CHAPITRE XX.

SOMMAIRE. --Maladies secrètes et honteuses des anciens. --_Impura

Venus._ --Les auteurs anciens ont évité de parler de ces maladies.

--Invasion de la _luxure asiatique_ à Rome. --A quelles causes on doit

attribuer la propagation des vices contre nature chez les anciens.

--Maladies sexuelles des femmes. --Les médecins de l'antiquité se

refusaient à traiter les maladies vénériennes. --Pourquoi. --Les

enchanteurs et les charlatans. --La grande lèpre. --La petite lèpre ou

_mal de Vénus_. --Importation de ce mal à Rome par Cneius Manlius.

--Le _morbus indecens_. --La plupart des médecins étaient des esclaves

et des affranchis. --Pourquoi, dans l'antiquité, les maladies

vénériennes sont entourées de mystère. --L'existence de ces maladies

constatée dans le _Traité médical_ de Celse. --Leur description.

--Leurs curations. --Manuscrit du treizième siècle décrivant les

affections de la syphilis. --Apparition de l'_éléphantiasis_ à Rome.

--Asclépiade de Bithynie. --T. Aufidius. --Musa, médecin d'Auguste.

--Mégès de Sidon. --Description effrayante de l'éléphantiasis, d'après

Arétée de Cappadoce. --Son analogie avec la syphilis du quinzième

siècle. --Le _campanus morbus_ ou mal de Campanie. --_Spinturnicium._

--Les _fics_, les _marisques_ et les _chies_. --La _Familia ficosa_.

--La _rubigo_. --Le _satyriasis_. --Junon-_Fluonia_. --Dissertation

sur l'origine des mots _ancunnuentæ_, _bubonium_, _imbubinat_ et

_imbulbitat_. --Les _clazomènes_. --Des maladies nationales apportées

à Rome par les étrangers. --Les médecins grecs. --Vettius Vales.

--Themison. --Thessalus de Tralles. --Soranus d'Ephèse. --Les

empiriques, les antidotaires et les pharmacopoles. --Ménécrate.

--Servilius Damocrate. --Asclépiade Pharmacion. --Apollonius de

Pergame. --Criton. --Andromachus et Dioscoride. --Les médecins

pneumatistes. --Galien et Oribase. --Archigène. --Hérodote. --Léonidas

d'Alexandrie. --Les _archiatres_. --_Archiatri pallatini_ et

_archiatri populares_. --L'institution des archiatres régularisée et

complétée par Antonin-le-Pieux. --Eutychus, médecin des _jeux du

matin_. --Les sages-femmes et les _medicæ_. --Épigramme de Martial

contre Lesbie. --Le _solium_ ou bidet, et de son usage à Rome.

--Pourquoi les malades atteints de maladies honteuses ne se faisaient

pas soigner par les médecins romains. --Mort de Festus, ami de

Domitien. --Des drogues que vendaient les charlatans pour la guérison

des maladies vénériennes. --Superstitions religieuses. --Offrandes aux

dieux et aux déesses. --Les prêtres médecins. --La _Quartilla_ de

Pétrone. --Abominable apophthegme des _pædicones_.

Cet épouvantable amas de Prostitutions de tous genres, dans la fange

desquelles se vautrait la société romaine, ne pouvait manquer de

corrompre la santé publique. Quoique les poëtes, les historiens et même

les médecins de l'antiquité se taisent sur ce sujet, qu'ils auraient

craint de présenter sous un jour déshonorant, quoique les fâcheuses

conséquences de ce qu'un écrivain du treizième siècle appelle l'amour

impur (_impura Venus_) aient laissé fort peu de traces dans les écrits

satiriques, comme dans les traités de matière médicale, il est

impossible de méconnaître que la dépravation des moeurs avait multiplié

chez les Romains le germe et les ravages des maladies de Vénus. Ces

maladies étaient certainement très-nombreuses, toujours fort tenaces et

souvent terribles; mais elles ont été à peu près négligées ou du moins

rejetées dans l'ombre par les médecins et les naturalistes grecs et

romains. Nous ne pouvons hasarder que des conjectures philosophiques sur

les causes de cet oubli et de ce silence général. En l'absence de toute

indication claire et formelle à cet égard, nous sommes réduits à

supposer que des motifs religieux empêchaient d'admettre parmi les

maladies ostensibles celles qui affectaient les organes de la génération

et qui avaient pour origine une débauche quelconque. Les anciens ne

voulaient pas faire injure aux dieux, qui avaient accordé aux hommes le

bienfait de l'amour, en accusant ces mêmes dieux d'avoir mêlé un poison

éternel à cette éternelle ambroisie; les anciens ne voulaient pas

qu'Esculape, l'inventeur et le dieu de la médecine, entrât en lutte

ouverte avec Vénus, en essayant de porter remède aux vengeances et aux

châtiments de la déesse. En un mot, les maladies des organes sexuels,

peu connues, peu étudiées en Grèce comme à Rome, se cachaient, se

déguisaient, comme si elles frappaient d'infamie ceux qui en étaient

atteints et qui se soignaient en cachette avec le secours des

magiciennes et des vendeuses de philtres.

Les maladies vénériennes furent sans doute moins fréquentes et moins

compliquées chez les Grecs que chez les Romains, parce que la

Prostitution était loin de faire les mêmes ravages à Athènes qu'à Rome.

Il n'y avait pas en Grèce, comme dans la capitale du monde romain, une

effroyable promiscuité de tous les sexes, de tous les âges, de toutes

les nations. Le libertinage grec, que relevait un certain prestige de

sentiment et d'amour idéal, n'avait pas ouvert les bras, comme le

libertinage romain, à toutes les débauches étrangères: le premier avait

toujours, même dans ses plus grands excès, conservé ses instincts de

délicatesse, tandis que le second s'était abandonné à ses plus grossiers

appétits, et avait poussé aux dernières limites la brutalité matérielle.

On ne peut douter que de graves accidents de contagion secrète n'aient

accompagné l'invasion de la _luxure asiatique_ dans Rome. Ce fut vers

l'an de Rome 568, 187 ans avant Jésus-Christ, que cette luxure

asiatique, comme l'appelle saint Augustin dans son livre de la _Cité de

Dieu_, fut apportée en Italie par le proconsul Cneius Manlius, qui avait

soumis la Gallo-Grèce et vaincu Antiochus-le-Grand, roi de Syrie. Cneius

Manlius, jaloux d'obtenir les honneurs du triomphe, qui ne lui fut

pourtant pas décerné, avait amené avec lui des danseuses, des joueuses

de flûte, des courtisanes, des eunuques, des efféminés et tous les

honteux auxiliaires d'une débauche inconnue jusqu'alors dans la

République romaine. Les premiers fruits de cette débauche furent

évidemment des maladies sans nom qui attaquèrent les organes de la

génération, et qui se répandirent dans le peuple, en s'aggravant, en se

compliquant l'une par l'autre: «Alors, dit saint Augustin, alors

seulement, des lits incrustés d'or, des tapis précieux apparaissent;

alors, des joueuses d'instruments sont introduites dans les festins, et

avec elles beaucoup de perversités licencieuses (_tunc, inductæ in

convivia psalteriæ et aliæ licentiosæ nequitiæ_).» Ces joueuses

d'instruments venaient de Tyr, de Babylone et des villes de la Syrie,

où, depuis une époque immémoriale, les sources de la vie étaient gâtées

par d'horribles maladies nées de l'impudicité. Les livres de Moïse

témoignent de l'existence de ces maladies chez les Juifs, qui les

avaient prises en Égypte et qui les avaient retrouvées plus redoutables

parmi les populations de la Terre promise. Les Hébreux détruisirent

presque complétement ces populations ammonites, madianites,

chananéennes; mais celles-ci, en disparaissant devant eux, leur avaient

légué, comme pour se venger, une foule d'impuretés qui altérèrent à la

fois leurs moeurs et leur sang. Il n'y eut bientôt pas au monde une race

d'hommes plus vicieuse et plus malsaine que la race juive. Les peuples

voisins de la Judée, ces antiques desservants de la Prostitution sacrée,

mettaient du moins plus de raffinements et de délicatesse dans leurs

débordements, et, par conséquent, chacun était meilleur gardien de son

corps et de sa santé. La Syrie tout entière, néanmoins, il faut le

constater, renfermait un foyer permanent de peste, de lèpre et de mal

vénérien (_lues venerea_). Ce fut à ce dangereux foyer que Rome alla

chercher des plaisirs nouveaux et des maladies nouvelles.

