SOMMAIRE. --La débauche dans la société romaine. --Pétrone _arbiter_.
--Aphorisme de Trimalcion. --Le verbe _vivere_. --Extension donnée à
ce verbe par les _délicats_. --La déesse _Vitula_. --_Vitulari_ et
_vivere_. --Journée d'un voluptueux. --Pétrone le plus habile
_délicat_ de son époque. --Les _comessations_ ou festins de nuit.
--Étymologie du mot _comessationes_. --Origine du mot _missa_, messe.
--Infamies qui avaient lieu dans les comessations du palais des
Césars. --Mode des comessations. --Lits pour la table. --La courtisane
grecque Cytheris. --Bacchides et ses soeurs. --Reproches adressés à
Sulpitius Gallus au sujet de sa vie licencieuse, par Scipion
l'Africain. --Le repas de Trimalcion. --Les histrions, les bouffons et
les _arétalogues_. --Les baladins et les danseuses. --Danses obscènes
qui avaient lieu dans les comessations, décrites par Arnobe.
--Comessations du libertin Zoïle. --Leur description par Martial.
--Épisode du festin de Trimalcion. --Services de table et tableaux
lubriques. --Ameublement et décoration de la salle des comessations.
--Santés érotiques. --_Thesaurochrysonicochrysides_, mignon du fameux
bouffon de table Galba. --Présence d'esprit et cynisme de Galba à un
souper où il avait été convié avec sa femme. --Rôles que jouaient les
fleurs dans les comessations. --Dieux et déesses qui présidaient aux
comessations. --Les lares _Industrie_, _Bonheur_ et _Profit_. --Le
verbe _comissari_. --Théogonie des dieux lares de la débauche.
--Conisalus, dieu de la sueur que provoquent les luttes amoureuses.
--Le dieu Tryphallus. --Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens des
femmes en couches. --Deverra, Deveronna et Intercidona. --Viriplaca,
déesse des raccommodements conjugaux. --Domiducus. --Suadela et
Orbana. --Genita Mana. --Postversa et Prorsa. --Cuba Dea. --Thalassus.
--Angerona. --Fauna, déesse favorite des matrones. --Jugatinus et ses
attributions obscènes.
On ne peut se faire une idée exacte et complète de ce qu'était la
débauche dans la société romaine, si l'on détourne la vue des scènes
lubriques qui sont peintes avec une sorte de naïveté par l'auteur du
_Satyricon_. Pétrone a représenté fidèlement ce qui se passait tous les
jours, presque publiquement, dans la capitale de l'empire, quoiqu'il ait
placé à Naples, pour éloigner les allusions, son roman étrange et
pittoresque, consacré à l'histoire de la volupté et de la Prostitution
sous le règne de Néron. Pétrone était un voluptueux raffiné, excellent
juge (d'où son surnom _arbiter_) en fait de choses de plaisir: il
raconte en style fleuri et figuré les plus grandes turpitudes, et l'on
doit croire qu'il écrivait d'après ses impressions et ses souvenirs
personnels. Il suffirait donc de relever tous les tableaux, tous les
enseignements, tous les mystères de libertinage qu'on trouve accumulés
dans les fragments de cette composition érotique et sodatique, pour
avoir sous les yeux une peinture fidèle de la vie privée des jeunes
Romains. La philosophie pratique de ces infatigables débauchés se
résumait dans cette sentence de Trimalcion: _Vivamus, dum licet esse!_
C'est-à-dire: «Menons joyeuse vie tant qu'il nous est donné de vivre!»
Le verbe _vivere_ avait pris une signification beaucoup plus large et
moins spéciale, qu'à l'époque où il s'entendait seulement du fait
matériel de l'existence, et où il ne s'appliquait pas encore à un genre
de vie plutôt qu'à un autre. Les _délicats_ de Rome (_delicati_)
n'eurent pas de peine à se persuader que ce n'était pas vivre que vivre
sans jouissances, et que jouir toujours, c'était vivre réellement,
_vivere_. Les femmes de moeurs faciles, dans la compagnie desquelles ils
vivaient de la sorte, ne comprirent pas autrement ce verbe à leur usage,
que les philologues accueillaient eux-mêmes avec sa nouvelle acception.
