CHAPITRE XXIV.

SOMMAIRE. --Les courtisanes de Rome n'ont pas eu d'historiens ni de

panégyristes comme celles de la Grèce. --Pourquoi. --Les poëtes

commensaux et amants des courtisanes. --Amour des courtisanes. --C'est

dans les poëtes qu'il faut chercher les éléments de l'histoire des

courtisanes romaines. --Les Muses des poëtes érotiques. --Leur

vieillesse misérable. --Les amours d'Horace. --Éloignement d'Horace

pour les galanteries matronales. --Cupiennus. --Serment de Salluste.

--Marsæus et la danseuse Origo. --Philosophie épicurienne d'Horace.

--Ses conseils à Cerinthus sur l'amour des matrones. --Comparaison

qu'il fait de cet amour avec celui des courtisanes. --Nééra, première

maîtresse d'Horace. --Serment de Nééra. --Son infidélité. --Bon

souvenir qu'Horace conserva de son premier amour. --Origo, Lycoris et

Arbuscula. --Débauches de la patricienne Catia. --Ses adultères.

--Liaison d'Horace avec une vieille matrone qu'il abandonna pour

Inachia. --Horribles épigrammes qu'il fit contre cette vieille

débauchée. --On ne sait rien d'Inachia. --La _bonne_ Cinara.

--Gratidie la parfumeuse. --Ses potions aphrodisiaques. --Rupture

publique d'Horace avec Gratidie. --La courtisane Hagna et son amant

Balbinus. --Amours d'Horace pour les garçons. --Bathylle. --Lysiscus.

--Amour d'Horace pour la courtisane étrangère Lycé. --Ode à Lycé.

--Horace, trompé par Lycé, fait des vers contre elle. --Pyrrha.

--Horace, ayant surpris Phyrrha avec un jeune homme, adresse une ode

d'adieu à cette courtisane. --Lalagé. --Partage que fait Horace de

cette affranchie avec son ami Aristius Fuscus. --Barine. --Tyndaris et

sa mère. --Déclaration d'amour que fait Horace à Tyndaris. --La mère

de Tyndaris, amie de Gratidie, s'oppose à la liaison de sa fille avec

Horace. --Amende honorable d'Horace en faveur de Gratidie, pour

obtenir les faveurs de Tyndaris. --Tyndaris se laisse toucher et

réconcilie Horace avec Gratidie. --Lydie. --Cette courtisane trompe

Horace pour Télèphe. --Ode d'Horace à Lydie sur son infidélité.

--Myrtale. --Lydie quitte Télèphe pour Calaïs. --Réconciliation

d'Horace et de Lydie. --Chloé. --Phyllis, esclave de Xanthias. --A

quelle singulière circonstance Horace dut la révélation de la beauté

de cette esclave. --Ode à Xanthias. --Phyllis, affranchie par

Xanthias, prend Télèphe pour amant. --Horace succède à Télèphe. --Ode

à Phyllis. --Glycère, ancienne maîtresse de Tibulle, accorde ses

faveurs à Horace. --Amour passionné d'Horace pour cette courtisane.

--Ode d'Horace à Télèphe devenu son ami. --Horace, à l'instigation de

Glycère, écrit des vers injurieux contre plusieurs de ses anciennes

maîtresses. --Publication que fait Horace de ses odes. --Glycère

congédie Horace. --Tentative d'Horace pour se rapprocher de Chloé et

faire oublier à cette courtisane Gygès son amant. --Dédains de Chloé

pour Horace, qui prend parti pour Astérie, sa rivale. --Adieux

d'Horace aux amours. --La chanteuse Lydé, dernière maîtresse d'Horace.

--Honteuse passion d'Horace pour Ligurinus.

Les courtisanes, surtout les courtisanes grecques, qui faisaient les

délices des voluptueux de Rome, n'ont pas eu d'historien ni de

panégyriste, comme celles dont la Grèce avait reconnu l'ascendant

politique, philosophique et littéraire, en leur décernant une espèce de

culte d'enthousiasme et d'admiration. Les Romains, nous l'avons déjà

dit, étaient plus grossiers, plus matériels, plus sensuels aussi que

les Grecs du siècle de Périclès et d'Aspasie; ce qu'ils demandaient aux

femmes de plaisir, à ces étrangères dont ils savaient à peine la langue,

ce n'était pas une conversation brillante, solide, profonde,

spirituelle, un écho des leçons de l'académie d'Athènes, une

réminiscence de l'âge d'or des hétaires; non, ils ne cherchaient, ils

n'appréciaient que des jouissances moins idéales et ils comptaient

seulement, au rang des auxiliaires de l'amour physique, la bonne chère,

les parfums, le chant, la musique, la danse et la pantomime. Ils

n'accordaient, d'ailleurs, aucune influence hors du _triclinium_ et du

_cubile_ (salle à manger et chambre à coucher) aux compagnes ordinaires

de leurs orgies et de leurs débauches. La vie des courtisanes n'était

donc jamais publique, et tout ce qu'elle avait d'intime transpirait à

peine dans la société des jeunes libertins. Sans doute, cette société,

tout occupée de ses plaisirs, comprenait des poëtes et des écrivains qui

auraient pu consacrer leur prose ou leurs vers à la biographie des

courtisanes avec lesquelles ils vivaient en si bonne intelligence; mais

ce sujet lubrique leur semblait indigne de passer à la postérité, et, si

chacun d'eux consentait à chanter la maîtresse qu'il avait prise, en la

réhabilitant, pour ainsi dire, par l'amour, aucun, du moins parmi les

auteurs qui se respectaient, aucun n'eût osé se faire le poëte des

courtisanes à Rome, de même que les artistes, qui ne refusaient pas de

faire le portrait de ces _précieuses_ et _fameuses_, eussent rougi de

s'intituler, à l'instar de certains artistes de la Grèce, _peintres de

courtisanes_. Si quelques ouvrages, spécialement consacrés à l'histoire

et à l'usage des courtisanes célèbres chez les Romains, furent composés

sous la dictée de ces sirènes, et dans le but de les immortaliser, on

peut supposer avec beaucoup de raison que de tels ouvrages n'émanaient

pas de plumes distinguées et qu'ils doivent avoir été détruits avec les

_molles libri_ et tous ces écrits obscènes que le paganisme n'essaya pas

de disputer aux justes anathèmes de la morale évangélique.

Mais, en revanche, les poëtes, qui étaient alors, comme de tout temps,

les commensaux et les amants des courtisanes, se montraient fort

empressés de leur accorder en particulier les hommages qu'ils auraient

eu honte de leur attribuer en général; leur amour relevait à leurs yeux

celle qui en était l'objet: ce n'était plus dès lors une femme perdue,

notée d'infamie par les lois et stigmatisée du nom de _meretrix_;

c'était une femme aimée et, comme telle, digne d'égards et de soins

délicats. De son côté, la courtisane, en se sentant aimée, oubliait

parfois elle-même sa profession et ressentait réellement l'amour qu'elle

avait inspiré, dont elle était fière, et qui lui faisait la seule

réputation honorable à laquelle il lui fût permis de prétendre. «Ainsi,

dit M. Walkenaer dans son _Histoire d'Horace_, que nous ne nous

lasserons pas de citer avec autant de confiance que les sources

originales; ainsi, malgré les préceptes donnés aux jeunes filles

destinées à la profession de courtisane par celles qui les élevaient

pour cette profession, elles n'étaient pas moins susceptibles d'un

véritable amour.» C'est donc dans les recueils des poëtes classiques,

c'est donc dans les poésies adressées par eux à des courtisanes, qu'il

faut retrouver les éléments de l'histoire de ces coryphées de la

Prostitution romaine. Horace, Catulle, Tibulle, Properce et Martial nous

fournissent les seuls documents qui puissent nous servir à dresser un

inventaire très-sommaire et très-incomplet des courtisanes qui eurent

les honneurs de la vogue depuis l'élévation d'Auguste à l'empire

jusqu'au règne de Trajan. (41 ans avant J.-C.--100 ans après J.-C.) Ces

courtisanes, que nous nommerons les Muses des poëtes érotiques,

appartenaient la plupart à la classe des _famosæ_ où leur esprit, leur

beauté et leur adresse leur avaient donné droit de cité; mais, en

vieillissant, elles retombaient la plupart dans la foule obscure des

mérétrices de bas étage, et quelques-unes, après avoir vu des consuls,

des préteurs, des généraux d'armée s'asseoir à leur table et se disputer

des faveurs qu'ils payaient à des prix fabuleux, après avoir été

entourées de clients, d'esclaves, de lénons et de poëtes, après avoir

habité un palais et dépensé, en festins, en prodigalités de tout genre,

l'or de plusieurs provinces conquises, arrivaient par degrés à un tel

abandon, à une telle misère, qu'on les retrouvait le soir, couvertes

d'un vieux centon ou manteau bariolé, errant avec les louves du

Summoenium et offrant au passant inconnu les infâmes services de leur

main ou de leur bouche. Ces honteux exemples de la décadence des

courtisanes n'excitaient pas même la pitié de leurs anciens adulateurs,

et ceux-là qui les avaient le plus aimées se détournaient avec horreur,

comme nous l'apprend Catulle, qui rencontra de la sorte, dans l'opprobre

de la Prostitution, une des maîtresses qu'il avait chantées au milieu

des splendeurs de la vie galante.

