SOMMAIRE. --Le peuple romain, le plus superstitieux de tous les
peuples. --Les libertins et les courtisanes, les plus superstitieux
des Romains. --_Clédonistique_ de l'amour et du libertinage. --Fâcheux
présages. --Pourquoi les paroles obscènes étaient bannies même des
réunions de débauchés et de prostituées. --L'_urinal_ ou _pot de
chambre_. --Périphrase décente que les Romains employaient pour le
désigner. --Signe adopté pour demander l'urinal dans les comessations.
--Présages que les Romains tiraient du son que rendait l'urine en
tombant dans l'urinal. --_Matula_, _matella_ et _scaphium_, usage
respectif de chacun de ces vases urinatoires. --Double sens obscène du
mot _pot de chambre_. --Étymologie de _matula_. --Périphrases honnêtes
employées par Sénèque pour désigner l'urine. --Sens figuré et obscène
que prenait le mot _urina_. --Présages urinatoires dans les
comessations. --Hercule _Urinator_. --Présages des ructations. --Rots
de bon et de mauvais augure. --_Crepitus_, dieu des vents malhonnêtes.
--Esclave chargé d'interpréter les rots des convives. --Le petit dieu
Pet. --Son origine égyptienne. --Honneurs décernés par les Romains au
dieu Pet sous le nom de dieu Ridicule. --Présages tirés du son du pet.
--Origine de la qualification de _vesses_, donnée aux filles dans le
langage populaire. --Présages tirés de la sternutation. --L'oiseau de
Jupiter Conservateur. --Le démon de Socrate. --Jupiter et Cybèle,
dieux des éternuments. --Heureux pronostics attribués aux éternuments
dans les affaires d'amour. --Acmé et Septimius. --Les tintements
d'oreilles et les tressaillements subits, regardés comme présages
malheureux. --La droite et la gauche du corps. --Présages résultant de
l'inspection des parties honteuses. --Présages tirés des bruits
extérieurs. --Le craquement du lit. --_Lectus adversus_ et _lectus
genialis_. --Le Génie cubiculaire. --Le pétillement de lampe.
--Habileté des courtisanes à expliquer les présages. --Présages
divers. --Le coup de Vénus. --Présages heureux ou malheureux, propres
aux mérétrices. --L'empereur Proculus et les cent vierges Sarmates.
--Rencontre d'un chien. --Rencontre d'un chat. --Superstitions
singulières du peuple de Vénus. --Jeûnes et abstinence de plaisir que
s'imposaient les matrones en l'honneur des solennités religieuses.
--Privations du même genre que s'imposaient les débauchés et les
courtisanes. --Voeu à Vénus. --Moyen superstitieux employé par les
Romains pour constater la virginité des filles. --Offrande à la
Fortune Virginale des bouts de fil qui avaient servi dans cette
occasion. --Offrande des linges maculés et des noix. --La noix,
allégorie du mariage.
Le peuple romain était le plus superstitieux de tous les peuples, et,
chez lui, les plus superstitieux furent les hommes et les femmes qui,
par goût, par habitude ou par profession, s'amollissaient le corps et
l'âme dans les arts de la débauche (_stupri artes_) et dans tous les
égarements des moeurs. On comprend que la crainte des dieux et la
préoccupation de l'avenir troublaient, au milieu de leurs orgies, ces
libertins, dont la conscience ne s'éveillait que de loin en loin et
comme par hasard; on comprend que ces êtres mercenaires, qui
trafiquaient honteusement d'eux-mêmes, et qui attendaient de cet
horrible trafic un lucre quotidien, s'inquiétaient de savoir si le jour
ou la nuit leur serait propice, et si le sort leur enverrait quelque
chance favorable. Quant aux amants, ils avaient sans cesse à prévoir
dans le vaste champ de leurs soucis et de leurs espérances; ils se
forgeaient mille chimères, et ils avaient besoin, à tout moment, de se
créer une sécurité ou bien une anxiété, également factices, pour donner
satisfaction à la pensée dominante qui les tourmentait. De là, cette
continuelle observation des présages, cette constante recherche des
moyens de connaître et de diriger la destinée, cette passion fanatique
pour toutes les sciences occultes et ténébreuses. Ce qu'on peut nommer
le monde de l'amour, à Rome, n'avait qu'une religion, la superstition la
plus crédule et la plus active; mais cette superstition, dans ce monde
de jouissances sensuelles et de désordres sans nom, offrait des
caractères bien différents de ceux de la superstition générale, qui ne
rapportait pas à l'amour et au libertinage les auspices, les horoscopes,
les sorts et les maléfices. Tous les Romains, depuis les enfants
jusqu'aux vieillards, les femmes ainsi que les hommes, les plus sages
comme les plus simples, étaient également sensibles aux présages, et
subordonnaient à ces présages, bons ou mauvais, les moindres actions de
leur vie. Les personnes qui faisaient de la volupté leur plus grande
affaire, avaient encore plus de susceptibilité vis-à-vis de ces
prétendus avertissements de la destinée. La connaissance et
l'appréciation des présages formaient un art véritable, qui avait ses
règles et ses principes; on le nommait _clédonistique_
(_cledonistica_), et, dans cette science, pleine de nuances
imperceptibles, le chapitre des amours était plus long et plus détaillé
que tous les autres.