Ce fut dans ce sens que Varron employa _vivere_, quand il dit:
«Hâtez-vous de vivre, jeunes filles, vous à qui l'adolescence permet de
jouir, de manger, d'aimer et d'occuper le char de Vénus (_Venerisque
tenere bigas_).» Pour mieux constater encore la belle extension du sens
de _vivere_, un voluptueux de l'école de Pétrone écrivit sur le tombeau
d'une compagne de plaisir: _Dum vivimus vivamus_, qu'il est presque
impossible de traduire: «Tant que nous vivons, jouissons de la vie.» Au
reste, cette vie de jouissances perpétuelles était devenue tellement
générale parmi la jeunesse patricienne, qu'on avait jugé nécessaire de
lui donner une déesse particulière pour la protéger. Cette déesse, si
l'on s'en rapporte à l'étymologie que lui applique Festus, tira son nom
_Vitula_, du mot _vita_ ou de la joyeuse vie à laquelle on la faisait
présider. Vitula n'avait sans doute pas d'autre culte que celui qu'on
lui rendait, devant l'autel des dieux domestiques, dans le _cubiculum_
ou dans le _triclinium_, où l'on avait plus d'une occasion de
l'invoquer. Grâce à la déesse, on dit bientôt _vitulari_ au lieu de
_vivere_, et nous penchons à supposer que _vitulari_ signifiait vivre
couché à table ou dans un lit, aussi paresseusement qu'une génisse
(_vitula_) dans l'herbe des champs.
Les voluptueux, en effet, ne passaient pas leur vie autrement: «Il
donnait le jour au sommeil, dit Tacite en parlant de Pétrone le type le
plus célèbre de son espèce, il donnait la nuit aux devoirs de la société
et aux plaisirs. Il se fit une réputation par la paresse comme d'autres
à force de travail. A la différence de tous les dissipateurs qui se font
un renom de désordre et de débauche, Pétrone était estimé le plus habile
voluptueux.» On est étonné que quelques natures énergiques et actives
aient pu mener de front les affaires, l'étude et la politique, avec ces
voluptés incessantes qui dévoraient la vie. Quelle liberté d'esprit et
d'action pouvaient avoir des hommes qui dormaient et se baignaient le
jour, qui la nuit s'épuisaient en orgies effrayantes? Ces festins de
nuit, ces soupers, qui se prolongeaient jusqu'au lever du soleil et qui
ouvraient carrière aux excès les plus monstrueux, s'appelaient
_comessationes_ ou _comissationes_. Ce mot essentiellement latin, qui ne
dérive pas du grec +komein+, nourrir, ni de +komê+, chevelure, ni de
+komidê+, nourriture, etc., avait été formé de _comes_, et voulait dire
proprement un compagnonnage, une réunion d'amis et de bons compagnons.
Nous aurions honte d'avancer ici, avec beaucoup de probabilité, que ce
mot impur, toujours pris en mauvaise part, a été la source du mot
_missa_, messe, parce que les premiers chrétiens se rassemblaient la
nuit, dans des lieux secrets, pour célébrer les mystères sacrés de leur
culte, et pour s'approcher de la sainte table de la communion. Il est
certain que les comessations profanes, qui avaient lieu pendant la nuit,
et qui admettaient tous les procédés de plaisir, toutes les formes de
jouissance, tous les essais de volupté, méritèrent amplement l'horreur
qu'elles inspiraient aux hommes sages et aux mères de famille. Ce
n'étaient pas seulement des festins succulents et copieux où l'on se
gorgeait de viandes et de vins, où l'on ne cessait de manger et de boire
que pour tomber ivre mort; c'étaient trop souvent d'affreux
conciliabules de débauche, des théâtres et des arènes d'obscénité,
d'abominables sanctuaires de Prostitution. On ne saurait énumérer, sans
dégoût et sans stupeur, tout ce qui se passait pendant les longues
heures nocturnes qui voyaient la comessation se dérouler et s'exalter au
milieu des concerts d'instruments, des chants lascifs, des danses
obscènes, des propos impudiques, des cris et des rires indécents.