Nous passerons d'abord en revue les amours d'Horace, pour connaître les

grandes courtisanes de son temps; car Horace, sage et prudent jusque

dans les choses du plaisir, ne faisait cas que des amours faciles, dans

lesquels son repos ne pouvait pas être compromis. La terrible loi Julia

contre les adultères n'existait pas encore; mais la jurisprudence

romaine, quoique tombée en désuétude sur ce point délicat, ne laissait

pas moins des armes terribles dans les mains d'un mari trompé, ou d'un

père, ou d'un frère, outragés par la conduite dissolue d'une fille ou

d'une soeur. Horace savait qu'on n'était pas impunément amoureux d'une

matrone, et qu'un amant surpris en adultère courait risque d'être puni

sur le théâtre même de son crime, soit que le mari se contentât de

couper le nez et les oreilles du coupable, soit que celui-ci y perdît

son caractère d'homme et fût privé des attributs de la virilité, soit

enfin qu'il pérît égorgé en présence de sa complice. Horace, dans la

satire 2e du livre I, à l'occasion de Cupiennius, qui était fort curieux

de l'amour des matrones (_mirator cunni Cupiennius albi_), énumère les

victimes que cet amour avait faits, et dont le plaisir fut tristement

interrompu (_multo corrupta dolore voluptas_): «L'un s'est précipité du

haut d'un toit, l'autre est mort sous les verges; celui-ci, en fuyant,

est tombé parmi une bande de voleurs; celui-ci a racheté sa peau avec

ses écus; tel autre a été souillé de l'urine de vils esclaves; bien

plus, il est advenu que le fer a tranché les parties viriles d'un de ces

paillards (_quia etiam illud accidit ut cuidam testes caudamque salacem

demeteret ferrum_).» Horace répète donc le serment que faisait souvent

Salluste: «Moi, je ne touche jamais une matrone (_matronam nullam ego

tango_);» mais il n'imitait pas les folies de Salluste, qui se ruinait

pour des affranchies; il n'imitait pas davantage Marsæus, qui dissipa

son patrimoine et vendit jusqu'à sa maison pour entretenir une danseuse

nommée Origo: «Je n'ai jamais eu affaire aux femmes des autres, disait

Marsæus à Horace. --Non, reprenait le poëte, mais vous avez eu affaire

aux baladines, aux prostituées (_meretricibus_) qui ruinent la

réputation encore plus que la bourse.»

Cependant, Horace ne dédaignait pas, pour son propre compte, les

courtisanes et les danseuses; mais il ménageait avec elles sa bourse et

sa santé. Il conservait l'usage de sa raison dans tous les déréglements

de ses sens, et il était toujours assez maître de lui-même pour ne pas

se livrer à la merci d'une femme, en fût-il passionnément épris. Dans

ses passions les plus vives, partisan qu'il était de la philosophie

épicurienne, il suivait avant tout les inspirations de la volupté, et il

évitait soigneusement tout ce qui pouvait être un embarras, une gêne, un

ennui. Voilà pourquoi, sans parler des honteuses débauches que les

moeurs romaines autorisaient dans un ordre de plaisirs contraire à la

nature, il ne concentrait pas son affection sur un seul objet, mais il

la partageait d'ordinaire entre plusieurs amies qui étaient

successivement ou simultanément ses maîtresses. Voilà pourquoi, à

examiner la question avec une froide impartialité, il préférait, à la

dangereuse promiscuité des galanteries matronales, la tranquille

possession des maîtresses mercenaires: «Pour ne pas s'en repentir,

disait-il à un desservant idolâtre des grandes dames, cesse de

pourchasser les matrones, car il y a dans ce travail plus de mal à

gagner que de profit à recueillir. Une matrone, si vous le permettez,

Cerinthus, malgré ses camées et ses émeraudes, n'a pas d'ailleurs la

cuisse plus polie ni la jambe mieux faite; souvent même, on rencontre

mieux chez une courtisane (_atque etiam melius persæpe togatæ est_).

Ajoute encore que la marchandise de celle-ci n'est point fardée: tout ce

qu'elle veut vendre, elle le montre à découvert; ce qu'elle a de beau,

elle ne s'en vante point, elle l'étale; elle avoue d'avance ce qu'elle

cache de défectueux. C'est l'usage des cochers qui achètent des chevaux,

de les soumettre à une inspection générale... Chez une matrone, sauf le

visage, vous ne pouvez rien voir; le reste, si ce n'est chez Catia, est

caché jusqu'à ce que la robe soit ôtée. Si vous visez à ce fruit défendu

qu'environnent tant de retranchements (et c'est là ce qui vous rend

fou), mille choses alors vous font obstacle: gardiens, litière,

coiffeurs, parasites, et cette stole qui descend jusqu'aux talons, et ce

manteau qui l'enveloppe par-dessus, ce sont autant de barrières qui ne

laissent point approcher du but.»

Horace, dans cette satire où il se révèle avec ses goûts comme avec ses

habitudes, compare ensuite à cette matrone si bien gardée une courtisane

qui se livre elle-même avant qu'on l'attaque: «Avec elle, dit-il, rien

n'est obstacle; la gaze vous la laisse voir comme si elle était nue;

vous pouvez presque la mesurer de l'oeil dans ses parties les plus

secrètes; elle n'a donc pas la jambe mal faite et le pied ignoble?

Aimeriez-vous mieux qu'on vous tendît un piége et qu'on vous arrachât le

prix de la marchandise, avant de vous l'avoir montrée?» Puis, Horace

avoue qu'il n'a pas de patience quand le feu du désir circule dans ses

veines (_tument tibi quum inguina_), et qu'il s'adresse alors à la

première servante, au premier enfant, qui peut lui venir en aide:

«J'aime, dit-il franchement, des amours faciles et commodes (_namque

parabilem amo Venerem facilemque_). Celle qui nous dit: «Tout à

l'heure... Mais je veux davantage... Attendons que mon mari soit

sorti...» je la laisse aux prêtres de Cybèle, comme dit Philon. Il

prendra celle qui ne se tient pas à si haut prix et qui ne se fait point

attendre lorsqu'on lui ordonne de venir. Qu'elle soit belle, bien faite,

soignée, mais non pas jusqu'à vouloir paraître plus blanche ou plus

grande que la nature ne l'a faite. Celle-là, quand mon flanc droit

presse son flanc gauche, c'est mon Ilie et mon Égérie; je lui donne le

nom qu'il me plaît. Et je ne crains pas, lorsque je fais l'amour (_dum

futuo_), que le mari revienne de la campagne, que la porte se brise en

éclats, que le chien aboie, que la maison s'ébranle du haut en bas, que

la femme toute pâle saute hors du lit, qu'elle s'accuse d'être bien

malheureuse, qu'elle ait peur pour ses membres ou pour sa dot, et que

moi-même je tremble aussi pour mon compte; car, en pareil cas, il faut

fuir, les pieds nus et les vêtements en désordre, sinon gare à vos écus,

à vos fesses et à votre réputation!... Malheureux qui est pris! Je m'en

rapporte à Fabius.» Horace, dans son aimable épicuréisme, connaissait le

plaisir plutôt que l'amour.

Sa première maîtresse, celle du moins qu'il célébra la première dans ses

poésies, se nommait Nééra. Il l'aimait, ou plutôt il l'entretint pendant

plus d'une année, sous le consulat de Plancus, l'an de Rome 714. Il

avait, à cette époque, vingt-cinq ans, et il ne s'était pas encore fait

un nom parmi les poëtes; il était donc trop pauvre pour payer bien cher

les faveurs de cette chanteuse, qui sans doute n'avait pas la vogue

qu'elle obtint plus tard dans les comessations. Une nuit, elle enlaça

dans ses bras son jeune amant et prononça ce serment, dont la lune fut

le témoin muet: «Tant que le loup poursuivra l'agneau; tant qu'Orion, la

terreur des matelots, soulèvera les mers agitées par la tempête; tant

que le zéphyr caressera la longue chevelure d'Apollon, je te rendrai

amour pour amour!» Mais le serment fut bientôt oublié, et Néère prodigua

ses nuits à un amant plus riche qui les payait mieux. Elle ne voulait

cependant pas se brouiller avec Horace, qui rompit tout commerce avec

elle, en se disant: «Oui, s'il y a quelque chose d'un homme dans Flaccus

(_si quid in Flacco viri est_), je chercherai un amour qui réponde au

mien!» Il se détacha donc de l'infidèle Néère, et il prédit à son

heureux rival que lui-même serait abandonné à son tour, possédât-il de

nombreux troupeaux et de vastes domaines, fût-il plus beau que Nirée, et

fît-il rouler le Pactole chez sa maîtresse. Celle-ci se distingua depuis

dans son métier de chanteuse, et lorsque Horace dut à ses poésies

l'amitié de Mécène et les bienfaits d'Auguste, il se souvint de Néère,

et il l'envoya souvent chercher pour chanter dans les festins qu'il

donnait à ses amis: «Va, jeune esclave, dit-il dans une ode sur le

retour de l'empereur après la guerre d'Espagne, apporte-nous des

parfums, des couronnes et une amphore contemporaine de la guerre des

Marses, s'il en est échappé une aux bandes de Spartacus. Dis à la

chanteuse Néère, qu'elle se hâte de nouer ses cheveux parfumés de

myrrhe. Si son maudit portier tarde à t'ouvrir la porte, reviens sans

elle. L'âge qui blanchit ma tête a éteint mes ardeurs, qui naguère

redoutaient peu les querelles et les luttes; j'aurais été moins patient

dans ma chaude jeunesse, sous le consulat de Plancus!» Il avait aimé

Néère plus qu'il n'aima ses autres maîtresses; car il voulut se venger

d'elle, en lui montrant ce qu'elle avait perdu par son infidélité.

