CHAPITRE XXVI.

SOMMAIRE. --Tibulle. --Sa vie voluptueuse. --L'affranchie Plania ou

Délie. --Le mari de cette courtisane. --La mère de Délie protége les

amours de sa fille avec Tibulle. --Tendresse platonique de Tibulle.

--Recommandations du poëte à la mère de son amante. --Philtres et

enchantements. --Ennuyée des sermons de Tibulle, Délie lui ferme sa

porte. --Tibulle dénonce au mari de Délie l'inconduite de sa femme.

--Némésis. --L'amant de cette courtisane. --Amour de Tibulle pour

Némésis. --Prix des faveurs de cette prostituée. --Cerinthe empêche

Tibulle de se ruiner pour Némésis. --Tibulle amoureux de Néère.

--Refus de Néère d'épouser Tibulle. --Néère prend un amant.

--Désespoir de Tibulle. --Déclaration d'amour à Sulpicie, fille de

Servius. --Sulpicie accorde ses faveurs à Tibulle. --Infidélités de

Tibulle. --Glycère. --Amour sérieux de Tibulle pour cette courtisane

grecque. --Dédains de Glycère. --Ode consolatrice d'Horace à Tibulle.

--Mort de Tibulle. --Délie et Némésis à ses funérailles. --Citheris.

--Cornelius Gallus. --Citheris. --Lycoris. --Gallus à la guerre des

Parthes. --Son poëme à Lycoris. --Retour de Gallus. --Infidélités de

Lycoris. --Gentia et Chloé. --Lydie. --La Lycoris de Maximianus,

ambassadeur de Théodoric. --Ovide. --Corinne. --Conjectures sur le

vrai nom de cette courtisane. --Le mari de Corinne. --On n'a jamais su

positivement ce que c'était que cette courtisane. --Manéges amoureux

que conseille Ovide à Corinne. --Corinne chez Ovide. --Jalousie et

brutalité d'Ovide. --Son désespoir d'avoir frappé Corinne.

--L'entremetteuse Dipsas. --Insinuations de cette horrible vieille.

--L'eunuque Bagoas. --Napé et Cypassis, coiffeuses de Corinne.

--Amours d'Ovide et de Cypassis. --Avortement de Corinne.

--Indignation d'Ovide à la nouvelle de cet odieux attentat.

--Empressement de Corinne pour regagner le coeur d'Ovide. --Froideur

d'Ovide. --Honte et dépit de Corinne. --Ovide est mis à la porte.

--Plaintes et insistances d'Ovide pour obtenir le pardon de sa

conduite. --Corinne et le capitaine romain. --Gémissements d'Ovide.

--Ovide se retire dans le pays des Falisques. --Son retour à Rome.

--Corinne devenue courtisane éhontée. --Dernière lettre d'Ovide à

Corinne. --Ovide compose son poëme de l'_Art d'aimer_, sous les yeux

et d'après les inspirations des courtisanes. --Sa liaison secrète

supposée avec la fille d'Auguste. --Ovide est exilé au bord du

Pont-Euxin. --Son exil attribué à sa passion adultère supposée.

--Ovide apprend que Corinne est descendue au dernier degré de la

Prostitution. --Il meurt de chagrin et sa dernière pensée est pour

Corinne.

L'amour des courtisanes fut aussi toute la vie et toute la renommée d'un

contemporain de Properce: Tibulle aima et chanta ses maîtresses.

Tibulle, ami de Virgile, d'Horace et d'Ovide, fut comme eux un grand

poëte et un tendre amant. Il était né à Rome, quarante-trois ans avant

l'ère chrétienne, le même jour qu'Ovide. Son goût pour la poésie se

révéla de bonne heure, et, dès l'âge de dix-sept ans, il reconnut qu'il

n'était pas fait pour suivre la carrière des armes, mais que son

tempérament le portait à se jeter dans celle des plaisirs: «C'est là que

je suis bon chef et bon soldat!» s'écrie-t-il dans une de ses élégies.

En effet, la vie voluptueuse, qui était sa vocation, ne tarda pas à

épuiser ses forces physiques et à développer sa sensibilité nerveuse; il

ne possédait pas une complexion assez énergique pour résister longtemps

à l'abus de ces plaisirs, que la corruption romaine avait si

monstrueusement perfectionnés: au milieu des jeunes débauchés dont il

partageait les orgies, il s'attristait tous les jours de son infériorité

matérielle et il s'aperçut bientôt de son impuissance. Dès lors, il

résolut de retrouver par le coeur les jouissances que sa nature délabrée

n'était plus capable de lui procurer. Jusque-là, il avait éparpillé

entre cent maîtresses toute l'activité de ses passions vagabondes; il

les concentra désormais sur une seule femme. Cette femme ne pouvait être

qu'une courtisane, car, à Rome, la loi et les moeurs s'opposaient à tout

amour illégitime, qui s'adressait à une femme de condition libre, et qui

n'aboutissait pas au mariage. Tibulle ne se souciait pas de se marier,

et il ne cherchait pas une liaison mystérieuse et coupable, qu'il eût

été obligé de cacher aux yeux même de ses amis; bien au contraire, il

voulait prendre le public pour témoin et confident de ses occupations

amoureuses.