Nous avons déjà soutenu cette thèse, qui n'est point un paradoxe et que

la science appuierait au besoin sur des bases solides, le vice contre

nature, que Moïse, seul entre tous les législateurs avant Jésus-Christ,

avait frappé de réprobation, n'existait, ne pouvait exister à l'état de

tolérance dans toute l'antiquité, que par suite des périls fréquents,

continus, qui troublaient l'ordre régulier des plaisirs naturels. Les

femmes étaient souvent malsaines, et leur approche, en certaines

circonstances, sous des influences diverses de tempérament, de saison,

de localité, de genre de vie, entraînait de fâcheuses conséquences pour

la santé de leurs maris ou de leurs amants. Les femmes les plus saines,

les plus pures, cessaient de l'être tout à coup par des causes presque

inappréciables, qui échappaient aux précautions de l'hygiène comme aux

remèdes de la médecine. La chaleur du climat, la malpropreté corporelle,

l'indisposition mensuelle du sexe féminin, les dégénérescences de cette

indisposition ordinaire, les flueurs blanches, les suites de couches et

d'autres raisons accidentelles produisaient des maladies locales qui

variaient de symptômes et de caractères, selon l'âge, l'organisation, le

tempérament et le régime du sujet. Ces maladies étranges, dont l'origine

restait à peu près inconnue, et dont la guérison radicale était fort

longue, fort difficile et même impossible en différents cas,

entouraient d'une sorte de défiance les rapports les plus légitimes

entre les deux sexes. On regardait, d'ailleurs, comme une souillure

presque indélébile toute inflammation, toute infirmité, tout

affaiblissement des forces génératrices. On mettait sur le compte des

mauvais sorts, des mauvais esprits et des mauvaises influences, ces

germes empoisonnés, qui se cachaient dans les plus tendres caresses

d'une femme aimée, et l'on en venait bientôt à redouter ces caresses

qu'on avait tant désirées avant de connaître ce qu'elles renfermaient de

perfide et d'hostile. Voilà comment la crainte et quelquefois le dégoût

éloignèrent du commerce des femmes les hommes que l'expérience avait

éclairés sur les phénomènes morbides qui semblaient attachés à ce

commerce; voilà comment un honteux désordre d'imagination avait essayé

de changer les lois physiques de l'humanité et d'enlever aux femmes le

privilége de leur sexe, pour le transporter à des êtres bâtards et

avilis, qui consentaient à n'être plus d'aucun sexe, en devenant les

instruments dociles d'une hideuse débauche. Il est vrai que d'autres

maladies d'un genre plus répugnant et non moins contagieux

s'enracinèrent parmi la population, avec le goût dépravé qui les avait

fait naître et qui les métamorphosait sans cesse; mais ces maladies

étaient moins répandues que celles des femmes, et sans doute on pouvait

mieux s'en garantir. On comprend aussi que dans toutes ces maladies

mystérieuses, la lèpre, endémique dans tout l'Orient, prenait figure et

se montrait sous les formes les plus capricieuses, les plus

inexplicables.

Les médecins de l'antiquité, on a tout lieu de le croire, se refusaient

au traitement des maux de l'une et l'autre Vénus (_utraque Venus_),

puisque ces maux avaient, à leurs yeux, comme aux yeux de la foule, un

air de malédiction divine, un sceau d'infamie. Les malheureux qui en

étaient atteints recouraient donc, pour s'en débarrasser, à des

pratiques religieuses, à des recettes d'empirisme vulgaire, à des

oeuvres ténébreuses de magie. Ce fut là surtout ce qui fit la puissance

des sciences occultes et de l'art des philtres; ce fut là, pour les

prêtres ainsi que pour les magiciens, un moyen de richesse et de crédit.

Cette contagion vénérienne, qui résultait inévitablement d'un commerce

impur, était toujours considérée comme un châtiment céleste, ou comme

une vengeance infernale; la victime de la contagion, loin de se plaindre

et d'accuser l'auteur de son infortune, s'accusait elle-même et ne

cherchait qu'en soi les motifs de cette douloureuse épreuve. De là, bien

des offrandes, bien des sacrifices dans les temples; de là, bien des

invocations magiques au fond des bois; de là, l'intervention officieuse

des vieilles femmes, des enchanteurs et de tous les charlatans

subalternes qui vivaient aux dépens de la Prostitution. Il est

impossible de comprendre autrement le silence des écrivains grecs et

romains au sujet des maladies honteuses, qui étaient autrefois plus

fréquentes et plus hideuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Ces

maladies, les médecins proprement dits ne les soignaient pas, excepté en

cachette, et ceux qui en étaient infectés, hommes et femmes, ne les

avouaient jamais, alors même qu'ils devaient en mourir. La lèpre,

d'ailleurs, cette affection presque incurable qui se transformait à

l'infini et qui à ses différents degrés offrait les symptômes les plus

multiples, la lèpre servait de prétexte unique à toutes les maladies

vénériennes; la lèpre, aussi, les engendrait, les modifiait, les

augmentait, les dénaturait et leur donnait essentiellement l'apparence

d'une affection cutanée. Il est bien clair que la lèpre et les maladies

vénériennes, en se confondant, en se combinant, en s'avivant

réciproquement, avaient fini par s'emparer de l'économie et par laisser

un virus héréditaire dans tout le corps d'une nation; ainsi, la grande

lèpre appartenait traditionnellement au peuple juif; la petite lèpre ou

le mal de Vénus (_lues venerea_), au peuple syrien.

Quand ce mal vint à Rome avec les Syriennes que Cneius Manlius y avait

transplantées, comme pour fonder dans sa patrie une école de plaisir,

Rome, déjà victorieuse et maîtresse d'une partie du monde, Rome n'avait

pas de médecins. On ne les avait tolérés dans l'intérieur de la ville,

que par des circonstances exceptionnelles, en temps de peste et

d'épidémie. Mais, une fois la santé publique hors de péril, les

médecins grecs qu'on avait appelés étaient éconduits avec ce dédain que

le peuple de Romulus, aux époques de sa grossière et sauvage

indépendance, témoignait pour les arts qui fleurissent à la faveur de la

paix. Les Romains, il est vrai, avaient mené jusque-là une vie rude,

laborieuse, austère, frugale; ils ne connaissaient guère d'autre maladie

que la mort, suivant l'expression d'un vieux poëte, et leur robuste

nature, exercée de bonne heure aux fatigues et aux privations, ne

craignait d'infirmités que celles qui étaient causées par des blessures

reçues à la guerre. Toute la médecine dont ils avaient besoin se bornait

donc à la connaissance des plantes vulnéraires et à la pratique de

quelques opérations chirurgicales. Leur sobriété et leur continence les

mettaient alors à l'abri des maux qui sont produits par les excès de

table et par la débauche. Ceux qu'un vice odieux, familier aux Faunes et

aux Aborigènes leurs ancêtres, avait souillés de quelque hideuse

maladie, se gardaient bien de la répandre et en mouraient, plutôt que

d'en chercher le remède et de révéler leur turpitude. Au reste, dans ces

temps d'innocence ou plutôt de pudeur, toutes les maladies qui

s'attachaient aux parties honteuses, quels que fussent d'ailleurs leurs

diagnostics, étaient confondues dans une seule dénomination, qui

témoigne de l'horreur qu'elles inspiraient: _morbus indecens_. La pensée

et l'imagination évitaient de s'arrêter sur les particularités

distinctives de différentes affections qu'on désignait de la sorte. Il

est permis cependant d'indiquer, sinon de décrire et d'apprécier, celles

qui se montraient le plus fréquemment. C'était la _marisca_, tumeur

cancéreuse ayant la grosseur d'une grande figue dont elle portait le nom

et obstruant le fondement ou même quelquefois débordant au dehors et se

propageant autour de l'anus. Quand cette tumeur était moins grosse, on

l'appelait _ficus_ ou figue ordinaire; quand elle se composait de

plusieurs petites excroissances purulentes, on la nommait _chia_, qui

était aussi le nom grec de la petite figue sauvage. Chez les femmes, ce

mal prenait souvent le caractère d'un écoulement plus ou moins âcre,

parfois sanguinolent, toujours fétide, dont le nom générique _fluor_

demandait une épithète que la nature du mal se chargeait de prescrire.

Mais le _morbus indecens_ présentait encore peu de variétés, et

lorsqu'il avait atteint une victime ou plutôt un coupable, de l'un ou de

l'autre sexe, il n'allait pas se greffer ailleurs et engendrer d'autres

espèces de fruits impurs: le mal, livré à lui-même, faisait des ravages

incurables et dévorait secrètement le malade, dont les bains et les

frictions ne faisaient que prolonger le déplorable état. Il arrivait

pourtant quelquefois que, chez un tempérament énergique, le mal avait

l'air de céder et de disparaître pour un temps; il revenait ensuite à la

charge avec plus de ténacité et sous des formes plus malignes. Il n'y

avait, au reste, que la magie et l'empirisme qui osassent lutter contre

les tristes effets du _morbus indecens_. Les seuls médecins, qui fussent

alors à Rome, étaient de misérables esclaves, juifs ou grecs, dont toute

la pharmacopée se composait de philtres, de philatères, de talismans et

de pratiques superstitieuses: cette médecine-là semblait faite exprès

pour des maladies que les malades attribuaient volontiers, pour

s'épargner la honte d'en avouer la cause, à la fatalité, à l'influence

malfaisante des astres et des démons, à la vengeance des dieux, à la

volonté du destin.

