SOMMAIRE. --Catulle. --Licence et obscénité de ses poésies. --Le
_patient_ Aurélius et le cinæde Furius. --Épigramme contre ses
détracteurs. --Ses maîtresses et ses amies. --Clodia ou Lesbie, fille
du sénateur Métellus Céler, maîtresse de Catulle. --Le moineau de
Lesbie. --Pourquoi Clodia reçut de Catulle le surnom de Lesbie. --Ce
que c'était que le moineau de Lesbie. --Mort de ce moineau chantée par
Catulle. --Désespoir de Lesbie. --Passion violente de Catulle pour
Lesbie. --Rupture des deux amants. --Résignation de Catulle. --La
maîtresse de Mamurra. --Mariage concubinaire de Lesbie. --Catulle
revoit Lesbie en présence de son mari. --Subterfuges employés par
Lesbie pour ne pas éveiller la jalousie de son mari. --La courtisane
Quintia au théâtre. --Vers de Catulle contre Quintia. --Catulle n'a
pas donné de rivale dans ses poésies, à Lesbie. --La courtisane
grecque Ipsithilla. --Billet galant qu'adressa Catulle à cette
courtisane. --Épigramme de Catulle aux habitués d'une maison de
débauche où s'était réfugiée une de ses maîtresses. --Il ne faut pas
reconnaître Lesbie dans l'héroïne de ce mauvais lieu. --Colère de
Catulle contre Aufilena. --La _catin pourrie_. --Vieillesse prématurée
de Catulle. --Lesbie au lit de mort de son amant. --Properce.
--Cynthie ou Hostilia, fille d'Hostilius. --Son amour pour Properce.
--Statilius Taurus, riche préteur d'Illyrie, entreteneur de Cynthie.
--Résignation de Properce à l'endroit des amours de sa maîtresse avec
Statilius Taurus. --Les oreilles de Lygdamus. --Conseils de Properce à
sa maîtresse. --La _docte_ Cynthie. --Élégies de Catulle sur les
attraits de sa maîtresse. --Axiome de Properce. --Nuit amoureuse avec
Cynthie. --Les galants de Cynthie. --Ses nuits à Isis et à Junon.
--Gémissements de Properce sur la conduite de Cynthie. --Les bains de
Baïes. --Les amours de Gallus. --Properce se jette dans la débauche
pour oublier sa maîtresse. --Réconciliation de Properce avec Cynthie.
--Changement de rôles. --Acanthis l'entremetteuse. --Jalousie de
Cynthie. --Lycinna. --Subterfuge qu'employa Cynthie pour s'assurer de
la fidélité de son amant. --Les joyeuses courtisanes. Phyllis et Téïa.
--Properce pris au piége. --Fureur de Cynthie. --L'empoisonneuse
Nomas. --Funérailles précipitées de Cynthie. --Mort de Properce. --Ses
cendres réunies à celles de Cynthie.
Horace était à peine né, que Catulle, ce grand poëte de l'amour ou
plutôt de la volupté, venait de mourir, à l'âge de trente-six ans,
victime de l'abus des plaisirs, selon plusieurs de ses historiens; mais,
selon les autres, n'ayant succombé qu'à la faiblesse de sa nature
délicate et maladive, malgré les précautions d'une vie calme et chaste.
Cette vie-là, dans tous les cas, n'avait pas toujours été telle, puisque
les poésies de Catulle, si mutilées et si expurgées que les ait faites
la censure des premiers siècles du christianisme, respirent encore la
licence érotique et la philosophie épicurienne. Le poëte, ami de
Cornélius Népos et de Cicéron, a composé ses vers au milieu des
libertins et des courtisanes de Rome; il parle même leur langage dans
ces vers, ornés de toutes les grâces du style; il ne recule jamais
devant le mot obscène, qu'il fait sonner avec effronterie dans une
phrase élégante et harmonieuse; il se plaît aux images et aux mystères
de la débauche la plus hardie, mais il a l'excuse d'être naïf dans ce
qu'il ose dire et dépeindre. On voit que ses voyages et son séjour en
Asie, en Grèce et en Afrique, ne lui avaient laissé ignorer rien de ce
qui devait servir à composer l'impure mosaïque de la Prostitution
romaine. Et pourtant, dans une épigramme contre ses détracteurs, le
_patient_ Aurélius et le cinæde Furius (_pathice_), qui, d'après ses
vers voluptueux (_molliculi_), ne le supposaient pas trop pudique, il
n'hésite point à défendre sa pudeur: «Un bon poëte, dit-il, doit être
chaste; mais est-il nécessaire que ses vers le soient? ils ont assez de
sel et d'agrément, tout voluptueux et peu décents qu'ils sont, quand ils
peuvent éveiller les sens, non-seulement des jeunes garçons, mais encore
de ces barbons qui ne savent plus remuer leurs reins épuisés.» Catulle
était trop instruit des secrets de Vénus, pour n'avoir pas acquis ce
savoir et cette expérience, aux dépens de sa pudeur et de sa santé.