Il arrêta d'abord son choix sur une courtisane, qu'il nomme Délie dans

le premier livre de ses élégies, et qui portait certainement un autre

nom. Suivant l'opinion la plus probable, c'était une affranchie, nommée

Plania, dont le mari complaisant exploitait habilement la beauté et la

coquetterie. Tibulle n'était point assez riche pour être accepté ou

même toléré par cet avare mari, qui n'avait de jalousie qu'à l'égard

d'une infidélité improductive; mais la mère de Délie, indignée des

honteuses servitudes qu'on imposait à sa fille, prit le parti de Tibulle

auprès de celle-ci qu'il aimait et qu'il ne payait pas. Ce fut elle, qui

amena Délie à Tibulle dans les ténèbres, et qui, craintive et

silencieuse, unit en secret leurs mains tremblantes; ce fut elle, qui

présidait aux rendez-vous nocturnes, qui attendait l'amant à la porte et

qui reconnaissait le bruit lointain de ses pas. Ces rendez-vous

n'étaient peut-être pas, il est vrai, très-dangereux pour la vertu de la

femme et pour l'honneur du mari; car Tibulle raconte lui-même qu'avant

d'avoir touché le coeur de Délie, il n'était déjà plus homme: «Plus

d'une fois, dit-il, je serrai dans mes bras une autre beauté; mais,

quand j'allais goûter le bonheur, Vénus me rappelait ma maîtresse et

trahissait mes feux; alors cette belle quittait ma couche, en disant que

j'étais sous le pouvoir d'un maléfice, et publiait, hélas! ma triste

impuissance.» Il est permis de croire que Tibulle n'avait pas changé, en

devenant l'amant de Délie. Voilà sans doute pourquoi, mécontent de

lui-même et inquiet de son impuissance, il recommande à la vieille mère

de Délie, «qu'elle lui apprenne la chasteté (_sit modo casta doce_),

bien que le saint bandeau ne relève pas ses cheveux, bien que la robe

traînante ne cache pas ses pieds.» C'était donc de la part du poëte un

amour plus idéal que matériel, et le coeur en faisait presque tous les

frais. Cependant les deux amants se voyaient quelquefois la nuit, à

l'insu du mari, et Tibulle, exalté par sa tendresse toute platonique,

attendait patiemment à la porte de Délie, que cette porte, souvent

muette et immobile, tournât furtivement sur ses gonds, quand le jaloux

était absent ou endormi: «Je ne ressens aucun mal, du froid

engourdissant d'une nuit d'hiver, disait-il après avoir maudit la porte

inexorable; aucun mal, de la pluie qui tombe par torrents. Ces rudes

épreuves me trouvent insensible, pourvu que Délie tire enfin les verrous

et que le tacite signal de son doigt m'appelle à ses côtés.»

Cet amour eut toutes les péripéties des autres amours, les jalousies,

les ruptures, les raccommodements, les larmes et les baisers; mais le

poëte avait bien de la peine à s'accoutumer au métier que faisait sa

maîtresse. Il sentait bien pourtant qu'il ne pouvait pas lui donner le

prix de ses caresses et qu'il devait fermer les yeux ou rompre avec

elle: «O toi qui le premier enseignas à vendre l'amour, s'écriait-il

avec rage, qui que tu sois, puisse la pierre funéraire peser sur tes

os!» Il n'avait pas d'or, pour satisfaire la vénalité de l'infâme époux

de sa Délie; il eut recours aux philtres et aux enchantements, dans

l'espoir de repousser ses rivaux et de forcer sa maîtresse à lui être

fidèle, mais enchantements et philtres ne lui réussirent pas: «J'ai

tout fait, tout, écrivait-il à Délie, et c'est un autre qui possède ton

amour, un autre qui jouit, qui est heureux du fruit de mes

incantations!» Délie, fatiguée des plaintes et des reproches qu'elle

savait trop mériter, ferma sa porte au poëte désolé: «Ta porte ne

s'ouvre point, disait-il avec amertume, c'est la main pleine d'or, qu'il

faut y frapper!» Dans son désespoir, il alla jusqu'à dénoncer ses

propres amours au mari, qui feignait de les ignorer, et il lui offrit de

l'aider à garder sa femme, comme aurait pu le faire un esclave dévoué.

Délie, que l'habitude du vice avait rendue astucieuse, ne fit que rire

des dénonciations de Tibulle et soutint effrontément qu'elle ne lui

avait jamais accordé que de la pitié. Le mari affecta de la croire et

imposa silence à son accusateur; mais celui-ci, piqué au jeu et irrité

de recevoir un pareil démenti, entra dans les détails les plus

circonstanciés au sujet de sa liaison avec la perfide: «Souvent,

raconta-t-il au mari narquois, en feignant d'admirer ses perles et son

anneau, j'ai su, sous ce prétexte, lui serrer la main; souvent, avec un

vin pur, je te versais le sommeil, tandis que, dans ma coupe plus sobre,

une eau furtive m'assurait la victoire!» Le mari haussait les épaules et

souriait sans répondre, comme pour dire: «Que ces poëtes sont fous!»

Tibulle, tourmenté par la jalousie, s'avisait de donner des conseils à

ce mari trompé et heureux de l'être: «Prends garde, lui disait-il,

qu'elle n'accorde aux jeunes gens la faveur de fréquents entretiens;

qu'une robe aux larges plis ne laisse, quand elle reposera, son sein

découvert; que ses signes d'intelligence ne t'échappent, et qu'avec son

doigt mouillé elle ne trace sur la table d'amoureux caractères!» Tibulle

oubliait que c'était de lui-même que Délie avait appris l'art de tromper

son Argus: il lui avait même donné le secret des sucs et des herbes qui

effaçaient l'empreinte livide que fait la dent d'un amant dans les

combats de Vénus (_livor quem facit impresso mutua dente Venus_).

Tibulle avait trop offensé Délie pour qu'elle pût lui pardonner ses

outrages; la rupture entre eux était définitive, et le mari y trouvait

son compte, puisque sa femme ne serait plus détournée d'autres amours

plus lucratifs. Quand Tibulle fut convaincu de l'impossibilité d'une

réconciliation, il ne s'obstina pas à la poursuivre en vain; il aima

ailleurs. C'était encore une courtisane, plus avide et plus inflexible

que Délie. Il se mit pourtant en frais de poésie pour elle; il se flatta

d'arriver à ce coeur avare, par les séductions de la vanité: il fit

fumer son encens poétique aux pieds de la belle dédaigneuse, qu'il

adorait sous le nom de Némésis. Cette courtisane était entretenue par un

riche affranchi, qui avait été plusieurs fois vendu au marché des

esclaves et qui devait sa richesse à de méprisables industries. Elle ne

faisait aucun cas de ce parvenu, que la fortune avait à peine décrassé;

mais elle n'avait aucun goût pour des amours qui ne lui rapporteraient

rien: «Hélas! s'écriait tristement Tibulle, ce sont les riches, je le

vois, qui plaisent à la beauté! Eh bien! que la rapine m'enrichisse,

puisque Vénus aime l'opulence! que Némésis nage désormais dans le luxe,

et s'avance par la ville, en étalant mes largesses aux regards éblouis!

qu'elle porte ces tissus transparents où la main d'une femme de Cos

entrelaça des fils d'or! qu'elle attache à ses pas ces noirs esclaves

que l'Inde a brûlés et que le soleil, dans sa course plus rapprochée de

la terre, a flétris de ses feux! que, lui offrant à l'envi leurs plus

belles couleurs, l'Afrique lui donne l'écarlate, et Tyr, la pourpre!» Ce

n'était là que des projets de poëte, et Tibulle, après les avoir

pompeusement retracés dans une élégie, ne se hâtait pas de les mettre à

exécution. Il attendit un an, un an tout entier, les faveurs de cette

Némésis, qui sans doute les lui fit payer d'une manière ou d'autre, mais

qui ne lui inspira guère le désir de les demander et de les obtenir une

seconde fois au même prix. Il fut sur le point de vendre le modeste

héritage de ses ancêtres, pour satisfaire aux importunités de sa

nouvelle maîtresse; son ami Cerinthe l'empêcha de faire cette folie, et

il essaya de ne payer qu'en monnaie de poëte: il fut congédié

dédaigneusement. «C'est une vile entremetteuse, écrivait-il à ses amis

Cerinthe et Macer, qui met obstacle à mes amours, car Némésis est bonne.