C'était fâcheux présage que de prononcer ou d'entendre des paroles
obscènes; voilà pourquoi ces paroles étaient bannies même des réunions
de débauchés et de prostituées, suivant un proverbe, qu'on retrouverait
dans tous les temps et chez tous les peuples: «Faire est bon, dire est
mauvais.» On n'avait donc garde d'être scrupuleux sur les actes; mais on
évitait avec soin de les exprimer en paroles; on ne les qualifiait pas,
on ne les nommait pas. Plaute dit, dans sa comédie de la _Servante_
(_Casina_): «Proférer des discours obscènes, c'est porter malheur à
celui qui les écoute.» (_Obscenare, omen alicui vituperare_). Lucius
Accius avait dit aussi, dans sa tragédie d'_OEnomaüs_: «Allez sur le
champ et publiez par la ville, avec le plus grand soin, que tous les
citoyens qui habitent la citadelle, pour appeler la faveur des dieux par
d'heureux présages, aient à écarter de leur bouche toute parole obscène
(_ore obscena segregent_).» Il est donc bien certain que les plus viles
_pierreuses_, que les plus infâmes _mascarpiones_, que les plus
effrontés libertins s'abstenaient des obscénités orales; mais ils se
dédommageaient par les gestes qui avaient à Rome tant d'éloquence, et
qui composaient un si riche vocabulaire muet. On avait une telle
horreur des mots obscènes, des expressions de mauvais augure, qu'on ne
prononçait jamais le mot _urinal_ ou _pot de chambre_ (_vas urinarium_),
et que les médecins eux-mêmes employaient une périphrase décente pour
parler de l'urine (_urina_), qui ose pourtant se glisser dans les
épigrammes de Martial. Dans les comessations où le vase urinaire jouait
un rôle obligé, les convives, qui s'en servaient à table et sous les
yeux de tous, le demandaient à l'esclave par un claquement de doigts
(_digiti crepitantis signa_). Quelquefois, on faisait craquer un doigt,
dans son articulation, en le tirant avec intelligence, quand on ne
voulait pas attirer l'attention des voisins, et que l'esclave pouvait
voir ce signe, qui ne produisait qu'un très-léger bruit. Puis, en
satisfaisant ce besoin naturel (_urinam solvere_, dit Pline), on prenait
garde de donner un présage par le bruit de l'urine frappant les parois
du vase: ce présage, suivant le son, qu'elle rendait en tombant, pouvait
être interprété de diverses manières. Juvénal nous représente avec
mépris un riche gourmand qui se réjouit d'entendre résonner le vase d'or
sous le jet de son urine. Ce vase, que Plaute se permet de nommer
souvent dans ses comédies pour faire rire la populace romaine, se
nommait _matula_, _matella_ et _scaphium_. Ce dernier était surtout
destiné aux femmes, qui le cachaient aux yeux de leurs maris et de leurs
amants: on n'est pas d'accord sur la forme du _scaphium_, qui fut sans
doute souvent obscène et ithyphallique. Quant à la _matula_, c'était un
énorme bassin de métal, sur l'orifice duquel on pouvait s'asseoir et qui
tenait lieu de garde-robe. La _matella_, au contraire, ne servait qu'à
des usages portatifs, et n'offrait qu'une médiocre capacité, qu'un bon
buveur (_compotator_) remplissait plusieurs fois dans le cours d'un
souper. Les lexicographes ne font pas de distinction entre ces trois
sortes de vases, lorsqu'ils disent pour toute définition: «Le vase dans
lequel nous nous soulageons la vessie, s'appelle tantôt _matella_ et
tantôt _scaphium_.» Le nom de ce vase s'employait au figuré, avec un
sens obscène qui, chose remarquable, a passé dans toutes les langues
modernes. Plaute avait accusé très-nettement cette image impure, quand
il dit dans sa _Mostellaria_: «Par Hercule! si tu ne me donnes pas le