Suétone, Tacite, les auteurs de l'_Histoire Auguste_, mettent en scène
à chaque instant les infamies qui avaient lieu dans les comessations du
palais des Césars. Cicéron, dans son plaidoyer pour Coelius, range sur
la même ligne les adultères et les comessations (_libidines_, _amores_,
_adulteria_, _convivia_, _comessationes_). Un honnête homme pouvait
s'oublier parfois dans une orgie de ce genre, mais il ne se vantait pas
d'y avoir pris part, et il rougissait souvent d'avoir été le spectateur,
quelquefois le complice de ces débordements.
La mode des comessations fut contemporaine de l'invasion de la luxure
asiatique à Rome, elle commença, dès que les Romains, à l'instar des
peuples amollis de l'Orient, se couchèrent sur des coussins et sur des
lits pour prendre leur repas. Jusque-là, tout le monde mangeait assis,
et même le siége qu'on approchait de la table n'était pas trop moelleux;
les femmes elles-mêmes s'asseyaient sur des bancs ou des trépieds de
bois. «On les appela siéges (_sedes dictæ_), dit Isidore dans ses
Étymologies, parce que chez les anciens Romains l'usage n'était pas de
manger couché, mais de s'asseoir à table; mais bientôt les hommes
commencèrent à s'étendre sur des lits devant la table; les femmes seules
restaient assises, ce qui faisait dire à Valère-Maxime: «Les moeurs
austères, la génération actuelle les conserve plus scrupuleusement au
Capitole, lors du repas sacré qui s'y donne en l'honneur de Jupiter, que
dans l'intérieur des maisons.» Les femmes qui se permettaient d'imiter
les hommes en se couchant à table, faisaient acte d'impudicité et
témoignaient par là qu'elles ne s'arrêtaient pas à cet oubli des
convenances. Dans le joyeux souper où Cicéron ne dédaigna pas de prendre
place à côté de la courtisane grecque Cythéris, cette belle _précieuse_
ne fit aucune simagrée pour se mettre sur un lit d'ivoire, sans
prétendre à la tenue grave et décente d'une matrone qui se fût assise et
qui n'eût pas même osé s'appuyer sur le coude. Plaute nous montre aussi
d'autres courtisanes, Bacchides et ses soeurs, occupant un seul lit à
table. Quelquefois, un même lit recevait deux convives de sexes
différents, et dans ce cas, ils étaient placés, tantôt l'un contre
l'autre, mais échelonnés, pour ainsi dire, de manière que l'un avait la
tête appuyée sur la poitrine de l'autre; tantôt étendus face à face,
chacun dans un sens opposé, mais tous deux si rapprochés l'un de
l'autre, qu'ils auraient pu manger dans la même assiette. On voyait
ainsi l'amant et la maîtresse, le giton et son maître, soupant côte à
côte et se disputant les morceaux jusque sur les lèvres. Souvent aussi,
la femme ou l'adolescent était accroupi derrière l'homme qui occupait le
devant du lit, et qui avait soin que les mets et le vin arrivassent en
abondance à sa compagne mâle ou femelle: celui ou celle qui se
déshonorait en acceptant le partage d'un lit de festin, prenait donc
place au fond ou au milieu de ce lit surchargé de coussins moelleux, et
cela se nommait _accumbere interior_, c'est-à-dire se coucher dans
l'intérieur du lit. Quelques scoliastes ont pensé cependant qu'il
fallait lire _inferior_, et que ce mot faisait allusion à la position
inférieure que prenait la courtisane ou le cinæde en appuyant sa tête
sur le sein de son amant (_in gremio amatoris_): «Celui qui tous les
jours se parfume et s'ajuste devant un miroir, dit un jour amèrement
Scipion l'Africain à Sulpitius Gallus en lui reprochant la mollesse
efféminée de ses moeurs, celui qui se rase les sourcils, qui s'arrache
les poils de la barbe, qui s'épile les cuisses; qui, dans sa jeunesse,
vêtu d'une tunique à longues manches, occupait dans les repas le même
lit que son corrupteur; celui qui n'aime pas seulement le vin, mais
aussi les garçons, doutera-t-on qu'un pareil homme n'ait fait tout ce
que les cinædes ont l'habitude de faire?» Aulu-Gelle, qui rapporte ces
paroles de Scipion l'Africain, nous apprend que la tunique à la
syrienne, _chiridota_, dont les manches couvraient tout le bras et
tombaient sur la main jusqu'au bout des doigts, était le vêtement
ordinaire des efféminés dans les comessations, où ils abdiquaient
absolument tous les caractères de leur sexe.
