CHAPITRE XXI.

SOMMAIRE. --Les _medicæ juratæ_. --Origine des sages-femmes.

--L'Athénienne Agonodice. --Les _sagæ_. --Exposition des nouveau-nés à

Rome. --Les _suppostrices_ ou échangeuses d'enfants. --Origine du mot

_sage-femme_. --Les avortements. --Julie, fille d'Auguste. --Onguents,

parfums, philtres et maléfices. --Pratiques abominables dont les

_sagæ_ se souillaient pour fabriquer les philtres amoureux. --La

parfumeuse Gratidie. --Horribles secrets de cette magicienne, dévoilés

par Horace, dont elle fut la maîtresse. --Le mont Esquilin, théâtre

ordinaire des invocations et des sacrifices magiques. --Gratidie et sa

complice la vieille Sagana, aux Esquilies. --Le _noeud de

l'aiguillette_. --Comment les _sagæ_ s'y prenaient pour opérer ce

maléfice, la terreur des Romains. --Comment on conjurait le _noeud de

l'aiguillette_. --Philtres _aphrodisiaques_. --La _potion du désir_.

--Composition des philtres amoureux. --L'_hippomane_. --Profusion des

parfums chez les Romains. --La _nicérotiane_ et le _foliatum_.

--Parfums divers. --Cosmétiques. --Le bain de lait d'ânesse de Poppée.

--La courtisane Acco. --Objets et ustensiles à l'usage de la

Prostitution, que vendaient les _sagæ_ et les parfumeuses. --Le

_fascinum_. --Les _fibules_. --Comment s'opérait l'infibulation. --De

la castration des femmes. --Les prêtres de Cybèle.

Nous ne savons rien des services que les _medicæ_ rendaient aux femmes,

dans des circonstances délicates où la santé de celles-ci réclamait

l'oeil et la main d'une personne de leur sexe; nous en sommes réduits à

des conjectures, très-plausibles, il est vrai, sur ce chapitre secret de

l'art de guérir, que les écrivains de l'antiquité ont laissé couvert

d'un voile impénétrable. Mais si nous ne pouvons apprécier, d'après des

autorités bien établies, le rôle que les _medicæ_ remplissaient dans la

thérapeutique des maladies de l'amour, nous n'aurons pas de peine à

constater leur utile et active intervention, non-seulement dans les cas

de grossesse et d'accouchement, mais encore dans la préparation

mystérieuse des cosmétiques, des parfums et des philtres. Il y avait

sans doute, à Rome et dans les principales villes de l'empire romain,

des _medicæ juratæ_, comme les appelle Anianus dans ses Annotations au

Code théodosien: «Toutes les fois qu'il y a doute sur la grossesse d'une

femme, cinq sages-femmes jurées, c'est-à-dire ayant licence d'étudier la

médecine (_medicæ_), reçoivent l'ordre de visiter cette femme (_ventrem

jubentur inspicere_).» Mais, outre ces praticiennes émérites, qui

subissaient probablement examen médical et qui se soumettaient au

contrôle des archiatres populaires, beaucoup de femmes, des étrangères

surtout, des affranchies ou même des esclaves, s'adonnaient à la

médecine occulte et mêlaient à cet art, qu'elles avaient étudié ou non,

le métier de parfumeuse et les pratiques souvent criminelles de la

magie. Hygin, dans son recueil de fables mythologiques, nous raconte

ainsi à quelle occasion la médecine fut exercée par une femme, pour la

première fois, en Grèce. Dès les temps les plus reculés, c'étaient des

hommes qui assistaient les femmes en travail d'enfant, quoique la pudeur

eût à souffrir des secours qu'elle était obligée d'accepter. Mais une

jeune Athénienne, nommée Agonodice, résolut d'affranchir son sexe d'une

sorte de servitude déshonorante, dont Junon s'indignait: elle coupe ses

cheveux, prend un habit d'homme, et va suivre les leçons d'un célèbre

médecin, qui l'instruit dans l'art des accouchements et qui fait d'elle

une excellente sage-femme. Alors elle commence à suppléer son maître et

à exécuter son projet; elle se montre si adroite, si habile, si décente

surtout, que les matrones en mal d'enfant ne veulent plus avoir d'autre

médecin. Il est probable qu'Agonodice leur déclarait son sexe sous le

sceau du secret; car bientôt aucune femme d'Athènes n'eut recours, pour

sa délivrance, aux soins des médecins. Ceux-ci s'en étonnèrent d'abord;

ils s'irritèrent et se liguèrent ensuite contre le jeune rival qui leur

enlevait leur clientèle. On ne voyait qu'Agonodice auprès du lit des

femmes en couches, qui lui souriaient et lui parlaient avec une étrange

familiarité. Sa jeunesse, sa charmante figure, ses grâces et son mérite

éveillèrent la calomnie: on prétendit qu'il savait l'art de changer en

jouissance les douleurs de l'enfantement; il fut dénoncé aux magistrats

comme impudique et corrupteur de femmes honnêtes. Il ne répondit pas à

ses accusateurs et comparut devant l'aréopage. Là, sans rien alléguer

pour sa justification, il ouvrit sa tunique et révéla son sexe, qui le

fit absoudre. Les médecins furent convaincus, et le peuple demanda

l'abrogation d'une ancienne loi qui défendait aux femmes l'exercice de

l'art iatrique. Cette histoire prouverait que la médecine fut toujours

exercée depuis par les hommes et par les femmes indistinctement, et que

celles-ci s'étaient réservé, presque exclusivement, à Rome ainsi qu'à

Athènes, le traitement des maladies de leur sexe.

Les femmes qui s'occupaient de médecine, et surtout de médecine secrète,

étaient donc fort nombreuses et de différentes classes: les _medicæ_ les

plus considérées par leur savoir et leur caractère touchaient sans doute

à toutes les branches de l'art; les _obstetrices_ se bornaient au rôle

de sages-femmes; les _adsestrices_ n'étaient que des aides ou des élèves

de ces sages-femmes; puis, venait en dernier lieu la catégorie multiple

et variée des parfumeuses et des magiciennes, qui toutes ou presque

toutes appartenaient ou avaient appartenu à la Prostitution. C'était là

le refuge des vieilles courtisanes; c'était là l'emploi favori des

entremetteuses. On confondait sous le nom général de _sagæ_ les diverses

espèces de ces vendeuses d'onguents et de philtres, qu'elles

fabriquaient souvent elles-mêmes avec des cérémonies magiques inventées

par la Thessalie. Mais les _sagæ_ n'étaient pas toutes magiciennes; la

plupart même ne connaissaient que les éléments les plus simples et les

plus innocents de cet art exécrable; beaucoup ignoraient absolument la

composition des drogues qu'elles vendaient, et qui causaient trop

souvent de funestes accidents, sur lesquels la justice fermait

volontiers les yeux; quelques-unes n'étaient que des espèces de

sages-femmes non autorisées, qui se chargeaient d'opérer des avortements

et qui entouraient d'invocations et d'amulettes la naissance des enfants

illégitimes. On sait que le nombre de ces naissances était considérable

à Rome, et que chaque matin on recueillait dans les rues, au seuil des

maisons, sous les portiques et dans les fours des boulangers, les

cadavres des nouveau-nés, qu'on vouait à une mort certaine en les

exposant nus sur la pierre au sortir du ventre maternel. C'était la

_saga_ qui remplissait l'affreuse mission de l'infanticide, et qui

étouffait dans les plis de sa robe les innocentes victimes que leurs

cris condamnaient à périr violemment. Souvent, il est vrai, la mère

avait pitié du fruit de ses entrailles, et elle se contentait de faire

exposer l'enfant, enveloppé dans ses langes, soit au bord de la mare du

Velabre (_lacus Velabrensis_), soit sur la place aux légumes (_in Foro

olitorio_), au pied de la colonne du Lait (_Columna lactaria_); là, du

moins, ces malheureux orphelins étaient recueillis et adoptés aux frais

de l'État, qui leur tenait lieu de tuteur, mais en leur infligeant le

stigmate de la bâtardise. Il arrivait aussi que des matrones stériles,

des _suppostrices_ (infâmes mégères qui faisaient métier de changer les

enfants en nourrice), des citoyens, chagrins de n'avoir pas d'héritiers,

venaient choisir parmi ces pauvres petits abandonnés ceux qui pouvaient

le mieux servir à leurs desseins honnêtes ou malhonnêtes. Souvent le

Velabre retentissait de vagissements dans l'ombre, et l'on voyait passer

comme des spectres les _sagæ_, les mères elles-mêmes, qui apportaient

leur tribut à ce hideux minotaure qu'on appelait l'exposition

(_expositio_) des enfants sur la voie publique. Il est évident que

l'origine du mot _sage-femme_ doit se rapporter à celui de _saga_, qui

ne se prenait qu'en mauvaise part, et que Nonius emploie comme synonyme

d'instigatrice à la débauche (_indagatrix ad libidinem_).