pot, je me servirai de toi (_tam Hercle! ego vos pro matula habebo, nisi
matulam datis_).» Perse, par une autre allusion, emploie aussi au figuré
le mot _matula_ dans le sens de _stupide_, parce que le pot de chambre
reçoit tout et se plaint à peine: _Numquam ego tam esse matulam credidi_
(«Je n'ai jamais cru que je fusse aussi pot de chambre!» pour traduire
littéralement avec l'esprit de notre langue). Pour ce qui est de
l'étymologie de _matula_, il faudrait sans doute la chercher dans
_mentula_. L'urine, que Sénèque désigne par des périphrases honnêtes
(_aqua immunda_, _humor obscenus_), était aussi matière à présages,
selon qu'elle jaillissait roide, sans intermittence, par filets, par
saccades ou par nappes. Une évacuation abondante et facile de ce
_liquide obscène_, avant un sacrifice à Vénus, annonçait l'heureux
accomplissement de ce sacrifice, dans lequel le mot _urina_ prenait un
nouveau sens figuré et plus obscène encore. Juvénal est bien près de lui
donner ce sens, lorsqu'il dit qu'à la vue des danses lascives de
l'Espagne, la volupté s'insinue par les yeux et les oreilles, et met en
ébullition l'urine que renferme la vessie: _Et mox auribus atque oculis
concepta urina movetur_.
Ces présages urinatoires se produisaient surtout dans les comessations,
où retentissait à chaque instant le claquement d'un doigt impatient, et
où l'on apportait parfois sur la table une statuette d'Hercule
_urinator_, pour détendre les reins et calmer la vessie des convives. On
n'attachait pas moins d'importance aux présages des ructations, que nous
nommons des _rots_ dans la langue triviale où cette incongruité a été
reléguée. Les Romains, les gros mangeurs surtout ne pensaient pas comme
nous là-dessus. Il y avait des rots de bon augure, que tous les convives
applaudissaient; il y en avait aussi qui suffisaient pour assombrir et
déranger un repas. Nous serions en peine aujourd'hui de définir quels
étaient les rots de bon et de mauvais présage; mais, dans aucun cas, le
_ructus_ ne passait pas pour un manque de savoir-vivre. On n'imposait
nulle contrainte à ces bruyantes et désagréables explosions d'un orage
de l'estomac, puisqu'on avait divinisé, sous le nom de _crepitus_, ces
vapeurs, ces vents intérieurs, qui s'échappaient avec éclat par la
bouche ou par le fondement. Cicéron, dans ses Lettres familières, ne
rougit pas de vanter la sagesse des stoïciens qui prétendaient que les
plaintes du ventre et de l'estomac ne doivent pas être comprimées
(_stoici crepitus aiunt æque liberos ac ructus esse oportere_). Les
anciens avaient, à cet égard, des idées bien différentes des nôtres. Ils
jugeaient en bien ou en mal les bruits des rots, et ils en tiraient des
augures, avec une imperturbable gravité. Il fallait être Romain pour ne
pas s'enfuir à ce vers d'une comédie de Plaute: _Quid lubet? Pergin'
ructare in os mihi?_ «Plaît-il? Continueras-tu à me roter dans la
bouche!» L'interlocuteur répond à cette vilenie: «Roter me semble
très-doux, ainsi et toujours.» (_Suavis ructus mihi est, sic et sine
modo._) Dans les repas de nuit, les convives chargés de nourriture et de
boisson, se renvoyaient de l'un à l'autre les rots, et un esclave se
trouvait là exprès pour en noter les présages. Chaque _ructator_ savait
à point nommé si les destins lui étaient favorables, et s'il n'aurait
pas quelques contrariétés dans ses affaires d'amour: «Il y a là sans
cesse un complaisant prêt à crier merveille, dit Juvénal, si
l'amphitryon a bien roté (_si bene ructavit_), s'il a pissé droit (_si
rectum minxit_), si le bassin d'or a résonné en recevant son offrande.»