Il ne faut pas négliger de remarquer que la médecine grecque s'établit à

Rome presque en même temps que la luxure asiatique; celle-ci date de

l'an de la fondation 588; celle-là, de l'an 600 environ. Soixante-dix

ans auparavant, vers 535, quelques médecins grecs avaient essayé de se

fixer dans la ville où les appelaient différentes maladies contre

lesquelles l'austérité romaine ne pouvait rien (on doit présumer que le

_morbus indecens_ était une de ces maladies chroniques et invétérées);

mais ils éprouvèrent tant d'avanies, tant de difficultés, tant de

répugnances, qu'ils renoncèrent à ce premier établissement; ils ne

revinrent que quand Rome fut un peu moins fière de la santé de ses

habitants. La bonne chère et la débauche avaient, dans l'espace de

quelques années, créé, développé, multiplié un plus grand nombre de

maladies qu'on n'en avait vu depuis la fondation de la ville. Parmi ces

maladies, les plus communes et les plus variées furent certainement

celles que la débauche avait produites; on les rapportait toujours à des

causes avouables, ou plutôt on évitait d'en déclarer les causes, et le

médecin avait soin de les couvrir d'un manteau décent, en les rangeant

dans la catégorie des maladies honnêtes. Voilà pourquoi les maladies

honteuses, dans les ouvrages de médecine de l'antiquité, ne se montrent

nulle part ou bien se déguisent sous des noms qui en sauvaient

l'infamie. C'est dans l'immense et dégoûtante famille de la lèpre que

nous devons rechercher presque tous les genres de maux vénériens, qui ne

faisaient pas faute à l'ancienne Prostitution plus qu'à la moderne. La

plupart des médecins étaient des esclaves ou des affranchis: «Je

t'envoie un médecin choisi parmi mes esclaves,» lit-on dans Suétone

(_mitto tibi præterea cum eo ex servis meis medicum_), et ce passage,

quoique diversement interprété par les commentateurs, prouve que le

médecin n'était souvent qu'un simple esclave dans la maison d'un riche

patricien. Chacun pouvait donc avoir un médecin particulier, dès qu'il

l'achetait, sans doute fort cher; car la valeur vénale d'un esclave

dépendait de son genre de mérite, et un médecin habile, qui devait être

à la fois chirurgien adroit et savant apothicaire, ne se payait pas

moins cher qu'un musicien ou un philosophe grec. On comprend que le

médecin, n'ayant pas d'autre rôle que de soigner son maître et les gens

de la maison, exerçait servilement son art, et, de peur des verges ou

de plus rudes châtiments, environnait d'une prudente discrétion les

maladies domestiques qu'il avait charge de guérir, sous peine des plus

cruelles représailles. Les médecins affranchis n'étaient pas dans une

position beaucoup plus libre à l'égard de leurs malades; ils ne

craignaient pas d'être battus et mis aux fers, dans le cas où leur

traitement réussirait mal, mais on pouvait les attaquer en justice et

leur faire payer une amende considérable, si le succès n'avait pas

répondu à leurs efforts et si l'art s'était reconnu impuissant contre la

maladie. Il est évident que dans cette situation délicate le médecin ne

s'adressait qu'à des maladies dont il était presque sûr de triompher.

Cet état de choses nous indique assez que, pour être certain d'avoir des

soins en cas de maladie, il fallait avoir au moins un médecin au nombre

des esclaves qui composaient le personnel de la maison, et ce médecin,

dépositaire des secrets de la santé de son maître, était surtout

nécessaire à celui-ci, lorsque Vénus ou Priape lui devenait tout à coup

défavorable ou hostile.

Ce seul fait explique suffisamment, à notre avis, le mystère qui

entourait les maladies vénériennes dans l'antiquité, mystère que

recommandaient également la religion et la pudeur publique. Les Romains

élevèrent un temple à la Fièvre, un temple à la Toux; mais ils auraient

craint de faire honte à Vénus, leur divine ancêtre, en décernant un

culte aux maladies qui déshonoraient cette déesse. Ils niaient

peut-être ces maladies, comme injurieuses pour l'humanité, et ils ne

voulaient pas même que le _morbus indecens_ eût un nom dans les annales

de la médecine et de la république romaine. L'existence de ce mal, de la

véritable syphilis, ou du moins d'une affection analogue, n'est pourtant

que trop bien constatée dans le Traité médical de Celse, qui seulement

n'ose pas l'attribuer à un commerce impur, et qui évite de remonter à

son origine suspecte. Celse, élève ou plutôt contemporain d'Asclépiade

de Bithynie, le premier médecin célèbre qui soit venu de Grèce à Rome,

Celse ne nous laisse aucun doute sur la présence très-caractéristique du

mal vénérien chez les Romains, car il décrit dans son livre, dans cet

admirable résumé des connaissances médicales du siècle d'Auguste,

plusieurs affections des parties sexuelles, affections évidemment

vénériennes, que la science moderne s'est obstinée longtemps à ne pas

rapprocher des phénomènes identiques de la syphilis du quinzième siècle.

Ces affections sont peintes avec trop de vérité dans l'ouvrage latin

pour qu'on puisse se méprendre sur leur nature contagieuse et sur leur

transmission vénéréique. C'est bien là le _morbus indecens_, la _lues

venerea_, quoique Celse ne leur donne pas ces noms génériques, quoiqu'il

attribue des noms distinctifs, dont la création semble lui appartenir,

aux variétés du mal obscène. Les réflexions dont Celse fait précéder le

long paragraphe qu'il consacre aux maladies des parties honteuses, dans

le sixième livre de son traité de médecine, ces réflexions confirment

notre sentiment au sujet des motifs de réserve et de convenance qui

s'opposaient au traitement public de ces maladies à Rome. «Les Grecs,

dit Celse, ont, pour traiter un pareil sujet, des expressions plus

convenables, et qui d'ailleurs sont acceptées par l'usage, puisqu'elles

reviennent sans cesse dans les écrits et le langage ordinaire des

médecins. Les mots latins nous blessent davantage (_apud nos foediora

verba_), et ils n'ont pas même en leur faveur de se trouver parfois dans

la bouche de ceux qui parlent avec décence. C'est donc une difficile

entreprise de respecter la bienséance, tout en maintenant les préceptes

de l'art. Cette considération n'a pas dû cependant retenir ma plume,

parce que d'abord je ne veux pas laisser incomplets les utiles

renseignements que j'ai reçus, et qu'ensuite il importe précisément de

répandre dans le vulgaire les notions médicales relatives au traitement

de ces maladies, qu'on ne révèle jamais à d'autres que malgré soi.

(_Dein, quia in vulgus eorum curatio etiam præcipue cognoscenda, quæ

invitissimus quisque alteri ostendit._)» Celse s'excuse ainsi de publier

un traitement qui était tenu secret, et il semble vouloir le mettre à la

portée de tout le monde (_in vulgus_) pour obvier aux terribles

accidents qui résultaient de l'ignorance des médecins et de la

négligence des malades.

Il passe en revue ces maladies, qu'on retrouverait avec tous leurs

signes spéciaux dans les monographies de la syphilis. Il parle d'abord

de l'inflammation de la verge (_inflammatio colis_), qui produit un tel

gonflement que le prépuce ne peut plus être ramené en avant ou en

arrière; il ordonne d'abondantes fomentations d'eau chaude pour détacher

le prépuce, et des injections adoucissantes dans le canal de l'urètre;

il recommande de fixer la verge sur l'abdomen, afin d'obvier à la

souffrance que cause la tension du prépuce, qui quelquefois, en se

découvrant, met à nu des ulcères secs ou humides. «Ces sortes d'ulcères,

dit-il, ont surtout besoin de fréquentes lotions d'eau chaude; on doit

aussi les couvrir et les soustraire à l'influence du froid. La verge, en

certains cas, est tellement rongée sous la peau, qu'il en résulte la

chute du gland. Il devient alors nécessaire d'exciser en même temps le

prépuce.» Il indique pour la guérison de ces ulcères une préparation,

composée de poivre, de safran, de myrrhe, de cuivre brûlé et de minéral

vitriolique broyés ensemble dans du vin astringent. N'est-ce pas là une

gonorrhée syphilitique accompagnée de chancres et d'ulcérations? Celse

mentionne ensuite des tubercules (_tubercula_), que les Grecs nomment

+phymata+, excroissances fongueuses qui se forment autour du gland et

qu'il faut cautériser avec le fer rouge ou des caustiques, en

saupoudrant avec de la limaille de cuivre la place des escarres, pour

empêcher le retour de cette végétation parasite. Celse, après avoir

clairement présenté ces phénomènes du virus vénérien, s'arrête à

certains cas exceptionnels, où les ulcères, résultant d'un sang vicié,

sinon d'une disposition particulière du malade, produisent la gangrène,

qui attaque même le corps de la verge. Il faut alors pratiquer des

incisions, trancher dans le vif, enlever les chairs gangrenées et

cautériser avec des caustiques en poudre, notamment avec un composé de

chaux, de chalcitis et de piment. Le malade, qui a subi cette opération

souvent dangereuse, se voit condamné au repos et à l'immobilité jusqu'à

ce que les escarres de la cautérisation soient tombées d'elles-mêmes.