Il nous fait connaître, dans ses poésies, dont la moitié n'est pas venue
jusqu'à nous, trois ou quatre courtisanes grecques qui furent ses
maîtresses et ses amies; elles étaient à la mode de son temps (50 à 60
ans avant J.-C.), mais leur réputation de beauté, d'esprit, de talents
et de grâces, si éclatante qu'elle ait été dans la période de leurs
amours, n'a pas duré assez longtemps pour qu'on en trouve un reflet dans
les oeuvres d'Horace. Il n'y a que Lesbie, dont le nom, immortalisé par
Catulle, ait survécu au moineau qu'elle avait tant pleuré; et encore,
suivant les commentateurs, cette Lesbie, fille d'un sénateur, Métellus
Céler, s'appelait Clodia, et n'appartenait pas à la classe des
courtisanes. Au reste, le poëte semble avoir évité, dans les vers
adressés à Lesbie ou à son moineau, d'admettre un détail qui aurait pu
la désigner personnellement: il ne fait pas le portrait de cette belle;
il ne nous révèle pas seulement la couleur de ses cheveux; il se borne à
des énumérations de baisers, mille fois donnés et rendus, dont il
embrouille tellement le nombre, que les envieux ne puissent jamais les
compter: «Tu me demandes, Lesbie, combien il me faudrait de tes baisers,
pour que j'en eusse assez et trop? Autant qu'il y a de grains de sable
amoncelés en Libye, dans les déserts de Cyrène, depuis le temple de
Jupiter Ammon jusqu'au tombeau sacré du vieux Battus; autant qu'il y a
d'étoiles qui, dans le silence de la nuit, sont témoins des amours
furtifs du genre humain!» Cette Lesbie, que Catulle avait surnommée
ainsi par allusion à ses goûts lesbiens, et qu'il a comparée à Sapho en
traduisant pour elle l'ode de la célèbre philosophe de Lesbos, est plus
connue par son moineau que par ses moeurs galantes. Ce moineau, délices
de Lesbie, qui jouait avec elle, qu'elle cachait dans son sein, qu'elle
agaçait avec le doigt, et dont elle aimait à provoquer les morsures,
lorsqu'elle attendait son amant et cherchait à se distraire de l'ennui
de l'attente; ce moineau, dont Catulle a chanté la mort, n'était pas un
oiseau, si l'on s'en rapporte à la tradition conservée par les
scoliastes; c'était une jeune fille, compagne de Lesbie qui l'aimait à
l'égal de son amant: «Pleurez, ô Grâces, Amours, et vous tous qui êtes
beaux entre les hommes! il est mort le moineau de ma maîtresse, moineau
qui faisait ses délices et qu'elle aimait plus que la prunelle de ses
yeux!» Mais les scoliastes de Catulle ont peut-être abusé des priviléges
de l'interprétation, en se fondant sur sa belle imitation de l'ode de
Sapho, que le poëte n'a pas craint de dédier à Lesbie; nous ne
soutiendrons pas contre eux que Catulle n'a entendu pleurer qu'un
moineau: «O misérable moineau! voilà donc ton ouvrage: les yeux de ma
maîtresse sont enflés et rouges d'avoir pleuré.»
Catulle était si passionnément épris de Lesbie, qu'il ne prévoyait pas
la fin de cette passion qu'elle partageait aussi: «Vivons, ô ma Lesbie!
s'écriait-il, vivons et aimons!» Mais la jeune fille, quoique plus aimée
que nulle ne le sera jamais, se lassa la première d'un tel amour, et
congédia son amant. Celui-ci n'essaya pas de regagner un coeur, dont il
était rejeté; il ne se plaignit pas de cette rupture, qu'il regardait
comme inévitable; il résolut seulement d'oublier Lesbie, et de ne plus
aimer à l'avenir avec la même abnégation: «Adieu, Lesbie! dit-il
tristement; déjà Catulle s'est endurci le coeur; il ne te poursuivra
plus, il ne te suppliera plus; mais, toi, tu gémiras, infidèle, quand
tes nuits se passeront sans qu'on t'adresse de prières. Maintenant quel
sort t'est réservé? qui te recherchera? à qui paraîtras-tu belle? qui
aimeras-tu? à qui seras-tu? qui aura tes baisers? quelles lèvres
mordras-tu? Et toi, Catulle, puisque c'est la destinée, endurcis-toi!»
Catulle s'aperçut bientôt qu'il avait trop compté sur sa force d'âme, et
qu'il ne se consolerait pas de l'inconstance de Lesbie; il l'aimait
absente; il l'aima toujours à travers cent maîtresses: «O dieux!
murmurait-il en essuyant ses larmes, si votre nature divine vous permet
la pitié, et si jamais vous avez porté secours à des malheureux dans les
angoisses de la mort, voyez ma misère, et, pour prix d'une vie qui a été
pure, ôtez-moi ce mal, ce poison, qui, se glissant comme une torpeur
dans la moelle de mes os, a chassé de mon coeur toutes mes joies!»
Longtemps après, il ne se rappelait pas sans émotion, et son amour, et
celle qui le lui avait inspiré; il s'indigna un jour de voir comparer à
Lesbie la maîtresse de Mamurra, qui n'avait ni le nez petit, ni le pied
bien fait, ni les yeux noirs, ni les doigts longs, ni la peau douce, ni
la voix séduisante, comme la véritable Lesbie: «O siècle stupide et
grossier!» répétait-il en soupirant.
Lesbie s'était mariée, ou plutôt elle avait formé une de ces liaisons
concubinaires que la loi romaine rangeait dans la catégorie des mariages
par usucapion. Elle vivait donc avec un homme qu'on appelait son mari
(_maritus_) et qui n'était peut-être qu'un maître jaloux. Elle ne
laissait pas que de recevoir quelquefois Catulle en présence de ce mari,
qu'elle n'osait tromper, bien qu'elle en eût belle envie. Pour mieux
feindre l'oubli du passé et pour tranquilliser l'esprit de l'époux
qu'elle regrettait secrètement d'avoir préféré à l'amant, elle adressait
tout haut des reproches et même des injures à Catulle: «C'est une grande
joie pour cet imbécile! dit le poëte, qui se consolait en faisant une
épigramme contre le mari. Ane, tu n'y entends rien! Si elle se taisait
et qu'elle oubliât nos amours, elle en serait guérie; quand elle gronde
et m'invective, c'est non-seulement qu'elle se souvient, mais encore, ce
qui est bien plus sérieux, qu'elle est irritée; c'est qu'elle brûle
encore et ne s'en cache pas!» On ne voit pourtant pas, dans les poésies
de Catulle, qu'il ait demandé à Lesbie des preuves plus positives de la
passion qu'elle conservait pour lui. Si c'était une illusion, il ne fit
rien qui pût la lui enlever, et il se contenta de voir Lesbie en
puissance de mari, sans essayer de la rendre infidèle. Un jour, au
théâtre, un murmure d'admiration accompagna l'arrivée d'une courtisane,
nommée Quintia, qui vint se placer sur les gradins auprès de Lesbie,
comme pour l'éclipser et la vaincre en beauté; tous les yeux, en effet,
se fixèrent sur la nouvelle venue, et l'on ne regarda plus Lesbie,
excepté Catulle, qui n'avait des yeux que pour elle. Indigné de
l'injuste préférence que le peuple accordait à Quintia, il prit ses
tablettes et improvisa cette pièce de vers, qu'il fit circuler parmi les
spectateurs, pour venger Lesbie: «Quintia est belle pour le plus grand
nombre; pour moi, elle est blanche; longue et roide. J'avouerai
volontiers qu'elle a quelques avantages, mais je nie absolument qu'elle
soit belle; car, dans ce grand corps, il n'y a nulle grâce, nul attrait.