Il faut lire dans Pétrone la description du repas de Trimalcion, pour se
représenter les épisodes multipliés d'une orgie qui durait une nuit
entière. On ne mangeait pas, on ne buvait pas sans interruption; il y
avait des intermèdes de plusieurs sortes: d'abord, les conversations
provocantes, obscènes ou voluptueuses; puis, la musique, le chant, la
danse et les divertissements de toute espèce; après ou même pendant ces
intermèdes, tous les désordres que l'ivresse ou la luxure pouvait
inventer. On était bientôt las des histrions (_mimi_), qui jouaient des
pantomimes ou qui récitaient des vers; des bouffons et des _aretalogues_
(_aretalogi_), qui dissertaient sur des sujets comiques; on n'écoutait
plus qu'avec distraction, et les yeux, obscurcis par les fumées de
Bacchus, commençaient à se fermer. Mais tout à coup les baladins et les
danseuses venaient ranimer l'attention des convives fatigués, en
éveillant leurs sens. Ces danseuses, la plupart venues d'Asie ou
d'Égypte, n'étaient autres que ces almées qui ont conservé dans l'Inde
la tradition de l'antique volupté; elles se présentaient nues, sinon
couvertes de voiles dorés ou argentés, qui entouraient leur nudité comme
d'un voile diaphane; c'est ce que Pétrone appelait se vêtir d'air tissu
(_induere ventum textilem_) et se montrer nue sous des nuages de lin
(_prostare nudam in nebula linea_). Les baladins n'étaient pas vêtus
plus décemment et ils étalaient leurs membres nus, frottés d'huile
odorante, tout chargés d'anneaux et de grelots dorés. Ces baladins
représentaient des pantomimes, faisaient des sauts périlleux, des
grimaces et des tours de force extraordinaires; ils n'oubliaient jamais,
dans leurs poses, de faire saillir toutes les formes, tous les muscles
de leur corps; ils accompagnaient leurs mouvements, des gestes les plus
indécents; ils donnaient à leur bouche une expression obscène qu'ils
complétaient par le jeu rapide de leurs doigts (_micatio digitum_) à la
manière des Étrusques; ils échangeaient ainsi des signes muets, qui
avaient toujours quelque rapport plus ou moins direct avec l'acte
honteux (_turpitudo_), et quelquefois enflammés de luxure, excités par
les applaudissements des convives, ils passaient des gestes aux faits et
se livraient d'impurs combats, en imitant les turpitudes des faunes,
qu'on voit sur les vases peints de l'Étrurie. Quant aux danseuses, elles
exécutaient des danses qu'un Père de l'Église chrétienne, Arnobe, a
décrites dans son livre contre les Gentils: «Une troupe lubrique formait
des danses dissolues, sautait en désordre et chantait, tournait en
dansant, et à certaine mesure, soulevant les cuisses et les reins,
donnait à ses _nates_ et à ses lombes un mouvement de rotation qui
aurait embrasé le plus froid spectateur.» Le jésuite Boulenger ne craint
pas de dire que ce tressaillement obscène et ces ondulations des reins
communiquaient à tous les convives une amoureuse démangeaison (_modo
nudæ, et fluctuantibus lumbis obsceno motu, pruriginem spectantibus
conciliabant_).
Martial nous a laissé une esquisse des comessations d'un libertin qu'il
nomme Zoïle: cette esquisse, quoique bien affaiblie dans la traduction
classique, qui a été publiée récemment par les soins de M. D. Nisard,
est encore plus latine que toutes les descriptions dont nous pourrions
charger un tableau de fantaisie: «Quiconque peut être le convive de
Zoïle peut souper aussi avec les mérétrices du Summoenium et boire de
sang-froid dans le bidet ébréché de Léda. Je prétends même qu'il serait
chez elles plus proprement et plus décemment. Vêtu d'une robe verte, il
est étendu sur le lit dont il s'est emparé le premier: il foule des
coussins de soie écarlate, et pousse, à droite et à gauche, avec les
coudes, ses voisins de table. Dès qu'il est repu, un de ses gitons,
averti par ses hoquets, lui présente des coquillages roses et des
cure-dents de lentisque. S'il a chaud, une concubine, couchée
nonchalamment sur le dos, le rafraîchit doucement à l'aide d'un éventail
vert, tandis qu'un jeune esclave chasse les mouches avec une branche de
myrte. Une masseuse (_tractatrix_) lui passe avec rapidité la main sur
le corps et palpe avec art chacun de ses membres. Quand il fait claquer
ses doigts, un eunuque, qui connaît ce signal et qui sait solliciter
avec adresse l'émission des urines, dirige la mentule ivre de son
maître, qui ne cesse de boire (_domini bibentis ebrium regit penem_).