Ces _sagæ_ prêtaient volontiers les mains aux avortements qui se

pratiquaient au début de la grossesse (_aborsus_), ou dans les derniers

mois de la gestation (_abortus_). Ces avortements, que la loi était

censée punir et qu'elle évitait de rechercher, parce qu'elle aurait eu

trop à faire, devinrent si fréquents sous les empereurs, que les femmes

les moins éhontées ne craignaient pas d'empêcher de la sorte

l'augmentation de leur famille. Il y avait certaines potions qui

procuraient, sans aucun danger, un avortement prompt et facile; mais on

usait aussi de drogues malfaisantes, qui tuaient à la fois la mère et

son fruit. Dans ce cas-là, on assimilait aussi à l'empoisonneuse

l'_obstetrix_ ou la _saga_, qui, par imprudence, par ignorance ou

autrement, avait commis un double meurtre: cette misérable était

condamnée au dernier supplice. Quant à celles qui administraient ces

potions abortives et qui n'agissaient pas à l'insu de la femme enceinte,

on pouvait confisquer une partie de leurs biens et les envoyer aux îles,

parce que leur fait est de mauvais exemple, dit le jurisconsulte Paulus.

Mais la punition de ce délit était fort rare, et bientôt elle fut

impossible; car tout le monde se rendait coupable au même chef, et

l'impératrice donnait souvent l'exemple, de l'aveu de l'empereur, sans

avoir même la pudeur de cacher cet outrage à la nature. Le motif le plus

ordinaire des avortements continuels n'était que la crainte d'altérer la

pureté d'un ventre poli et d'une belle gorge, en les sacrifiant aux

atteintes plus ou moins fâcheuses d'une pénible grossesse et d'un

douloureux enfantement. «Penses-tu, dit Aulu-Gelle avec indignation en

parlant de ces criminelles marâtres, que la nature ait donné les

mamelles aux femmes comme de gracieuses protubérances destinées à orner

la poitrine et non à nourrir les enfants? Dans cette idée, la plupart de

nos merveilleuses (_prodigiosæ mulieres_) s'efforcent de dessécher et de

tarir cette fontaine sacrée où le genre humain puise la vie, et risquent

de corrompre ou de détourner leur lait, comme s'il gâtait ces attributs

de la beauté. C'est la même folie qui les porte à se faire avorter, à

l'aide de diverses drogues malfaisantes, afin que la surface polie de

leur ventre ne se ride pas et ne s'affaisse point sous le poids de leur

faix et par le travail des couches.» L'avortement était souvent motivé

par des raisons plus coupables encore: ici, une femme mariée voulait

détruire la preuve de son adultère; là, une femme libertine, sentant ses

désirs et son ardeur amoureuse s'éteindre sous l'empire d'une grossesse,

employait un moyen criminel, pour ne pas perdre ce qu'elle préférait aux

joies de la maternité. Cet engourdissement de sens durant la gestation

n'était pourtant pas général, et quelques femmes, au contraire, dont la

débauche avait exalté l'imagination, ne se trouvaient jamais plus

ardentes en amour que dans le cours d'une grossesse, qui les rassurait,

d'ailleurs, contre des obstacles de la même espèce. Ainsi, Julie, fille

d'Auguste, ne se livrait à ses amants que quand elle était grosse du

fait de son mari Agrippa, et le temps de sa grossesse ne mettait aucune

interruption à ses désordres. Macrobe rapporte qu'elle répondit à ceux

qui s'étonnaient de ce que ses enfants, malgré ces débordements,

ressemblaient toujours à son mari: «En effet, je n'accepte des passagers

à mon bord, que quand le navire est chargé (_at enim nunquam nisi navi

plenâ tollo vectorem_).» Dès qu'une femme devenait enceinte, les

conseils, les offres et les séductions ne lui manquaient pas pour la

décider à faire à sa beauté le sacrifice de son enfant; elle était

assaillie et circonvenue par les entremetteuses d'avortement: «Elle te

cachait sa grossesse, dit un personnage du _Truculentus_ de Plaute, car

elle redoutait que tu ne lui persuadasses de consentir à un avortement

(_ut abortioni operam daret_) et à la mort de l'enfant qu'elle portait.»

Les grossesses et les avortements donnaient donc beaucoup de besogne aux

_sagæ_ de Rome; mais ce n'était là que le moindre des mystères de leur

art. Elles tiraient encore meilleur parti de leurs onguents, de leurs

parfums, de leurs philtres et de leurs maléfices. Ces maléfices

ressemblaient à ceux qui avaient lieu en Grèce, en Thessalie surtout,

dès l'époque la plus ancienne, et le récit que fait Horace, dans ses

_Épodes_, d'une incantation magique, ne diffère presque pas de la

peinture que Théocrite avait faite d'une pareille scène trois siècles

auparavant. Le but de ces superstitions abominables était, d'ailleurs,

toujours le même, dans tous les temps, chez tous les peuples. La

magicienne jetait des sorts ou composait des philtres. Ces philtres

avaient surtout pour objet de raviver les feux de l'amour et de lui

créer des ardeurs nouvelles, surhumaines, inextinguibles; ces philtres

devaient changer la haine en amour ou l'amour en haine, et vaincre

toutes les résistances de la pudeur ou de l'indifférence. Les sorts

servaient plus particulièrement à des ressentiments et à des vengeances.

Ce genre de maléfices était sans doute plus rare chez les Romains que

chez les Grecs; mais, en revanche, nulle part la science des philtres

d'amour ne fut poussée plus loin ni plus répandue qu'à Rome sous les

Césars. Horace nous fait connaître les pratiques abominables dont les

_sagæ_ de son temps se souillaient pour fabriquer certains philtres

amoureux. Horace avait été l'amant d'une parfumeuse napolitaine, nommée

Gratidie, qu'il a vouée à l'exécration publique sous le nom de Canidie.

Horace, dans sa liaison avec cette Canidie, qu'il finit par détester

autant qu'il l'avait aimée, s'était initié avec horreur aux plus noirs

secrets des magiciennes: «Elles avaient des relations continuelles avec

les courtisanes, dit M. Walckenaer dans son excellente _Histoire de la

vie et des écrits d'Horace_; elles étaient de ce nombre et elles se

mêlaient de toutes sortes d'intrigues d'amour.» Gratidie fut une des

plus célèbres parmi les _sagæ_ de Rome, grâce à la colère poétique

d'Horace, qui ne lui pardonnait pas de s'être vendue à un vieux

libertin, appelé Varus; cette parfumeuse était donc assez jeune et assez

belle pour trouver encore à se vendre, et ses charmes méritaient d'être

l'objet des regrets d'un amant délaissé. Les scoliastes d'Horace ont

pensé que le poëte reprochait surtout à Gratidie d'avoir exercé sur lui

le funeste pouvoir des breuvages d'amour, et de lui avoir ainsi enlevé

sa jeunesse, ses forces, ses illusions et sa santé. Horace, en effet,

fut sans cesse affligé d'un mal d'yeux, qu'on peut, sans faire injure à

Canidie, attribuer aux philtres et à la maladie de Vénus.