Lesbie, au contraire, est belle, et si belle de la tête aux pieds,
qu'elle semble avoir dérobé aux autres toutes les grâces.»
Lesbia formosa est: quæ quum pulcherrima tota est,
Tum omnibus una omnes surripuit veneres.
On peut dire que Catulle n'a pas donné de rivale dans ses poésies, à
cette Lesbie, qu'il ne cessa d'aimer, lorsqu'il eut cessé de la
posséder. On eût dit que sa muse aurait rougi de prononcer le nom d'une
autre maîtresse. On ne trouve qu'un seul nom, celui d'Ipsithilla, qui
brille un moment auprès de Lesbie, et qui disparaît comme un météore
après une journée de folie amoureuse. Cette Ipsithilla était, à en juger
par son nom, une courtisane grecque, et pour faire passer dans notre
langue le billet galant que Catulle lui envoya un jour, il ne faut pas
moins que la traduction discrète d'un professeur de l'Université: «Au
nom de l'amour, douce Ipsithilla, mes délices, charme de ma vie,
accorde-moi le rendez-vous que j'implore pour le milieu du jour; et, si
tu me l'accordes, ajoutes-y cette faveur, que la porte soit interdite à
tout le monde. Surtout, ne va pas sortir!... Reste à la maison, et
prépare-toi à voir se renouveler neuf fois mes exploits amoureux
(_paresque nobis novem continuas futationes_). Mais, si tu dis oui,
dis-le de suite; car, étendu sur mon lit, après un bon dîner, je foule
dans mon ardeur et ma tunique et ma couverture.» Cette épigramme, qui
nous fait comprendre pourquoi Catulle est mort si jeune, est la seule où
il désigne nominativement une de ses maîtresses. Dans une autre
épigramme qu'il adresse aux habitués d'un mauvais lieu, il se plaint
amèrement de la perte d'une maîtresse qu'il ne nomme pas, qu'il avait
aimée comme on n'aimera jamais, et pour laquelle il s'était battu bien
des fois. Cette femme l'avait quitté pour se réfugier dans une maison de
débauche, la neuvième qu'on rencontrait en sortant du temple de Castor
et Pollux. Là, elle se prostituait indifféremment aux ignobles hôtes de
ce lupanar (_omnes pusilli, et semitarii moechi_), qui s'entendaient
pour garder leur proie et qui ne permettaient pas à Catulle d'entrer
dans la maison, où ils étaient au nombre d'une centaine: «Pensez-vous
être seuls des hommes? leur criait-il en colère (_solis putatis esse
mentulas vobis?_). Croient-ils avoir seuls le droit de fréquenter les
filles publiques et de regarder le reste du monde comme des castrats?»
Il les défie, il les menace d'écrire la violence qu'on lui fait, sur les
murs mêmes du mauvais lieu, dans lequel on lui refuse ce qu'on y obtient
toujours à prix d'argent; il est prêt à se mesurer contre deux cents
adversaires. Mais il a beau insister, crier, prier, en écoutant la voix
de son amante qui se livre aux _contubernales_, il se morfond toute la
nuit à la porte.
Certes, il ne faut pas reconnaître Lesbie dans l'héroïne de ces
débauches, dans la scandaleuse hôtesse de cette taverne mal famée. Le
mari de Lesbie, ce Lesbius que Catulle traite avec tant de mépris, la
vendait peut-être à tour de rôle; mais il ne l'avait pas laissée tomber
à ce degré de prostitution. Catulle avait beau dire à Lesbie qu'il
l'estimait moins, il était forcé d'avouer en gémissant qu'il l'aimait
davantage: _Amantem injuria talis cogit amare magis, sed bene velle
minus_. Il continuait cependant à user sa vie dans la société des
courtisanes, et il était souvent victime de leurs tromperies: ainsi, le
voit-on fort irrité contre une certaine Aufilena, qui avait exigé de lui
à l'avance le prix des faveurs qu'elle lui avait ensuite refusées:
«L'honneur veut, Aufilena, qu'on tienne sa parole, comme la pudeur
voulait que tu ne me promisses rien; mais voler en fraudant, c'est pis
encore que le fait d'une courtisane avare qui se prostitue à tout
venant.» Ailleurs, il s'indigne contre une honteuse prostituée qui lui
avait dérobé ses tablettes; il l'appelle _catin pourrie_ (_putida
moecha_); il l'accable d'injures, sans obtenir la restitution des
tablettes. Elle ne s'émeut pas, et ne fait qu'en rire; il finit par rire
lui-même et par changer de ton: «Chaste et pure jeune fille, lui dit-il,
rends-moi donc mes tablettes?» Catulle se sentait à bout de ses forces
physiques; à peine âgé de trente-quatre ans, il touchait à la
décrépitude: il dut renoncer à tout ce qui l'avait conduit, en si peu
d'années, à une vieillesse prématurée; mais il ne renonça pas à Lesbie.
Ce n'était plus qu'un souvenir avec lequel il retrouvait les jouissances
de son ardente jeunesse; c'était encore de l'amour qu'il épanchait en
vers tendres ou passionnés: quelquefois il maudissait Lesbie, il allait
jusqu'à l'outrager; puis, aussitôt, comme pour obtenir son pardon, il
l'admirait, il l'exaltait, il l'invoquait à l'instar d'une divinité:
«Nulle femme n'a pu se dire aussi tendrement aimée que tu le fus de moi,
ô ma Lesbie! Jamais la foi des traités n'a été plus religieusement
gardée que nos serments d'amour le furent par moi! Mais vois où tu m'as
conduit par ta faute, et quel sacrifice est imposé à ma fidélité!... Car
je ne pourrai jamais t'estimer, quand tu deviendrais la plus vertueuse
des femmes, ni cesser de t'aimer, quand tu serais la plus débauchée!»
Les sens faisaient silence chez Catulle; le coeur parlait seul, et cette
voix suprême retentit dans l'âme de Lesbie. Elle apprit que son ancien
amant n'avait plus que peu de temps à vivre; elle crut que le chagrin
était tout son mal, elle voulut le guérir: elle revint auprès de lui,
les bras ouverts; Catulle s'y précipita, en oubliant tout le reste.