On attachait bien d'autres présages, généralement propices, à l'émission
des _flatus_ qui se révélaient à l'ouïe ou à l'odorat; non-seulement on
était plein d'indulgence réciproque pour ces accidents que le bruit ou
l'odeur trahissait d'ordinaire, mais encore on s'applaudissait
mutuellement de n'avoir pas mis d'obstacle aux volontés de la nature et
de ce dieu omnipotent qu'on appelait _Gaster_. Chaque fois qu'un
_crepitus_ se faisait entendre, les assistants se tournaient vers le
midi ou l'auster, patrie des vents, gonflaient leurs joues et faisaient
mine de souffler en serrant les lèvres comme un Zéphyr. Ce n'était que
dans les assemblées sérieuses ou religieuses, que l'on devait imposer
silence à son derrière et tenir closes les outres de l'Éole indécent.
Mais partout ailleurs, et surtout à table, liberté entière et indulgence
absolue. «Quand nous restons au logis, au milieu des esclaves et des
servantes, disait Caton, si quelqu'un d'entre eux a peté sous sa
tunique, il ne me fait aucun tort; s'il arrive qu'un esclave ou une
servante se permette de faire pendant son sommeil ce qu'on ne fait pas
en compagnie, il ne me fait pas de mal.» Le petit dieu Pet figurait dans
toutes les comessations sous la figure d'un enfant accroupi, qui se
presse les flancs et qui paraît être dans l'exercice de ses fonctions
divines. Ce dieu-là avait été imaginé par les Égyptiens, qui, ce semble,
avaient grand besoin de l'invoquer souvent. «Les Égyptiens, dit Clément
d'Alexandrie, tiennent les bruits du ventre pour des divinités»
(_Ægyptos crepitus ventri pro numinibus habent_); mais, suivant un
commentateur, il s'agirait plutôt ici des murmures d'intestins, que
l'on nomme _borborygmes_ dans le langage technique. Saint Jérôme est
plus explicite, en disant qu'il ne parlera pas du pet, qui est un culte
chez les Égyptiens (_taceam de crepitu ventris inflati, quæ pelusiaca
religio est_). Saint Césaire, dans ses _Dialogues_, ajoute même que ce
culte inspirait une sorte de fanatisme aux païens qui le pratiquaient:
_Nisi forte de ethnicis Ægyptiis loquamur, qui flatus ventris non sine
furore quodam inter deos retulerunt_. Enfin, Minutius Félix ne veut
certainement pas plaisanter, en avançant que les Égyptiens redoutent
moins Sérapis que les bruits qui sortent des parties honteuses du corps
(_crepitus per pudenda corporis emissos_). Tout Égyptien qu'il fût, le
dieu Pet s'était naturalisé chez les Romains, qui lui donnaient une
place honorable sur l'autel des dieux lares. Ils lui avaient même
décerné les honneurs d'une chapelle, hors des murs, près de la source
d'Égérie; mais ils l'adoraient en public sous le nom du dieu Ridicule et
sous la forme d'un petit monstre malin, représenté dans la posture qui
convenait le mieux à ses faits et gestes. Le présage résidait dans le
son du pet (_peditum_, comme l'appelle Catulle) plutôt que dans son
odeur; car la clédonistique s'attachait de préférence aux bruits. Il
paraît cependant que les femmes ne se permettaient pas ce genre de
liberté, et qu'elles se refusaient ainsi à fournir des présages de leur
cru; car Apulée parle d'une figue dont les femmes s'abstenaient, parce
qu'elle cause des flatuosités (_quia pedita excitat_). Les femmes
évitaient donc avec précaution de faire entendre les esprits de leur
ventre, qui parfois rompaient toute barrière dans les convulsions du
plaisir: le présage devenait alors plus significatif. Lorsque, par
aventure, ces esprits avaient annoncé une grossesse, le bruit promettait
un enfant mâle, l'odeur, une fille. Telle est probablement l'énigme de
cette qualification malhonnête qu'on applique aux filles dans le langage
populaire, où on les traite de _vesses_. Au reste, la vesse (_visium_)
n'était jamais prise en aussi bonne part que le pet (_crepitus_) chez
les Romains. «Le mot _divisio_ est honnête, dit Cicéron; mais il devient
obscène dès qu'on réplique: _intercapedo_.» Ces présages, dont la foi la
plus candide n'excuse pas la malpropreté, venaient des Grecs en ligne
directe; car Aristophane nous montre dans ses _Chevaliers_ un personnage
que tire de sa rêverie l'incongruité d'un impudique, et qui remercie les
dieux d'un si heureux présage.