Le mont Esquilin était le théâtre ordinaire des invocations et des

sacrifices magiques. Ce monticule servait de cimetière aux esclaves,

qu'on enterrait pêle-mêle sans leur accorder un linceul; la nuit, il n'y

avait de vivants, dans cette solitude peuplée de morts, que des voleurs

qui s'y trouvaient en sûreté, et des sorcières qui y venaient accomplir

des oeuvres de ténèbres. A l'extrémité des Esquilies, près de la porte

Métia, entourée de gibets et de croix où pendaient les cadavres des

suppliciés, le _carnifex_ ou bourreau avait sa demeure isolée, comme

pour veiller sur ses sujets; une statue monstrueuse de Priape veillait

aussi sur cet infect et hideux repaire des _sagæ_ et des voleurs. Là,

aux pâles rayons de la lune, on voyait Canidie accourir, les pieds nus,

les cheveux épars, le sein découvert, le corps enveloppé d'un ample

manteau, ainsi que sa complice, la vieille Sagana. Horace les avait

vues, ces horribles mégères, déchirant à belles dents une brebis noire,

versant le sang de l'animal dans une fosse, dispersant autour d'elles

les lambeaux de chair palpitante, évoquant les mânes et interrogeant la

destinée. Les chiens et les serpents erraient à l'entour du sombre

sacrifice, et la lune voila sa face sanglante pour ne pas éclairer cet

affreux spectacle. Priape lui-même eut horreur de ce qu'on lui montrait,

et il fit éclater en deux le tronc de figuier dans lequel son image

était grossièrement taillée. Au bruit du bois qui se fendait, les deux

magiciennes eurent peur et s'enfuirent, sans achever leur maléfice,

éperdues et semant sur la route: Canidie, ses dents; Sagana, sa perruque

pyramidale, et leurs herbes, et leurs anneaux constellés. Elles

revinrent pourtant, une autre nuit, sur le mont Esquilin, pour un

mystère plus abominable: elles avaient enlevé un jeune enfant à sa

famille; elles l'avaient enterré vif dans la fosse des esclaves, et la

tête seule de la victime s'élevait au-dessus du sol; elles lui

présentaient des viandes cuites, dont l'odeur irritait sa faim et son

agonie. L'enfant les conjure au nom de sa mère, au nom de leurs enfants,

Canidie et Sagana sont impitoyables; Canidie brûle dans un feu magique

le figuier sauvage arraché sur des tombeaux, le cyprès funèbre, les

plumes et les oeufs de la chouette trempés dans du sang de crapaud, les

herbes vénéneuses que produisent Colchos et l'Ibérie, et des os ravis à

la gueule d'une chienne affamée; Sagana, la crinière hérissée, danse

devant le bûcher, en l'aspergeant d'eau lustrale: «O Varus, s'écrie

Canidie rongeant ses ongles avec sa dent livide, ô Varus, que de larmes

tu vas répandre! Oui, des philtres inconnus te forceront bien de revenir

à moi, et tous les charmes des Marses ne te rendront pas la raison. Je

préparerai, je verserai moi-même un breuvage qui vaincra les dégoûts que

je t'inspire. Oui, les cieux s'abaisseront au-dessous des mers, la terre

s'élèvera au-dessus des nues, où tu brûleras pour moi, comme le bitume

dans ces feux sinistres.» Mais l'enfant qui se lamente est près

d'expirer; sa voix s'affaiblit; ses prunelles éteintes se fixent

immobiles sur les mets exposés devant sa bouche; Canidie s'arme d'un

poignard et s'approche, pour lui ouvrir le ventre au moment où

s'exhalera son dernier soupir, car, de son foie desséché et de la moelle

de ses os, elle doit composer un breuvage d'amour (_exsucta uti medulla

et aridum jecur amoris esset poculum_): «Je vous dévoue aux Furies,

s'écrie l'infortuné qui râle, et cette malédiction rien au monde ne

saurait la détourner de vous. Je vais périr par votre cruauté; mais,

spectre nocturne, je vous apparaîtrai; mon ombre vous déchirera le

visage avec ses ongles crochus, qui sont la force des dieux mânes; je

pèserai sur vos poitrines haletantes, et je vous priverai de sommeil, en

vous glaçant d'effroi. Dans les rues, la populace vous poursuivra à

coups de pied, vieilles obscènes. Puis, les loups et les corbeaux des

Esquilies se disputeront vos membres privés de sépulture!»

Tous les maléfices des _sagæ_ n'étaient pas aussi terribles, et

ordinairement, ces faiseuses de philtres n'allaient la nuit sur le mont

Esquilin que pour y cueillir des plantes magiques au clair de la lune,

pour y chercher des cheveux et des os de morts, et pour y prendre de la

graisse de pendu. Il fallait aussi les payer fort cher pour obtenir

d'elles ces pratiques exécrables, qui étaient souillées de sang humain,

quoique la vie des enfants fût estimée peu de chose à Rome; mais

l'enfant qu'on immolait, après l'avoir enterré vivant, devait avoir été

volé à sa nourrice ou à ses parents; autrement, son foie et sa moelle

n'auraient pas eu la même puissance pour donner de l'amour. Or, le rapt

d'un enfant né libre ou ingénu pouvait être puni du dernier supplice.

Les philtres magiques étaient préparés en vue d'un des trois résultats

suivants, que l'amour ou la haine sollicitait de l'art des _sagæ_: faire

aimer celui ou celle qui n'aimait pas; faire haïr celui ou celle qui

aimait; paralyser, glacer chez un homme toute l'ardeur, toute l'énergie

de son tempérament. Ce troisième maléfice, que le moyen âge a tant

redouté sous le nom de _noeud de l'aiguillette_ et que la jurisprudence

criminelle a constamment poursuivi presque jusqu'à nos jours, n'était

pas moins détesté par les Romains, qui s'indignaient de se voir en butte

à ses tristes effets. Les _sagæ_ excellaient dans ce genre de maléfice;

elles savaient frapper d'impuissance les natures les plus indomptables,

et il leur suffisait, pour cela, de faire des noeuds avec des cordes ou

des fils noirs, en prononçant certaines paroles et certaines

invocations. C'était là ce qu'on appelait _præligare_, quand il

s'agissait d'empêcher les premiers rapports entre un amant et sa

maîtresse, entre une femme et son mari; _nodum religare_, quand on

voulait annihiler et suspendre ces rapports qui avaient déjà existé. Le

noeud de l'aiguillette, qui fut de tout temps la terreur des amours, n'a

jamais pris son origine que dans un fantôme de l'imagination; mais les

anciens, comme les modernes, en l'attribuant à une force invisible, se

faisaient au moins un refuge pour leur vanité d'homme. Les Romains

avaient une singulière peur de ce maléfice, qui leur semblait une honte

pour celui qu'il privait des priviléges de son sexe; ils le regardaient

comme si foudroyant et si tenace, qu'ils évitaient même d'en parler; ils

croyaient sans cesse en être menacés; et, pour le conjurer, s'ils

avaient l'amour en tête, ils formaient des noeuds, qu'ils défaisaient

aussitôt, avec des cordons ou des courroies qu'ils entortillaient

d'abord autour d'une statue d'Hercule ou de Priape. Ces sacrifices que

les hommes offraient à ces deux divinités, en secret, sur l'autel du

foyer domestique, ces sacrifices n'avaient pas d'autre objet que de

rompre les noeuds magiques qu'une main ennemie pouvait faire pour lier

les sens et tromper l'espérance du plaisir. La moindre allusion à ce

fatal complot de la magie était réputée funeste, comme si on évoquait un

génie malfaisant, dès qu'on l'avait nommé. Les poëtes, les écrivains, si

vieux qu'ils fussent, craignaient de toucher à ce sujet délicat, qui

d'un jour à l'autre pouvait leur devenir personnel et les affliger à

leur tour; on se gardait donc bien de rire du malheur d'autrui. C'est

avec une extrême réserve que Tibulle, dans une élégie, s'associe à la

douleur d'un amant qui se cherche en vain et qui ne se trouve plus, même

dans les bras de la belle Pholoë: «Quelque vieille, avec ses chants

magiques et ses philtres puissants, dit le poëte de l'amour, aurait-elle

jeté sur toi un sort, durant la nuit silencieuse? La magie fait passer

dans un champ la moisson du champ voisin; la magie arrête la marche du

serpent irrité; la magie essaie même d'arracher la lune de son char.