Lesbie l'avait revu mourant; Catulle s'était ranimé pour écrire d'une
main tremblante ces admirables vers:
Restituis cupido, atque insperanti ipsa refers te
Nobis. O lucem candidiore notâ!
Quis me uno vivit felicior, aut magis hæc quid
Optandum vita, dicere quis poterit!
«Tu te rends à moi, qui te désire! tu reviens à moi qui t'espérais sans
cesse! O jour qu'il faut marquer du caillou le plus blanc! Qui donc est
plus heureux que moi sur la terre, et qui pourrait dire qu'il y a dans
la vie quelque chose de préférable à ce bonheur?» Catulle n'avait que
des vers pour exprimer sa joie et sa reconnaissance; son oeil éteint
s'était rallumé; une rougeur inusitée avait brillé sur ses joues creuses
sillonnées de larmes; il pressait contre sa poitrine cette maîtresse
chérie qui pleurait en le regardant. Il exhala son dernier soupir, dans
des vers où il se flattait encore de vivre en aimant Lesbie: «Tu me
promets, ô ma vie, que notre amour sera plein de charmes et durera
toujours? Grands dieux! faites qu'elle puisse promettre et tenir, et que
ce soit sincèrement, et du coeur, qu'elle me le dise! Ainsi, nous
pourrions donc faire durer autant que notre vie ce lien sacré d'une
amitié éternelle!» Quelles devaient être ces courtisanes, qui savaient
se faire aimer avec cette exquise délicatesse, avec ce dévouement
presque religieux! Catulle mourut à trente-six ans, heureux d'avoir
retrouvé sa Lesbie (56 ans av. J.-C.). Le plus bel éloge qu'on puisse
faire de cette Lesbie, c'est de rappeler l'amour si tendre et si
constant qu'elle avait inspiré à un poëte libertin, qui la respecte
toujours dans les vers qu'il lui adresse, et qui ne craint pas ailleurs
de promener sa muse dans les fanges les plus secrètes de la Prostitution
romaine.
Properce était né avant que Catulle fût mort. Properce, qui devait être
aussi, suivant l'expression bizarre d'un rhéteur, «un des triumvirs de
l'amour,» vit le jour en Étrurie, dans la ville de Pérouse ou dans celle
de Mévanie, l'an 702 de Rome, 52 avant J.-C. Properce, en lisant les
poésies de Catulle, devint poëte; il était devenu amoureux, en voyant
Cynthie. Le véritable nom de cette belle était Hostia ou Hostilia. Ses
flatteurs prétendirent même qu'elle descendait de Tullus Hostilius,
troisième roi de Rome; mais, quoi qu'il en fût, elle pouvait se vanter,
avec plus de certitude, de descendre en ligne directe de son père
Hostilius, écrivain érudit, qui composa une histoire de la guerre
d'Istrie. Cette Hostilia, que sa beauté, ses grâces et ses talents
avaient mise au rang des femmes les plus remarquables de son temps,
n'était pourtant qu'une courtisane. Elle aimait véritablement Properce,
mais néanmoins elle ne se faisait aucun scrupule de lui donner autant de
rivaux qu'elle en pouvait satisfaire. Elle n'avait garde de lui
permettre d'en user aussi librement de son côté; lui prescrivait même la
fidélité la plus rigoureuse. Cependant, elle vivait publiquement avec un
riche préteur d'Illyrie, nommé Statilius Taurus, qui avait bâti à ses
frais un amphithéâtre, et qui dépensait autant d'argent pour elle que
pour les combats de bêtes féroces. Properce, que la poésie
n'enrichissait pas, eût été bien en peine de subvenir aux prodigalités
de sa Délie; il acceptait donc, comme une nécessité, la concurrence peu
redoutable que lui faisait le préteur d'Illyrie dans les bonnes grâces
d'Hostilia; il fermait les yeux et les oreilles, par habitude, chaque
fois qu'il pouvait voir ou entendre ce rival permanent; mais il n'en
souffrait pas d'autres, ou, du moins, il faisait mauvais visage à ceux
qui partageaient en passant les faveurs de sa maîtresse avec lui. Ainsi,
en revenant un soir, à l'improviste, de Mévanie, impatient de se
retrouver dans les bras de sa maîtresse, il entend les sons de la flûte,
il voit la maison resplendissante de lumières. Il approche avec
inquiétude, il entre avec stupeur: les esclaves se cachent à son aspect;
aucun n'ose l'arrêter, et tous voudraient l'empêcher d'avancer. On est
en fête dans le triclinium; on y danse, on y chante, on y brûle des
aromates; il appelle un affranchi qui ne lui répond pas. Il saisit par
les oreilles un esclave, Lygdamus, qui tente de s'enfuir; il demande
d'une voix impérieuse quel est l'hôte magnifique qui reçoit chez
Cynthie un pareil accueil? Est-ce un consul? est-ce un sénateur? est-ce
un histrion, un gladiateur, un eunuque? Lygdamus garde le silence; il se
laissera, plutôt que d'ouvrir la bouche, arracher les deux oreilles;
mais Properce n'a que faire des oreilles de Lygdamus; il va droit au
triclinium, écarte les rideaux de la porte et plonge ses regards dans la
salle, où l'odeur des mets et des aromates lui a révélé ce qui s'y
passe. En effet, devant une table somptueusement servie, un lit
d'ivoire, de pourpre et d'argent, réunit sur les mêmes coussins Hostilia
et Statilius Taurus, se tenant embrassés et se souriant l'un à l'autre.
A cette vue il redevient calme et grave; il referme le rideau et se
retire d'un pas tranquille: «Sot! dit-il à Lygdamus qui craint encore
pour ses oreilles, pourquoi ne m'avertissais-tu pas tout de suite que le
préteur était arrivé d'Illyrie?» Il retourna chez lui et passa la nuit,
qu'il avait réservée à un plus doux emploi, dans le commerce des muses,
seule infidélité qu'il se permît à l'égard de son infidèle. Le lendemain
il lui envoyait une élégie qui commence ainsi: «Le voilà revenu
d'Illyrie, ce préteur, ta riche proie, Cynthie, et mon plus grand
désespoir! Que n'a-t-il laissé sa vie au milieu des rocs acrocérauniens?