Il y avait encore d'autres bruits humains, qui se prêtaient aux
capricieuses interprétations de la clédonistique: l'éternument, par
exemple, était compris de bien des manières, selon qu'il se présentait
retentissant, plaintif, éclatant, burlesque, simple ou réitéré. Éternuer
le matin, éternuer le soir, éternuer la nuit, c'étaient trois
significations distinctes: fâcheuse, bonne, excellente. C'était bien
plus significatif encore, si l'éternument arrivait tout à coup au
milieu des travaux de Vénus: la déesse proclamait par là une
bienveillante protection à l'égard du sternutateur qui avait eu soin de
se tourner à droite pour éternuer. L'éternument, dans un repas, mettait
en joie les convives, qui saluaient à la fois et applaudissaient celui
que le dieu avait visité; car, d'après une antique croyance qui reparaît
sans cesse dans les écrivains grecs, on attribuait la sternutation au
passage invisible d'un dieu tutélaire: on l'avait surnommé l'oiseau de
Jupiter conservateur; Socrate disait que c'était un démon, et il se
vantait de comprendre le langage sternutatoire de ce démon familier.
L'éternument était moins bon chez les femmes que chez les hommes; et
elles le craignaient, d'ailleurs, au point de recourir, lorsqu'elles y
étaient sujettes, à certains moyens préservatifs. Éternuer trois fois de
suite ou en nombre impair, c'était le meilleur des présages. «Les dieux
fassent que j'éternue sept fois, disait Opimius, avant d'entrer dans la
couche de ma déesse!» On expliquait toujours l'éternument par des causes
surnaturelles; on voulait voir, dans cette violente secousse des esprits
animaux, la sortie de quelque génie qui avait traversé la cervelle de
l'éternueur. La mythologie racontait que Pallas, engendrée dans le front
de Jupiter, avait d'abord voulu se faire jour à la faveur d'un
éternument, qui faillit amener un nouveau chaos dans l'univers naissant.
La mythologie, toujours ingénieuse dans ses fables allégoriques,
supposait que Vénus n'avait jamais éternué de peur de se faire des
rides. Jupiter et Cybèle présidaient donc aux éternuments que l'on
regardait comme favorables et qui avaient été lancés à droite, avec le
plus de bruit possible. Ces éternuments n'étaient pas chose indifférente
en amour, et on leur attribuait une foule d'heureux pronostics. Lorsque
Catulle nous montre Acmé et Septimius dans les bras l'un de l'autre, se
jurant un éternel amour: «Ne servons qu'un dieu, s'écrie Acmé en délire,
s'il est vrai que le feu qui coule dans mes veines est plus ardent que
le tien!» Et le poëte ajoute: «L'Amour, qui avait jusque-là éternué à
gauche, marque son approbation en éternuant à droite (_Amor, sinistram
ut ante, dextram sternuit approbationem_).» Properce ne peut mieux
rendre les bienfaits d'un pareil éternument, qu'en supposant que
l'Amour, le jour de la naissance de Cynthie, éternua de la sorte sur le
berceau de cette belle:
Num tibi nascenti et primis, mea vita, diebus,
Candidus argutum sternuit omen Amor.
On était aussi très-préoccupé, en amour, des tintements d'oreilles, des
tressaillements subits du corps (_sallisationes_) et des mouvements
incohérents d'un membre. Ces présages, du moins généralement, n'étaient
pas heureux; on les regardait comme les indices d'une infidélité ou de
tout autre délit qui outrageait l'amour. Pline n'était pas si crédule
que ses contemporains; il affirme pourtant que les tintements
d'oreilles sont les échos du discours que tiennent les absents. La
jalousie avait foi surtout à ces pressentiments; et un amant dont les
oreilles tintaient ne doutait pas que la vertu de sa maîtresse ne fût en
péril. C'était aussi quelquefois un symptôme de l'amour qui se parlait
et qui se répondait à lui-même, comme dans ces vers attribués à Catulle:
Garrula quid totis resonans mihi noctibus auris
Nescio quem dicis nunc meminisse mei?