Mais pourquoi accuser de ton malheur les chants d'une sorcière? Pourquoi

accuser ses philtres? La beauté n'a pas besoin des secours de la magie;

mais ce qui t'a rendu impuissant, c'est d'avoir trop caressé ce beau

corps, c'est d'avoir trop prolongé tes baisers, c'est d'avoir trop

pressé sa cuisse contre la tienne.» (_Sed corpus tetigisse nocet, sed

longa dedisse oscula, sed femori conseruisse femur._) Tibulle a mis une

si grande réserve en abordant ce sujet de mauvais augure, que l'élégie

qu'il lui consacre est pleine de réticences et d'obscurités.

Mais les philtres les plus puissants et aussi les plus redoutables

furent ceux que les _sagæ_ et les vieilles courtisanes fabriquaient,

d'après des recettes inconnues, sans le secours de la magie. L'unique

destination de ces philtres était d'échauffer les sens et d'accroître

les transports amoureux. On en faisait à Rome un prodigieux usage,

malgré les dangers d'une pareille surexcitation de la nature. Tous les

jours un breuvage de cette espèce causait la mort, ou la folie, ou la

paralysie, ou l'épilepsie; mais ce fatal exemple n'arrêtait personne, et

la soif du plaisir imposait silence à la raison. Ces philtres,

d'ailleurs, n'étaient pas tous également funestes, et d'ordinaire, les

accidents qu'on leur attribuait à bon droit, provenaient surtout de

l'abus plutôt que de l'usage modéré. D'abord, les libertins se

contentaient d'une dose minime, qui leur rendait tous les feux de la

jeunesse; mais, ces feux diminuant, ils augmentaient graduellement cette

dose de poison, auquel ils devaient quelques simulacres de jouissance,

et bientôt le philtre était sans action sur une nature épuisée, qui

s'exhalait dans un dernier effort d'amour en démence. C'est ainsi que

périrent avant l'âge, l'ami de Cicéron, L. Licin. Lucullus, le modèle

des prodigues et des voluptueux, le poëte Lucrèce, et tant d'autres qui

passèrent de la folie à la mort. On appelait _aphrodisiaca_ tous ces

philtres, en général plus ou moins malfaisants, qui avaient pour objet

de raviver le foyer de Vénus. On les administrait aussi aux femmes qui

manquaient de sens, aux jeunes filles dont l'appétit amoureux ne s'était

pas encore éveillé; mais les médecins sages et honnêtes désapprouvaient

hautement l'emploi de ces aphrodisiaques, surtout pour les jeunes

filles: «Ces philtres, qui rendent le teint pâle, s'écrie Ovide dans son

_Remède d'amour_, ne profitent pas aux jeunes filles; ces philtres

nuisent à la raison et renferment le germe de la folie furieuse.» La

plupart de ces philtres étaient des potions qu'il fallait prendre de

confiance, sans en connaître les ingrédients que la superstition ou

l'empirisme avait combinés. Le malheureux qui s'exposait à un

empoisonnement pour retrouver quelques instants de plaisir sensuel,

n'avait souvent pour garantie que la réputation bonne ou mauvaise de la

_saga_ chez laquelle il allait acheter ce plaisir. Souvent, il est vrai,

les potions n'étaient composées que de jus et de décoctions d'herbes:

«Les plantes qui stimulent les sens, dit Celse, sont le calament, le

thym, la sarriette, l'hysope et surtout le pouliot, ainsi que la rue et

l'ognon» (ou plutôt le champignon, _cepa_); mais souvent aussi, dans ces

breuvages funestes, on faisait entrer des matières minérales et même

animales, qui constituaient les _amatoria_ les plus terribles. Un

breuvage de cette espèce, dont Canidie possédait la recette, se nommait

_poculum desiderii_, dit Horace, la _potion du désir_. Il y avait aussi

des eaux naturelles, sulfureuses et ferrugineuses, qui passaient pour

favorables aux sens et inoffensives dans leurs effets érotiques.

C'étaient là les philtres que la médecine opposait à ceux des

parfumeuses et des magiciennes. Ces eaux excitantes, _aquæ amatrices_,

comme on les qualifiait perdaient presque toute leur vertu, quand on les

prenait loin de la source. Martial dit dans une épigramme:

«Hermaphrodite hait les eaux qui font aimer (_odit amatrices

Hermaphroditus aquas_);» dans une autre épigramme, il semble faire

entendre que ces sortes d'eaux étaient affermées ou possédées, par des

femmes, sans doute des courtisanes, qui les avaient mises en vogue et

qui les exploitaient: «Quel est cet adolescent qui s'éloigne des ondes

pures de la fontaine d'Yanthis et qui se réfugie auprès de la naïade,

maîtresse de cette fontaine (_at fugit ad dominam Naiada_)? N'est-ce pas

Hylas? Trop heureux qu'Hercule, le demi-dieu de Tirynthe, soit adoré

dans le bois qui entoure la fontaine, et qu'il veille de si près sur ses

eaux amoureuses! Arginus, puise sans crainte à la source, pour nous

donner à boire; les nymphes ne te feront rien, mais prends garde

qu'Hercule ne s'empare de toi!» Ces _aquæ amatrices_ n'étaient donc pas,

ainsi que plusieurs savants l'ont cru, des breuvages composés et

préparés de la main d'une _saga_, mais tout simplement des eaux

minérales, qui, en ranimant la vigueur d'un tempérament fatigué, le

disposaient naturellement aux oeuvres de l'amour et semblaient évoquer

une nouvelle jeunesse.

Des renseignements précis sur la composition des philtres ne se trouvent

nulle part dans les écrivains de l'antiquité. On comprend, au reste, le

mystère dont les vendeurs de philtres entouraient leur industrie souvent

coupable, mystère que la science n'essayait pas de pénétrer. On ne se

souciait que des effets, qui étaient vraiment prodigieux, on ne

s'occupait pas des causes. Le physiologiste Virey a rassemblé, dans

Dioscoride, Théophraste, Pline, etc., tous les éléments épars et indécis

qui lui ont permis de reconstruire l'histoire des aphrodisiaques chez

les anciens. Il les a divisés en deux classes principales: les végétaux

et les animaux; parmi les premiers, on distinguait les stupéfiants ou

narcotiques, les stimulants âcres et aromatiques, les odorants et

spiritueux. La mandragore, la pomme épineuse, le chanvre sauvage, dans

lequel on reconnaît le népenthès d'Homère, causaient une ivresse

voluptueuse qui se prolongeait dans un infatigable redoublement de

sensations érotiques, et qui conduisait délicieusement à la perte de la

mémoire, à la stupidité et à la mort. Les champignons, surtout les

phallus et les morilles, les agarics, les aristoloches, les résines

âcres, les herbes aromatiques et les graines de ces plantes stimulaient

puissamment les organes du plaisir; les liqueurs spiritueuses dans

lesquelles on avait fait infuser certaines fleurs odorantes,

développaient aussi chez les deux sexes l'activité sensuelle. Mais ces

excitants, empruntés au règne végétal, n'avaient bientôt plus d'empire

sur les monstrueux débauchés qui se proposaient toujours de dépasser les

bornes de la force humaine, et qui cherchaient leurs modèles parmi les

dieux de leur mythologie amoureuse. Ils avaient donc recours à des

philtres redoutables, à l'aide desquels ils pouvaient, pendant des nuits

entières, se persuader que Jupiter ou Hercule était descendu de l'Olympe

pour se métamorphoser en homme. Ils en mouraient parfois, sans être

rassasiés de volupté, et leur effrayant priapisme se continuait

longtemps après leur mort. Les insectes, les poissons, les substances

animales étaient tour à tour appelés à concourir à l'affreux mélange

qu'on désignait sous le nom caractéristique de _satyrion_. Cantharides,

grillons, araignées et bien d'autres coléoptères, broyés et réduits en

poudre ou seulement infusés dans du vin, agissaient avec violence sur

les organes sexuels et leur communiquaient immédiatement une violente

irritation, qui amenait fréquemment de graves affections de la vessie.