Cependant celui-ci, se penchant vers la troupe des esclaves rangés à ses
pieds, parmi de petites chiennes qui lèchent des entrailles d'oie,
partage entre ses valets de palestre des rognons de sanglier, et donne
des croupions de tourterelles à son camarade de lit (_concubino_). Et
tandis qu'on nous sert du vin des coteaux de Ligurie ou du mont enfumé
de Marseille, il distribue à ses bouffons le nectar d'Opimius dans des
fioles de cristal et dans des vases murrhins. Lui-même, tout parfumé des
essences de Cosmus, il ne rougit pas de nous partager dans une coquille
d'or la pommade dont se servent les dernières prostituées. Succombant
enfin à ses libations multipliées, il s'endort. Quant à nous, nous
restons couchés sur nos lits, et, silencieux par ordre, tandis qu'il
ronfle, nous nous portons des santés par signes.» Pétrone, dans son
festin de Trimalcion, nous montre un autre coin du sujet, les désordres
des femmes entre elles dans les comessations: «Fortunata, femme de
Trimalcion, arriva donc, la robe retroussée par une ceinture verte de
manière à laisser voir en dessous sa tunique cerise, ses jarretières en
torsades d'or et ses mules dorées. S'essuyant les mains au mouchoir
qu'elle portait au cou, elle se campe sur le lit de la femme d'Habinnas,
Scintilla, qui bat des mains et qu'elle embrasse..... Ces deux femmes ne
font que rire et confondre leurs baisers avinés, et Scintilla proclame
son amie la ménagère par excellence, et l'autre se plaint des mignons et
de l'insouciance maritale. Tandis qu'elles s'étreignent de la sorte,
Habinnas se lève en tapinois, saisit Fortunata par les pieds, qu'elle
tient étendus, et la culbute sur le lit (_pedesque Fortunatæ porrectos
super lectum immisit_). Ah! ah! s'écrie-t-elle en sentant sa tunique
glisser sur ses genoux; et se rajustant au plus vite, elle cache dans
le sein de Scintilla un visage que la rougeur rend plus indécent
encore.»
Les comessations empruntaient, d'ailleurs, les caractères les plus
variés à l'imagination du prodigue débauché qui donnait la fête et elles
reflétaient plus ou moins les goûts et les habitudes du maître du logis.
Mais elles avaient toujours pour objet principal d'exciter au plus haut
degré les sens des convives et de les entraîner à d'incroyables excès.
Ainsi, quelquefois tout le service de table était une provocation
effrontée à l'acte de nature, et de quelque côté que les yeux se
fixassent, ils ne rencontraient que des images voluptueuses ou obscènes.
Les murailles étaient couvertes de peintures, dans lesquelles l'artiste
avait reproduit sans voile toutes les inventions du génie vénérien: «Le
premier, dont la main peignit des tableaux obscènes, s'écrie le tendre
Properce, et celui qui suspendit ces honteuses images dans une maison
honnête, celui-là corrompit l'innocence des regards de la jeunesse et ne
voulut pas qu'elle restât novice aux désordres qu'il lui apprenait
ainsi: qu'il gémisse à jamais de son art, le peintre qui reproduisit aux
yeux ces luttes amoureuses dont le mystère fait tout le plaisir!» Ces
peintures évoquaient de préférence les scènes les plus monstrueuses de
la mythologie; Pasiphaé et le taureau, Léda et le cygne, Ganymède et
l'aigle, Glaucus et les cavales, Danaé et la pluie d'or. Dans ces sujets
consacrés, l'artiste avait cherché à traduire, sous des noms de dieux
et de déesses, les grossières et matérielles sensations que les poëtes
de l'amour s'étaient plu à décrire: c'était ordinairement le poëme
infâme d'Éléphantis, qui fournissait les postures et les couleurs à ces
épisodes mythologiques. L'ameublement de la salle et sa décoration se
trouvaient souvent d'accord avec les peintures: des danses de satyres,
des bacchanales, des bergeries érotiques couraient en bas-relief autour
des corniches; des statues de bronze et de marbre mettaient encore aux
prises les satyres avec des nymphes, ces victimes éternelles de
l'incontinence des demi-dieux bocagers; les lits, les tables, les siéges
avaient des pieds de bouc et des têtes de bouc pour ornements, comme par
allusion au fameux vers des bucoliques de Virgile: _tuentibus hircis_.
