à de monstrueux raffinements de dépravation. Gallien,

qui ne vécut que pour son ventre et ses plaisirs (_natus abdomini et

voluptatibus_), imitait quelquefois Héliogabale: il invitait un grand

nombre de femmes à ses festins, et alors il choisissait pour lui les

plus jeunes et les plus belles, laissant les laides et les vieilles à

ses convives. Si le _divin_ Claude, comme pour faire oublier aux Romains

l'impur Gallien (_prodigiosum_), régna en philosophe chaste et modeste;

si Aurélien réprima le luxe par des lois somptuaires et punit

rigoureusement l'adultère, même parmi les esclaves; si l'empereur Tacite

défendit d'établir des mauvais lieux dans l'intérieur de Rome, défense

qui ne put être maintenue (_meritoria intra urbem, stare vetuit, quod

quidem diu tenere non potuit_); s'il fit fermer les bains publics

pendant la nuit; s'il interdit les habits de soie et les profusions du

luxe efféminé; si Probus a été vraiment digne de son nom; Carin,

prédécesseur de Dioclétien, fut, en revanche, suivant les termes de

Flavius Vopiscus, «le plus débauché de tous les hommes, le plus effronté

des adultères et des corrupteurs de la jeunesse, et poussa l'infamie

jusqu'à se prostituer lui-même (_homo omnium contaminatissimus, adulter,

frequens corruptor juventutis, ipse quoque male usus genio sexus sui_).»

Il avait pour préfet du prétoire un vieil entremetteur, nommé Matronien;

pour secrétaire, un impur (_impurum_), avec lequel il faisait toujours

sa méridienne; pour amis, les êtres les plus pervers. Il se souilla des

vices les plus infects (_enormibus se vitiis et ingenti foeditate

maculavit_), et il ne respecta rien (_moribus absolutus_). Mais

Dioclétien balaya toutes ces immondices qui avaient fait du palais des

empereurs un lupanar; et Dioclétien, qui fut un chrétien par la chasteté

de ses moeurs et par la moralité de ses lois, quoiqu'il ait cruellement

persécuté les chrétiens, Dioclétien le sage, l'austère, le philosophe,

eut pourtant l'odieux courage de faire de la Prostitution un des

supplices qu'on infligeait aux vierges et aux matrones chrétiennes!

C'est pourtant sous Dioclétien que semble s'arrêter l'histoire de la

Prostitution romaine.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 19 / 34 题