On employait aussi avec le même succès les oeufs de muge, de sèche et de

tortue, en y mêlant de l'ambre gris; mais, après des prodiges de

virilité, après de longs et frénétiques emportements d'amour, la victime

de son propre libertinage tombait dans une maladie convulsive qui ne se

terminait que par la mort: «De là, s'écrie Juvénal, ces atteintes de

folie, de là cet obscurcissement de l'intelligence, de là ce profond

oubli de toute chose!» Juvénal parle des philtres thessaliens, qu'une

épouse criminelle destinait à troubler la raison de son mari. Martial,

qui ne pardonne pas davantage à ces breuvages dangereux, conseille

seulement aux amants fatigués ou refroidis l'usage des bulbes (ognons,

suivant tel commentateur; champignons, suivant tel autre; épices, selon

nous): «Que celui qui ne sait pas se conduire en homme dans la lutte

amoureuse, qu'il mange des bulbes et il sera invincible; vieillard, si

ton ardeur languit (_languet anus_), ne cesse pas de manger de ces

bulbes généreuses, et la tendre Vénus sourira encore à tes exploits!»

Qui præstare virum Cypriæ certamine nescit,

Manducet bulbos, et bene fortis erit.

Languet anus: pariter bulbos ne mandere cesset,

Et tua ridebit prælia blanda Venus.

Mais de tous les philtres amatoires que fabriquaient les _sagæ_, le plus

célèbre et le plus formidable était l'hippomane, sur la mixture duquel

les savants ne sont pas même d'accord. Les écrivains de l'antiquité

n'ont pas peu contribué à laisser planer le doute sur l'origine de

l'hippomane, puisqu'ils lui donnent deux sources totalement différentes.

Virgile, par exemple, appelle ainsi le virus âcre et fétide, qui découle

de la vulve des cavales dans le temps du rut: «Un virus gluant distille

de l'organe des juments; c'est l'hippomane que recueillent trop souvent

les marâtres odieuses, pour le mêler à des herbes magiques avec des

conjurations.» Juvénal, Lucain, Pline, Ovide, donnent, au contraire, le

nom d'_hippomane_ à une excroissance de chair qui se montre quelquefois

sur le front du poulain nouveau-né, et que la cavale arrache avec ses

dents et dévore, avant de tendre les mamelles à son nourrisson. Cette

excroissance de chair noire, grosse comme une figue, les villageois

s'empressaient de la couper et de la garder précieusement pour la vendre

aux _sagæ_, qui en faisaient usage dans leurs philtres. Il est probable,

d'après ces témoignages si différents, que les _sagæ_ reconnaissaient

deux espèces d'hippomane; le second est représenté comme plus actif et

plus redoutable que le premier. Juvénal nous montre Cæsonia qui, pour

accroître la violence de la potion, y fait entrer le front entier d'un

poulain naissant (_cui totam tremuli frontem Cæsonia pulli infudit_).

Enfin, Juvénal dépeint avec horreur les effrayants résultats de

l'hippomane, qui produisit la démence et la mort de Caligula, le règne

de Néron et les crimes de ce règne: _Tanti partus equæ!_ s'écrie-t-il.

«Et tout cela est le fruit d'une jument, tout cela est l'oeuvre d'une

empoisonneuse!»

C'étaient de véritables empoisonneuses, ces vieilles sans remords, ces

femmes sans nom, ces hideux débris de la Prostitution et de la débauche,

qui mélangeaient à leurs philtres, non-seulement des matières excrétées

par les animaux, le castoreum, le musc, la civette, le sperme de cerf,

le membre du loup, du hérisson, etc., mais encore le sang menstruel des

femmes, mais encore la liqueur séminale des hommes. Ces horribles

mixtures engendraient des maladies épouvantables, qui ne suffisaient

pourtant pas pour effrayer le libertinage, pour arrêter ses étranges

désordres. Les magiciennes émérites ajoutaient toujours à leurs

préparations érotiques certains ingrédients empruntés à la nature

humaine, la moelle des os, le foie, les testicules, le fiel d'un enfant

ou d'un supplicié, et surtout cette pellicule mince qui enveloppe

quelquefois la tête des nouveau-nés au sortir de la matrice. Les

sages-femmes arrachaient adroitement cette pellicule à laquelle on

attribuait tant de vertus singulières, et elles la vendaient fort cher

aux faiseuses de philtres amoureux, ou bien aux avocats, qui croyaient

devenir plus diserts en la portant sur eux comme un talisman. On peut

juger que le commerce des _sagæ_ était très-répandu et très-lucratif;

mais aucune de ces doctes opératrices ne nous a laissé le livre des

recettes, qui faisaient sa réputation et sa richesse. L'art des parfums

et des cosmétiques, que les _sagæ_ pratiquaient aussi avec d'incroyables

ressources de raffinement et d'invention, ne nous est pas plus connu.

Les poëtes et les écrivains de tous les genres reviennent sans cesse sur

ces parfums, sur ces cosmétiques (_unguenta_), qui accompagnaient

partout l'une ou l'autre Vénus; mais ils ne sortent guère des

généralités vagues, et ils ne nous initient jamais aux innombrables

secrets de la parfumerie antique, comme si ces secrets, déjà connus du

temps d'Homère, qui en fait remonter l'origine aux dieux et aux déesses,

ne se transmettaient de génération en génération que sous la foi du

serment. Chez les Romains, la passion des parfums étant devenue aussi

ardente, aussi effrénée que la passion des plaisirs sensuels, le métier

des parfumeuses et des _unguentaires_ avait fait des progrès

extraordinaires, et la famille si multipliée des essences, des huiles,

des baumes, des pommades, des poudres, des pâtes, des ingrédients

cosmétiques et aromatiques, s'était augmentée encore à l'infini,

s'augmentait tous les jours et mettait à contribution les végétaux, les

minéraux, les animaux même du monde entier, pour combiner et créer de

nouveaux mélanges odoriférants et, en même temps, de nouvelles

jouissances au profit de la sensualité et de l'amour.

Les anciens, les Romains surtout, ne comprenaient pas l'amour sans

parfums, et, en effet, les parfums âcres et stimulants, dont ils se

servaient à profusion dans l'habitude de la vie, les préparaient

merveilleusement à l'amour. On sait que le musc, la civette, l'ambre

gris et les autres odeurs animales qu'ils portaient avec eux dans leurs

vêtements, dans leur chevelure, dans toutes les parties de leur corps,

ont une action très-active sur le système nerveux et sur les organes de

la génération. Ils ne se bornaient pas à l'emploi extérieur de ces

parfums, car, sans parler des philtres énergiques réservés pour des

circonstances particulières, ils ne craignaient pas d'admettre les

aromates et les épices en quantité dans leur alimentation journalière.

C'est sans doute à ces causes permanentes qu'il faut attribuer

l'appétit, le prurit permanent, qui tourmentait la société romaine et

qui la jetait dans tous les excès de l'amour physique. La luxure

asiatique avait apporté ces parfums avec elle, et depuis lors il se fit

une si prodigieuse consommation de substances aromatiques, à Rome, qu'on

put croire que l'Arabie, la Perse et tout l'Orient n'y suffiraient pas.

Vainement, quelques philosophes, quelques hommes vertueux et simples,

des vieillards par malheur, essayèrent de combattre cette mode, aussi

dangereuse pour la santé que pour les moeurs; vainement, leurs conseils

sages furent répétés dans des livres de morale, même dans la poésie et

jusque sur le théâtre: on ne prit pas plus garde à leurs conseils qu'à

leurs reproches et à leurs menaçantes prédictions. Rome fut bientôt

aussi parfumée que Sybaris et Babylone. Plus on y estimait, plus on y

recherchait les parfums, plus on méprisait les parfumeurs et les

parfumeuses; ce n'étaient que des courtisanes hors d'âge et des

entremetteuses; ce n'étaient que de vieux cinædes et d'infâmes lénons.