Les lampes suspendues au plafond, les candélabres placés sur la table du
souper, rappelaient par quelque forme ithyphallique, souvent plaisante
et ingénieuse, le but principal de la réunion. Ici, c'est un Amour
chevauchant (_equitans_) sur un phallus énorme pourvu d'ailes ou de
pattes; là, ce sont des oiseaux, des tourterelles becquetant un priape;
ailleurs, une guirlande formée avec les attributs du dieu de la
génération; ailleurs, des animaux, des plantes, des insectes, des
papillons, qui participent à cette forme hiératique. Quant aux coupes,
aux amphores, aux ustensiles de table, qu'ils soient en verre, en terre
cuite ou en métal, ils ont pris, pour ainsi dire, la livrée générale et
ils se rapprochent de près ou de loin, par leur configuration, de
l'emblème indécent qui préside à la comessation. Voilà pourquoi Juvénal
nous montre un _comissator_ buvant dans un priape de verre (_vitreo
bibit ille priapo_). C'est là ce que Pline appelle gravement: boire en
commettant des obscénités, _bibere per obscenitates_. Le pain qu'on
mangeait dans ces repas libidineux n'avait garde d'adopter une figure
plus honnête que celle des vases à boire: les _coliphia_ et les _cunni
siliginei_, en pure farine de froment, se succédaient sous la dent des
convives, qui n'avaient bientôt plus une pensée étrangère au dieu de la
fête: «Vous savez, aurait pu leur dire l'hôte de la comessation en se
servant des propres paroles de la Quartilla de Pétrone, vous savez que
la nuit tout entière appartient au culte de Priape.» (_Sciatis Priapi
genio pervigilium deberi._)
On comprenait dans ce culte les santés érotiques que chacun portait à
son tour durant ces interminables orgies. On buvait presque toujours à
l'heureux succès des amours et aux grands exploits des amants. On vidait
autant de coupes qu'il y avait de lettres dans le nom de la personne
aimée. Martial parle de cet usage général, dans une de ses plus jolies
épigrammes: «Buvons cinq coupes à Névia, sept à Justine, cinq à Lycas,
quatre à Lydé, trois à Ida; sablons le falerne autant de fois qu'il y a
de lettres dans le nom de chacune de ces dames. Mais, puisque aucune
d'elles ne vient, Sommeil, viens à moi.» Un bouffon de table, le fameux
Galba, qui se chargeait d'égayer tous les soupers auxquels on
l'invitait, proposa une santé à son mignon, dont le nom, disait-il,
avait de quoi enivrer tous les dieux de l'Olympe; en effet, il eût fallu
boire vingt-sept fois de suite, car il avait donné à cet esclave favori
le nom célèbre forgé par Plaute pour caractériser un avare:
_Thesaurochrysonicochrysides_. On ne pourrait dire si ce fut dans le
même souper, que Galba fit preuve d'une présence d'esprit et d'un
cynisme remarquables. Il avait été convié avec sa femme, qui était fort
belle et de moeurs très-complaisantes. Le maître de la maison avait fait
placer la dame auprès de lui, et sur la fin du repas, quand tous les
convives se furent endormis sous les lourds pavots de Bacchus, il se
rapprocha de cette dormeuse et fit tout ce qui était nécessaire pour
l'éveiller. Elle ne s'éveilla pourtant pas et se livra sans résistance.