C'est l'infâme Phryné qui m'écarte sans pitié; elle porte et rapporte

en secret, dans son sein, de furtifs messages d'amour. Souvent, lorsque,

du seuil où je l'implore en vain, je reconnais la voix de ma maîtresse,

elle me dit que Némésis est absente; souvent, quand je réclame une nuit

qui me fut promise, elle m'annonce que ma belle est souffrante et tout

épouvantée d'un présage menaçant. Alors je meurs d'inquiétude; alors mon

imagination égarée me montre un rival dans les bras de Némésis et de

combien de manières il varie ses plaisirs; alors, infâme Phryné, je te

voue aux Euménides!» Ses amis le consolèrent et lui firent comprendre

que Rome ne manquait pas de courtisanes qui seraient fières d'être

aimées et chantées par un poëte comme lui.

Aussitôt, voilà Tibulle amoureux de la jeune et chaste Néère, qui

n'était probablement pas celle d'Horace. Tibulle, dans le troisième

livre de ses Élégies, qu'il lui a consacré, la représente comme une

innocente enfant, élevée par la plus tendre des mères et par le plus

aimable des pères. C'était, ce ne pouvait être qu'une fille

d'affranchis, et cependant Tibulle offrit de l'épouser, ou, du moins, de

la prendre chez lui en concubinage. Quoique des cheveux blancs n'eussent

point encore fait invasion dans sa noire chevelure, quoique la

vieillesse au dos courbé et à la marche tardive ne fût pas venue pour

lui, il se sentait près de sa fin: c'était une lampe épuisée d'huile,

qui jetait un dernier rayon. La chaste Néère, comme il l'appelle sans

cesse, refusa d'unir sa fraîche et ardente jeunesse à cette jeunesse

refroidie et ravagée. Elle voyait avec plaisir les attentions dont elle

était l'objet de la part du noble poëte; elle écoutait ses vers et ses

soupirs; elle n'exigeait pas d'autres présents que le recueil des

Élégies de Tibulle, écrites sur un blanc vélin et revêtues d'une reliure

dorée. Mais elle était dans l'âge de l'amour; elle se donna donc un

amant, sans retirer son amitié à Tibulle, qui avait espéré mieux:

«Fidèle ou constante, lui disait-il, tu seras toujours ma chère Néère!»

Ce ne fut pas sans larmes et sans luttes, qu'il se résigna enfin à

n'être plus que le frère de sa Néère; il crut mourir de chagrin; il

voulait qu'on gravât ces mots sur sa tombe: «La douleur et le désespoir

de s'être vu arracher sa Néère ont causé son trépas!» Ses amis, ses

anciens compagnons de table et de plaisir, les poëtes de l'amour et des

courtisanes, l'entraînèrent encore, pour le distraire, dans leurs

joyeuses réunions; ils l'invitèrent à chanter les louanges de Bacchus,

qui vient en aide aux souffrances des amants: «Oh! qu'il me serait doux,

murmurait Tibulle en vidant son verre, de reposer près de toi pendant la

longueur des nuits, de veiller près de toi pendant la longueur des

jours! Infidèle à qui méritait son amour, elle l'a donné à qui n'en est

pas digne! Perfide!... Mais, bien que perfide, elle m'est chère encore!»

Bacchus, qui s'emparait de lui par degrés, faisait évanouir le fantôme

de Néère: «Allons, esclave, allons! s'écriait Tibulle en tendant sa

coupe à l'échanson: que le vin coule à flots plus pressés! Il y a

longtemps que j'aurais dû arroser ma tête avec les parfums de la Syrie

et ceindre mon front de couronnes de fleurs!»

Tibulle savait bien qu'il ne devait plus attendre d'une maîtresse ce

doux échange de sentiments, dans lequel son imagination rêvait encore le

bonheur: «La jeunesse et l'amour, disait-il naguère en regrettant d'être

encore jeune et de ne plus être amoureux, la jeunesse et l'amour, ce

sont les véritables enchanteurs!» Il n'avait plus recours à la magie et

à des philtres impuissants, pour suppléer à tout ce que lui avait enlevé

sa maladie d'épuisement et de langueur; il essaya de prouver à Néère

qu'il était capable de devenir un mari, et même, au besoin, un amant; il

fit une déclaration d'amour à Sulpicie, fille de Servius, et il esquissa

le portrait de cette nouvelle divinité: «La grâce compose en secret

chacun de ses gestes, chacun de ses mouvements, et s'attache à tous ses

pas. Dénoue-t-elle sa chevelure, on aime à voir flotter les tresses

vagabondes; les relève-t-elle avec art, cette coiffure sied encore à sa

beauté. Elle nous enflamme, quand elle s'avance enveloppée d'un manteau

de pourpre tyrienne; elle nous enflamme, quand elle vient à nous vêtue

d'une robe blanche comme la neige.» Sulpicie eut pitié du poëte mourant;

elle lui accorda plus qu'il ne demandait, et elle recueillit les

dernières lueurs de ce coeur qui s'éteignait: «Nulle autre femme, lui

disait-il avec enthousiasme, ne pourra me ravir à ta couche!... C'est la

première condition que mit Vénus à notre liaison! Seule tu sais me

plaire, et après toi, il n'est plus dans Rome une femme qui soit belle à

mes yeux... Dût le Ciel envoyer à Tibulle une autre amante, il la lui

enverrait en vain et Vénus elle-même serait sans pouvoir!» Mais, à

l'heure même où le poëte prononçait ce serment de fidélité, il était

infidèle, et Glycère, une des plus délicieuses courtisanes grecques qui

fussent à Rome, avait voulu aussi se faire une petite part d'immortalité

dans les vers de Tibulle. Celui-ci, étonné d'une bonne fortune qu'il

n'avait pas cherchée, pensait la devoir à quelqu'un de ses mérites

personnels, et il se mit en devoir d'aimer sérieusement Glycère, qui

n'aimait que ses élégies. Tibulle, pour la première fois de sa vie,

s'avisa d'aimer comme un amant et non plus comme un poëte; il ne composa

pas un seul vers pour Glycère, qui n'eut pas la patience d'attendre une

velléité poétique et qui tourna le dos au pauvre moribond. Cette cruauté

affecta profondément Tibulle, dont la frêle santé en fut altérée au

point que ses amis comprirent qu'il avait reçu le coup de la mort.