L'hémorrhagie est à craindre, quand il a été nécessaire d'abattre une

partie de la verge. Celse signale ensuite un chancre (_cancri genus_),

que les Grecs nomment +phagedaina+, chancre très-malfaisant, dont le

traitement ne souffre aucun retard, et qui doit être brûlé avec le fer

rouge, dès son apparition; autrement, ce _phagédénique_ s'empare de la

verge, contourne le gland, envahit le canal et plonge jusqu'à la vessie;

il est accompagné, dans ce cas, d'une gangrène latente, sans douleur,

qui détermine la mort malgré tous les secours de l'art. Est-il possible

de prétendre que cette espèce de chancre n'était pas l'indice local de

la syphilis la plus maligne? Celse ne fait que citer en passant une

sorte de tumeur calleuse, insensible au toucher, qui s'étend sur toute

la verge, et qui demande à être excisée avec précaution. Quant au

charbon (_carbunculus_) qui se montre au même endroit, il a besoin

d'être détergé par des injections, avant d'être cautérisé. On peut avoir

recours, après la chute de l'excroissance, aux médicaments liquides

qu'on prépare pour les ulcères de la bouche.

Dans les inflammations lentes ou spontanées du testicule, qui ne sont

pas la suite d'un coup (_sine ictu orta_), et qui proviennent, par

conséquent, d'un accident vénérien, Celse conseille la saignée du pied,

la diète et l'application de topiques émollients. Il donne la recette de

plusieurs de ces topiques, pour le cas où le testicule devient dur et

passe à l'état d'induration chronique. Celse a grand soin de distinguer

le gonflement des testicules, produit par une cause interne, de celui

qui résulte d'une violence extérieure, d'une pression ou d'un coup. Il

n'aborde qu'avec répugnance les maladies de l'anus, qui sont, dit-il,

très-nombreuses et très-importunes (_multa tædiique plena mala_)! Il

n'en décrit que trois: les fissures ou rhagades, le condylome et les

hémorrhoïdes, qui pouvaient être souvent vénériennes. Les fissures de

l'anus, que les Grecs nomment +rhagadia+, et dont Celse n'explique pas

la honteuse origine, se traitaient avec des emplâtres, dans la

préparation desquelles entraient du plomb, de la litharge d'argent et de

la térébenthine. Quelquefois les rhagades s'étendaient jusqu'à

l'intestin, et on les remplissait de charpie trempée dans la même

solution antisyphilitique. Les affections de ce genre réclamaient une

alimentation douce, simple et gélatineuse, avec un repos complet et

l'usage fréquent des demi-bains d'eau tiède. Quant au condylome, cette

excroissance qui naît ordinairement de certaines inflammations de l'anus

(_tuberculum, quod ex quâdam inflammatione nasci solet_), il faut le

traiter, dès son début, de la même manière que les rhagades: après les

demi-bains et les emplâtres fondants, on a recours, en certains cas, à

la cautérisation et aux caustiques les plus énergiques: l'antimoine, la

céruse, l'alun, la litharge sont les ingrédients ordinaires des topiques

destinés à détruire le condylome, après la disparition duquel il est

utile de prolonger le régime adoucissant et rafraîchissant. Celse, en

conseillant des remèdes analogues contre les hémorrhoïdes ulcérées et

tuberculeuses, laisse entendre qu'il les attribuait souvent à une cause

semblable. Il ne parle qu'avec beaucoup de réserve d'un accident que la

débauche rendait plus fréquent et plus dangereux, la chute du fondement

et de la matrice (_si anus ipse vel os vulvæ procidit_). Il évite aussi

de s'occuper des maladies honteuses qui se rencontraient également chez

les femmes, et c'est à peine si, en terminant, il indique sommairement

un ulcère pareil à un champignon (_fungo quoque simile_), qui affectait

l'anus et la matrice. Il prescrit de fomenter cet ulcère avec de l'eau

tiède en hiver et de l'eau froide en été, de le saupoudrer avec de la

limaille de cuivre, de la cire et de la chaux, et d'employer ensuite la

cautérisation, si le mal persiste malgré le premier traitement. Mais on

voit que Celse n'ose pas, par déférence pour le sexe féminin, le

présenter comme intéressé au même titre que l'autre sexe dans les

maladies obscènes: il croirait lui faire injure que de le montrer exposé

aux inflammations, aux ulcères, aux tubercules et aux hideux ravages du

mal vénérien.

Et maintenant, que le savant auteur du _Manuel des maladies vénériennes_

vienne nier ce qui est dans l'ouvrage de Celse, et fasse preuve d'une

obstination bien aveugle, en déclarant que: «dans tout Celse on ne

trouve rien qui puisse faire soupçonner l'existence du virus

syphilitique, mais bien des maladies locales, et dues aussi le plus

souvent à des causes locales non virulentes;» qu'il ajoute, après avoir

résumé le programme de Celse sur les maladies des parties génitales: «Il

est donc naturel de conclure, avec Astruc et de Lamettrie, que tous ces

maux prétendus vénériens, dont les anciens ont fait mention, étaient des

maladies non syphilitiques.» Notre conclusion sera entièrement

contradictoire; et, après avoir comparé les descriptions des médecins

romains avec celles que l'observation moderne nous offre comme plus

exactes et plus complètes dans l'histoire de la syphilis; après nous

être rendu compte des motifs de chacun des traitements prescrits par la

médecine ancienne et moderne, nous n'avons pas eu de doute sur l'origine

et la nature du mal. La syphilis, la véritable syphilis, engendrée par

la lèpre et la débauche, existait à Rome ainsi que dans la plupart des

pays où les moeurs étaient corrompues par le mélange des populations

étrangères. Le dernier traducteur de Celse, plus éclairé ou du moins

plus impartial que ses devanciers, nous apprend que le docte M. Littré a

découvert des manuscrits du treizième siècle «où toutes les affections

des parties génitales signalées par les anciens, et même les accidents

que nous regardons comme secondaires, sont formellement rapportés au

coït impur; et cela, deux siècles avant l'époque qu'on veut assigner à

l'invasion de la maladie vénérienne.»

Cette maladie avait fait son apparition à Rome sous le nom redoutable

d'_elephantiasis_, vers l'an 650 de Rome (105 ans avant notre ère); et

l'éléphantiasis, qui eut bientôt infecté l'Italie, donna des formes

étranges à toutes les maladies avec lesquelles il se compliquait.

Asclépiade de Bithynie dut en partie sa célébrité à cette terrible

affection, qu'il nommait le Protée du mal, et qu'il excellait à guérir,

pour l'avoir longtemps observée dans l'Asie-Mineure. Aussi, selon le

témoignage de Pline, les Romains crurent-ils bénir en lui un génie

bienfaisant envoyé par les dieux. Asclépiade, qui avait appliqué à la

médecine le système philosophique d'Épicure, voulait voir dans toutes

les maladies un défaut d'harmonie entre les atomes dont le corps humain

lui semblait composé. Le premier, il divisa les maladies en affections

aiguës et en affections chroniques; le premier, il chercha les causes de

l'inflammation dans un engorgement quelconque: on devine qu'il avait

étudié spécialement les maladies vénériennes. Grand partisan des moyens

diététiques, il ordonnait souvent les frictions et les fomentations

d'eau; il avait imaginé les douches (_balneæ pensiles_), et, à l'exemple

de son maître Épicure, il n'était pas ennemi des plaisirs sensuels,

pourvu qu'on s'y adonnât avec modération. Ce médecin grec devait réussir

auprès des Romains, parce qu'il ne gênait pas trop leurs penchants, et

qu'il permettait même à ses malades un sage emploi de leurs facultés

physiques; c'était, suivant lui, empêcher l'âme de s'endormir, puisqu'il

la faisait résider dans les organes des cinq sens. A l'instar

d'Asclépiade, son disciple favori, T. Aufidius, recommanda l'usage des

frictions dans toutes les maladies, traita victorieusement la lèpre et

toutes ses dégénérescences vénériennes, et mit au nombre de ses remèdes

la flagellation et les plaisirs de l'amour, qu'il jugeait souverains

contre la mélancolie.

La lèpre était devenue, à Rome, de même que chez les Juifs, la maladie

chronique, permanente, héréditaire; elle puisait de nouvelles forces et

de prodigieux éléments dans l'abus et le déréglement des jouissances

amoureuses; elle se transformait et se reproduisait sans cesse sous les

aspects les plus affligeants; elle était environnée d'un affreux

cortége d'ulcères et de bosses chancreuses; elle ne disparaissait sous

l'action énergique des remèdes et des opérations chirurgicales, que pour

reparaître bientôt avec des caractères plus sinistres, avec un principe

plus vivace. Musa, le médecin d'Auguste, qu'il guérit d'une maladie que

les historiens n'ont pas nommée ni décrite, maladie inflammatoire et

locale, puisque des bains tièdes en éteignirent les ardeurs; Musa paraît

s'être voué plus particulièrement à l'étude et au traitement des

maladies lépreuses, scrofuleuses et vénériennes. Il avait été esclave

avant d'être affranchi par Auguste, et il devait connaître les

affections secrètes, qu'on traitait d'ordinaire à la dérobée dans

l'intérieur des familles, affections graves et tenaces qui s'attaquaient

à toutes les parties de l'organisme, après avoir pris naissance dans un

coït impur. Musa inventa plusieurs préparations contre les ulcères de

mauvais caractère; et ces préparations, qui gardèrent son nom en tombant

dans l'empirisme, étaient réputées infaillibles dans la plupart des cas

vénériens que Celse a décrits. Musa ne se bornait pas à des topiques

extérieurs: il soumettait le malade à un traitement dépuratif interne,

en lui ordonnant de boire des sucs de laitue et de chicorée. Ce

traitement, inusité avant lui, démontre assez qu'il regardait le mal

vénérien comme un virus qui se mêlait au sang et aux humeurs en les

enflammant et en les corrompant. Il traitait avec le même système tous

les maux qu'il croyait, de près ou de loin, dérivés de ce virus: les

ulcérations de la bouche, les écoulements de l'oreille, les affections

des yeux; infirmités si communes à Rome, qu'elles y étaient devenues

endémiques, sous les empereurs. Mégès de Sidon, qui exerçait dans le

même temps que Musa, se distingua aussi en traitant les maladies

lépreuses, qui devaient être souvent vénériennes. Mégès était élève de

Themison, qui fonda l'École méthodique, et qui, pour parvenir à la

guérison de la lèpre, en avait d'abord recherché les causes, étudié les

caractères et défini le principe.