Scurra ne dormait pas davantage, quoiqu'il fît semblant, et il laissait
le champ libre à son Mécène, lorsqu'un esclave, se fiant à ce sommeil
simulé, se glissa près du lit de Galba et se mit à boire dans son verre:
«Je ne dors pas pour tout le monde!» s'écrie le bouffon en arrachant
l'oreille du fripon. Dans ces orgies nocturnes tout servait de prétexte
à de nouvelles santés et à de nouveaux coups de vin, qui étaient souvent
les échos ou les présages des combats amoureux du lendemain ou de la
veille. On comptait aussi le nombre de ces combats par les couronnes de
fleurs qu'on déposait devant une statuette d'Hercule, de Priape ou de
Vénus. Les couronnes de fleurs jouaient un grand rôle dans toutes les
circonstances où l'ivresse du vin et des sens avait besoin à la fois
d'un aiguillon et d'un préservatif: l'odeur des fleurs tempérait les
fumées du jus de la vigne, et, en même temps, elle exaltait les
inspirations du plaisir. Pline assure que les grands buveurs, en se
couronnant de fleurs odorantes, se délivraient des éblouissements et des
pesanteurs de tête. Il n'y avait donc pas d'orgie sans couronnes sur les
têtes, sans fleurs jonchant la table et le plancher. On jugeait à la
beauté et à l'abondance des couronnes la libéralité et le bon goût du
_comissator_. Le lendemain d'un souper, les courtisanes et les enfants
_meritorii_, qui y avaient assisté, envoyaient leurs couronnes flétries
et brisées à leurs lénons, pour témoigner qu'ils avaient bien fait leur
devoir (_in signum paratæ Veneris_, dit un vieux commentateur d'Apulée).
Enfin, ces comessations et les actes honteux qu'elles favorisaient, se
plaçaient, néanmoins, sous les auspices de certains dieux, de certaines
déesses, qui avaient été détournés, pour cet objet, de leurs
attributions décentes, ou qui étaient nés en pleine orgie d'une débauche
d'imagination religieuse. Au festin de Trimalcion, deux esclaves, vêtus
de tuniques blanches, entrent dans la salle et posent sur la table les
lares du logis, tandis qu'un troisième esclave, tenant une patère de
vin, fait le tour de la table en criant: _Soyez nos dieux propices_. Ces
lares se nomment Industrie, Bonheur et Profit. Mais Pétrone passe sous
silence les véritables divinités qui présidaient à ces repas nocturnes
et qui y prenaient part à différents titres. C'était d'abord, et avant
tous, Comus, qui retrouvait en partie son nom dans ces comessations
joyeuses, préparées et célébrées sous ses auspices: il était représenté
jeune, la face enluminée, le front couronné de roses. Son nom avait été
formé du mot _comes_, compagnon, qui eut naturellement son verbe
_comissari_, faire bonne chère entre compagnons. La jeunesse libertine,
qui s'en allait, la nuit, avec des torches et des haches briser les
portes et les fenêtres des courtisanes, invoquait Comus et se vantait de
s'enrôler sous ses étendards bachiques; mais cette milice turbulente,
que l'édile condamnait à l'amende et même au fouet, ne trouvait pas
d'excuse dans la mauvaise réputation du dieu qu'elle avait pris pour
chef. Vénus, Hercule, Priape, Isis, Hébé et Cupidon étaient aussi les
dieux tutélaires des comessations. Cupidon, qui différait de l'Amour,
fils de Vénus et de Mars; Cupidon, que saint Augustin déifie avec le
titre de _Deus copulationis_, était fils du Chaos et de la Terre, selon
Hésiode; de Vénus et du Ciel, selon Sapho; de la Nuit et de l'Éther,
suivant Archésilaüs; de la Discorde et du Zéphire, selon Alcée; il
régnait surtout à la fin des soupers. Hébé, qui versait le nectar et
l'immortalité aux convives de l'Olympe, devait avoir quelque indulgence
pour les mortels réunis à table. Isis, que les impies avaient surnommée
la déesse (_præfecta_) tutélaire des mérétrices et des lénons, passait
pour la meilleure conseillère des deux amours. Vénus, Priape et Hercule
aidaient Isis dans la protection qu'elle octroyait aux amants. C'était
Vénus _Volupia_, _Pandemos_ et _Lubentia_; c'était Hercule _Bibax_,
_Buphagus_, _Pamphagus_, _Rusticus_; c'était Priape, le dieu de
Lampsaque, _Pantheus_, l'âme de l'univers.