«A l'époque où Horace entra dans le monde, dit M. Walkenaer dans

l'Histoire de son poëte favori, il y avait à Rome trois courtisanes

renommées parmi toutes celles de leur profession; c'étaient Origo,

Lycoris et Arbuscula.» Malheureusement, les anciens scoliastes ne nous

en apprennent pas davantage à l'égard de ces trois _famosæ_, qu'ils se

contentent de nommer, et Horace, qui ne paraît pas avoir eu de rapports

particuliers avec elles, raconte seulement que la première avait réduit

à la pauvreté l'opulent Marsæus. Il affecte aussi de rapprocher de cette

courtisane avide et prodigue une patricienne, nommée Catia, connue par

ses débauches et par l'affectation qu'elle mettait à relever indécemment

le bas de sa robe, lorsqu'elle se promenait sur la voie Sacrée. Cette

Catia, qui ne rougissait pas de rivaliser en public avec les

courtisanes, fut un jour surprise en adultère dans le temple de Vénus

Théatine, près du théâtre de Pompée, et la populace la poursuivit à

coups de pierres. Son adultère, suivant le scoliaste Porphyrion, sortait

de l'ordinaire; car elle avait été trouvée se livrant à la fois à

Valérius, tribun du peuple, et à un rustre sicilien (_Valerio ac siculo

colono_); d'autres scoliastes ne lui donnent pourtant qu'un seul

complice dans ce flagrant délit. La mésaventure de Catia servit encore à

confirmer les idées d'Horace sur la préférence qu'il accordait à l'amour

des courtisanes. Il ne dérogea qu'une seule fois à ses principes, et il

se laissa séduire par une vieille débauchée, qui appartenait à une

famille illustre, et qui l'avait charmé par de faux airs de philosophe

et de savante. Il eût volontiers borné sa liaison avec cette stoïcienne

à un commerce purement littéraire; mais il ne se soumit pas longtemps

aux exigences amoureuses qu'il ne se sentait pas le courage de

satisfaire. Il s'était d'ailleurs attaché à une belle courtisane, nommée

Inachia, et il aurait eu honte de lui opposer une indigne rivale.

Celle-ci s'irrita de se voir négligée d'abord, bientôt délaissée, puis

détestée et repoussée; elle essaya sans doute de se venger d'Horace, en

chagrinant Inachia, et Horace prit fait et cause pour sa maîtresse, à

laquelle il sacrifia sans regret et sans pitié l'odieuse libertine qui

le tenait comme une proie. Deux horribles épigrammes, qu'il avait

faites contre elle, coururent dans Rome et la firent montrer au doigt

par tout le monde: «Tu me demandes, ruine séculaire, lui disait-il dans

la première de ces deux pièces, ce qui amollit ma vigueur, toi dont les

dents sont noires, dont le front est labouré de rides, et dont le hideux

anus bâille entre tes fesses décharnées comme celui d'une vache qui a la

diarrhée? Sans doute que ta poitrine, ta gorge putride et semblable aux

mamelles d'une jument, sans doute que ton ventre flasque et tes cuisses

grêles plantées sur des jambes hydropiques, devaient exciter mes

désirs!... Mais qu'il te suffise d'être opulente; qu'on porte à tes

funérailles les images triomphales de tes aïeux; qu'il n'y ait pas une

femme qui se pavane chargée de plus grosses perles que les tiennes...

Quoi! parce que des livres de philosophie sont étalés sur tes coussins

de soie, crois-tu que c'est cela qui empêche mes nerfs de se roidir, mes

nerfs assez peu soucieux des lettres, et qui fait languir mes amours

(_fascinum_)? Va, tu as beau me provoquer à te satisfaire (_ut superbe

provoces ab inguine_); il faut que ta bouche me vienne en aide (_ore ad

laborandum est tibi_).» Dans sa seconde ode, Horace fait un tableau

encore plus hideux de cette impudique: «Que demandes-tu, ô femme digne

d'être accouplée à de noirs éléphants? Pourquoi m'envoies-tu des

présents, des lettres, à moi qui ne suis pas un gars vigoureux, et dont

l'odorat n'est point émoussé?... Car, pour flairer un polype ou le bouc

immonde qui se cache sous tes aisselles velues, j'ai le nez plus fin que

celui du chien de chasse qui sent le gîte du sanglier. Quelle sueur et

quels miasmes infects s'exhalent de tous ses membres flétris,

lorsqu'elle s'efforce d'assouvir une fureur insatiable que trahit son

amant épuisé (_pene soluto_), lorsque sa face est dégoûtante de craie

humide et de fard préparé avec les excréments du crocodile, lorsque,

dans ses emportements lubriques, elle brise sa couche et les courtines

de son lit!» Il n'en fallut pas moins, pour qu'Horace se délivrât des

jalousies et des poursuites de la femme aux éléphants (_mulier nigris

dignissima barris_).

Malheureusement, on ne connaît que le nom de cette Inachia, qu'Horace

proclamait, trois fois en une nuit, la déesse du plaisir (_Inachiam ter

nocte potes!_ s'écriait avec envie l'indigne rivale d'Inachia); mais,

presque dans le même temps, Horace s'était lié avec une autre courtisane

qui ne le cédait pas en beauté à Inachia et qui pourtant se donnait

gratis à son poëte. Horace la nomme, pour cette raison probablement, la

_bonne_ Cinara. Ce n'était pas le moyen de la garder longtemps, et

bientôt Cinara se mit en quête d'un amant plus prodigue. Elle n'eut pas

de peine à le trouver, et Horace, inconsolable, ne put l'oublier qu'en

se jetant dans les fumées de Bacchus. Cette courtisane désintéressée eut

la maladresse de devenir mère. Le poëte Properce, qui était auprès

d'elle pendant les douleurs de l'enfantement, lui conseilla de faire un

voeu à Junon, et aussitôt, sous les auspices de cette déesse

compatissante, Cinara fut délivrée. Ce voeu, fait à Junon, semble

motiver l'opinion des scoliastes, qui veulent que Cinara soit morte en

couches. Horace la regretta toute sa vie, à travers tous les amours qui

succédèrent à celui qu'il se rappelait sans cesse. Cinara, la bonne

Cinara, se rattachait, dans les souvenirs de jeunesse d'Horace, à ses

plus douces illusions; Cinara l'avait aimé pour lui-même, sans intérêt

et sans récompense: «Je ne suis plus ce que j'étais sous le règne de la

bonne Cinara!» disait-il tristement, en approchant de la cinquantaine.

Gratidie, qui remplaça Cinara, n'était pas faite pour la condamner à

l'oubli: Gratidie avait été belle et courtisée comme elle; mais les

années, en dispersant la foule de ses adorateurs, lui avaient conseillé

de joindre à son métier de courtisane une industrie plus sûre et moins

changeante. Gratidie était parfumeuse et _saga_, ou magicienne: elle

vendait des philtres, elle en fabriquait aussi, et les commentateurs

d'Horace ont prétendu qu'elle avait essayé le pouvoir de ses

aphrodisiaques sur cet amant, qu'elle croyait par là s'attacher

davantage et d'une manière plus invincible. Mais Horace, au contraire,

ne tarda pas à secouer un joug que les conjurations et les breuvages de

la magicienne n'avaient pas réussi à lui rendre agréable et léger. Le

poëte eut horreur des oeuvres ténébreuses dont son commerce avec une

_saga_ l'avait fait complice; il craignit aussi pour sa santé, que des

stimulants trop énergiques pouvaient compromettre, et il se sépara

violemment de Gratidie. Celle-ci employa son art magique pour le

retenir, pour le ramener; tout fut inutile, et Horace, averti des

relations libidineuses que Gratidie entretenait secrètement avec un

vieux débauché nommé Varus, s'autorisa de ce prétexte pour rompre avec

éclat. Gratidie se plaignit alors hautement, l'accusa d'ingratitude, et

le menaça de terribles représailles. Horace savait ce dont elle était

capable; il n'attendit donc pas une vengeance qui pouvait le frapper par

un empoisonnement plutôt que par des maléfices: il dénonça, dans ses

vers, à l'opinion publique, les pratiques criminelles de l'art des

_sagæ_, et il déshonora Gratidie sous le nom transparent de Canidie.