Ce principe était ou avait été vénérien dans l'origine. La lèpre, de

quelque pays qu'on la fasse venir, de l'Égypte ou de la Judée, de la

Syrie ou de la Phénicie, fut d'abord une affection locale, née d'un

commerce impur, développée, aggravée par le manque de soins médicinaux,

favorisée par des circonstances accidentelles, et transformée sans

cesse, graduellement ou spontanément, selon l'âge, le tempérament, le

régime et la constitution physique du malade. De là ces variétés de

lèpre que les médecins grecs et romains semblent avoir évité de décrire

dans leurs ouvrages, comme si la théorie au sujet de cette maladie

honteuse leur inspirait autant de répugnance que la pratique. La

lèpre-mère était donc, suivant toute probabilité, la véritable syphilis

du quinzième siècle, et c'est dans l'éléphantiasis que nous croyons

reconnaître à la fois la syphilis et la lèpre-mère. Celse parle à peine

de l'éléphantiasis, «presque ignorée en Italie, dit-il, mais

très-répandue dans certains pays.» Il ne l'avait pas observée sans

doute, ou du moins il ne voulait pas s'étendre sur une hideuse maladie

qu'il regardait comme une rare exception. «Ce mal, se borne-t-il à dire,

affecte la constitution tout entière, au point que les os mêmes sont

altérés. La surface du corps est parsemée de taches et de tumeurs

nombreuses, dont la couleur rouge prend par degrés une teinte noirâtre.

La peau devient inégale, épaisse, mince, dure, molle et comme

écailleuse; il y a amaigrissement du corps et gonflement du visage, des

jambes et des pieds. Quand la maladie a acquis une certaine durée (_ubi

vetus morbus est_), les doigts des pieds et des mains disparaissent, en

quelque sorte, sous ce gonflement; puis, une petite fièvre se déclare,

qui suffit pour emporter le malade, accablé déjà par tant de maux.»

Cette description est bien pâle, bien incomplète auprès de celle que

nous a laissée un contemporain de Celse, un illustre médecin grec,

Arétée de Cappadoce, qui avait probablement étudié la maladie dans

l'Asie-Mineure, où elle était si fréquente et si terrible.

Voici cette description effrayante, que nous réduisons des deux tiers en

supprimant beaucoup de traits métaphoriques et poétiques qui n'ajoutent

rien à la vérité et à l'horreur du tableau. Nous remarquerons, à l'appui

de notre opinion, qu'Arétée confond dans l'éléphantiasis plusieurs

maladies, telles que le satyriasis et la mentagre (_mentagra_), qui

n'auraient été, selon lui, que des symptômes ou des formes particulières

de l'éléphantiasis. «Il y a, dit-il, bien des rapports entre l'éléphant

maladie et l'éléphant bête fauve, et par l'apparence, et par la couleur,

et par la durée; mais ils sont l'un et l'autre uniques en leur espèce:

l'animal ne ressemble à aucun autre animal, la maladie à aucune autre

maladie. Cette maladie a été aussi appelée _lion_, parce qu'elle ride la

face du malade comme celle d'un lion; _satyriasis_, à cause de la

rougeur qui éclate sur les pommettes des joues du malade, et en même

temps à cause de l'impudence des désirs amoureux qui le tourmentent;

enfin, _mal d'Hercule_, parce qu'il n'y en a pas de plus grand ni de

plus fort. Cette maladie est, en effet, la plus énergique pour abattre

la vigueur de l'homme, et la plus puissante pour donner la mort; elle

est également hideuse à voir, redoutable comme l'animal dont elle porte

le nom, et invincible comme la mort; car elle naît de la cause même de

la mort: le refroidissement de la chaleur naturelle. Cependant, son

principe se forme sans signes apparents: aucune altération, aucune

souillure, n'attaquent d'abord l'organisme, ne se montrent sur

l'habitude du corps, ne révèlent l'existence d'un mal naissant; mais ce

feu caché, après avoir demeuré longtemps enseveli dans les viscères,

comme dans le sombre Tartare, éclate enfin, et ne se répand au dehors

qu'après avoir envahi toutes les parties intérieures du corps.

»Ce feu délétère commence, chez la plupart des malades, par la face, qui

devient luisante comme un miroir; chez les autres, par les coudes, par

les genoux, par les articulations des mains et des pieds. Dès lors, ces

malheureux sont destinés à périr, le médecin, par négligence ou par

ignorance, n'ayant pas essayé de combattre le mal lorsqu'il était encore

faible et mystérieux. Ce mal augmente; l'haleine du malade est infecte;

les urines sont épaisses, blanchâtres, troubles comme celles des

juments; les aliments ne se digèrent pas, et le chyle, formé par leur

mauvaise coction, sert moins à nourrir le malade que la maladie

elle-même dont le bas-ventre est le centre. Des tubérosités y

bourgeonnent les unes auprès des autres; elles sont épaisses et

raboteuses; l'espace intermédiaire de ces tumeurs inégales se gerce

comme le cuir de l'éléphant; les veines grossissent, non par la

surabondance du sang, mais par l'épaisseur de la peau. La maladie ne

tarde pas à se manifester: de semblables tubérosités apparaissent sur

tout le corps. Déjà les poils dépérissent et tombent; la tête se

dégarnit et le peu de cheveux, qui résistent encore, blanchit; le menton

et le pubis sont bientôt dépilés. La peau de la tête est ensuite

découpée par des fentes ou gerçures profondes, rigides et multipliées.

La face se hérisse de poireaux durs et pointus, quelquefois blancs à

leur sommet, verdâtres à la base; la langue se couvre de tubercules en

forme de grains d'orge. Quand la maladie se déclare par une violente

éruption, des dartres envahissent les doigts, les genoux et le menton.

Les pommettes des joues enflent et rougissent; les yeux sont obscurcis

et de couleur cuivreuse; les sourcils chauves se rapprochent et se

contractent, en se chargeant de larges poireaux noirs ou livides, de

sorte que les yeux sont comme voilés sous les rides profondes qui

s'entre-croisent au-dessus des paupières. Ce froncement de sourcils,

cette difformité, impriment sur la face humaine le caractère du lion et

de l'éléphant. Les joues et le nez offrent aussi des excroissances

noirâtres; les lèvres se tuméfient: la lèvre inférieure est pendante et

baveuse; les dents sont déjà noircies; les oreilles s'allongent,

mollasses et flasques comme celles de l'éléphant; des ulcères rayonnent

autour et il en sort une humeur purulente. Toute la superficie du corps

est sillonnée de rides calleuses et même de fissures noires qui la

découpent comme un cuir: de là dérive le nom de la maladie. Des

crevasses divisent aussi les talons et les plantes des pieds jusqu'au

milieu des orteils. Si le mal prend des accroissements, les tubérosités

des joues, du menton, des doigts, des genoux, se terminent en ulcères

fétides et incurables; ils s'élèvent même les uns au-dessus des autres,

de façon que les derniers semblent dominer et ronger les premiers. Il

arrive même que les membres meurent avant le sujet, jusqu'à se séparer

du reste du corps, qui perd ainsi successivement le nez, les doigts, les

pieds, les mains entières, les parties génitales; car le mal ne tue le

malade, pour le délivrer d'une vie horrible et de cruels tourments,

qu'après l'avoir démembré.»

Quand on rapprochera cet affreux tableau de celui que les médecins du

quinzième siècle ont tracé, à l'apparition de la syphilis en Europe, on

ne doutera pas que cette même syphilis n'ait déjà sévi quinze siècles

auparavant sous le nom d'éléphantiasis; on ne doutera pas non plus que

la lèpre, de quelque espèce qu'elle fût, n'ait puisé sa source dans une

cohabitation impure. Tel paraît être le sentiment de Raimond, le savant

historien de l'Eléphantiasis: «Les lois économiques établies dans

l'Orient, dit-il au sujet des gonorrhées qui étaient fort communes et au

sujet du commerce des femmes, prouvent que les maladies des organes

génitaux et des aines, qui ont une si étroite correspondance avec eux,

étaient réellement vénériennes.» C'est à la lèpre, c'est aux maladies

syphilitiques, qu'il faut attribuer la haine et le mépris que les Juifs

qui en étaient affligés inspiraient partout, et davantage chez les

Romains.