Ah! Neptune, quelles offrandes alors je t'eusse présentées!...
Aujourd'hui, et sans moi, on festine à pleine table, et toute la nuit,
excepté pour moi seul, ta porte est ouverte. Oui, si tu es sage, ne
quitte pas un moment cette moisson qui t'est offerte, et dépouille de
toute sa toison cette stupide brebis. Ensuite, dès que, ses richesses
dissipées, il restera pauvre et sans ressources, dis-lui de faire voile
vers d'autres Illyries.» Ces conseils, de la part d'un amant, ne
témoignaient pas de son extrême délicatesse.
Cynthie n'était pas seulement belle; son amant l'appelle _docte_, et
parle plusieurs fois de son instruction, de son esprit et de ses
talents; on sait aussi qu'elle était poëte, et son goût pour la poésie
devait être le principal lien qui l'attachait à Properce. Celui-ci, en
effet, ne pouvait la payer qu'en vers. Dans ses élégies, il esquisse
souvent le portrait de cette courtisane distinguée; il nous apprend
qu'elle avait la taille majestueuse, les cheveux blonds, la main
admirable. «Ah! ses attraits, écrit-il à un ami, sont le moindre aliment
de ma flamme! O Bassus! elle a bien d'autres perfections, pour
lesquelles je donnerais jusqu'à ma vie: c'est sa rougeur ingénue; c'est
l'éclat de mille talents; ce sont ces délicieuses voluptés cachées sous
sa robe discrète (_gaudia sub tacitâ ducere veste libet_).» Il trouvait
sa Cynthie assez parfaite pour qu'elle se passât de toilette et même de
voile, quand il avait le bonheur de la posséder, soit le jour, soit la
nuit: «Chère âme, lui disait-il avec transport, pourquoi donc étaler
tant d'ornements dans ta chevelure? Pourquoi cette myrrhe de l'Oronte
que tu répands sur ta tête? Pourquoi cette étude à faire jouer les plis
de cette robe déliée, tissue dans l'île de Cos? Pourquoi te vendre à ce
luxe des barbares? Pourquoi, sous une parure si chèrement achetée,
étouffer les beautés de la nature, et ne point laisser tes charmes
briller de leur propre éclat? Crois-moi, tu es trop belle pour recourir
à de tels artifices. L'Amour est nu: il n'aime point le prestige des
ajustements.» L'axiome de Properce était toujours celui d'un amant
tendre et sensible: «Fille qui plaît à un seul est assez parée.» Mais
Cynthie s'obstinait à conserver, dans le tête-à-tête le plus intime, le
gênant attirail de ses vêtements et de ses joyaux. Properce, en nous
initiant aux mystères d'une nuit amoureuse, se plaint amèrement de cette
habitude de pudeur ou de pruderie, qu'il aurait pu expliquer par la
découverte de quelque difformité ou de quelque imperfection cachée; il
nous représente Cynthie ramenant sans cesse sa tunique sur son sein,
quoique la lampe fût éteinte: «A quoi bon, lui dit-il, condamner Vénus à
s'ébattre dans les ténèbres? Si tu l'ignores, les yeux sont nos guides
en amour. C'est nue, et lorsqu'elle sortait de la couche de Ménélas,
qu'Hélène, à Sparte, alluma au coeur de Pâris le feu qui le consuma;
c'est nu, qu'Endymion captiva la soeur d'Apollon; c'est nue aussi que la
déesse dormit avec lui (_nudæ concubuisse deæ_). Si donc tu persistes à
coucher vêtue, tu verras si mes mains sont habiles à mettre en pièces
une tunique. Bien plus, si tu pousses à bout ma colère, tu montreras le
lendemain à ta mère tes bras meurtris. Est-ce que ta gorge pendante
t'empêche de te livrer à ces ébats? Cela pourrait être, si tu avais
honte de montrer les traces de la maternité.» Cynthie ne tenait compte
de ces beaux raisonnements, et Properce était bien forcé de se contenter
de ce qu'on lui offrait: «Qu'elle veuille bien m'accorder quelques nuits
semblables, disait-il avec enivrement, et ma vie sera longue dans une
seule année; qu'elle m'en donne beaucoup d'autres, et dans ces nuits-là
je me croirai immortel. En une nuit chacun peut être dieu!»
Cet amour n'était pourtant pas sans nuages. Cynthie se devait
journellement aux exigences de son métier; car, sans compter son préteur
d'Illyrie, elle avait des galants qui subvenaient à la dépense de la
maison. Elle n'accordait donc pas à Properce toutes les faveurs qu'il
réclamait à titre d'amant déclaré; elle le tenait souvent à l'écart,
elle lui fermait sa porte, du moins la nuit, qui appartenait aux amours
mercenaires; mais elle couvrait autant que possible de prétextes
honnêtes la malhonnête vérité, qui blessait le coeur du poëte; elle
mettait sur le compte des fêtes d'Isis, de Junon ou de quelque déesse,
la continence qu'elle s'imposait, disait-elle, à regret: «Déjà sont
encore revenues ces tristes solennités d'Isis! écrivait un jour
Properce. Déjà Cynthie a passé dix nuits loin de moi! Périsse la fille
d'Inachus, qui des tièdes rivages du Nil a transmis ses mystères aux
matrones de l'Ausonie, elle qui tant de fois sépara deux amants avides
de se rejoindre! Quelle que fût cette déesse, elle a toujours été fatale
à l'amour!» Cependant Properce ne doutait pas qu'Isis fût seule coupable
des scrupules et des refus de Cynthie, qu'il essayait en vain
d'attendrir, en lui disant: «Certes nulle femme n'entre avec plaisir
dans son lit solitaire; il est quelque chose que l'amour vous force à y
souhaiter. La passion est toujours plus vive pour les amants absents;
une longue jouissance nuit toujours aux amants assidus.» Cynthie le
laissait dire et ne changeait rien à son genre de vie. Non-seulement
elle réservait pour les rivaux de Properce les nuits qu'elle prétendait
donner à Isis, mais encore elle passait une partie de ses nuits à boire,
à chanter, à jouer aux dés. Properce ne pouvait ignorer d'ailleurs ce
qui faisait l'opulence de sa maîtresse, et, comme il n'avait pas les
trésors d'Attale pour payer ce luxe dont il savait l'origine impure, il
en était réduit à gémir le plus poétiquement du monde: «Corinthe
vit-elle jamais dans la maison de Laïs une telle affluence, lorsque
toute la Grèce soupirait à sa porte! s'écrie-t-il, en avouant que sa
Cynthie n'était qu'une courtisane à la mode. Fut-il jamais une cour plus
nombreuse aux pieds de cette Thaïs mise en scène par Ménandre et qui
égaya si longtemps les loisirs du peuple d'Érichtée! Cette Phryné, qui
aurait pu relever Thèbes de ses cendres, eut-elle la joie de compter
plus d'admirateurs! Non, ô Cynthie, tu les surpasses toutes, et, de
plus, tu te fais une parenté selon tes caprices, afin de légitimer des
baisers dont tu as si peur de manquer!» Ces reproches, assez obscurs,
signifient sans doute que Cynthie faisait passer ses amants pour des
parents qu'elle recevait avec la plus touchante hospitalité. Au reste,
Properce était si jaloux d'elle, qu'il la soupçonnait parfois de cacher
un amant dans sa robe (_et miser in tunicâ suspicor esse virum_).