Nous avons cité ailleurs les sinistres révélations que fit Horace au

sujet des mystères du mont Esquilin. Gratidie fut peut-être forcée de

s'expliquer et de se justifier devant les magistrats; elle obtint

d'Horace, on ignore par quelle influence et à quel prix, une espèce de

rétractation poétique dans laquelle perçait encore une amère et

injurieuse ironie: «Je reconnais avec humilité la puissance de ton art,

disait-il dans cette nouvelle ode destinée à paralyser le terrible effet

des deux autres; au nom du royaume de Proserpine, de l'implacable Diane,

je t'en conjure à genoux, épargne-moi, épargne-moi! Trop longtemps j'ai

subi les effets de ta vengeance, ô amante chérie des matelots et des

marchands forains! Vois, ma jeunesse a fui!... Tes parfums magiques ont

fait blanchir mes cheveux... Vaincu par mes souffrances, je crois ce que

j'ai nié longtemps.... Oui, tes enchantements pénètrent le coeur... Ma

lyre que tu taxes d'imposture, veux-tu qu'elle résonne pour toi? Eh

bien, tu seras la pudeur, la probité même!... Non, ta naissance n'a rien

d'abject... non, tu ne vas pas, la nuit, savante magicienne, disperser,

neuf jours après la mort, la cendre des misérables... Ton âme est

généreuse et tes mains sont pures!» A ce désaveu forcé, Canidie répond

par des imprécations: «Quoi! tu aurais impunément, nouveau pontife,

lancé des foudres sur les sortiléges du mont Esquilin et rempli Rome de

mon nom! Tu pourrais, sans éprouver mon courroux, divulguer les rites

secrets de Cotytto et te moquer des mystères du libre Amour!» Ce passage

prouve évidemment que Gratidie, de même que la plupart des _sagæ_, se

prêtait à d'incroyables débauches et ne restait pas étrangère à

certaines orgies nocturnes qui favorisaient une étrange promiscuité des

sexes, comme pour renouveler le culte impur de Cotytto, la Vénus de

Thrace, l'antique déesse hermaphrodite de la Syrie. «La mort viendra

trop lente à ton gré! s'écriait l'infernale Canidie; tu traîneras une

vie misérable et odieuse, pour servir de pâture à des souffrances

toujours nouvelles... Tantôt, dans les accès d'un sombre désespoir, tu

voudras te précipiter du haut d'une tour ou t'enfoncer un poignard dans

le coeur; tantôt, mais en vain, tu entoureras ton cou du lacet funeste.

Triomphante, je m'élancerai de terre et tu me sentiras bondir sur tes

épaules.»

Horace avait besoin de respirer, après un pareil amour, né au milieu des

potions érotiques et sous l'empire des invocations magiques: il ne

pardonnait pas toutefois à Canidie, car il décocha depuis plus d'un

trait acéré contre elle, et il put se réjouir d'avoir fait du surnom

qu'il lui donnait le pseudonyme d'empoisonneuse: «Canidie a-t-elle donc

préparé cet horrible mets?» disait-il longtemps après, en faisant la

critique de l'ail. Horace était excessivement sensible aux mauvaises

odeurs qui agissaient sur son système nerveux; il prit ainsi en aversion

une fort belle courtisane nommée Hagna, qui puait du nez et n'en était

pas moins idolâtrée de son amant Balbinus. Nous passerons sous silence

les nombreuses distractions qu'Horace allait chercher dans les domaines

de Vénus masculine, et nous laisserons sur le compte de la dépravation

romaine les continuelles infidélités qu'il faisait à son Bathylle, en se

couronnant de roses et en buvant du cécube ou du falerne. Horace n'était

pas plus moral que son siècle, et s'il aima prodigieusement les femmes,

il n'aima pas moins les garçons, qu'il leur préférait même souvent: «La

beauté, partout où il la rencontrait, dit le savant M. Walkenaer,

faisait sur lui une impression vive et brûlante; elle absorbait ses

pensées, troublait son sommeil, enflammait ses désirs; il saisissait

toutes les occasions de les satisfaire, sans être arrêté par des

scrupules et des considérations qui n'avaient aucune force dans les

moeurs de son temps.» Dans une de ses épodes, adressée à Pettius, il

reconnaît que l'amour s'acharne sans cesse après lui et l'enflamme pour

les adolescents et les jeunes filles: «Maintenant, c'est Lysiscus que

j'aime, dit-il avec passion, Lysiscus plus beau et plus voluptueux

qu'une femme. Ni les reproches de mes amis, ni les dédains de cet

adolescent ne sauraient me détacher de lui; rien, si ce n'est un autre

amour pour une blanche jeune fille ou pour un bel adolescent à la longue

chevelure.» Lorsque le poëte avouait ainsi sa faiblesse honteuse,

l'hiver avait trois fois dépouillé les forêts, dit-il dans la même ode,

depuis que sa raison se trouvait hors des atteintes d'Inachia. Ce fut à

cette époque, dans le cours de sa trentième année, qu'il devint

éperdument amoureux de Lycé: c'était une courtisane étrangère, qui

exerçait la Prostitution au profit de son prétendu mari, et qui eut

l'adresse de résister d'abord aux pressantes sollicitations du poëte.

Acron et Porphyrion, qui ont recueilli de précieux détails sur tous les

personnages nommés dans les poésies d'Horace, ne nous font pas connaître

le véritable nom de cette Lycé, que le poëte aima entre toutes ses

maîtresses; ils nous apprennent seulement qu'elle était d'origine

tyrrhénienne, c'est-à-dire qu'elle avait pris naissance dans l'Étrurie,

où la population entière, si l'on s'en rapporte au témoignage de

l'historien Théopompe, s'adonnait avec fureur à la débauche la plus

effrénée. Plaute fait entendre que les moeurs de ce pays n'avaient pas

beaucoup changé de son temps, lorsqu'il met ces paroles dans la bouche

d'un personnage de sa _Cistellaria_: «Vous ne serez point contrainte

d'amasser une dot, comme les femmes de Toscane, en trafiquant

indignement de vos attraits.» Lycé suivait donc les principes de sa

patrie, quand elle se vendait au plus offrant et que ses richesses,

honteusement acquises, lui permettaient de s'entourer des dehors d'une

femme honnête, de simuler un mariage et d'augmenter par là le prix de

ses complaisances. Horace y fut trompé comme tout le monde; il crut

avoir affaire à une vertu, et, malgré ses répugnances à l'égard de

l'adultère, il se relâcha de ce rigorisme jusqu'à venir la nuit

suspendre des couronnes à la porte de l'astucieuse courtisane, qui ferma

d'abord les yeux et les oreilles. Il s'enhardit par degrés et alla

heurter à cette porte inexorable, qui s'ouvrait pour d'autres que pour

lui et que les présents seuls avaient le privilége de rendre accessible.

Ce fut par une ode qu'il se fit recommander à la sévérité feinte de la

belle Étrurienne, qui n'était pas en puissance de mari, mais qui avait

auprès d'elle un lénon affidé. Cette ode, composée dans un genre que les

Grecs nommaient _paraclausithyron_, était un chant qu'on exécutait en

musique devant la porte close d'une cruelle: «Quand tu vivrais sous les

lois d'un époux barbare, aux sources lointaines du Tanaïs, dit le poëte

amoureux, Lycé, tu gémirais de me voir, en butte aux aquilons, étendu

devant ta porte! Écoute comme cette porte est battue par les vents,

comme les arbres de tes jardins gémissent et font gémir les toits de ta

maison! Vois comme la neige qui couvre la terre se durcit sous un ciel

pur et glacial! Abaisse ta fierté hostile à Vénus!... Tu ne verras pas

toujours un amant exposé, sur le seuil de ta demeure, aux intempéries

des saisons.»

Horace ignorait certainement que Lycé fût une courtisane, quand il lui

montrait, pour la fléchir, son mari dans les bras d'une concubine

thessalienne nommée Piéria; quand il lui disait que son père, originaire

de Tyrrhène, n'avait pu engendrer une Pénélope rebelle à l'amour; quand

il avait recours à la prière et aux larmes pour suppléer à l'inutilité

de ses dons. Mais bientôt on n'eut plus rien à lui refuser, dès qu'il

accorda ce qu'on lui demandait; il était généreux; il fut aussi heureux

qu'on pouvait le faire, et il resta quelque temps l'amant en titre de

Lycé, qui ne le congédia que pour donner sa place à un plus jeune et à

un plus riche. Il ne se consola pas aisément d'avoir été quitté, et il

chercha en vain à renouer une liaison qu'il avait rompue à contre-coeur.