A côté de ces grands dieux qui avaient place dans le Panthéon du
paganisme et qui ne présidaient aux festins que par complaisance, il y
avait un cortége de petits dieux obscurs, qui n'avaient pas de temple au
soleil et qui n'eussent pas osé figurer ailleurs que sur l'autel des
lares du logis. Ces dieux-là ne devaient souvent leur existence fugitive
qu'à une boutade d'ivrogne, à une fantaisie d'amant. Quant à leur
figure, elle était ce que pouvait la faire le bon plaisir du fabricant,
qui puisait dans ses propres idées la physionomie et les attributs de
ces petites divinités, la plupart grotesques, ridicules et hideuses. Il
faudrait d'immenses recherches archéologiques pour recomposer la
théogonie des dieux lares de la débauche. Le premier qui s'offre à nous,
c'est Conisalus d'origine athénienne, diminutif de Priape, et présidant
à la sueur (+Konisalos+) que provoquent les luttes amoureuses. On le
représentait sous la forme d'un phallus monté sur des pieds de bouc et
ayant une tête de faune cornu. Le dieu Tryphallus, à qui l'on
s'adressait dans les entreprises difficiles, n'était qu'un petit bout
d'homme qui portait un _penis_ aussi haut que son bonnet, et qui avait
l'air de le tenir comme un épieu. Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens
des femmes en couches, étaient également armés par la nature. Le
premier, dont le nom dérivait de _pilum_, pilon, suivant saint Augustin,
personnifiait une obscénité; Picumnus, frère du précédent, avait le nom
et la figure d'un pivert, oiseau à long bec qui creuse les troncs
d'arbre pour y cacher son nid. Trois déesses infimes: Deverra, Deveronna
et Intercidona, auxquelles se recommandaient aussi les femmes enceintes,
n'étaient pas indifférentes dans les mystères de l'amour: Intercidona
tenait une cognée; Deverra, des verges; Deveronna, un balai. Viriplaca,
déesse des raccommodements conjugaux, avait paru assez utile aux Romains
pour qu'on lui accordât les honneurs d'une chapelle à Rome; mais elle
était adorée surtout dans l'intérieur du ménage, et c'était devant sa
statue que se terminaient les querelles d'époux et d'amants, sans qu'ils
eussent besoin d'aller sur le mont Palatin chercher la protection de
cette conciliante déesse: on ignore entièrement quelle était sa figure
allégorique. Le dieu Domiducus, qui accompagnait les épouses à la
demeure de leurs époux, rendait le même service aux maîtresses et aux
mignons. On croit qu'il faut reconnaître ce dieu complaisant dans une
petite statuette de bronze, qui représente un villageois vêtu d'une cape
à cuculle, sous laquelle sa tête est entièrement cachée; cette cape
mobile se lève et laisse voir un priape à jambes humaines. La déesse
Suadela, dont la mission était de persuader; la déesse Orbana, qui avait
les orphelins sous sa garde; la déesse Genita-Mana, qui devait empêcher
que les enfants naquissent difformes et contrefaits; les déesses
Postversa et Prorsa, qui veillaient à la position du foetus dans le
ventre de sa mère; la déesse Cuba-Dea, qui s'intéressait à quiconque
était couché; le dieu Thalassus ou Thalassio, qui avait dans son domaine
le lit et tout ce qu'il comprenait; une foule d'autres dieux et déesses
recevaient des offrandes et des invocations, lorsque les voluptueux
croyaient avoir besoin de leur aide. Angerona, placée à côté de
Vénus-Volupia, ordonnait le silence en mettant le doigt dans sa bouche;
et Fauna, la déesse favorite des matrones, était là pour couvrir d'un
voile discret tout ce qui devait n'être pas vu par des profanes. Enfin,
s'il y avait union des deux sexes et accomplissement des lois
naturelles, on versait du vin sur la face obscène du dieu Jugatinus:
«_Quum mas et foemina conjunguntur_, dit Flavius Blondus dans son livre
de _Rome triomphante_, _adhibetur deus Jugatinus_.» Saint Augustin, dans
sa _Cité de Dieu_, restreint les attributions de Jugatinus à
l'assistance des époux dans l'oeuvre du mariage.