Les honnêtes gens, qui avaient besoin de leurs services, n'entraient

dans leur boutique qu'en se cachant le visage, le soir ou de grand

matin. Cicéron, Horace, ne les nomment qu'avec un profond dédain:

«Ajoute encore, si tu veux, dit le premier dans son traité _de

Officiis_, ajoute tes onguentaires, les sauteurs et la misérable tourbe

des joueurs d'osselets.» Horace fait marcher de pair le lénon (_auceps_)

et l'onguentaire, dans la vile population du bourg toscan (_tusci turba

impia vici_). Quant aux parfumeuses, leur nom seul était la plus grande

injure qu'on pût adresser à une femme qui se piquait d'être née libre

(_ingenua_) et citoyenne. Les officines de parfumerie n'étaient que des

entrepôts de _lenocinium_ et des repaires de débauche; aussi, les

personnes riches avaient-elles en leur propre maison un laboratoire,

dans lequel se fabriquaient tous les parfums dont elles faisaient usage,

et elles entretenaient un ou plusieurs parfumeurs parmi leurs esclaves

ou leurs affranchis.

Il y avait sans doute des parfums caractéristiques qui annonçaient de

loin la condition de la personne, son rang, ses moeurs et sa santé:

telle odeur forte et pénétrante révélait la nécessité de cacher quelque

mauvaise odeur naturelle; telle odeur suave et douce convenait aux

matrones élégantes, aux hommes de bon goût et de vie décente; telle

odeur enivrante dénonçait la courtisane ou tout au moins la femme

coquette et légère; telle odeur énervante et agaçante accusait le

passage d'un giton; ici un parfum, là un autre, et de toutes parts, dans

les rues, à la promenade, dans les maisons, un mélange indéfinissable

d'odeurs aromatiques qui absorbaient l'air. En effet, chaque homme,

chaque femme, chaque enfant se parfumait au sortir du lit, après le

bain, avant le repas, et en se couchant; on se frottait tout le corps

avec des huiles parfumées, on en versait aussi sur la chevelure, on

imprégnait d'essences les habits, on brûlait nuit et jour des aromates,

on en mangeait dans tous les mets, on en buvait dans toutes les

boissons. Le satirique Lucilius, pour tourner en ridicule cette

pharmacomanie, feignait de s'étonner de ce que ses contemporains qui

prenaient tant de parfums n'en rendissent pas quelque chose. «Une femme

sent bon, disait Plaute dans la _Mostellaria_, quand elle ne sent rien,

car ces vieilles qui se chargent de parfums, ces décrépites édentées qui

couvrent de fard les ruines de leur beauté, dès que leur sueur s'est

mêlée à ces parfums, aussitôt elles puent davantage, comme un cuisinier

qui fait un ragoût de plusieurs sauces mélangées.» C'était

principalement dans les préludes de la palestre de Vénus, pour nous

servir de l'expression antique (_palestra venerea_), que les parfums

venaient en aide à la volupté. Les deux amants se faisaient oindre tout

le corps avec des spiritueux embaumés, après s'être lavés dans des eaux

odoriférantes; l'encens fumait dans la chambre, comme pour un sacrifice;

le lit était entouré de guirlandes de fleurs et semé de feuilles de

roses; le lit, ainsi que tous les meubles, recevait une pluie de nard et

de cynnamome. Les ablutions d'eaux aromatisées se renouvelaient souvent

dans le cours de ces longues heures d'amour, au milieu d'une atmosphère

plus parfumée que celle de l'Olympe.

Ces parfums, on le conçoit, avaient été inventés par des gens qui se

connaissaient en plaisir et qui savaient les moyens de l'exciter, de le

prolonger, de le développer. Aussi, en vieillissant, les prostitués des

deux sexes s'adonnaient-ils de préférence à ce genre de travail et de

commerce. Ils continuaient de la sorte à servir, quoique indirectement,

les goûts du public; quand ils composaient quelque parfum, quelque

cosmétique nouveau, ils étaient fiers de lui donner leur nom. Le

parfumeur Nicérotas inventa la _nicérotiane_, dont Martial vante l'odeur

stupéfiante (_fragras plumbea nicerotiana_); Folia, la magicienne, amie

et complice de Canidie, trouva un procédé ingénieux, pour préparer le

nard de Perse, qui fut depuis appelé _foliatum_. Mais ordinairement le

parfum ou le cosmétique tirait son nom du pays qui avait fourni son

principal ingrédient: on avait le baume de Mendès, originaire d'Égypte;

l'onguent de Chypre; le nard d'Achæmenium; l'huile d'Arabie, l'huile de

Syrie, le _malobathrum_ de Sidon, etc. La plupart des parfums, les plus

actifs du moins, venaient de l'Orient et spécialement de la péninsule

arabique; on s'était donc accoutumé à comprendre indistinctement tous

les produits de la parfumerie sous la désignation générique de _parfum

arabe_ (_arabicum unguentum_): «Brûlons, dit Tibulle, brûlons les

parfums que nous envoie de sa riche contrée le voluptueux Arabe!»

Cependant on appliquait plus particulièrement cette dénomination,

_arabus_ ou _arabicus_, à une huile odorante dont les femmes et les

efféminés oignaient leurs longs cheveux. On fabriquait aussi une autre

huile, non moins estimée, avec les graines de myrobolan (_myrobolani_),

arbuste aromatique qui croît en Arabie. On tirait encore plusieurs

espèces de parfums très-recherchés, de l'arbre de Judée, dont la gomme

odoriférante s'appelait _opobalsamum_; de l'amome d'Assyrie, de la

myrrhe de l'Oronte, de la marjolaine de Chypre (_amaracus cyprinus_);

du cynnamome de l'Inde, etc. Mais, comme nous l'avons dit, on ignore à

peu près les doses et les principes de ces mixtures balsamiques qui se

rapportaient généralement à quelque besoin de la vie amoureuse.