Ce n'était pas seulement à Rome que Cynthie réunissait autour d'elle
cette foule de concurrents plus ou moins épris et plus ou moins
généreux; c'était aussi aux bains de Baïes où elle tenait sa cour
pendant la saison des eaux thermales. La ville de Baïes et les environs
voyaient affluer alors l'élite de la richesse, de la corruption et du
plaisir. Les courtisanes grecques en renom se seraient regardées comme
déchues, si elles n'eussent étalé leur luxe insolent au milieu des
orgies de ce lieu de délices; elles y venaient chercher de nouvelles
intrigues et de nouveaux profits. Properce était donc jaloux de Baïes,
comme il l'eût été de dix rivaux à la fois: «O Cynthie! as-tu quelque
souci de moi? lui écrivait-il pendant ses absences, où il ne se
nourrissait que des souvenirs du passé et des espérances de l'avenir. Te
rappelles-tu toutes les nuits que nous avons passées ensemble? Quelle
est la place qui me reste en ton coeur? Peut-être, en ce moment, un
rival ennemi veut-il que j'efface ton nom de mes vers.» Properce, qui
n'avait pas le droit ni peut-être les moyens de la rejoindre à Baïes,
s'indignait contre cette Baïes corrompue, contre ces rivages témoins de
tant de brouilles amoureuses, contre cet écueil de la chasteté des
femmes: «Ah! périssent à jamais, s'écriait-il, périssent Baïes et ses
eaux, qui engendrent tous les crimes de l'amour!» Au reste, il ne
pouvait guère se faire illusion sur l'objet du voyage de Baïes; il
n'ignorait pas, d'ailleurs, que Cynthie n'avait pas d'autre revenu que
celui de ses charmes; il la connaissait même, pour l'avoir vue à
l'oeuvre: «Cynthie ne recherche pas les faisceaux, publia-t-il dans un
moment de dépit; elle ne fait nul cas des honneurs: c'est toujours la
bourse des amateurs qu'elle pèse... Ainsi donc, on peut faire trafic de
l'amour! O Jupiter! ô infamie! Et nos filles s'avilissent par ce trafic!
Ma maîtresse m'envoie sans cesse lui pêcher des perles dans la mer; elle
me commande d'aller pour elle butiner à Tyr! Oh! plût aux dieux que
personne à Rome ne fût riche!» Lorsque Properce se laissait emporter à
cet accès de mauvaise humeur, il est vrai que Cynthie, accaparée par son
vilain préteur, avait interdit sa couche à l'amant de coeur, pendant
sept nuits consécutives.
Cynthie avait été la première maîtresse de Properce: il lui jurait
qu'elle serait la dernière. On doit croire, en effet, qu'il lui donna
longtemps et vainement l'exemple de la constance. Il déclare, en
plusieurs endroits de ses élégies, qu'il était resté fidèle à cette
charmante infidèle, et l'on voit qu'il lui pardonnait tout, dès qu'elle
lui permettait de rentrer dans ce lit où la veille encore un autre
régnait à sa place; il se faisait si peu d'illusion à cet égard, qu'il
lui disait, tout en l'embrassant: «Toi, scélérate, tu ne peux une seule
nuit coucher seule ni passer seule un seul jour!» Il y eut entre eux
cependant plusieurs brouilles, plusieurs séparations, qui aboutirent à
un raccommodement et à un redoublement d'amour. Dans une de ces
querelles d'amoureux, Properce, le sévère Properce voulut oublier
Cynthie, en se jetant à corps perdu dans la débauche, en fréquentant les
courtisanes les plus abordables; il avait perdu sa pudeur ordinaire,
depuis le jour où son ami Gallus, dans l'intention de le distraire et de
faire trêve à ses chagrins de coeur, l'avait rendu témoin, pendant une
nuit entière, de ses propres amours avec une nouvelle maîtresse: «O nuit
dont il m'est si doux de me souvenir! avait dit le poëte, électrisé par
ce spectacle: ô nuit que j'évoquerai souvent dans mes voeux ardents,
nuit voluptueuse où je t'ai vu, Gallus, pressant dans tes bras ta jeune
maîtresse, mourir d'amour en lui adressant des paroles entrecoupées!» Au
sortir de cette dangereuse séance, Properce était infidèle à Cynthie. Il
ne songea pas à lui donner une rivale, choisie parmi les matrones; il
était trop soucieux de son repos pour désirer autre chose que des
plaisirs faciles. Il se mit, comme il le dit lui-même, à suivre les
sentiers battus par le vulgaire et à s'abreuver à longs traits aux
sources impures de la prostitution publique (_ipsa petita lacu nunc mihi
dulcis aqua est_); il adopta une maxime bien contraire à celle de
l'amour: «Malheur à ceux qui se plaisent à assiéger une porte fermée!»