La lèpre et le mal vénérien ne faisaient plus qu'un, à force de se

combiner ensemble; rien n'était plus fréquent que leur invasion; mais

aussi rien ne semblait plus déshonorant, et personne ne voulait s'avouer

malade, quand tout le monde l'était ou l'avait été. La position des

médecins entre ces mystères et ces répugnances de l'opinion devait être

toujours délicate et difficile; ils ne traitaient que la lèpre; ils

inventaient sans cesse des onguents, des panacées, des antidotes contre

la lèpre, et les lépreux ne se montraient nulle part, à moins que le mal

fît irruption sur le visage ou sur les mains. De là ces ulcères des

doigts, que Celse prétendait guérir avec des lotions de lycium ou marc

d'huile bouillie; de là ces excroissances charnues, nommées en grec

+pterygion+, qui végétaient à la base des ongles, et qui ne cédaient pas

toujours à l'emploi des caustiques minéraux; de là cet _oscedo_ ou abcès

malin de la bouche, que Marcellus Empyricus, au quatrième siècle,

décrivait naïvement sans en approfondir la source, mais en l'entourant

de ses indices syphilitiques; de là une autre maladie de la bouche,

mieux caractérisée encore et plus répandue dans le bas peuple, dans la

classe où se recrutaient les mérétrices errantes et les lâches

complaisants de la débauche fellatoire. Cette maladie repoussante se

nommait _campanus morbus_, parce qu'on accusait Capoue, cette reine de

la luxure et de l'infamie, comme l'appelle Cicéron (_domicilium

superbiæ, luxuriæ et infamiæ_), de l'avoir enfantée. Il est certain que

la plupart des habitants de Capoue portaient sur la face les stigmates

honteux de ce mal infâme. Horace, dans le récit de son voyage à Brindes,

met en scène Sarmentus, affranchi d'Octave et un de ses mignons; il le

représente riant et plaisantant sur le mal campanien, et sur sa propre

figure que ce mal avait déshonorée (_campanum in morbum, in faciem per

multa jocatus_). Sarmentus avait à la joue gauche une horrible

cicatrice qui grimaçait sous les poils de sa barbe (_at illi foeda

cicatrix setosam lævi frontem turpaverat oris_). Un des commentateurs

d'Horace, Cruquius, a commenté aussi le mal de Campanie, et il l'a

dépeint comme une excroissance livide qui hérissait les lèvres et qui

finissait par obstruer l'orifice de la bouche. Plaute ne nous laisse pas

douter de la nature de cette excroissance, lorsque dans son _Trinummus_,

il proclame l'infamie de la race campanienne, qui, dit-il, surpasse en

patience les Syriens eux-mêmes (_Campas genus multo Syrorum jam antidit

patientia_). Plaute avait appris de bien odieux mystères d'impudicité,

en tournant la meule chez un boulanger d'Ombrie.

Dans la plupart des maladies de Vénus, les tumeurs et les excroissances,

que les médecins considéraient comme le mal lui-même au lieu de n'y voir

que les effets locaux d'un mal occulte, ces fâcheux symptômes passaient

ordinairement à l'état chronique, excepté dans les cas assez rares où

les frictions, les bains de vapeur et les boissons rafraîchissantes

affaiblissaient le virus vénérien et le détruisaient graduellement. On

ne sortait jamais d'un traitement long et douloureux, sans en porter les

marques, non-seulement sur le corps, mais souvent au visage. Ainsi, par

suite des ulcères de la bouche, les lèvres se tuméfiaient et devenaient

lippeuses, livides ou sanguinolentes; ce qui déformait tellement les

traits du visage, qu'on appelait _spinturnicium_ une femme que le mal

avait ainsi défigurée, et dont la lippe dégoûtante ressemblait à la

grimace d'une harpie (_spinturnix_). Les _fics_, les _marisques_ et les

_chies_, qui se produisaient sans cesse dans les affections de l'anus,

résistaient au fer et au feu d'un traitement périodique; le malade

retombait bientôt entre les mains de l'opérateur: «De ton podex épilé,

dit Juvénal, le médecin détache, en riant, des tubercules chancreux

(_podice levi cæduntur humidæ, medico ridente, mariscæ_).» Cette

honteuse production de la débauche était si multipliée, surtout parmi le

peuple, qui négligeait de se soigner et qui voyait le mal se perpétuer

de père en fils, qu'on avait fait une épithète et même un superlatif,

_ficosus_, _ficosissimus_, pour qualifier les personnes qu'on savait

affligées de ces ulcères et de ces tubercules. On voit, dans une ode des

_Priapées_, se promener fièrement le libertin le plus chargé de fics qui

soit entre les poëtes (_inter eruditos ficosissimus ambulet poetas_).

Martial, dans une de ses épigrammes intitulée _De familia ficosa_, nous

fait une effrayante peinture de cette famille, et en même temps de tous

ses contemporains: «La femme a des figues, le mari a des figues, la

fille a des figues, ainsi que le gendre et le petit-fils. Ni

l'intendant, ni le métayer, ni le journalier, ni le laboureur, ne sont

exempts de ce honteux ulcère. Jeunes et vieux, tous ont des figues, et,

chose étonnante, pas un de leurs champs n'a de figuiers.» Les

écoulements purulents et les gonorrhées n'étaient pas moins fréquents

que ces tumeurs, qu'ils précédaient ou accompagnaient; mais les

médecins, du moins dans la théorie et dans la science écrite, n'avaient

pas distingué, parmi ces affections inflammatoires de l'urètre et du

vagin, celles qui résultaient d'un commerce impur. On peut supposer que

ces dernières se trahissaient par des accidents particuliers, notamment

par un ulcère qu'on appelait _rouille_ (_rubigo_). «La rubigo, dit un

ancien commentateur des _Géorgiques_ de Virgile, est proprement, comme

l'atteste Varron, un mal du plaisir honteux, qu'on appelle aussi ulcère.

Ce mal naît ordinairement d'une abondance et d'une superfluité d'humeur,

qui se nomme en grec +satyriasis+.» C'est le nom de cet ulcère, qu'on

avait appliqué à la rouille des blés altérés par l'humidité et la

moisissure. Le passage que nous avons cité de Servius, qui s'appuie sur

l'autorité de Varron, établit suffisamment une opinion que nous avait

inspirée l'examen du satyriasis des anciens. Cette maladie, si commune

chez eux, n'était autre que la blennorrhagie aiguë de nos jours. Il y

avait, d'ailleurs, une espèce de satyriasis causé d'ordinaire par les

excès vénériens, et surtout par les stimulants dangereux qu'on employait

pour aider à ces excès. «Ce satyriasis, dit Coelius Aurelianus, est une

violente ardeur des sens (_vehemens Veneris appetentia_); elle tire son

nom des propriétés d'une herbe que les Grecs appellent +satyrion+. Ceux

qui usent de cette herbe sont provoqués aux actes de Vénus par

l'érection des parties génitales. Mais il existe des préparations

destinées à exciter les sens à l'acte vénérien. Ces préparations, qu'on

nomme satyriques, sont âcres, excitantes et funestes aux nerfs.» Coelius

Aurelianus caractérisait ainsi le satyriasis, d'après les leçons de son

maître Themison, qui avait observé le premier cette maladie et qui la

traitait par des applications de sangsues, qu'on ne paraît pas avoir

employées avant lui.

Les écoulements sanguins, rouillés et blanchâtres, les pertes et les

flueurs de leucorrhée affligeaient si généralement les femmes de Rome,

qu'elles invoquaient Junon sous le nom de _Fluonia_, pour que la déesse

les débarrassât de ces désagréables incommodités, qui n'étaient pas

toujours des suites de couches, et qui accusaient souvent un germe

impur. Les femmes affectées de ces écoulements malsains se disaient

_ancunnuentæ_, mot bizarre qui paraît formé du substantif obscène,

_cunnus_, plutôt que dérivé du verbe _cunire_, salir ses langes, comme

le prétend Festus. Ces diverses maladies amenaient presque toujours

l'engorgement des glandes inguinales, et, faute de soins ou de régime,

la suppuration de ces glandes. On regardait l'aster comme un remède

efficace contre les affections des aines, et on appelait cette plante

_bubonium_, du grec +boubônion+. On appliqua bientôt à la maladie, ou du

moins à un de ses symptômes, le nom du remède, et l'on confondit sous

ce nom de _bubon_ tous les genres de pustules, d'abcès et d'ulcères qui

avaient pour siége les aines. Nous croyons pouvoir faire un

rapprochement de mots, qui peut-être jettera du jour sur les causes

ordinaires de cette maladie inguinale. Les Romains avaient fait le verbe

_imbubinare_ pour dire _souiller de sang impur_; ce verbe se rapportait

spécialement à l'état des femmes pendant leur indisposition menstruelle.

On employait aussi la même expression pour tout écoulement âcre, et un

vers célèbre, dans les fragments du vieux Lucilius, compare l'une à

l'autre deux souillures différentes que subissait un débauché à double

fin: _Hæc te imbubinat et contra te imbulbitat ille_. Cependant, Jules

César Scaliger proposait de lire _imbulbinat_ au lieu d'_imbulbitat_, et

par conséquent de traduire ainsi, sans pouvoir rendre toutefois le jeu

de mots latin: «Elle te donne des bubons, et lui, au contraire, te rend

des tubercules.»