On cherchait toujours un effet surnaturel à une cause purement physique.
Il suffisait d'un tintement d'oreilles pour troubler le tête-à-tête des
amants, pour empêcher leur rencontre, pour faire succéder la froideur à
la passion la plus vive. Le tintement d'oreilles invitait à la défiance
et annonçait des malheurs, des larmes, une brouille, une trahison. Il en
était de même des vibrations nerveuses qui se faisaient sentir dans les
membres: celles de la main, du pied, des organes de la génération, de
tout le corps, avaient chacune un présage particulier plus ou moins
défavorable. Après un tremblement de cette espèce, celui qui l'avait
éprouvé restait glacé et impuissant auprès de la plus belle courtisane
grecque, auprès du cinæde le plus provoquant. Ces phénomènes de
l'économie étaient toujours plus menaçants, lorsqu'ils affectaient la
partie gauche du corps; ainsi, pouvait-on expliquer en bonne part tout
ce qui s'opérait dans la partie droite. Il y avait encore de bien
étranges présages que signalait l'inspection des parties honteuses et
que l'on consultait ordinairement au sortir du bain; mais ces
présages-là ne se traduisant pas en français, nous sommes forcé de les
laisser sous le voile du latin: _Mentula torta, bonum omen; infaustum,
si pendula_, etc.
Outre les bruits du corps humain, on s'intéressait à tous les bruits
extérieurs, pour leur donner un sens propice ou non; ces bruits étaient
de diverses natures, en raison des personnes qui s'en préoccupaient.
Ainsi, celui auquel les amis et les agents des plaisirs sensuels
attachaient le plus d'importance, c'était, ce devait être le craquement
du lit (_argutatio lecti_). Il y avait dans les murmures si variés de ce
meuble, qui crie, se plaint ou gémit, comme une âme en peine; il y avait
là un langage mystérieux, plein de présages et d'oracles amoureux.
Catulle ne peint pas les transports d'une courtisane en délire
(_febriculosi scorti_), sans peindre la voix émue du lit qui tremble et
qui se déplace (_tremulique quassa lecti argutatio inambulatioque_).
Cette voix ressemblait tantôt à un éclat de bois qui se fend, tantôt à
un grincement du fer contre le fer, tantôt à une prière, tantôt à une
menace, tantôt à un soupir, tantôt à une lamentation. Chaque bruit avait
un sens particulier, heureux ou malheureux, et bien souvent les plus
tendres caresses étaient troublées, interrompues par ces avertissements
du génie cubiculaire. Un lit qui gardait un silence absolu, et qui se
taisait sous les plus actives sollicitations, semblait réserver l'avenir
et suspecter l'amour. La place qu'occupait le lit n'était pas non plus
indifférente. On le nommait _lectus adversus_, quand on le dressait
devant la porte de la chambre, pour fermer cette porte aux divinités
malfaisantes. On le nommait _lectus genialis_, quand on le consacrait au
Génie (_Genius_), père de la Volupté. Ce Génie, c'était lui qui donnait
une âme et une voix à l'ivoire, à l'ébène, au cèdre, à l'argent, qui
composaient le trône du plaisir. Juvénal nous représente un vil
complaisant, qui a consenti à suppléer à la virilité absente d'un mari,
en le rendant père: «Durant toute une nuit, lui dit-il, je t'ai
réconcilié avec ta femme, tandis que tu pleurais à la porte. J'en prends
à témoin et le lit où s'est faite la réconciliation, et toi-même aux
oreilles de qui parvenaient le craquement du lit et les accents
entrecoupés de la dame.» (_Testis mihi lectulus et tu, ad quem lecti
sonus et dominæ vox..._) Si le lit parlait aux amants en bonne ou en
mauvaise part, tout ce qui les entourait pendant les longues heures
employées sous les auspices de Vénus, tout prenait une voix persuasive
et impérieuse: le pétillement de la lampe était surtout de favorable
augure, et les amants n'avaient rien à craindre, lorsque la flamme
jetait tout à coup une clarté plus vive en s'élevant plus haut. Ovide,
dans ses _Héroïdes_, dit que la lumière éternue (_sternuit et lumen_),
et que cet éternument promet tout le bonheur, qu'on peut souhaiter en
amour.