Son ressentiment contre Lycé se fit jour avec éclat, quand la beauté de

cette courtisane se ressentit de l'usage immodéré que la libertine en

avait fait: «Les dieux, Lycé, ont entendu mes voeux! s'écria-t-il avec

une joie qui ne prouve pas que son amour fût alors éteint. Oui, Lycé,

mes voeux s'accomplissent. Te voilà vieille, et tu veux encore paraître

jeune, et d'une voix chevrotante, quand tu as bu, tu sollicites Cupidon,

qui te fuit: il repose sur les joues fraîches de la belle Chias, qui

sait si bien chanter; il dédaigne en son vol les chênes arides; il

s'éloigne de toi, parce que tes dents jaunies, tes rides, tes cheveux

blancs, lui font peur. Ni la pourpre de Cos, ni les pierres précieuses

ne te rendront ces années, que le temps rapide a comme ensevelies dans

l'histoire du passé. Où sont, hélas! ta beauté, ta fraîcheur, tes grâces

décentes? Ce visage radieux, qui égalait presque celui de Cinara et que

les arts avaient cent fois reproduit, qu'en reste-t-il maintenant? Que

reste-t-il de celle en qui tout respirait l'amour et qui m'avait ravi à

moi-même? Mais les destins donnèrent de courtes années à Cinara, et ils

te laissèrent vivre autant que la corneille centenaire, pour que

l'ardente jeunesse puisse voir, non sans rire, un flambeau qui tombe en

cendre.» Il y a dans cette pièce le dépit et le regret d'un amant

délaissé, et l'on ne peut trop taxer d'hyperbole un portrait si

différent de celui qu'Horace avait peint avec enthousiasme peu d'années

auparavant. Les femmes, et surtout les courtisanes, il est vrai, chez

les Romains, n'étaient pas longtemps jeunes: le climat chaud, les bains

multipliés, les cosmétiques et les aphrodisiaques, les festins et les

excès en tout genre ne tardaient pas à flétrir la première fleur d'un

printemps qui touchait à l'hiver et qui emportait avec lui les plaisirs

de l'amour. La vieillesse des femmes commençait à trente ans, et, si le

feu des passions érotiques couvait encore sous la céruse et sous le

fard, il fallait recourir, pour l'apaiser, aux eunuques, aux _spadones_,

aux gladiateurs, aux esclaves, ou bien aux secrètes et honteuses

compensations du _fascinum_.

Dans le temps même qu'Horace était possesseur des charmes de Lycé, il ne

se défendit pas des séductions d'une autre enchanteresse, et il donna

l'exemple de l'inconstance à sa nouvelle maîtresse en traversant pour

ainsi dire le lit de Pyrrha: il ne l'aimait pas, il n'en était pas

jaloux, car un jour il la surprit, dans une grotte où elle était couchée

sur les roses, dans les bras d'un bel adolescent à la chevelure

parfumée. Il ne troubla pas les baisers de ces deux amants, qui ne

soupçonnaient pas sa présence; il se contenta de les admirer, tous deux

enivrés d'amour et pétulants d'ardeur. Il se délecta à ce spectacle

voluptueux, et il se retira sans bruit, avant que l'heureux couple fût

en état de le voir et de l'entendre. Mais, le lendemain, il envoya une

ode d'adieu à Pyrrha, pour lui notifier ce dont il avait été témoin et

ce qui l'avait guéri d'un amour si mal partagé: «Malheur à ceux pour qui

tu brilles comme une mer qu'ils n'ont pas affrontée! Quant à moi, le

tableau votif que j'attache aux parois du temple de l'Amour témoignera

que j'ai déposé mes vêtements humides, après mon naufrage!» Les

naufragés suspendaient dans le temple de Neptune un tableau votif

rappelant le danger auquel ils avaient échappé: Horace faisait allusion

à cet usage, lorsqu'il remerciait le dieu des amants de l'avoir sauvé au

milieu d'une tourmente de jalousie et d'infidélité. Il est remarquable

que le poëte, qui ne se piquait jamais de constance pour son propre

compte, ne souffrait pas de la part d'une maîtresse la moindre perfidie,

et pourtant toutes ses maîtresses étaient des courtisanes! On doit

attribuer à une vanité excessive plutôt qu'à une délicatesse de moeurs

cette intolérance qui contrastait avec ses doctrines épicuriennes. La

seule fois peut-être où il ne fut pas jaloux et où il se prêta même à un

partage, c'est quand son ami Aristius Fuscus jeta les yeux sur une

affranchie, nommée Lalagé, avec laquelle il se reposait, des plaisirs de

Rome et des courtisanes, dans sa villa de la Sabine. Cette Lalagé

sortait à peine de l'enfance, et, ne sachant comment résister aux

poursuites de Fuscus, elle prétexta son âge, et se défendit ainsi de lui

céder immédiatement; mais Horace, sacrifiant l'amour à l'amitié, prit

lui-même les intérêts de son ami, en l'invitant à patienter quelque

temps, jusqu'à ce qu'il eût triomphé des refus de Lalagé: «Ne cueille

pas la grappe encore verte, lui disait-il; attends: l'automne va la

mûrir et nuancer de sa couleur de pourpre le noir raisin; bientôt Lalagé

te cherchera d'elle-même, car le temps court malgré nous et lui apporte

les années qu'il te ravit dans sa fuite; bientôt, d'un oeil moins

timide, elle provoquera l'amour, plus chérie que ne furent jamais

Chloris et la coquette Pholoé; elle montrera ses blanches épaules et

rayonnera comme la lune au sein des mers.» En attendant, il célébrait

dans ses vers voluptueux les charmes enfantins de Lalagé, et il

parcourait la forêt de Sabine en apprenant le nom de Lalagé à tous les

échos. Il fut sans doute trompé par cette affranchie, comme il le fut

presque en même temps par une autre, nommée Barine, moins enfant et

aussi charmante que Lalagé. Selon les scoliastes, Barine se nommait

Julia Varina, parce qu'elle était une des affranchies de la famille

Julia. Horace eut encore la monomanie de faire de cette courtisane une

amante fidèle, et il s'aperçut presque aussitôt que les serments dont

elle l'avait bercé n'étaient qu'un moyen de tirer de lui plus de

présents: «Barine, lui écrivit-il, je te croirais, si un seul de tes

parjures eût été suivi d'un châtiment; si une seule de tes dents en fût

devenue moins blanche; si seulement un de tes ongles en eût été déformé;

mais, perfide, à peine as-tu, par des serments trompeurs, engagé de

nouveau ta foi, que tu n'en parais que plus belle, que tu te montres

avec encore plus d'orgueil à cette jeunesse qui t'adore! Oui, Barine,

tu peux, avec de décevantes paroles, prendre à témoin les ondes de la

mer, les astres silencieux de la nuit, les dieux inaccessibles au froid

de la mort. Vénus rira de tes sacriléges; les nymphes indulgentes et le

cruel Cupidon, aiguisant sans cesse ses ardentes flèches, en riront. Il

n'est que trop vrai, tous ces adolescents ne grandissent que pour

t'assurer de nouveaux esclaves. Ceux que tu retiens dans le servage te

reprochent tes trahisons et ne peuvent se résoudre à s'éloigner du foyer

d'une maîtresse impie!»

Horace, à cette époque, âgé de trente-huit ans (27 ans avant J.-C.), se

livrait à toute la fougue de son tempérament; il cherchait une maîtresse

fidèle et il n'en trouvait pas, faute de la prêcher d'exemple; il se

retirait souvent dans une de ses maisons de campagne, à Proeneste ou à

Ustica, et il emmenait avec lui, pour passer le temps, quelque belle

affranchie, qui se lassait bientôt de cette espèce de servitude et qui

le quittait pour retourner à Rome. Comme il allait partir pour Ustica,

son domaine de la Sabine, il rencontra sur la voie Sacrée une jeune

femme, portant la toge et coiffée d'une perruque blonde: elle était

d'une beauté si merveilleuse, que tous les regards la suivaient avec

admiration, mais cette beauté se trouvait encore relevée par celle d'une

compagne plus âgée qu'elle, quoique non moins resplendissante

d'attraits. La ressemblance de ces deux courtisanes, qui ne différaient

que par l'âge, prouvait suffisamment que l'une était la fille de

l'autre. Horace fut émerveillé et il se sentit sur-le-champ épris de

toutes deux à la fois; mais quand il sut que la mère avait pour amie

cette parfumeuse Gratidie, à laquelle il avait fait une si triste

célébrité, il résolut de ne s'occuper que de la fille, nommée Tyndaris,

chanteuse de son métier, entretenue par un certain Cyrus, jaloux et

colère, qui la battait. Il envoya cette déclaration d'amour à Tyndaris:

«Les dieux me protégent, les dieux aiment mon encens et mes vers. Viens

auprès de moi, et l'Abondance te versera de sa corne féconde tous les

trésors des champs. Là, dans une vallée solitaire, à l'abri des feux de

la canicule, tu chanteras sur la lyre d'Anacréon la fidèle Pénélope, la

trompeuse Circé, et leur amour inquiet pour le même héros. Là, sous

l'ombrage, tu videras sans péril une coupe de Lesbos, et les combats de

Bacchus ne finiront pas comme ceux de Mars; tu n'auras plus à craindre,

qu'un amant colère et jaloux, abusant de ta faiblesse, ose porter sur

toi des mains brutales, arracher les fleurs de ta chevelure et déchirer

ton voile innocent.» La chanteuse, en recevant cette ode, alla consulter

sa mère, qui lui raconta l'indigne conduite du poëte à l'égard de

Gratidie, et qui lui conseilla de ne pas s'exposer à de pareils

traitements. Tyndaris répondit donc à Horace qu'elle ne pouvait, sans

offenser sa mère, accepter les hommages de l'injurieux accusateur de

Gratidie. Alors, Horace essaya par la flatterie de mettre dans son

parti la mère de Tyndaris, à laquelle il écrivit: «O toi, d'une mère si

belle, fille plus belle encore, je t'abandonne mes coupables ïambes;

ordonne, et qu'ils soient consumés par la flamme ou ensevelis dans les

flots... Apaise ton âme irritée. Moi aussi, au temps heureux de ma

jeunesse, je connus le ressentiment, et je fus entraîné, dans mon

délire, à de sanglants ïambes. Aujourd'hui je veux faire succéder la

paix à la guerre: ces vers insultants, je les désavoue, mais rends-moi

ton coeur et deviens ma maîtresse!» Tyndaris se laissa toucher et

réconcilia Horace avec la vieille Gratidie, en faisant elle-même les

frais du raccommodement.