Nous sommes étonné de ne pas trouver dans les poëtes plus d'allusions à

une maladie qui devait être pourtant bien répandue chez les Romains, aux

écoulements du rectum, à cette infâme souillure de la débauche antique.

Il faut, à notre avis, chercher la description, ou du moins le

traitement de cette maladie honteuse, dans le paragraphe que Celse a

consacré aux hémorrhoïdes. Par pudeur, plutôt que par ignorance, on

avait compris dans la classe des hémorrhoïdes tous les écoulements

analogues, quelle que fût leur cause, quelle que fût leur nature. On ne

saurait en douter, quand on voit Celse prescrire dans certains cas

contre le flux hémorrhoïdal et contre les tumeurs qui l'accompagnaient

l'emploi des caustiques et des emplâtres astringents. Nous ne pensons

pas qu'on doive reconnaître la cristalline dans les _clazomènes_

(_clazomenæ_), que les savants ont rangés parmi les maladies de l'anus.

Selon Pierrugues, ce seraient les fissures ou déchirures du fondement

indiquées par Celse, et leur surnom dériverait du nom de la ville de

Clazomène en Ionie, où d'abominables moeurs avaient rendu presque

générale cette affection qui ne se concentra pas dans cette ville

dissolue. Nous voyons plutôt dans les clazomènes certains tubercules

fongueux qui poussaient autour du pubis, et nous adopterons l'étymologie

proposée par Facciolati, +klazomenos+, brisé ou rompu. Voici d'ailleurs

la fameuse épigramme d'Ausone, où l'on découvre le véritable caractère

des clazomènes: «Quand tu arraches les végétations qui hérissent ton

podex baigné dans l'eau chaude, quand tu frottes à la pierre ponce les

clazomènes qui sortent de tes reins, je ne vois pas la véritable cause

de ton mal, si ce n'est que tu as eu le courage de prendre une double

maladie, et que, femme par derrière, tu es resté homme par-devant.»

Telle est l'horrible épigramme que l'abbé Jaubert, traducteur de

Martial, n'a pas osé traduire, et que les commentateurs ne paraissent

pas avoir comprise:

Sed quod et elixo plantaria podice velles

Et teris incusas pumice clazomenas;

Causa latet; bimarem nisi quod patientia morbum

Appetit, et tergo foemina, pube vir es.

Au reste, la présence du mal de Clazomène à Rome n'avait rien de

surprenant; car Rome, sous les empereurs, fut envahie par les étrangers,

qui y apportèrent sans doute leurs maladies comme leurs moeurs. «Je ne

puis souffrir, Romains, s'écrie Juvénal, je ne puis souffrir Rome

devenue grecque; et pourtant, cette lie achéenne ne fait qu'une faible

portion des habitants de Rome. Depuis longtemps l'Oronte de Syrie s'est

déversé dans le Tibre, et il nous a amené sa langue, ses moeurs, ses

harpes, ses flûtes, ses tambours et ses courtisanes qui se prostituent

dans le Cirque. Allez à elles, vous qu'enflamme la vue d'une louve

barbare coiffée de sa mitre peinte!» Les poëtes et les écrivains latins

n'ont pas oublié de flétrir les hôtes étrangers de Rome, qu'ils

accusaient surtout d'avoir corrompu ses moeurs en lui apportant leurs

vices et leurs débauches nationales. C'était la Phrygie, c'était la

Sicile, c'était Lesbos, c'était la Grèce entière, qui avaient pollué la

vieille austérité romaine. Lesbos apprit aux Romains toutes les

turpitudes de l'amour lesbien; la Phrygie leur livra ses efféminés

(_Foemineus Phryx_, dit Ausone), ces jeunes esclaves aux longs cheveux

flottants, aux grandes boucles d'oreilles, aux tuniques à larges

manches, aux brodequins rouges et verts. Lacédémone, la fière Sparte,

envoya aussi une colonie de gitons et de tribades: Juvénal représente de

la sorte une infamie lacédémonienne, qui a tourmenté, sans résultat

plausible, l'imagination des scoliastes et des traducteurs: _Qui

Lacedæmonium pytismate lubricat orbem_; Martial cite les luttes

féminines inventées par Léda et mises en honneur par la licencieuse

Lacédémone (_libidinosæ Lacedæmonis palæstras_). Et Sybaris, et Tarente,

et Marseille! «Sybaris s'est emparée des sept collines!» murmure

Juvénal, qui regrette toujours la simplicité romaine des premiers

siècles; Sybaris, la reine des voluptés et des maladies vénériennes.

Tarente (_molle Tarentum_, dit Horace) était là, en même temps, avec ses

beaux garçons à la peau parfumée, aux membres épilés, au corps nu sous

des vêtements d'étoffe transparente, comme si ce fussent des nymphes.

Marseille se présentait également avec ses enfants, exercés à la

débauche, mais qui souvent ne vouaient que leur coupable main à la

Prostitution, témoin ce passage d'une comédie de Plaute: «Où es-tu, toi

qui demandes à pratiquer les moeurs marseillaises? si tu veux me prêter

ta main (_si vis subigitare me_), l'occasion est bonne.» On ne finirait

pas d'énumérer les villes et les pays étrangers, qui avaient le plus

servi à la dépravation de Rome. Il ne faut pas oublier Capoue et les

Opiciens: ces derniers, qui peuplaient une partie de la Campanie,

s'étaient dégradés à tel point que leur nom était synonyme de la

Prostitution la plus humiliante. Ausone a fait une épigramme contre

Eunus Syriscus, _inguinum liguritor_, maître passé en l'art des Opiciens

(_Opicus magister_). On est effrayé de la quantité de maladies

invétérées et mystérieuses qui devaient exister dans les basses régions

des plaisirs honteux.

Il venait de la Grèce autant de médecins que de courtisanes; mais ces

médecins, que le préjugé romain poursuivait partout d'un mépris qui

allait jusqu'à la haine, se préoccupaient moins de faire des cures

radicales que de gagner de l'argent. Ils devenaient riches rapidement,

dès que leur réputation les désignait au traitement d'une affection

particulière; mais la santé publique, en dépit des progrès de la

médecine méthodique, ne s'améliorait pas. Il est permis d'en juger par

la nature des maladies qui s'offraient de préférence aux études de la

science. C'était toujours la lèpre avec ses nombreuses variétés. Chaque

praticien en renom inventait un nouveau remède contre quelque

manifestation locale de cette peste chronique, qui se mêlait à toutes

les maladies. Il y eut une multitude de collyres pour les maux d'yeux,

de topiques pour les ulcères, de gargarismes pour les aphthes,

d'emplâtres pour les tumeurs, ce qui prouve que ces affections plus ou

moins lépreuses et vénériennes se reproduisaient à l'infini. Après Musa,

le médecin en vogue fut Vettius Valens, moins connu encore par son

talent iatrique et chirurgical que par son commerce clandestin avec

Messaline. Il eut sans doute plus d'une occasion, grâce à sa maîtresse,

de connaître les maladies de l'amour. En même temps que lui, un autre

élève de Themison exerçait à Rome: Mégès de Sidon guérissait surtout les

dartres lépreuses, et traitait avec succès le gonflement scrofuleux des

seins. Il fut éclipsé par son condisciple Thessalus de Tralles, qui

n'avait ni son savoir ni son expérience, mais qui se vantait d'être le

vainqueur des médecins (+iatronikês+) anciens. Ce Thessalus, que Galien

qualifie de _fou_ et d'_âne_, avait l'audace de prétendre qu'il opérait

des guérisons subites, en usant des médicaments les plus violents à

fortes doses. Il obtint, en effet, quelques brillants succès dans le

traitement de la lèpre, des ulcères et des scrofules. Ce traitement

semblait alors constituer toute la médecine; car la lèpre, qui s'était

incorporée partout, semblait être la seule maladie. Le nombre des

malades augmentant, Thessalus trouva bon d'augmenter aussi le nombre des

médecins, et comme il ne demandait que six mois pour faire des élèves

aussi habiles que lui, ce fut à qui viendrait écouter ses leçons:

cuisiniers, bouchers, tanneurs et d'autres artisans renoncèrent à leur

métier pour se mettre à la suite de Thessalus, qui marchait environné

d'un cortége de disciples fanatiques. Les médecins ne firent que déchoir

davantage en considération et en savoir. La grande affaire était

toujours la guérison de la lèpre. Soranus d'Éphèse vint à Rome, sous

Trajan, et apporta diverses préparations qui réussirent dans l'alopécie

et la mentagre. Moschion, un des rivaux de Soranus, s'occupa

particulièrement des maladies de la femme et de l'étude de ses parties

sexuelles; il traitait les fleurs blanches par des moyens énergiques qui

les arrêtaient sur-le-champ.

A côté de ces médecins méthodistes, on voit en foule les empiriques, les

antidotaires et les pharmacopoles. Ils étaient encore plus méprisés,

plus abhorrés que les médecins. Horace ne croit pas leur faire injure,

en les plaçant sur la même ligne que les bateleurs, les mendiants, les

parasites et les prostituées (_ambubajarum collegia_, _pharmacopolæ_).