Horace lui adressa une ode consolatrice, où il le suppliait d'oublier la

cruelle Glycère (_ne doleas plus nimio memor immitis Glyceræ_) et

Tibulle apprit presqu'aussitôt, qu'Horace lui avait succédé dans les

bonnes grâces de cette capricieuse. Tibulle ne s'en releva pas; il

succomba enfin, à l'âge de vingt-quatre ans. Sa mère et sa soeur lui

avaient fermé les yeux, et, le jour de ses funérailles, on vit

apparaître ses deux maîtresses, Délie et Némésis, vêtues d'habits de

deuil et donnant les marques de la plus vive douleur: ces deux rivales

suivirent le cortége funèbre ensemble et confondirent leurs larmes sur

le bûcher de leur amant, chacune se disputant la gloire d'avoir été la

plus aimée.

Cette époque du règne d'Auguste fut le triomphe des poëtes et des

courtisanes, qui s'entendaient si bien entre eux, qu'ils semblaient

inséparables: là où était une courtisane, il y avait toujours un poëte

amoureux, du moins dans ses vers. La brillante Glycère partageait la

vogue et les adorateurs avec la charmante Citheris, autre courtisane

grecque, qui pourrait bien être la fille de celle que Jules César avait

aimée. Horace avait aimé aussi une Citheris, dans laquelle nous n'osons

reconnaître ni celle de César ni celle de Cornelius Gallus. Ce dernier,

ami de Tibulle, d'Ovide et de Virgile, poëte comme eux et comme eux

très-recherché dans la société des courtisanes, s'était attaché à

Citheris, qu'il chanta sous le nom de Lycoris, et il célébra ses amours

dans un poëme en quatre chants, dont nous n'avons plus que quelques

fragments passionnés: «Que veut cette entremetteuse, s'écriait-il

indigné, lorsqu'elle essaie de nuire à mes amours et quand elle porte

de riches présents cachés dans son sein? Elle vante le jeune homme qui

envoie ces présents; elle parle de son noble caractère, de son frais

visage que nul duvet n'ombrage encore, de sa blonde chevelure qui se

répand autour de sa tête en boucles ondoyantes, de son talent à jouer de

la lyre et à chanter!... Oh! combien je tremble que ma maîtresse ne soit

infidèle!... La femme est de sa nature changeante et toujours mobile; on

ne sait jamais si elle aime ou si elle hait!» Gallus était absent de

Rome, et la guerre l'avait entraîné avec les aigles romaines chez des

peuples lointains, contre lesquels il combattait en évoquant le souvenir

de sa bien-aimée: «Ma Lycoris, s'écriait-il, ne sera pas séduite par un

frais visage de jeune homme ni par des présents; l'autorité d'un père et

les ordres rigoureux d'une mère la solliciteront en vain de m'oublier:

son coeur reste inébranlable dans son amour!» Dans cette disposition

amoureuse, il ne tardait pas à penser que la plus glorieuse victoire

remportée sur les Parthes ne valait pas une nuit passée dans les bras de

sa maîtresse: «Que m'importe à moi la guerre! disait-il en gémissant:

qu'ils combattent, ceux qui cherchent dans les travaux de Mars des

richesses ou des conquêtes! Quant à nous, nous livrons des combats avec

d'autres armes: c'est l'amour qui sonne le clairon et qui donne le

signal de la mêlée, et moi, si je ne combats en brave depuis le lever du

soleil jusqu'à son coucher, que Vénus me traite comme un lâche en

m'arrachant mes armes! mais, si mes voeux s'accomplissent et si les

choses tournent à mon honneur, que la femme qui m'est chère soit le prix

de mon triomphe, que je la presse sur mon sein, que je la couvre de

baisers, tant que je me sens la force d'aimer et que je n'en ai pas

honte! Alors, que des vins généreux, mêlés de nard et de roses, viennent

enflammer mon ardeur! que ma chevelure, couronnée de fleurs, soit

arrosée de parfums! Certes, je ne rougirai pas de dormir dans les bras

de ma maîtresse et de ne sortir du lit qu'au milieu du jour!»

Lorsque Gallus revint de la guerre des Parthes avec quelques blessures

et quelques cheveux gris de plus, il ne retrouva plus sa Lycoris telle

qu'il l'avait laissée: elle ne lui avait pas brodé, comme il l'espérait,

un autre manteau pour la campagne prochaine, car elle eût été assez

embarrassée de se représenter, dans ce travail d'aiguille, les yeux en

larmes, pâle et désespérée. Elle avait pris des amants; elle ne songeait

même pas que Gallus dût lui revenir. Celui-ci s'aperçut qu'il ne vivait

plus au temps de l'âge d'or, où, comme il l'avait dit lui-même, «la

femme était assez chaste, quand elle savait se taire en public sur ses

faiblesses.» Il ne brûla pas les vers qu'il avait faits pour Lycoris, et

qui étaient, d'ailleurs, dans la mémoire de tous les amants; mais il

répondit à l'infidélité par l'infidélité, et il trouva de quoi se

consoler dans la classe des courtisanes. Il voulait que Lycoris le

regrettât, et il mit à la mode, par ses élégies d'amour, plusieurs

jeunes filles que leur beauté n'avait pas encore rendues fameuses. Ce

furent d'abord deux soeurs, Gentia et Chloé, qu'il possédait à la fois:

«Ne disputez plus avec envie, leur disait-il pour les mettre d'accord,

ne disputez plus pour savoir laquelle des deux a la peau la plus blanche

ou la moins brune; disputez sur ce seul point: Laquelle embrase

davantage son amant, l'une par ses yeux, l'autre par ses cheveux?» Les

cheveux de Gentia étaient blonds comme de l'or; les yeux de Chloé

lançaient mille éclairs. Ensuite, Gallus aima une belle et naïve enfant,

nommée Lydie, dont il se fit le précepteur amoureux: «Montre, jeune

fille, lui disait-il avec admiration, montre tes cheveux blonds qui

brillent comme de l'or pur; montre, jeune fille, ton cou blanc qui

s'élève avec grâce sur tes blanches épaules; montre, jeune fille, tes

yeux étoilés sous l'arc de tes sourcils noirs; montre, jeune fille, ces

joues roses, où éclate parfois la pourpre de Tyr; tends-moi tes lèvres,

tes lèvres de corail; donne-moi de doux baisers de colombe! Ah! tu suces

une partie de mon âme enivrée, et tes baisers me pénètrent au fond du

coeur! N'aspires-tu pas mon sang et ma vie? Cache ces pommes d'amour,

cache ces boutons qui distillent le lait sous ma main! Ta gorge

découverte exhale une odeur de myrrhe: il n'y a que délices en toute ta

personne! Cache donc ce sein qui me tue par sa splendeur de neige et

par sa beauté! Cruelle, ne vois-tu pas que je me pâme?... Je suis à

moitié mort, et tu m'abandonnes!» Gallus eut beau faire; il ne donna pas

de rivale, dans ses vers, à cette Lycoris qu'il avait si amoureusement

chantée et dont le nom resta en faveur parmi les femmes de plaisir. Plus

de quatre siècles plus tard, une autre Lycoris inspira encore la muse

d'un poëte, Maximianus, qui mérita d'être confondu avec Cornelius

Gallus, de même que sa Lycoris était confondue avec celle que Gallus

aima et chanta. Mais ce Maximianus, tout ambassadeur de Théodoric qu'il

ait été, ne fut qu'un vieillard impuissant, qui se plaignait d'être le

jouet de sa maîtresse et qui se réfugiait dans les souvenirs lointains

de sa jeunesse, pour se réchauffer le coeur, et pour être moins ridicule

à ses propres yeux: «La voilà, cette belle Lycoris que j'ai trop aimée,

disait le poëte en se lamentant, celle à qui j'avais livré mon coeur et

ma fortune! Après tant d'années que nous avons passées ensemble, elle

repousse mes caresses! Elle s'en étonne, hélas! Déjà, elle recherche

d'autres jeunes gens et d'autres amours; elle m'appelle vieillard faible

et décrépit, sans vouloir se souvenir des jouissances du passé, sans se

dire que c'est elle-même qui a fait de moi un vieillard!»

Un ami du véritable Gallus, en appréciateur des charmes de la véritable

Lycoris, un grand poëte consacra aussi à l'amour les premières

inspirations de sa muse: on peut dire qu'Ovide, le chantre, le

législateur de l'art d'aimer, avait appris son métier dans le commerce

des courtisanes. Ovide appartenait à la famille Naso: la proéminence des

nez était le caractère distinctif et l'attribut érotique des mâles de

cette famille. Le nom de _Naso_ leur resta de père en fils, avec ce

terrible nez qui avait fait la célébrité d'un de leurs aïeux. Sous ce

rapport, comme sous tous les autres, le dernier des Nasons n'avait pas

dégénéré. C'était un voluptueux qui commença de bonne heure à vivre

selon ses goûts: «Mes jours, dit-il lui-même en rappelant l'origine de

son surnom poétique, mes jours s'écoulaient dans la paresse; le lit et

l'oisiveté avaient déjà énervé mon âme, lorsque le désir de plaire à une

jeune beauté vint mettre un terme à ma honteuse apathie!» Cette jeune

beauté n'était pas, comme on a voulu le soutenir avec des suppositions

gratuites, la fille d'Auguste, Julie, veuve de Marcellus et épouse de

Marcus Agrippa; ce fut évidemment une simple courtisane qu'il a chantée

sous le nom de Corinne. Corinne, c'est Ovide lui-même qui nous

l'apprend, avait un mari, ou plutôt un lénon (_lenone marito_); ce mari,

ainsi que tous ceux des courtisanes, se faisait un revenu malhonnête

avec les galanteries de sa femme. Ovide, qui n'était pas plus riche que

les poëtes ne le furent en tout temps, plaisait sans doute à la femme,

mais il était sûr de déplaire au mari. Sa situation auprès de Corinne

était donc celle de Tibulle vis-à-vis de Délie et de Némésis;

seulement, sa réputation de poëte l'avait mis au-dessus des autres, et

par conséquent, les courtisanes se disputaient, pour devenir fameuses,

le bénéfice de son amour et de ses vers. On peut croire qu'il donna de

nombreuses rivales à sa Corinne; mais il ne remplit les voeux d'aucune

d'elles, puisque Corinne fut seule nommée dans les élégies, qu'elle

n'avait pas seule inspirées sans doute. Il ne faut pas oublier,

toutefois, pour expliquer cette singularité, qu'Ovide avait composé cinq

livres d'élégies, et qu'il en brûla deux en corrigeant les pièces qu'il

laissait subsister. Quoi qu'il en soit, on n'a jamais su positivement

quelle était cette Corinne mystérieuse, et ce secret fut si bien gardé

du temps d'Ovide, que ses amis lui en demandaient en vain la révélation

et que plus d'une courtisane, profitant de la discrétion de l'amant de

Corinne, avait usurpé le surnom de cette belle inconnue et se faisait

passer publiquement pour l'héroïne des chants du poëte. Suivant une

opinion qui n'est pas la moins vraisemblable, Corinne ne serait que la

personnification imaginaire de plusieurs courtisanes qu'Ovide avait

aimées à la fois ou successivement.