C'est après Tyndaris, que Lydie inspira au poëte volage une des passions

les plus vives qu'il eût encore ressenties. Lydie était éprise d'un tout

jeune homme, qu'elle détournait des exercices gymnastiques et des

laborieux travaux de son éducation patricienne: Horace lui reprocha de

perdre ainsi l'avenir de ce jeune homme, qu'il parvint à remplacer, en

se montrant plus libéral que lui. Mais à peine avait-il succédé à cet

imberbe Sybaris, que Lydie, aussi capricieuse qu'il pouvait l'être

jamais, lui donna pour rival un certain Télèphe, qui s'était emparé

d'elle et qui la captivait par les sens. Horace n'était pas homme à

soutenir une semblable rivalité; il tint bon cependant, et il essaya,

par la persuasion et par la tendresse, de lutter contre un robuste

rival, qui lui défaisait le soir tous ses projets du matin. Sa poésie la

plus amoureuse était sans force vis-à-vis des faits et gestes de ce

copieux amant: «Ah! Lydie! s'écrie-t-il dans une ode charmante, qui

n'émut pas même cette belle inhumaine: quand tu loues devant moi le

teint de rose, les bras d'ivoire de Télèphe, malheur à toi! mon coeur

s'enflamme et se gonfle de colère. Alors mon esprit se trouble, je

rougis et pâlis tour à tour; une larme furtive tombe sur ma joue et

trahit les feux secrets dont je suis lentement dévoré. O douleur! quand

je vois tes blanches épaules honteusement meurtries par lui dans les

fureurs de l'ivresse; quand je vois tes lèvres où sa dent cruelle

imprime ses morsures! Non, si tu veux m'écouter, ne te fie pas au

barbare, dont les baisers déchirent cette bouche divine où Vénus a

répandu son plus doux nectar. Heureux, trois fois heureux, ceux qu'unit

un lien indissoluble, que de tristes querelles n'arrachent pas l'un à

l'autre, et que la mort seule vient trop tôt séparer!» Lydie dédaigna

les prières et les conseils d'Horace: elle ne congédia point l'amant qui

la mordait et qui la meurtrissait de coups, mais elle ferma sa porte à

l'importun conseiller.

Horace ne pouvait rester un seul jour sans maîtresse. Quoiqu'il aimât

avec plus de frénésie l'infidèle qui le chassait, il voulut, par le

nombre de ses distractions galantes, étouffer cet amour qui n'en était

que plus vivace dans son coeur; il fit parade de ses nouvelles

maîtresses: «Lorsqu'un plus digne amour m'appelait, dit-il dans une ode,

j'étais retenu dans les liens chéris de Myrtale, l'affranchie Myrtale,

plus emportée que les flots de l'Adriatique quand ils creusent avec rage

les golfes de la Calabre.» Mais il ne se consolait pas d'avoir perdu

Lydie. Il revint à Rome, et il apprit avec joie que le brutal Télèphe

avait un successeur, et que Lydie était entretenue par Calaïs, fils

d'Ornythus de Thurium; Calaïs, jeune et beau, ne devait pas craindre de

rival. Horace alla voir Lydie, et elle ne le vit pas sans émotion: ils

tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le poëte a chanté sa

réconciliation dans cet admirable dialogue: «Tant que j'ai su te plaire

et que nul amant préféré n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je

vivais plus heureux que le grand roi. --Tant que tu n'as pas brûlé pour

une autre et que Lydie ne passait point après Chloé, Lydie vivait plus

fière, plus glorieuse que la mère de Romulus. --Chloé règne aujourd'hui

sur moi; j'aime sa voix si douce, mariée aux sons de sa lyre; pour elle,

je ne craindrais pas la mort, si les Destins voulaient épargner sa vie.

--Je partage les feux de Calaïs, fils d'Ornythus de Thurium; pour lui,

je souffrirais mille morts, si les Destins voulaient épargner sa vie.

--Quoi! s'il revenait, le premier amour? s'il ramenait sous le joug nos

coeurs désunis? si je fuyais la blonde Chloé et que ma porte s'ouvrît

encore à Lydie? --Bien qu'il soit beau comme le jour, et toi plus léger

que la feuille, plus irritable que les flots, c'est avec toi que

j'aimerais vivre, avec toi que j'aimerais mourir!»

Les amours des courtisanes étaient changeants: Lydie retourna bientôt à

Calais, et Horace, à Chloé, tout en regrettant Lydie, tout en

s'affligeant de n'avoir pas su la fixer. La blonde Chloé était encore

enfant, lorsqu'elle vendit sa fleur au poëte, qui la négligea bientôt

pour s'attacher à deux autres maîtresses plus mûres et moins ignorantes,

à Phyllis, affranchie de Xanthias, et à Glycère, l'ancienne amante de

Tibulle. Ce fut dans une singulière circonstance, qu'il eut révélation

des beautés cachées de Phyllis et qu'il se sentit jaloux de les

posséder. Un jour, il alla faire visite à un ami, nommé Xanthias, jeune

Grec de Phocée, épicurien et voluptueux comme lui; il ne voulut pas

qu'on avertît de sa présence l'hôte aimable qu'il venait voir et qu'on

lui dit être enfermé dans la bibliothèque de sa maison, au milieu des

bustes et des portraits de ses ancêtres; il eut l'idée de le surprendre

et il le surprit, en effet, car il ne le trouva pas la tête penchée sur

un livre: Xanthias avait écarté tous ses domestiques, pour être seul

avec une esclave dont il avait fait sa concubine. Horace, arrêté sur le

seuil, ne troubla pas un tête-à-tête dont il observa curieusement les

épisodes et dont il partagea en quelque sorte les plaisirs. Xanthias

s'aperçut qu'il avait un témoin muet de son bonheur, lorsqu'il eut la

conscience de lui-même et de sa situation; il rougit de honte et chassa

brutalement la belle Phyllis, qui se reprochait tout bas son abandon, et

qui se retira toute confuse devant la colère de son maître. Il y avait

chez les Romains un préjugé très-répandu et très-invétéré, qui

représentait comme déshonorant le commerce intime d'un homme libre avec

une esclave. Xanthias ne se consolait pas d'avoir dévoilé son secret

malgré lui, et il écoutait à peine les raisonnements d'Horace, qui

cherchait à justifier aux yeux de son ami une faiblesse amoureuse qu'il

eût volontiers prise pour son propre compte. Horace fit l'éloge le moins

équivoque de la complice de Xanthias, et il laissa celui-ci sous

l'impression d'une sorte de jalousie qui réhabilitait Phyllis. D'après

le conseil d'Horace, Xanthias commença par affranchir cette esclave,

pour n'avoir plus à rougir de la rapprocher de lui. Horace lui avait

envoyé une ode, dans laquelle il flattait Phyllis, de la manière la plus

délicate, en la comparant à la blanche Briséis aimée d'Achille, à

Tecmesse aimée d'Ajax son maître, à la vierge troyenne dont Agamemnon

fut épris après la chute de Troie: «Ne rougis pas d'aimer ton esclave, ô

Xanthias! disait-il; sais-tu si la blonde Phyllis n'a pas de nobles

parents qui seraient l'orgueil de leur gendre? Sans doute, elle pleure

une naissance royale et la rigueur des dieux pénates. Non, celle que tu

as aimée n'est pas d'un sang avili; si fidèle, si désintéressée, elle

n'a pu naître d'une mère dont elle aurait à rougir. Si je loue ses

bras, son visage et sa jambe faite au tour, mon coeur n'y est pour rien.