Les cosmétiques, dont un parfum quelconque accompagnait toujours la

composition, sont encore plus inconnus que les parfums de toilette et

d'amour; à peine si la discrétion intéressée des vendeurs et des

acheteurs a trahi les noms de quelques-uns de ces merveilleux secrets de

coquetterie conservatrice, dissimulatrice et ornatrice. De tout temps,

ces secrets-là ont été les mieux gardés. Ainsi, on ne sait rien de la

poudre dépilatoire (_dropax unguentum_) avec laquelle on faisait tomber

tous les poils du corps, même la barbe; rien de l'onguent pour les dents

(_odontotrimma_), destiné à les rendre blanches et brillantes; rien du

_diapasmata_, fabriqué en pastilles par Cosmus, du temps de Martial,

contre la mauvaise haleine; rien du _malobathrum_, distillé en huile

pour les cheveux, etc. Pline indique seulement quelques recettes, celle

de l'huile de coing (_melinum unguentum_), celle du _megalium_ et du

_telinum_, celle enfin de l'onguent royal, que les rois parthes avaient

appliqué à l'usage de leur majesté; mais on est assez embarrassé pour

définir les propriétés et les avantages de chacun de ces cosmétiques

odoriférants. Tous les cosmétiques cependant ne se recommandaient pas

par leur bonne odeur; par exemple, voulait-on, jusqu'à un âge avancé,

se maintenir le ventre ferme, poli et blanc, on le frottait,

non-seulement avec de la farine de fèves, avec des feuilles de nielle

bouillies et salées, mais encore avec de l'urine; les femmes, après

leurs couches, ne manquaient pas, dit Pline, de faire disparaître avec

des fermentations d'urine les rides et les taches qui altéraient la

pureté de leur ventre (_æquor ventris_). On avait aussi une confiance

absolue dans l'efficacité du lait d'ânesse, pour blanchir la peau. On se

rappelait que Poppée prenait tous les jours un bain de lait, que lui

fournissaient cinquante ânesses qui avaient mis bas depuis peu de jours,

et qu'on renouvelait sans cesse, afin que leur lait fût toujours

nouveau. Comme toutes les dames romaines ne pouvaient avoir des ânesses

nourricières dans leur écurie, les parfumeurs avaient imaginé de

condenser le lait d'ânesse en onguent et de le vendre en tablettes

solides qu'on faisait fondre pour l'étendre sur la peau: «Cependant,

hideux à voir, dit Juvénal en faisant le portrait d'une riche coquette,

son visage est ridiculement couvert d'une sorte de pâte; il exhale

l'odeur des gluants cosmétiques de Poppée, et là viennent se coller les

lèvres de son pauvre mari. Elle se lave avec du lait, et pour se

procurer ce lait, elle mènerait à sa suite un troupeau d'ânesses, si

elle était envoyée en exil au pôle hyperboréen. Mais cette face, sur

laquelle on applique tant de drogues différentes et qui reçoit une

épaisse croûte de farine cuite et liquide, l'appelle-t-on un visage ou

un ulcère?» Ces épigrammes, ces injures, ces malédictions des poëtes

n'empêchaient pas les vieilles femmes de Rome de se farder, de se

couvrir de blanc et de rouge, de se teindre les cheveux, et de retenir

aussi longtemps que possible les restes de leur beauté fugitive; elles

se rattachaient donc avec une sorte de désespoir aux dernières illusions

que l'art des cosmétiques leur offrait encore, et elles cherchaient à

s'abuser elles-mêmes sur les désastres irréparables de l'âge. Les

courtisanes à la mode, les _fameuses_ et les _précieuses_ surtout, ne

savaient pas vieillir, et la vieillesse d'une femme commençait à trente

ans chez les Romains, qui ne faisaient cas que de l'extrême jeunesse et

même de l'enfance. Une de ces prêtresses de Vénus, nommée Acco, effrayée

de la marche des années qui emportaient avec elles la fraîcheur de son

teint, l'éclat de sa chevelure, l'émail de ses dents et les grâces de sa

taille, se flatta d'oublier sa propre métamorphose en ne se regardant

plus dans le miroir; mais un jour un amant qu'elle fatiguait de plaintes

et de reproches lui présenta ce fatal miroir où elle vit tout à coup sa

décrépitude: à l'instant, ses cheveux achevèrent de blanchir, sa bouche

édentée demeura entr'ouverte, et ses yeux devinrent fixes en se

remplissant de larmes: elle était folle, épouvantée de son

enlaidissement; elle mourut de s'être revue telle que la décrépitude

l'avait faite. Son nom se perpétua dans le souvenir des mères qui, pour

déshabituer leurs enfants de s'écorcher le visage, de se tourmenter le

nez avec les doigts et de s'arracher les cils, les menaçaient de la

colère d'Acco, comme d'un épouvantail.

Les _sagæ_ et les parfumeuses ne se bornaient pas à faire commerce de

cosmétiques et de parfums; elles vendaient encore tous les objets et

tous les ustensiles qui pouvaient servir à la Prostitution: les fouets,

les aiguilles, les fibules et les cadenas de chasteté, les amulettes,

les phallus et une quantité d'affiquets de libertinage, que l'antiquité,

dans sa plus grande dépravation, n'a pas osé décrire. Si les Pères de

l'Église, saint Augustin, Lactance, Tertullien, Arnobe, etc., n'avaient

pas divulgué les turpitudes inouïes de la débauche romaine, nous

hésiterions à croire que ces raffinements monstrueux aient existé, sans

que les lois essayassent de les atteindre et de les punir. Ainsi, ce

n'était pas seulement dans les lupanars qu'on employait le _fascinum_,

phallus factice en cuir, ou en linge, ou en soie, qui servait à tromper

la nature; c'était dans les chambres à coucher des matrones que

délaissaient leurs maris et qui n'osaient pas s'exposer aux périls de

l'adultère; c'était dans les assemblées secrètes de l'amour lesbien;

c'était dans les bains publics, c'était dans le sanctuaire du foyer

domestique. Saint Paul, en sa première épître aux Romains, atteste les

progrès que les doctrines de Sapho avaient faits à Rome, lorsqu'il dit

en parlant des indignes descendants de Scipion et de Caton: «Dieu les a

livrés aux passions de l'ignominie; car les femmes ont changé l'usage

naturel des hommes en un usage qui est contre nature, et semblablement

les hommes, abandonnant l'usage naturel de la femme, se sont embrasés

d'impurs désirs les uns envers les autres, accomplissant l'infamie du

mâle avec le mâle, et recevant, comme il le fallait, en eux-mêmes le

châtiment de leur erreur.» (_Propterea tradidit illos Deus in passiones

ignominiæ. Nam foeminæ eorum immutaverunt naturalem usum in eum usum qui

est contra naturam. Similiter autem et masculi, relicto naturali usu

foeminæ, exarserunt in desideriis suis invicem, masculi in masculos

turpitudinem operantes, et mercedem quam oportuit erroris sui in

semetipsis recipientes_). Nous ferons remarquer, à l'occasion de ce

passage célèbre de l'apôtre, que cette récompense ou plutôt ce châtiment

que les coupables recevaient en eux-mêmes ne pouvait être qu'une de ces

affreuses maladies de l'anus, qui étaient si communes parmi les

_pædicones_ et les _cinædes_ de Rome. Enfin, les obscènes _fascina_, qui

se fabriquaient et qui se vendaient dans le quartier des parfumeurs,

chez les barbiers et chez les vieilles courtisanes, étaient quelquefois

mis en oeuvre pour aiguillonner les sens paresseux des vieillards

débauchés; nous ne nous sentons pas le courage de traduire ce texte de

Pétrone, même en le déguisant: _Profert Enothea scorteum fascinum, quod

ut oleo et minuto atque urticæ trito circumdedit semine, paulatim

coepit inserere ano meo_. Comment le libertinage avait-il pu imaginer

ce mélange irritant de poivre et de graine d'ortie réduits en poivre

et détrempés d'huile d'olive? On peut deviner tous les accidents

organiques qui devaient résulter de cet infernal topique et qui se

trouvaient sans doute compris dans le châtiment que les coupables

recevaient en eux-mêmes, selon saint Paul.