Il était résolu à ne plus aimer, à ne plus abdiquer sa liberté: «Que
toutes les filles que l'Oronte et l'Euphrate semblent avoir envoyées
pour moi à Rome, que ces sirènes s'emparent de moi!» Et pourtant il ne
se consolait pas d'avoir quitté Cynthie, et il continuait à la chanter,
en la maudissant: «Jamais la vieillesse ne me détachera de mon amour,
murmurait-il tout bas, quand je devrais être un Tithon ou un Nestor!» Il
apprit tout à coup que Cynthie était tombée malade; il courut chez elle:
il ne quitta plus le chevet du lit; il la soigna si tendrement, qu'il
crut l'avoir arrachée à la mort. Quand elle fut convalescente: «O
lumière de ma vie, lui dit-il, puisque tu es hors de danger, porte tes
offrandes sur les autels de Diane! Rends aussi hommage à la déesse qui
fut changée en génisse (Io): dix nuits d'abstinence pour cette déesse et
dix d'amour pour moi!»
A la suite de cette réconciliation, les rôles changèrent entre les
amants; la jalousie se calma dans le coeur de Properce, pour s'allumer
dans celui de Cynthie. Il venait d'être délivré enfin de l'odieuse
malveillance qui s'acharnait à troubler ses amours: Acanthis,
l'entremetteuse, qui avait tant d'empire sur Cynthie, qui lui procurait
des parfums, des philtres, des cosmétiques, qui se chargeait de ses
messages, qui était la protectrice née des riches adorateurs et
l'ennemie implacable d'un poëte déshérité, Acanthis, cette terrible
mégère, avait exhalé sa vilaine âme dans un accès de toux; elle n'était
plus là, l'infâme conseillère, pour dire à Cynthie: «Que ton portier
veille pour ceux qui apportent; si l'on frappe les mains vides, qu'il
dorme comme un sourd, le front appuyé sur la serrure fermée. Ne repousse
pas la main calleuse du matelot, si elle est pleine d'or, ni les rudes
caresses du soldat qui paye, ni même celles de ces esclaves barbares,
qui, l'écriteau suspendu au cou, gambadent au milieu du marché. Regarde
l'or, et non la main qui le donne. Que te restera-t-il des vers qu'on te
chante? Sois sourde à ces vers que n'accompagne pas un présent d'étoffes
splendides, à cette lyre dont les accords ne se mêlent pas aux sons de
l'or.» Properce assista aux derniers moments d'Acanthis et à ses
honteuses funérailles, qui mirent en évidence les bandelettes de ses
rares cheveux, sa mitre décolorée et enduite de crasse, sa chienne si
bien apprise à faire le guet à la porte des courtisanes: «Qu'une vieille
amphore au col tronqué soit l'urne cinéraire de cette abominable
sorcière, s'écria Properce, et qu'un figuier sauvage l'étreigne dans ses
racines! Que chaque amant vienne assaillir son tombeau à coups de
pierres, et que les pierres soient accompagnées de malédictions!»
Cynthie, qui n'écoutait plus la voix empoisonnée d'Acanthis, donna libre
cours à sa tendresse pour Properce et en même temps à sa jalousie. Elle
le fit épier, elle l'épia elle-même; elle l'accusa de torts qu'il
n'avait pas envers elle, et lui supposa autant de maîtresses qu'elle
avait eu d'amants. Properce attestait en vain son innocence. Elle
l'accablait de reproches et d'injures; elle le mordait, le battait,
l'égratignait, et finissait par se martyriser elle-même, comme pour se
punir de n'être plus assez belle ni assez aimée.
Cette jalousie vague s'était fixée sur une courtisane, nommée Lycinna,
dont Properce avait été l'amant, avant de devenir le sien. Cynthie se
porta bientôt à de telles fureurs contre la pauvre Lycinna, que Properce
fut obligé de la conjurer de faire grâce à cette ancienne rivale, qui
n'avait rien à se reprocher envers elle; il avoua qu'il avait eu dans sa
jeunesse quelques rapports avec cette Lycinna, mais qu'il se souvenait à
peine de l'avoir connue, quoique Lycinna lui eût enseigné, dans ces
nuits d'amour, une science qui ne lui était que trop familière. «Ton
amour, ma Cynthie, disait-il sans la convaincre, a été le tombeau de
tous mes autres amours!... Cesse-donc tes persécutions contre Lycinna,
qui ne les a pas méritées. Quand votre ressentiment, ô femmes, s'est
donné carrière, il ne revient jamais!» Properce, pour avoir cette paix
si nécessaire aux travaux de l'esprit, évitait de rien faire, que
Cynthie pût interpréter dans le sens de sa jalousie; mais, comme il
avait cessé de se montrer jaloux lui-même, il avait l'air indifférent,
et sa maîtresse n'en était que plus empressée à découvrir les causes de
cette indifférence. Un jour, elle prétexta un voeu qu'elle avait fait,
d'offrir un sacrifice à Junon Argienne dans son temple de Lanuvium. Ce
temple était situé sur la droite de la voie Appienne, non loin des murs
de Rome; dans le bois sacré qui entourait le temple, il y avait un antre
profond, qui servait de retraite à un dragon, auquel les vierges
apportaient tous les ans des gâteaux de froment, qu'elles lui
présentaient, les yeux couverts d'un bandeau; quand elles étaient pures,
le monstre acceptait leur offrande; sinon, il la rejetait avec
d'effroyables sifflements. Cynthie n'avait rien à porter à ce dragon:
elle ne pouvait avoir affaire qu'à la déesse. Son voyage n'était,
d'ailleurs, qu'une manière de s'absenter, en laissant le champ libre à
son amant. Properce la vit partir dans un char attelé de mules à la
longue crinière, conduit par un efféminé au visage rasé, et précédé par
des molosses aux riches colliers. «Après tant d'outrages faits à ma
couche, dit le poëte en racontant son aventure, je voulus, changeant
aussi de lit, porter mon camp sur un autre terrain.» Il fit donc avertir
deux joyeuses courtisanes, Phyllis, peu séduisante à jeun, mais
charmante dès qu'elle avait bu, et Téïa, blanche comme un lis, mais dont
l'ivresse ne se contentait pas d'un seul amant. La première demeurait
sur le mont Aventin, près du temple de Diane; la seconde, dans les
bosquets du Capitole. Elles vinrent toutes deux dans le quartier des
Esquilies, où était située la petite maison de Properce. Tout avait été
préparé pour les recevoir d'une manière digne d'elles. Properce se
promettait d'adoucir ainsi ses chagrins, et de raviver ses sens dans des
voluptés qui lui étaient inconnues (_et venere ignotâ furta novare
mea_).