Ne va pas soupçonner un ami dont le temps s'est hâté de clore le

huitième lustre.» Horace à quarante ans n'était pas moins curieux qu'à

vingt, et ce qu'il avait vu de Phyllis le tourmentait d'une secrète

impatience de revoir à son aise une si charmante fille. Le soin qu'il

prend, dans son ode à Xanthias, de se dire exempt de toute convoitise,

semblerait prouver le contraire, et il est probable que Phyllis lui sut

gré d'avoir contribué à la faire affranchir. Cet affranchissement la

délivra de Xanthias qu'elle n'aimait pas, et une fois maîtresse

d'elle-même, elle s'amouracha de Télèphe, qu'Horace avait eu déjà pour

rival. Ce Télèphe ne lui resta pas longtemps attaché et il céda la place

à Horace, qui adressa une ode consolatrice à la blonde Phyllis, pour

l'inviter à venir célébrer avec lui dans une de ses villas les ides

d'avril, mois consacré à Vénus Marine: «Télèphe, que tu désires, n'est

pas né pour toi; jeune, voluptueux et riche, une autre s'est emparée de

lui et le retient dans un doux esclavage, à l'exemple de Phaéton

foudroyé et de Bellérophon, que Pégase, impatient du frein d'un mortel,

rejeta sur la terre: cet exemple doit réprimer des espérances trop

ambitieuses. Ne regarde pas au-dessus de toi, et tremblant d'élever trop

haut ton espoir, ne cherche que ton égal. Viens, ô mes dernières amours,

car, après toi, je ne brûlerai pour aucune autre. Apprends des airs que

me répétera ta voix adorée: les chants adoucissent les noirs chagrins.»

Phyllis était devenue courtisane, et son talent d'aulétride la faisait

distinguer entre les chanteuses qui se louaient dans les festins;

quoique Horace l'appelât ses dernières amours (_meorum finis amorum_),

il lui donna encore plus d'une rivale préférée.

Glycère fut celle qu'il aima davantage; il savait par Tibulle, qui

l'avait aimée avant lui, ce qu'elle valait comme amante; il n'eut pas de

répit qu'il ne remplaçât auprès d'elle Tibulle ou plutôt le jeune

adolescent qui avait succédé à Tibulle. «Ne sois pas si triste, Albius,

au souvenir des rigueurs de Glycère? écrivait-il à son ami Tibulle.

Faut-il soupirer d'éternelles élégies, parce qu'un plus jeune t'a

éclipsé aux yeux de l'infidèle?» Horace était assez riche et assez

aimable, pour que Glycère fermât les yeux sur les cheveux gris que lui

cachait une couronne de roses; elle accepta les offrandes et le culte

d'Horace; elle lui donna rendez-vous dans une délicieuse maison où elle

avait établi le centre de son empire amoureux; Horace lui envoya ce

billet, au moment où elle faisait sa toilette, au milieu de ses

_ancillæ_ et de ses _ornatrices_, pour recevoir son nouvel amant: «O

Vénus, reine de Gnide et de Paphos, dédaigne le séjour chéri de Chypre;

viens dans la brillante demeure de Glycère qui t'appelle avec des flots

d'encens! Amène avec toi le bouillant Amour, les Grâces aux ceintures

dénouées, et les Nymphes, et Mercure, et la Jeunesse, qui sans toi n'a

plus de charmes!» Cette Glycère avait toutes les qualités d'une

courtisane consommée; elle exerça une irrésistible influence sur les

sens d'Horace, qui se livra aux ardeurs de sa passion avec tant

d'emportement, que sa santé en fut altérée, et qu'il augmenta par ces

excès l'irritabilité de ses nerfs. Il tombait alors dans des crises

spasmodiques qui l'épuisaient encore plus que ses transports amoureux,

et souvent, au sortir des bras de sa maîtresse, il s'abandonnait aux

sombres rêveries d'une espèce de maladie noire, que la jalousie avait

produite et qu'elle menaçait d'aggraver tous les jours. Mais cette

jalousie lui avait été si souvent funeste dans ses amours, qu'il se

faisait violence pour la cacher et qu'il s'étourdissait au milieu des

festins: «Je veux perdre la raison, disait-il à son ancien rival

Télèphe, devenu son ami et son compagnon de table. Où sont les flûtes de

Bérécynthe? Que fait ce hautbois suspendu près de la lyre muette? Je

hais les mains paresseuses: semez les roses! Que le bruit de nos folies

éveille l'insensé Lycus et la jeune voisine si mal unie à ce vieil

époux. Ta noire chevelure, ô Télèphe, tes yeux doux et brillants comme

l'étoile du soir, attirent l'amoureuse Rhodé, et moi je languis, je

brûle pour ma Glycère...» En faisant allusion à la verte jeunesse de

Télèphe, il faisait un triste retour sur ses quarante-trois ans, sur sa

chevelure grisonnante, sur son crâne chauve, sur ses yeux bordés de

rouge, sur ses rides et sur son teint jauni. Glycère, en courtisane

adroite, évitait pourtant d'évoquer ces fâcheuses pensées, et

quelquefois Horace, assis ou plutôt couché à table avec elle, pouvait

croire qu'il n'avait pas plus perdu que son vin en vieillissant. Alors

sa verve de poëte s'échauffait, et il redevenait jeune en chantant

Glycère: «Le fils de Jupiter et de Sémélé, les désirs voluptueux et leur

mère cruelle m'ordonnent de rendre mon coeur aux amours que je croyais

finies pour moi. Je brûle pour Glycère! j'aime son teint éblouissant et

pur comme un marbre de Paros; j'aime ses charmants caprices et la

vivacité dangereuse de ses regards. Vénus me poursuit et s'attache à moi

tout entière; au lieu de chanter les sauvages tribus de la Scythie et le

cavalier parthe, si redouté dans sa fuite, ma lyre n'a plus que des

chants d'amour. Esclaves, posez, sur un autel de vert gazon, la

verveine, l'encens et une coupe de vin: le sang d'une victime désarmera

la déesse.» Les commentateurs se sont beaucoup occupés de ce sacrifice,

et ils n'ont eu garde de se mettre d'accord sur la déesse à qui Horace

voulait l'offrir. C'était Vénus, selon les uns; c'était Glycère

divinisée, selon les autres. On a beaucoup débattu un autre point, aussi

difficile à éclaircir: quelle était la victime que le poëte se proposait

d'immoler (_mactata hostia_)? Le savant Dacier a prétendu que les Grecs

et les Romains ne souillaient jamais de sang les sacrifices offerts à

Vénus. En réponse à cette docte argumentation, le dernier historien

d'Horace a cité un passage de Tacite, d'après lequel on ne saurait

contester que les autels de Vénus furent ensanglantés comme ceux des

autres dieux et déesses: on avait soin seulement que les animaux qu'on

immolait, chèvres, génisses, colombes, ne fussent pas des mâles. Le

sacrifice dont il est question dans l'ode d'Horace à Glycère, pourrait

bien être d'une espèce plus érotique, car un amant qui appréhendait les

maléfices et qui voulait surtout se garantir du noeud d'impuissance,

brûlait de l'encens et de la verveine sur l'autel de ses dieux lares,

versait une patère de vin dans la flamme et transformait ensuite sa

maîtresse en victime qu'il immolait à Vénus.

Pendant sa liaison avec Glycère, Horace se brouilla impitoyablement avec

plusieurs maîtresses qu'il avait eues et qui comptaient rester ses

amies. On peut supposer avec raison que ce fut à l'instigation de

Glycère, qu'il ne fit grâce ni à Chloris, ni à Pholoé, ni à Chloé, ni

même à sa chère Lydie. Il outragea dans ses vers celles qu'il avait

chantées naguère avec le plus de tendresse. Il est impossible de ne pas

reconnaître la haine de Glycère contre Lydie dans cette ode injurieuse:

«Les jeunes débauchés viennent moins souvent frapper à coups redoublés

tes fenêtres et troubler ton sommeil; ta porte reste enchaînée au seuil,

elle qui roulait si facilement sur ses gonds. Déjà tu entends de moins

en moins répéter ce refrain: Tandis que je veille dans les longues

nuits, Lydie, tu dors! Bientôt, vieille et flétrie, au coin d'une rue

solitaire, tu pleureras à ton tour les dédains des plus vils amants.

Quand de brûlants désirs, quand cette chaleur qui met en rut les

cavales, s'allumeront dans ton coeur ulcéré, tu gémiras de voir cette

joyeuse jeunesse, qui se couronne de myrte et de lierre verdoyant, et

qui dédie à l'Hèbre glacé les couronnes flétries.» Horace, qui avait eu

le courage d'insulter Lydie et de la représenter _meretrix_ de

carrefour, provoquant les passants au coin des rues; Horace n'eut pas le

moindre remords, en sacrifiant à quelque ressentiment de Glycère la

vieille Chloris et sa fille Pholoé, qui était alors une des _fameuses_ à

la mode: «Femme du pauvre Ibicus, mets donc enfin un terme à tes

débauches et à tes infâmes travaux. Quand tu es si proche de la mort,

cesse de jouer au milieu des jeunes filles et de faire ombre à ces

blanches étoiles. Ce qui sied assez bien à Pholoé ne te sied plus, ô

Chloris! Que ta fille, comme une bacchante excitée par les sons des

cymbales, assiége les maisons des jeunes Romains; que, dans son amour

pour Nothus, elle folâtre comme la chèvre lascive. Quant à toi, vieille,

ce sont les laines de Luceria, et non les cythares qui te conviennent,

et non la rose aux couleurs purpurines: d'un tonneau de vin, on ne boit

pas la lie.» Horace, au lieu de déchirer quelques pages dans ses livres

d'odes, en ajoutait de bien amères, de bien cruelles, qui n'effaçaient

pas les chants d'amour de sa jeunesse. Il avait quarante-sept ans; il

était follement épris de Glycère, et en publiant le recueil de ses odes,

il les mêla de telle sorte, qu'on ne pouvait plus retrouver la suite

chronologique de ses maîtresses et de ses amours dans les pièces de vers

qu'il avait composées pour les immortaliser; mais Glycère ne fut pas

encore satisfaite de la place que le poëte lui avait réservée dans ce

recueil: elle s'irrita, elle congédia son trop docile amant, et quoi

qu'il fît pour rentrer en grâce, elle ne voulut pas lui pardonner ses

torts imaginaires.