Les courtisanes étaient les plus habiles à expliquer ces présages, qui
devaient être surtout de leur compétence: tout le temps qu'elles ne
donnaient pas à l'amour, elles le passaient à interroger les sorts et
les augures; l'amour était, d'ailleurs, le but unique de leurs
inquiétudes et de leurs aspirations. Si le cours ordinaire des choses ne
leur fournissait pas des auspices naturels qu'elles pussent interpréter
dans le sens de leur préoccupation, elles avaient divers moyens de
prévoir les événements et de forcer les destins à trahir leurs secrets
par certains bruits qu'elles provoquaient. Là, elles faisaient claquer
des feuilles d'arbre sur leur poing à demi fermé; là, elles écoutaient
le crépitement des feuilles de laurier sur des charbons ardents;
ailleurs, elles lançaient au plafond de leur cellule des pepins de pomme
ou de poire, des noyaux de cerise, des grains de blé, et cherchaient à
toucher le but où elles visaient; quelquefois, elles écrasaient sur la
main gauche des pétales de roses, qu'elles avaient façonnées, de l'autre
main, en forme de bulle; d'autres fois, elles comptaient les feuilles
d'une tige de pavot ou les rayons de la corolle d'une marguerite; enfin,
elles jetaient quatre dés qui devaient en tombant leur offrir le coup de
Vénus, si tous quatre présentaient des nombres différents. Les poëtes de
l'amour sont remplis de ces divinations, qui faisaient battre le coeur
des amants. Ceux-ci, tout en ayant des présages à eux, se montraient
également sensibles aux présages qui s'adressaient à tout le monde. Une
mérétrice, qui se heurtait aux jambages de la porte ou qui faisait un
faux pas sur le seuil, en sortant pour se rendre au lupanar ou à la
promenade, s'empressait de rentrer chez elle, ne sortait pas de tout le
jour et s'abstenait ce jour-là des travaux de son métier. Si, en se
levant le matin, elle s'était choquée au bois de son châlit, elle se
recouchait et ne tirait aucun parti de ce repos forcé. Les _amasii_ et
les femmes vouées à la Prostitution étaient plus susceptibles que tout
autre, à l'observation des présages qui s'offraient sur leur chemin, au
vol ou au cri des oiseaux, aux murmures de l'air, aux formes des nuages,
à la première rencontre, au dernier objet dont leur regard était frappé;
mais, en outre, elles s'attachaient à certains présages qui n'avaient de
valeur que pour elles seules. Un pigeon ramier, une colombe, un moineau,
une oie, une perdrix, ces oiseaux chers à Vénus et à Priape, ne se
trouvaient pas sans raison sur le passage d'une personne, qui ne rêvait
qu'amour et qui croyait dès lors pouvoir tout entreprendre avec succès.
L'empereur Proculus, après avoir vaincu les Sarmates, vit un jour sur le
fronton d'un temple de Junon deux passereaux qui s'ébattaient: il eut la
patience de compter leurs cris et leurs coups d'ailes; puis, il ordonna
qu'on lui amenât cent filles sarmates qui n'eussent jamais connu
d'homme: au bout de trois jours, il les laissa toutes grosses de ses
oeuvres. Lorsqu'un coupable zélateur de la débauche masculine entendait
crier une oie, il se sentait rempli d'ardeur et de force; si une femme
d'amour (_amasia_) voyait une tortue, en se promenant dans les champs,
elle faisait voeu de céder au premier homme qui lui demanderait d'adorer
Vénus avec elle. Il ne fallait que se rencontrer face à face avec un
chien, pour être assuré d'avance que tout réussirait au gré de vos
désirs libertins. Aviez-vous un chat devant vous, au contraire, c'était
sage de remettre au lendemain la récréation amoureuse que vous vous
étiez proposée et qui n'eût tourné qu'à votre confusion.