Si l'on s'en tient au récit d'Ovide, l'amour l'avait merveilleusement

disposé à recevoir l'impression qui lui alla au coeur, quand il

rencontra Corinne: «Qui pourrait me dire, se demandait-il, pourquoi ma

couche me paraît si dure? pourquoi ma couverture ne peut rester sur mon

lit? pourquoi cette nuit, qui m'a paru si longue, l'ai-je passée sans

goûter le sommeil? pourquoi mes membres fatigués se retournent-ils en

tous sens, sous l'aiguillon de vives douleurs?» Il avait vu Corinne, il

l'aimait, il la désirait. Il devait se trouver avec elle dans une de ces

comessations, où la bonne chère, le vin, les parfums, la musique et les

danses favorisaient les intelligences des coeurs et les faiblesses des

sens. Mais le mari, le lénon de Corinne, devait aussi l'accompagner, et

la jalousie s'éveilla chez Ovide, avant que la possession de son amante

lui eût donné le droit d'être jaloux d'elle. Il lui écrivit donc pour

lui transmettre de tendres instructions sur la conduite qu'elle aurait à

tenir durant ce souper; il lui enseigne une foule de petits manéges

amoureux, qu'elle connaissait peut-être mieux que lui: «Quand ton mari

sera couché sur le lit de table, tu iras d'un air modeste te placer à

côté de lui, et que ton pied alors touche en secret le mien.» Il la prie

de lui faire passer la coupe où elle aura bu, pour qu'il applique ses

lèvres à l'endroit même que les siennes auront touché: «Ne souffre pas,

lui dit-il, que ton mari te jette les bras au cou; ne pose pas sur sa

poitrine velue ta tête charmante; ne lui permets pas de mettre la main

dans ta gorge et de profaner le bout de ton sein; surtout, garde-toi de

lui donner aucun baiser, car si tu lui en donnais un seul, je ne

pourrais plus dissimuler que je t'aime. Ces baisers sont à moi!

m'écrierais-je, et je viendrais les prendre. Ces baisers, du moins, je

puis les voir; mais les caresses qui se cachent sous la nappe (_quæ bene

pallia celant_), voilà ce que redoute mon aveugle jalousie. N'approche

pas ta cuisse de sa cuisse, ne joins pas ta jambe à la sienne, ne mêle

pas à ses pieds grossiers tes pieds délicats.» Mais le pauvre amant, qui

se crée autant de tourments que de prévisions, s'attriste, s'indigne des

libertés que le mari échauffé par le vin pourrait prendre en sa présence

et à son insu, sans que la patiente osât souffler mot: «Pour m'épargner

tout soupçon, dit-il à la belle, éloigne de toi cette nappe qui serait

complice de ce que j'appréhende pour l'avoir vingt fois expérimenté

moi-même avec mes maîtresses.»

Sæpe mihi dominiæque meæ properata voluptas

Veste sub injectâ dulce peregit opus.

Hoc tu non facies; sed ne fecisse puteris,

Conscia de gremio pallia deme tuo.

Ovide espère profiter, dans l'intérêt de son amour, et de l'ivresse et

du sommeil de ce mari qui les espionne; mais tout à coup il a conscience

de l'inutilité de tant de précautions raffinées: le repas fini, le mari

emmènera sa femme et sera maître de disposer d'elle sans contrainte et

sans témoin! «Ne te donne au moins qu'à regret, tu le peux, s'écrie-t-il

douloureusement, et comme cédant à la violence. Que tes caresses soient

muettes et que Vénus lui soit amère!» Mais, le lendemain même, Corinne

crut devoir quelque dédommagement au donneur de conseils; elle alla le

trouver chez lui, à l'heure où, étendu sur son lit, il se reposait de la

chaleur du jour: «Voici Corinne qui arrive, la tunique relevée, la

chevelure flottante sur son cou d'albâtre. Telle la belle Sémiramis

marchait, dit-on, vers la couche nuptiale; telle encore Laïs, célèbre

par ses nombreux amants. J'arrachai un vêtement, qui pourtant ne me

cachait rien de ses appas; elle résistait toutefois et voulait garder sa

tunique; mais, comme sa résistance était celle d'une femme qui ne veut

pas vaincre, elle consentit bientôt sans regret à être vaincue.

Lorsqu'elle parut devant mes yeux sans aucun voile, je ne remarquai pas

dans tout son corps la moindre imperfection! Quelles épaules, quels bras

ai-je vus et touchés! Quelle admirable gorge il me fut donné de presser!

Sous cette poitrine irréprochable, quel ventre poli et blanc! Quels

larges flancs, quelle cuisse juvénile! Pourquoi m'arrêter sur chaque

détail? Je ne vis rien qui ne fût digne d'éloge, et je la tenais nue

serrée contre mon corps. Qui ne devine le reste? Nous nous endormîmes

tous deux de fatigue. Puissé-je avoir souvent de pareilles méridiennes!»

Il possède sa maîtresse, mais il n'est pas encore heureux: il est

jaloux; il a des rivaux qui payent cher un bonheur que, lui, ne paye

pas; il querelle, il injurie, il maltraite sa Corinne; il l'a frappée!

«La fureur m'a fait lever sur elle une main téméraire, dit-il en se

détestant, elle pleure maintenant, celle que j'ai blessée dans mon

délire!» Il ne se pardonnera jamais cette brutalité: «J'ai eu l'affreux

courage de dépouiller son front de sa chevelure, raconte-t-il lui-même,

et mon ongle impitoyable a sillonné ses joues enfantines. Je l'ai vue

pâle, anéantie, le visage décoloré, semblable au marbre que le ciseau

dérobe aux montagnes de Paros; j'ai vu ses traits inanimés et ses

membres aussi tremblants que la feuille du peuplier agité par le vent,

que le faible roseau qui s'incline sous la douce haleine du zéphyr, que

l'onde dont le souffle du Notus ride la surface; ses larmes, longtemps

retenues, coulèrent le long de ses joues, ainsi que l'eau à la fonte des

neiges!» C'est que Corinne avait souvent auprès d'elle une vieille

entremetteuse, nommée Dipsas, qui employait toutes sortes d'artifices

pour la brouiller avec Ovide, pour écarter du moins celui-ci et pour

vendre à des amants plus riches les moments qu'elle lui volait:

«Dis-moi, demandait Dipsas en ricanant, que te donne ton poëte, si ce

n'est quelques vers? Eh! tu en auras des milliers à lire; le dieu des

vers lui-même, couvert d'un splendide manteau d'or, pince les cordes

harmonieuses d'une lyre dorée. Que celui qui te donnera de l'or soit à

tes yeux plus grand que le grand Homère? Crois-moi, c'est chose assez

ingénieuse, que de donner.» Ovide entendit les perfides insinuations de

cette hideuse vieille, et il eut peine à s'empêcher de s'en prendre à

ses rares cheveux blancs, à ses yeux pleurant le vin, à ses joues

sillonnées de rides; il se contenta de la maudire en ces termes: «Que

les dieux te refusent un asile, t'envoient une vieillesse malheureuse,

des hivers sans fin et une soif éternelle!» Le poëte avait besoin de

toute son éloquence, et surtout de sa tendresse pour combattre la

détestable influence de Dipsas, qui travaillait à pervertir davantage la

naïve Corinne: «Ne demande au pauvre que ses soins, ses services et sa

fidélité, écrivait-il à sa maîtresse qu'il avait laissée pensive; un

amant ne peut donner que ce qu'il possède. Célébrer dans mes vers les

belles que j'en crois dignes, voilà ma fortune; à celle que j'aurai

choisie, mon art fera un nom qui ne mourra point; on verra se déchirer

les étoffes, l'or et les pierres précieuses se briser, mais la renommée

que procureront mes vers sera éternelle.» Cette considération n'était

pas indifférente aux yeux de Corinne, qui se voyait avec orgueil, dans

les promenades, au théâtre, au cirque, désignée comme la muse d'Ovide.