Le festin était servi sur l'herbe, au fond du jardin; rien n'y manquait,
ni le vin de Méthymne, ni les aromates, ni les potions glacées, ni les
roses effeuillées; Lygdamus présidait aux bouteilles. Il n'y avait qu'un
lit de table, mais assez grand pour contenir trois convives. Properce se
plaça entre les deux invitées. Un Égyptien jouait de la flûte, Phyllis
jouait des crotales, un nain difforme soufflait dans un flageolet de
buis. Mais cette musique ne faisait qu'accroître la distraction du
poëte, qui suivait en pensée Cynthie au temple de Lanuvium. Phyllis et
Téïa étaient pourtant ivres, et la lumière des lampes déclinait; on
renversa la table pour jouer aux dés. Properce n'amenait que des nombres
funestes, tels que celui qu'on nommait _les chiens_; la chance ne
daignait pas lui envoyer le coup de Vénus, c'est-à-dire le numéro un.
Phyllis avait beau découvrir sa gorge et Téïa retrousser sa tunique,
Properce était aveugle et sourd (_cantabant surdo, nudabant pectora
cæco_). Tout à coup, la porte d'entrée a crié sur ses gonds, et des pas
légers retentissent dans le vestibule. C'est Cynthie qui accourt, pâle,
les cheveux en désordre, les poings fermés, les yeux pleins d'éclairs:
c'est la colère d'une femme, et l'on dirait une ville prise d'assaut
(_spectaculum captâ nec minus urbe fuit_). D'une main forcenée, elle
jette les lampes à la figure de Phyllis; Téïa, épouvantée, crie au feu
et demande de l'eau; Cynthie les poursuit l'une et l'autre, déchire
leurs robes, arrache leurs cheveux, les frappe et les injurie. Elles lui
échappent à grand' peine et se réfugient dans la première taverne
qu'elles rencontrent. Cependant le bruit a éveillé tout le quartier; on
accourt avec des flambeaux; on voit Cynthie, semblable à une bacchante
en fureur, qui s'acharne sur Properce, qui le soufflette, qui le mord
jusqu'au sang, et qui veut lui crever les yeux. Properce, qui se sent
coupable, accepte son châtiment avec une secrète joie; il embrasse les
genoux de Cynthie, il la conjure de s'apaiser, il réclame son pardon;
elle le lui accorde, à condition qu'il ne se promènera plus, richement
paré, sous le portique de Pompée ni dans le Forum; qu'il ne tournera
plus ses regards vers les derniers gradins de l'amphithéâtre, où siégent
les courtisanes, et que son Lygdamus sera vendu, comme un esclave
infidèle, les pieds chargés d'une double chaîne. Properce consent à
tout, pour expier son impuissante tentative d'infidélité; il baise les
mains de sa despotique maîtresse, qui sourit à ce triomphe. Ensuite,
elle brûle des parfums, et lave avec de l'eau pure tout ce que le
contact de Phyllis et de Téïa laissait empreint d'une souillure à ses
yeux; elle ordonne à Properce de changer de vêtements, surtout de
chemise, et d'exposer trois fois ses cheveux à une flamme de soufre.
Enfin, elle fait mettre des couvertures fraîches dans le lit, où elle se
couche avec son amant: c'est là que la paix s'achève entre eux (_et toto
solvimus arma toro_).
Properce devait survivre à sa Cynthie. Une rivale, une vile courtisane,
nommée Nomas, qui vendait ses nuits à vil prix sur la voie publique,
versa le poison, qu'un de ses amants avait fait apprêter par une
magicienne, pour se venger d'un affront qu'il avait reçu de cette fière
maîtresse. Properce était absent alors; il ne put diriger les
funérailles, qui furent faites à la hâte et sans pompe: on ne jeta pas
de parfums dans le bûcher; on ne brisa pas un vase plein de vin sur la
cendre fumante de la victime d'un si noir attentat: on avait l'air de
vouloir effacer les traces du crime. Lorsque Properce revint à Rome,
Cynthie avait été inhumée au bord de l'Anio, sur la route de Tibur, dans
l'endroit même qu'elle avait choisi pour sa sépulture. Properce resta
foudroyé par cette mort soudaine, mais il ne chercha pas à en punir les
auteurs; il était jour et nuit poursuivi par le spectre de Cynthie, qui
lui demandait vengeance; mais il n'osa pas se faire l'accusateur de
l'empoisonneur. Ce devait être un personnage puissant, car Nomas, qui
avait été l'instrument du crime, se vit tout à coup enrichie, et balaya
la poussière avec sa robe brochée d'or; en revanche, les amies de
Cynthie, qui élevèrent la voix pour la regretter ou pour la défendre,
furent impitoyablement traitées, on ne sait par quel ordre ni par quel
pouvoir: pour avoir porté quelques couronnes sur sa tombe, la vieille
Pétalé fut attachée à la chaîne de l'infâme billot; la belle Lalagé,
suspendue par les cheveux, fut battue de verges, pour avoir invoqué le
nom de Cynthie. Enfin, Properce, assiégé par sa conscience, et par les
fantômes qui troublaient son sommeil, érigea une colonne et grava une
épitaphe sur la tombe de sa chère maîtresse; il accomplit aussi les
dernières volontés de cette infortunée, en recueillant chez lui la
vieille nourrice et l'esclave bien-aimée de Cynthie; mais, en dépit des
avertissements suprêmes qui lui venaient par la porte des songes, il ne
brûla pas les vers qu'il avait consacrés à ses amours. Une nuit, l'ombre
mélancolique de Cynthie lui apparut et lui dit: «Sois à d'autres
maintenant. Bientôt tu seras à moi seule; tu seras à moi, et nos os
confondus reposeront dans le même tombeau.» A ces mots, l'ombre
plaintive s'évanouit dans les embrassements du poëte, qui avait cru la
saisir et l'enlever au royaume des mânes. Properce ne survécut pas
longtemps à celle qu'il ne cessait de pleurer: il mourut à l'âge de
quarante ans, et fut réuni à Cynthie dans le tombeau qu'il lui avait
élevé dans un des sites les plus riants des cascades de Tibur. Cynthie,
qui partage l'immortalité de son poëte, ne fut pourtant qu'une
courtisane fameuse.