Il y avait aussi des superstitions très-singulières, qui allaient
exclusivement à la crédulité du peuple de Vénus. Ce peuple-là, fantasque
et bizarre, n'observait pas les jeûnes et les abstinences de plaisir,
que les matrones s'imposaient en l'honneur de plusieurs solennités
religieuses; mais elles ne s'épargnaient pas des privations du même
genre, pour satisfaire des scrupules de conscience, que les matrones ne
se fussent point avisées d'avoir pour les mêmes motifs. Une courtisane
qui avait eu la faiblesse de cohabiter avec un circoncis (_recutitus_),
se condamnait ensuite au repos pendant toute une lune. Un débauché qui
voulait obtenir d'un garçon ou d'une fille la faveur de l'une ou l'autre
Vénus, n'avait qu'à formuler sa requête sous forme de voeu adressé à la
déesse, et il avait plus de chances d'être exaucé. «O ma souveraine, ô
Vénus! s'écrie un personnage du roman d'Athénée, tandis qu'il partageait
la couche d'un bel adolescent; si j'obtiens de cet enfant ce que j'en
désire, et cela sans qu'il le sente, demain je lui ferai présent d'une
paire de tourterelles.» L'adolescent fit semblant de ronfler, et le
lendemain il avait une paire de tourterelles. Ce n'était pas seulement
en affaire de mariage, que la question de virginité paraissait difficile
et importante à constater. Les libertins recherchaient à grands frais la
première fleur des vierges, et c'était là le commerce lucratif des
lénons et des lènes, qui prenaient parfois leurs victimes à l'âge de
sept ou huit ans, pour être plus certains de la condition d'une
marchandise si fragile et si rare. L'acheteur demandait souvent des
preuves, qu'on eût été fort en peine de lui fournir, si la superstition
n'avait pas accrédité un usage étrange qui était même employé dans les
mariages du peuple pour authentiquer l'état d'une vierge. Voici comment
la chose se passait: au moment où la fille, qui se donnait pour
_intacta_, allait entrer dans le lit où elle devait cesser de l'être, on
lui mesurait le col avec un fil que l'on conservait précieusement
jusqu'au lendemain; alors, on mesurait de nouveau avec le même fil: si
le col était resté de la même grosseur depuis la veille et si le fil
l'entourait encore exactement, on en concluait que la perte de la
virginité chez cette fille remontait à une époque déjà ancienne et ne
pouvait être mise sur le compte de celui qui avait cru se l'attribuer;
mais, au contraire, cette virginité devenait incontestable pour les plus
incrédules, dans le cas où, le col ayant grossi après la défloraison, le
fil se trouvait trop court pour en faire complétement le tour. C'est à
ce procédé aussi simple que naïf, que Catulle fait allusion dans son
épithalame de Thétis et de Pélée, en disant: «Demain, sa nourrice, au
point du jour, ne pourra plus entourer le cou de l'épouse avec le fil de
la veille.»
Non illam nutrix orienti luce revisens,
Hesterno collum poterit circumdare collo.
Ce fil ou ce lacet qui avait prouvé une virginité, souvent grâce à la
complaisance de la personne chargée de mesurer le cou de la vierge
devenue femme, on le suspendait dans le temple de la Fortune Virginale,
bâti par Servius Tullius près de la porte Capène; avec ce bienheureux
fil, on dédiait à la déesse, nommée aussi _Virginensis Dea_, les autres
témoignages de la virginité écrits en caractères de sang sur les linges
de la victime: «Tu offres à la Fortune Virginale les vêtements maculés
des jeunes filles!» s'écrie Arnobe, avec une indignation que partage
saint Augustin dans la _Cité de Dieu_. Cette Fortune Virginale n'était
autre que Vénus, à qui l'on offrait aussi des noix, pour rappeler que,
durant la première nuit des noces, le mystère conjugal s'accomplissait
au bruit des _nuces_, que les enfants répandaient à grand bruit sur le
seuil de la chambre des époux, afin d'étouffer les cris de la virginité
expirante. «Esclave, donne, donne des noix aux enfants!» (_Concubine,
nuces da_), dit Catulle dans le chant nuptial de Julie et de Manlius.
«Mari, n'épargne pas les noix!» dit Virgile dans ses Bucoliques:
_Sparge, marite, nuces!_ Aux yeux des Romains, pour qui tout était
allégorie, la noix représentait l'énigme du mariage, la noix, dont il
faut briser la coquille avant de savoir ce qu'elle renferme.