Son mari avait mis à ses côtés un eunuque, nommé Bagoas, qui

l'accompagnait partout et qui ne se laissait jamais séduire sans avoir

consulté son maître. Ovide ne réussit pas à endormir ce cerbère; mais il

avait gagné les deux coiffeuses de Corinne, Napé, qui remettait ses

lettres, et Cypassis, qui l'introduisait en cachette. Cette dernière

était jolie et bien faite; un jour, Ovide s'en aperçut, tandis qu'il

attendait sa maîtresse, et il abrégea l'attente en se permettant tout ce

que Cypassis voulut bien lui permettre. Corinne, à son retour, remarqua

quelque désordre accusateur dans sa chambre à coucher; la rougeur de

Cypassis sembla confirmer des soupçons que ne démentait pas la

contenance d'Ovide: «Tu la soupçonnes d'avoir souillé avec moi le lit de

sa maîtresse! s'écria-t-il en s'efforçant de reprendre son assurance.

Que les dieux, si l'envie d'être coupable me vient jamais, que les dieux

me préservent de l'être avec une femme d'une condition méprisable! Quel

est l'homme libre qui voudrait connaître une esclave et serrer dans ses

bras un corps sillonné de coups de fouet!» Il n'eut pas de peine à

persuader Corinne, et le soir même il écrivait à Cypassis pour lui

demander un nouveau rendez-vous. Corinne, il est vrai, ne se gênait pas

davantage de son côté, et plus d'une fois son amant jugea qu'elle en

savait plus qu'il ne lui en avait appris: «De telles leçons ne se

donnent qu'au lit (_illa nisi in lecto nusquam potuere doceri_), se

disait-il tout bas en savourant un baiser qu'il trouvait étranger à ses

habitudes: je ne sais quel maître a reçu l'inestimable prix de ces

leçons-là!»

Corinne le tint à distance sous différents prétextes de religion, de

santé et d'humeur. Ovide cherchait dans une nouvelle galanterie la cause

de son éloignement, et il prenait le temps en patience, avec plusieurs

chambrières qui n'étaient pas moins belles que leur maîtresse, mais avec

qui le coeur n'était pas en jeu. Tout à coup il sut par ces filles que

Corinne s'était fait avorter et que cet avortement avait mis ses jours

en péril; Ovide s'indigna de l'odieux attentat qu'elle avait exercé sur

elle-même: «Celle qui la première essaya de repousser de ses flancs le

tendre fruit qu'ils portaient, lui dit-il sévèrement, celle-là méritait

de périr victime de ses propres armes. Quoi! de peur que ton ventre ne

soit gâté par quelques rides, il faut ravager le triste champ des luttes

amoureuses!» Depuis cet événement, Corinne redoublait de prévenances et

de tendresse pour son poëte; elle n'était jamais assez souvent ni assez

longtemps avec lui; l'eunuque Bagoas fermait les yeux ou détournait la

tête; le mari ne se montrait pas; les chiens n'aboyaient plus: on

envoyait chercher Ovide absent, on le retenait presque; on ne lui

laissait rien demander, encore moins rien désirer. Il se lassa d'être

ainsi accaparé par sa maîtresse: «De tranquilles et trop faciles amours

me deviennent insipides, lui dit-il durement; ils sont pour mon coeur ce

qu'est un mets trop fade. Si une tour d'airain n'eût jamais renfermé

Danaé, Jupiter ne l'aurait point rendue mère.» Corinne fut bien étonnée

de ce langage capricieux et brutal; elle n'eut pas la force d'y

répondre; elle pleura en silence: «Qu'ai-je besoin, lui dit Ovide avec

plus de dureté encore, qu'ai-je besoin d'un mari complaisant, d'un mari

lénon?» Corinne comprit qu'on ne l'aimait plus.

En effet, bientôt elle eut la preuve irrécusable du refroidissement

d'Ovide: une nuit, toute une nuit, il resta glacé et mort sous les

baisers qu'elle lui prodiguait. Ovide fut surpris et inquiet lui-même de

cette subite incapacité: «Naguère pourtant, se disait-il à part lui,

j'acquittai deux fois ma dette avec la blanche Childis, trois fois avec

la blanche Pitho, trois fois avec Libas, et, pour satisfaire aux

exigences de Corinne, j'ai pu, il m'en souvient, livrer neuf assauts

dans l'espace d'une courte nuit (_me memini numeros sustinuisse

novem_).» Mais plus Ovide se cherchait en lui-même, moins il était

capable de se retrouver: «Pourquoi te jouer de moi? s'écria Corinne

rouge de honte et de dépit. Qui te forçait, pauvre insensé, à venir

malgré toi t'étendre sur ma couche? Il faut qu'une magicienne d'Éa t'ait

ensorcelé en nouant de la laine; sinon, tu sors épuisé des bras d'une

autre (_aut alio lassus amore venis_)!» A ces mots, elle s'élança hors

du lit en rattachant sa tunique, et s'enfuit pieds nus; pour cacher à

ses femmes l'affront qu'elle avait subi de son amant, elle n'en fit pas

moins ses ablutions (_dedecus hoc sumptâ dissimulavit aquâ_), et elle se

retrancha dans une chambre éloignée, comme dans un fort. Ovide ne se

sentait pas en état de réparer sa honteuse défaite, et il se retira sans

oser reparaître sur le champ de bataille. Dès qu'il fut sorti, Corinne

ordonna de ne plus le recevoir, et le lendemain la porte lui fut

fermée. Il se plaignit, il insista, il adressa des vers suppliants à

l'invisible Corinne; on lui fit répondre que désormais, au lieu de vers,

on lui demandait des espèces sonnantes. Il se mit à errer autour de la

maison de la courtisane, et une coiffeuse vint lui apprendre que, le

matin même, Corinne avait accueilli un capitaine romain qui arrivait des

guerres d'Asie, tout couvert de blessures et tout chargé de butin. Il

n'en fallut pas davantage pour qu'Ovide, piqué de se voir éconduit pour

faire place à un nouveau venu, s'obstinât davantage à heurter à la porte

qu'on lui fermait. L'eunuque Bagoas vint ouvrir, et le menaça d'appeler

le chien qui gardait le logis. Ovide s'en prit aux soldats enrichis qui

ont de l'or, et aux femmes qui préfèrent ces robustes soldats à des

poëtes pauvres et débiles; il voua aux dieux vengeurs femmes et soldats;

il comparait alors le véritable âge d'or, où l'amour ne se vendait pas,

à cet âge de fer où l'on achetait tout, même l'amour, avec de l'or:

«Aujourd'hui, une femme, disait-il amèrement, eût-elle l'orgueil

farouche des Sabines, obéit comme une esclave à celui qui peut donner

beaucoup. Son gardien me défend d'approcher; elle craint pour moi la

colère de son mari: mais, si je veux donner de l'or, époux et eunuque me

livreront toute la maison. Ah! s'il est un dieu vengeur des amants

dédaignés, puisse-t-il changer en poussière des trésors si mal acquis!»

Ovide n'était pas encore guéri de son amour: cette résistance, au

contraire, ne faisait que l'accroître. Il passait les nuits, couché sur

le seuil de Corinne; il gémissait; il répétait son nom, avec des larmes,

des soupirs et des prières. Il fut plus d'une fois consolé par la belle

Cypassis, qui vint le réchauffer et lui porter à boire. Mais ce n'était

pas elle qui pouvait faire oublier Corinne, et le poëte voulait mourir

devant cette porte inflexible. Un matin, avant l'aube, elle s'ouvrit

doucement, et un homme sortit. «Quoi! s'écria l'amant déconvenu, quoi!

j'ai pu, quand tu pressais je ne sais quel amant dans tes bras, j'ai pu,

comme un esclave, me faire le gardien d'une porte qui m'était fermée! Je

l'ai vu, cet amant, sortir de chez toi, fatigué et d'un pas traînant,

comme celui d'un artisan usé par le service; mais j'ai encore moins

souffert de le voir, que d'en être vu moi-même!» Ovide se croyait libre

d'un amour qui lui semblait désormais une honte; mais il ne pouvait

oublier Corinne, Corinne infidèle, Corinne livrée à des caresses

vénales, Corinne vendue et marchandée comme une mérétrix de carrefour!

Il quitta Rome pour chercher l'oubli dans l'absence; il se retira dans

le pays des Falisques, où sa femme était née, et il attendit que les

échos de son coeur fissent silence; mais le nom de Corinne lui arrivait

à travers tous les bruits, de l'air et de la nature champêtre. Il revint

à Rome et il se retrouva plus amoureux que jamais devant la porte de

Corinne. Ses amis avaient couru à sa rencontre: ils le rejoignirent; ils

l'entourèrent; ils lui apprirent que Corinne était devenue une

courtisane éhontée, et qu'elle descendait tous les jours la pente du

vice et du mépris public. Elle se montrait partout avec ses galants;

elle portait des costumes indécents, dans les rues, et au théâtre; elle

donnait et recevait des baisers, en face de tout le monde, et sous les

yeux de son mari déshonoré: ses cheveux étaient souvent en désordre; son

cou portait l'empreinte des morsures; ses bras blancs avaient été

meurtris; on racontait d'elle une foule de traits d'impudicité,

d'avarice et d'effronterie. Ovide refusait d'ajouter foi à ce qu'il

entendait; on lui fit voir la dégradation dans laquelle sa maîtresse

était tombée. Il lui écrivit une dernière fois: «Je ne prétends pas,

censeur austère, lui disait-il, que tu sois chaste et pudique; mais ce

que je te demande, c'est de chercher du moins à me tromper sur la

vérité. Elle n'est pas coupable celle qui peut nier la faute qu'on lui

impute; c'est l'aveu qu'elle en fait, qui seul peut la rendre infâme.

Quelle fureur de révéler au jour les mystères de la nuit, et de dire

ouvertement ce que l'on fait en secret! Avant de se livrer au premier

venu, la mérétrix met du moins une porte entre elle et le public, et,

toi, tu divulgues partout l'opprobre dont tu te couvres, et dénonces

toi-même tes fautes honteuses!» Mais Corinne était perdue pour elle-même

comme pour Ovide; elle marchait à grands pas dans le sentier le plus

bas de la Prostitution.

Ovide n'effaça pas toutefois le nom de Corinne dans les vers qu'il lui

avait dédiés; sous ce nom il l'avait aimée, sous ce nom il l'avait

chantée: «Cherche un nouveau poëte, déesse des amours!» s'écria-t-il en

mettant la dernière main à ses livres d'élégies. En effet, s'il eut

encore des maîtresses, il n'en chanta aucune, parce qu'aucune ne lui

inspira de l'amour. Il vécut toutefois plus que jamais dans l'intimité

des courtisanes, et, pour les récompenser du plaisir qu'elles lui

avaient procuré, il composa sous leurs yeux, et d'après leurs

inspirations, son poëme de l'_Art d'aimer_, ce code de l'amour et de la

volupté. Dans ses nombreuses poésies, il donna toujours une large place

à ses réminiscences amoureuses, mais il n'avoua pas une seule de ses

maîtresses, en la nommant dans des vers composés pour elle; ce qui fit

supposer qu'il avait une liaison secrète, avec la fille de l'empereur,

et qu'il se contentait de son bonheur sans le divulguer. On attribua son

exil à cette passion adultère, qu'Auguste n'osait pas punir autrement;

selon d'autres bruits, qui coururent à Rome, Ovide aurait surpris

Auguste commettant un inceste avec sa propre fille. Quoi qu'il en fût,

Ovide, le tendre Ovide, exilé au bord du Pont-Euxin, parmi les barbares,

mourut de douleur, après avoir essayé de détruire tous ses ouvrages,

même les élégies de ses _Amours_: il venait d'apprendre, par des

lettres de Rome, que Corinne, vieille et ridée, vêtue d'une toge

déteinte et rapiécée, était servante dans un cabaret où les bateliers du

Tibre allaient faire la débauche: «Mieux eût valu qu'elle se fît

magicienne ou parfumeuse!» pensait-il avec stupeur. Il rendit l'âme, en

collant à ses lèvres glacées une bague qui renfermait des cheveux de

Corinne.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 16 / 34 题