Il est permis de supposer que les _sagæ_ et les parfumeuses se

chargeaient aussi de certaines opérations, également honteuses par leur

nature et par leur objet, quoiqu'on eût essayé de les faire autoriser

par la médecine et exécuter par des médecins, la castration des femmes

et l'infibulation des deux sexes. «Quelques chirurgiens, dit Celse, sont

dans l'usage de soumettre les jeunes sujets à l'infibulation, et cela

dans l'intérêt de leur voix ou de leur santé. Cette opération se

pratique ainsi: on tire en avant le prépuce, et, après avoir marqué

d'encre les points opposés que l'on veut percer, on laisse les téguments

revenir sur eux-mêmes. On traverse alors le prépuce, à l'endroit

désigné, avec une aiguille chargée d'un fil dont on noue les deux bouts

et qu'on fait mouvoir chaque jour jusqu'à ce que le pourtour de ces

ouvertures soit bien cicatrisé. Ce résultat obtenu, on remplace le fil

par une boucle, et la meilleure sera toujours la plus légère. Néanmoins

cette opération est plus souvent inutile que nécessaire. (_Sed hoc

quidem sæpius inter supervacua, quam inter necessaria est._) Celse n'ose

pas s'élever davantage contre cette détestable invention, que la

jalousie la plus scandaleuse avait fait adopter sous prétexte de

conserver la voix de ces jeunes esclaves au moment de la puberté, et

parfois pour les préserver de la triste habitude des pollutions

nocturnes. Cette boucle (_fibula_), qui empêchait le patient de faire

acte de virilité, était en or ou en argent, tantôt soudée au feu, tantôt

fermée par un ressort. Ce qui prouve la véritable destination de ces

fibules, c'est qu'on les adaptait également à l'anus, par une opération

analogue à celle que Celse a décrite. Quant à l'infibulation des femmes,

qui s'est modifiée au moyen âge en créant les cadenas de chasteté, elle

se pratiquait à peu près de la même manière que celle des hommes, et

l'anneau ou fibule, qui tenait à demi fermées les parties sexuelles,

traversait l'extrémité des grandes lèvres, et ne s'ouvrait qu'à l'aide

d'une clef. Rien n'était plus commun que l'infibulation chez les

esclaves du sexe masculin; mais, pour les esclaves de l'autre sexe, on

se servait de préférence d'un vêtement particulier, nommé _subligar_ ou

_subligaculum_, qui se laçait par derrière, et qui formait une espèce

d'égide protectrice pour celles qu'on couvrait de cette ceinture de cuir

ou de crin rembourré. Une ancienne coutume exigeait que les acteurs ne

parussent pas sur la scène, par respect pour les spectateurs, sans être

revêtus de ce caleçon qui obviait à tout accident et rassurait la

pudeur des matrones: _Scenicorum mos quidem tantam habet_, lisons-nous

dans le traité _de Officiis_, _vetere disciplinâ verecundiam, ut in

scenam sine subligaculo prodeat nemo_. Une épigramme de Martial nous

apprend que les femmes honnêtes se piquaient de précaution, en portant

partout le subligar: «La rumeur publique raconte, Chioné, que tu n'as

jamais connu d'homme, et que rien n'est plus pur que ta virginité.

Cependant tu la caches plus qu'il ne faut, quand tu te baignes. Si tu as

de la pudeur, transporte le subligar sur ton visage!» Martial parle

ailleurs d'une ceinture de cuir noir, que les esclaves mâles

s'attachaient autour des reins, quand ils accompagnaient aux bains leur

maître ou leur maîtresse (_inguina succinctus nigrâ tibi servus alutâ

stat_); mais, dans une autre épigramme, il nous montre un esclave

infibulé se baignant avec sa maîtresse: «Le membre couvert d'une capsule

d'airain, un esclave se baigne avec toi, Coelia. Pourquoi cela, je te

prie, puisque cet esclave n'est ni citharoede ni chanteur? Tu ne veux

pas sans doute voir sa nature? Alors pourquoi se baigner avec tout le

monde? Sommes-nous donc tous, pour toi, des eunuques? Crains, Coelia, de

paraître jalouse de ton esclave: ôte lui sa fibule.»

Enfin, comme nous l'avons dit, c'était dans ces boutiques d'impuretés et

de maléfices, que s'opérait la castration des femmes. On n'a pas de

renseignements précis sur ce genre de castration, qui avait pour but de

rendre stériles les malheureuses qu'on mutilait. On a même regardé comme

une fable cette opération cruelle et inutile, qui fut d'abord en usage

chez les Lydiens, si l'on en croit l'historien Xanthus de Lydie. Suivant

un ancien scoliaste, l'opération consistait dans l'enlèvement de petites

glandes placées à l'entrée du col de la matrice, glandes que les anciens

regardaient comme des testicules nécessaires à la génération. Souvent on

suppléait à la section de ces glandes, en les comprimant avec le doigt.

Les filles qu'on soumettait à ce traitement barbare, comme si c'étaient

des poules qu'on voulût engraisser pour la table (_simili modo_, dit

Pierrugues, _Itali et Gallo-provinciales gallinas eunuchant_), se

voyaient ainsi privées à jamais des douceurs de la maternité, mais en

revanche elles devenaient plus aptes aux travaux de Vénus, par cela même

qu'elles ignoraient ceux de Junon. Au reste, cette espèce de castration

était peu fréquente, excepté pour les filles qu'on destinait à la

Prostitution des lupanars et qu'on croyait mettre ainsi à l'abri des

grossesses et des avortements. Nous avons lu cependant, au sujet de

l'opération mystérieuse qu'on faisait subir aux femmes de plaisir dès

leur enfance, nous avons lu, dans un docte rhéteur du seizième siècle,

que cette opération, pratiquée sur des sujets choisis en raison de leur

conformation particulière, changeait complétement le sexe de la victime

et faisait saillir hors de l'organe les parties qui y sont

ordinairement enfermées, en sorte que cette femme eunuque (_eunuchata_)

avait l'apparence, sinon le sexe d'un homme. La castration des hommes et

des enfants était moins compliquée et infiniment plus répandue; elle

devint même tellement abusive, que Domitien se vit obligé de la

défendre, à l'exception de certains cas privilégiés. Ce n'étaient pas

des médecins, surtout des médecins en renom, qui exécutaient ces

hideuses mutilations, que la cupidité et la débauche avaient tant

multipliées; c'étaient les barbiers, c'étaient les baigneurs, c'étaient

plus spécialement les _sagæ_ et leur horrible séquelle qui travaillaient

pour le compte des marchands d'esclaves, des lupanaires et des lénons.

On avait besoin d'une telle quantité d'eunuques à Rome pour satisfaire

aux exigences de la mode et du libertinage, que d'infâmes lènes

n'avaient pas d'autre industrie que de voler des enfants pour en faire

des _castrati_, des _spadones_ ou des _thlibiæ_. «Domitien, dit Martial,

ne supporta pas de telles horreurs: il empêcha que l'impitoyable

libertinage fît une race d'hommes stériles (_ne faceret steriles sæva

libido viros_).» Les odieux auteurs et complices de ces crimes furent

condamnés aux mines, à l'exil et souvent à la mort.

Mais, chose étrange, la superstition resta en possession de l'atroce

privilége que l'édit impérial refusait aux vendeurs d'esclaves et aux

agents de la débauche: les prêtres de Cybèle continuèrent non-seulement

à se mutiler eux-mêmes avec des tessons de pot, mais encore ils

exercèrent les mêmes violences sur les malheureux enfants qui tombaient

entre leurs mains. Ces _galli_, la plupart vils débauchés perdus de

maladies honteuses, s'intitulaient _semiviri_, et prétendaient sacrifier

à leur déesse les restes gangrenés de leur virilité absente. Quand ils

n'avaient plus rien à offrir à Cybèle, ils allaient chercher leurs

impures offrandes sur le premier venu qui se livrait sans défiance à

leur couteau. Martial a mis en vers une aventure qui arriva de son temps

et qui témoigne de la farouche superstition des _galli_. Nous empruntons

cette traduction à la grande collection des auteurs latins, publiée par

M. Désiré Nisard, professeur à l'École normale: «Tandis que Misitius

gagnait le territoire de Ravenne, sa patrie, il joignit en chemin une

troupe de ces hommes qui ne le sont qu'à moitié, des prêtres de Cybèle.

Il avait pour compagnon de route le jeune Achillas, esclave fugitif,

d'une beauté et d'une gentillesse des plus agaçantes. Or, nos castrats

s'informent de la place qu'il doit occuper au lit; mais, soupçonnant

quelque ruse, l'enfant répond par un mensonge. Ils le croient; chacun va

dormir, après boire. Alors la bande scélérate, saisissant un fer, mutila

le vieillard couché sur le devant du lit, tandis que le jeune garçon,

caché dans la ruelle, était à l'abri de leurs étreintes.» Ces

abominables prêtres de Cybèle prenaient part à toutes les infamies du

bourg toscan; tous les trafics leur étaient bons, et, toujours pris de

vin, toujours furieux, toujours obscènes, ils semblaient avoir fait un

culte de la plus sale débauche, et vouloir remplacer la Prostitution des

femmes par celle des eunuques. C'est ainsi que Juvénal nous représente

le grand spadon (_semivir_) entrant chez une matrone, à la tête d'un

choeur fanatique de galles, armés de tambours et de trompettes. Ce

personnage, dont la face vénérable s'est vouée à d'obscènes

complaisances (_obscoeno facies reverenda minori_) et qui, dès

longtemps, a retranché avec un tesson la moitié de ses parties

génitales, porte la tiare phrygienne des courtisanes, et se pique de

rivaliser avec celles-ci, en servant à la fois aux plaisirs des deux

sexes.

Les _sagæ_, les magiciennes, les empoisonneuses et tous les auxiliaires

féminins de la débauche romaine étaient moins coupables et moins

odieuses que ces prêtres hermaphrodites qui déshonoraient la religion

païenne.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 11 / 34 题