Horace essaya inutilement de lui inspirer de la jalousie et de lui

prouver qu'il pouvait se passer d'elle: il se tourna vers une ancienne

maîtresse, qu'il n'avait pas du moins injuriée, et il n'épargna rien

pour redevenir son amant. Cette maîtresse était Chloé, cette belle

esclave de Thrace, qu'il avait possédée le premier et qui n'avait pas su

le retenir sous le prestige d'une naïve tendresse d'enfant. La blonde

Chloé avait acquis de l'expérience, en devenant une courtisane en vogue;

elle se trouvait, à cette époque, dans tout l'éclat de ses grâces, de

ses talents et de sa réputation: elle avait autour d'elle une brillante

cour d'adorateurs empressés; elle se montrait partout avec eux, à la

promenade, au théâtre, aux bains de mer; son luxe surpassait celui de

ses rivales, et elle n'était entretenue néanmoins que par un jeune

marchand, nommé Gygès. Ce Gygès, elle l'aimait sans doute parce qu'il

n'avait pas d'égal en beauté, mais elle lui était surtout attachée à

cause de l'immense fortune de ce jeune homme. Ils vivaient donc ensemble

comme mari et femme, lorsque Gygès rencontra une autre courtisane,

appelée Astérie: il l'aima aussitôt et il ne songea plus qu'à se séparer

de Chloé, qui veillait sur lui comme sur un trésor. Il prétexta un

voyage en Bithynie, où, disait-il, l'appelaient ses affaires de

commerce. Il partit et promit à Astérie de ne revenir que pour elle. Dès

qu'il fut éloigné, son amour pour Astérie éclata par des présents qui la

dénoncèrent à l'inquiète jalousie de Chloé. Sans cesse Astérie recevait

des lettres du voyageur; Chloé n'en recevait aucune; elle ignorait même

en quel pays il se trouvait, plus résolu que jamais à ne reparaître à

Rome que pour ne plus quitter son Astérie. Chloé était hors d'elle,

furieuse et désolée à la fois; elle apprit que Gygès était allé de

Bithynie en Épire: elle lui envoya un émissaire chargé de lettres

suppliantes et passionnées.

Le moment était mal choisi pour faire oublier à Chloé l'absence de

Gygès; Horace fut repoussé par cette belle délaissée, qui ne lui épargna

pas les dédains. Horace se vengea, non-seulement par une épigramme

contre la superbe Chloé, mais encore en prenant fait et cause pour

Astérie, dont il se fit l'ami et le protecteur. Il lui adressa une ode,

dans laquelle il l'encourageait à rester fidèle à son fidèle Gygès, et

à ne rien craindre des intrigues de sa rivale abandonnée: «Astérie,

prends garde que ton voisin Énipée te plaise plus qu'il ne faut?

Personne, il est vrai, ne manie au Champ-de-Mars un cheval avec plus

d'adresse, et ne fend plus vite à la nage les eaux du Tibre. Le soir,

ferme ta porte, aux sons de la flûte plaintive; ne jette pas les yeux

dans la rue, et quand il t'appellerait cent fois cruelle, reste

inflexible!» Il lui apprenait que l'émissaire de Chloé avait tenté

vainement d'émouvoir le coeur de Gygès, ce coeur qui appartenait

désormais à la seule Astérie; il put jouir du désespoir de Chloé, mais

le mauvais succès de ses tentatives amoureuses auprès de cette

courtisane avait laissé dans son propre coeur un amer découragement; il

crut se rendre justice, en invoquant une dernière fois Vénus, qui lui

avait été si souvent favorable: «J'ai joui naguère de mes triomphes sur

les jeunes filles, et j'ai servi non sans gloire sous les drapeaux de

l'Amour. Aujourd'hui, je consacre à Vénus Marine mes armes et ma lyre,

qui n'est plus faite pour ces combats; je les suspends, à gauche de la

déesse, aux parois de son temple. Mettez-y également les flambeaux, les

leviers et les haches qui menaçaient les portes fermées. O déesse, qui

règnes dans l'île fortunée de Chypre et dans Memphis, où l'on ne connut

jamais les neiges de Sithonie, ô souveraine des amours, touche seulement

de ton fouet divin l'arrogante Chloé!»

Mais Horace disait adieu trop tôt à Vénus: il reconnut avec joie qu'il

pouvait encore avoir droit aux faveurs de la déesse. Il vit ou peut-être

il revit Lydé, habile chanteuse qui jouait de la lyre dans les festins;

il ne fut pas longtemps à lier avec elle une partie amoureuse, et il

emprunta certainement à sa bourse les plus grands moyens de séduction.

Il mit d'abord ses projets sous les auspices de Mercure, dieu des

poëtes, des voleurs et des marchands: «Inspire-moi, dit-il à ce dieu des

courtisanes, inspire-moi des chants qui captivent l'oreille de la

sauvage Lydé! Comme la jeune cavale bondit en se jouant dans la plaine

et fuit l'approche du coursier, Lydé me fuit et l'amour l'effarouche

encore.» Mais elle ne tarda pas à s'apprivoiser, et elle venait souvent

chanter dans les festins où Horace puisait au fond de ses vieilles

amphores sa philosophie sceptique et insouciante. Les odes qu'il adresse

à Lydé sont surtout des invitations à boire: «Que faire de mieux le jour

consacré à Neptune? Allons, Lydé, tire le cécube caché au fond du

cellier, et force ta sobriété dans ses retranchements... Nous chanterons

tour à tour, moi, Neptune et les vertes chevelures des Néréides; toi,

sur ta lyre d'ivoire, Latone et les flèches rapides de Diane. Nos

derniers chants seront pour la déesse qui règne à Gnide et aux

brillantes Cyclades, et qui vole à Paphos sur un char attelé de cygnes.

Nous redirons aussi à la Nuit les hymnes qui lui sont dus.» Dans une ode

à Quintus Hirpinus, Horace, qui a des cheveux blancs et qui les

couronne de roses, compte encore sur la chanteuse Lydé, pour égayer le

repas où Bacchus dissipe les soucis rongeurs: «Esclave, fais rafraîchir

promptement l'ardent falerne dans cette source qui fuit loin de nous? Et

toi, fais sortir de la maison de Lydé le galant qu'elle y a recueilli au

passage (_quis devium scortum eliciet domo Lyden_)? Dis-lui de se hâter.

Qu'elle vienne avec sa lyre d'ivoire, les cheveux négligemment noués à

la manière des femmes de Sparte!»

C'en est fait, la carrière amoureuse d'Horace se ferme des mains de

Lydé: il ne recherche plus la société des courtisanes; il n'aime plus

les femmes; il sait qu'il n'a plus rien de ce qu'il faut pour leur

plaire, il ne s'exposera donc plus à leurs dédains et à leurs refus;

mais il invoque encore Vénus: «Après une longue trêve, ô Vénus, tu me

déclares de nouveau la guerre! Je ne suis plus ce que j'étais sous le

règne de l'aimable Cinara, je vais compter dix lustres; n'essaie plus,

mère cruelle des tendres amours, de courber sous ton joug, autrefois si

doux, un coeur devenu rebelle! Va où t'appellent les voeux passionnés de

la jeunesse; transporte, sur l'aile de tes cygnes éblouissants, les

plaisirs et la volupté dans la demeure de Maxime, si tu cherches un

coeur fait pour l'amour... Pour moi, adieu les garçons, les femmes, le

crédule espoir d'un tendre retour! adieu les combats du vin et les

fleurs nouvelles dont j'aimais à parer ma tête! Mais, hélas! pourquoi,

Ligurinus, pourquoi ces larmes furtives qui coulent de ma joue? pourquoi

au milieu de mon discours ma voix expire-t-elle dans le silence de

l'embarras? La nuit, dans mes songes, c'est toi que je tiens embrassé;

toi que je poursuis sur le gazon du Champ-de-Mars, cruel, et dans les

eaux du Tibre!» Horace est amoureux du beau Ligurinus, et cette honteuse

passion remplira ses dernières années. Le favori des courtisanes, le

poëte des grâces et des amours, déshonore ses cheveux blancs et

s'abandonne aux plus hideux égarements de la Prostitution romaine.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 14 / 34 题