Ces charlatans avaient dans leur domaine les maladies honteuses qui

offraient un vaste champ à la pharmacopée. Parmi ces empiriques, on

distingua pourtant plusieurs savants botanistes, plusieurs manipulateurs

ingénieux. Sous Tibère, Ménécrate, l'inventeur du diachylon, composait

des emplâtres, souvent efficaces contre les dartres, les tumeurs et les

scrofules; Servilius Damocrate fabriquait d'excellents emplâtres

émollients; Asclépiade Pharmacion guérissait les ulcères de mauvais

caractère, Apollonius de Pergame, les aphthes; Criton, la lèpre;

Andromachus, l'inventeur de la thériaque, et Dioscoride, l'auteur d'un

grand et célèbre ouvrage sur la matière médicale, paraissent avoir

attaché plus d'importance à la morsure des serpents qu'au venin

vénérien, qui faisait cependant plus de victimes.

La recherche et le traitement de ce venin intéressèrent davantage

l'école des médecins pneumatistes qui florirent à Rome pendant le second

siècle de l'ère moderne et qui comptèrent dans leurs rangs Galien et

Oribase. Un de ces médecins, Archigène, parvint à combattre les

affections lépreuses et eut recours quelquefois à la castration pour

diminuer les accidents de la maladie, qui était certainement vénérienne

dans les cas où il sacrifiait la virilité de son malade. Il avait

éclairci avec bonheur la doctrine des ulcérations de la matrice. Un

autre pneumatiste, non moins habile, Hérodote, se montra partisan zélé

des sudorifiques, qui, selon lui, dégageaient le pneuma de tout ce qu'il

pouvait contenir d'hétérogène: l'emploi des sudorifiques était sans

doute tout-puissant contre les maladies qui avaient un principe

syphilitique. Ces maladies commençaient à être mieux observées et la

médication devenait plus rationnelle. Un contemporain de Galien,

Léonidas d'Alexandrie, qui semble avoir été un praticien aussi heureux

qu'habile, s'était fait distinguer dans le traitement des parties

génitales; ses remarques sur les ulcères et les verrues de ces parties

sont encore du plus haut intérêt, de même que celles qui ont pour objet

le gonflement et l'inflammation des testicules. «A la vérité, dit Kurt

Sprengel dans son _Histoire de la médecine_, il ne fait pas mention du

commerce avec une femme impure; mais les bords calleux, qu'il indique

comme le caractère distinctif de ces sortes d'ulcères, tiennent

évidemment à la présence d'un virus interne.» Ce virus, qu'on le nomme

_lèpre_ ou _syphilis_, existait dans un grand nombre de maladies locales

que Galien et Oribase n'ont pas décrites avec des symptômes vénériens,

mais qu'ils traitaient empiriquement, sur la foi des anciens topiques

qui venaient la plupart de l'Orient aussi bien que les maladies

elles-mêmes, plus simples et moins méconnaissables à leur berceau.

Nous attribuons au développement des maladies lépreuses ou vénériennes à

Rome, l'établissement des archiatres ou médecins publics. Le premier qui

ait porté le titre d'_archiatre_ et qui en ait rempli les fonctions dans

l'intérieur du palais impérial, fut Andromachus l'ancien, qui vivait

sous Néron. Cet archiatre surveillait la santé, non-seulement de

l'empereur, mais encore de tous les officiers du palais. Cette charge

était si compliquée, qu'un seul médecin ne pouvait y suffire, et le

nombre des archiatres palatins (_archiatri palatini_) alla toujours

s'accroissant jusqu'à Constantin. Ils étaient parfois décorés de hautes

dignités, et l'empereur les qualifiait de _præsul spectabilis_,

honorable maître. On avait institué aussi, dans Rome et dans toutes les

villes de l'empire, des archiatres populaires (_archiatri populares_),

qui exerçaient gratuitement leur art dans l'intérêt du peuple et qui

présidaient, pour ainsi dire, à une police de santé. Il y eut d'abord un

de ces archiatres dans chacune des régions de Rome, c'étaient donc

quatorze médecins pour toute la ville; mais on doubla, on tripla ce

nombre, et bientôt ils furent aussi nombreux que les prêtresses de

Vénus. Antonin le Pieux régularisa et compléta cette noble institution;

il décréta que l'on nommerait dix archiatres populaires dans les grandes

villes, sept dans les villes de second ordre et cinq dans les plus

petites. Les archiatres formaient dans chaque ville un collége médical

qui avait des élèves. Ce collége se recrutait lui-même, en votant sur le

choix du candidat que lui présentait la municipalité, en cas de vacance

d'un office d'archiatre. La municipalité s'assurait ainsi que la santé

et la vie des citoyens ne seraient confiées qu'à des hommes probes et

instruits. Ces archiatres jouissaient de divers priviléges qui

témoignent de la déférence et de la protection que l'autorité leur

accordait. Ils étaient payés aux frais de l'État, par les soins du

décurion, qui leur faisait délivrer leur salaire sans aucune retenue.

L'État leur donnait ce traitement, dit le Code Justinien, afin qu'ils

pussent fournir gratuitement des remèdes aux pauvres et qu'ils ne

fussent pas obligés, pour vivre, d'exiger la rémunération de leurs

soins. Ils pouvaient cependant accepter la récompense qu'un malade leur

offrait à titre de gratitude; mais ils devaient attendre pour cela que

le malade fût guéri. Les archiatres étaient exempts de loger des

troupes, de comparaître en justice dans la forme ordinaire, d'accepter

la charge de tuteur ou de curateur et de payer aucune contribution de

guerre, soit en argent, soit en blé, soit en chevaux. Enfin, quiconque

osait les injurier ou les offenser de quelque manière, se voyait exposé

à une punition arbitraire et souvent à une amende considérable. Ces

médecins des pauvres n'étaient probablement pas de ces Grecs mal famés,

qui venaient à Rome vendre des antidotes, tailler et cautériser des

verrues, laver et panser des ulcères, quand ils ne s'acquittaient pas

des plus bas emplois du lénocinium et quand ils ne se soumettaient point

à de plus viles complaisances pour leurs malades.

Les archiatres populaires, il n'en faut pas douter, étaient placés sous

l'autorité immédiate de l'édile: la médecine légale résultait donc de

cette organisation, mais il est impossible de dire les matières qu'elle

embrassait et l'action qu'elle pouvait avoir dans la police des

prostituées. Nous n'avons pas même, à ce sujet, un seul texte qui puisse

nous guider ou seulement nous éclairer. Les probabilités ne manquent pas

pour nous faire supposer que ces médecins d'arrondissement ou de région

avaient les yeux ouverts sur la santé des mérétrices inscrites.

Peut-être, même, ces mérétrices se trouvaient-elles astreintes à la

visite et à la surveillance de certains médecins particuliers, puisque

les vestales et les gladiateurs avaient aussi leurs médecins à part. Le

Code de Théodose parle formellement des vestales et des gymnases. Deux

inscriptions antiques constatent les fonctions des médecins du Cirque;

l'une de ces inscriptions nous donne le nom d'Eutychus, médecin des jeux

du matin (_medicus ludi matutini_). Il est donc tout naturel que les

mérétrices aient eu aussi leurs médecins, plus expérimentés, plus

savants que les autres dans le traitement des maladies impures. Quant

aux courtisanes qui n'étaient pas sous la tutelle de l'édile, elles

avaient préféré probablement aux médecins ces vieilles femmes qu'on

nommait _medicæ_ et qui n'étaient pas seulement sages-femmes

(_obstetrices_), car elles s'adonnaient autant à la magie qu'à la

médecine empirique. La qualité de _medica_ qu'elles prenaient dans

l'exercice de leur art prouve qu'elles le pratiquaient souvent avec

l'autorisation de l'édile et du collége des archiatres. Gruter rapporte

cette inscription: SECUNDA L. LIVILLÆ MEDICA, mais il ne l'explique pas.

Cette L. Livilla avait-elle en sa maison deux femmes esclaves expertes

dans l'art de guérir, deux sages-femmes, deux faiseuses d'onguents et

d'antidotes? ou bien ne s'agit-il que d'une seule _medica_, heureuse

dans ses cures, _secunda_? On comprend, d'ailleurs, que les femmes qui

dans leurs accouchements ne recevaient pas les soins d'un médecin, mais

ceux de l'_obstetrix_, ne voulaient pas davantage se confier aux regards

indiscrets d'un homme, lorsqu'elles étaient affligées de quelque maladie

secrète ou honteuse (_pudenda_). Il fallait donc des femmes médecins qui

traitassent les affections des femmes, et quand celles-ci étaient assez

riches pour entretenir un certain nombre d'esclaves et de servantes, il

y avait parmi elles un médecin domestique, qui se chargeait de diriger

et de surveiller la santé de sa maîtresse. Il y avait aussi certainement

des femmes, libres ou affranchies, qui pratiquaient la médecine et la

chirurgie pour leur propre compte, et c'était à elles que s'adressaient

les femmes du peuple qui avaient la pudeur de ne pas se mettre dans les

mains des médecins.

Une épigramme de Martial, contre Lesbie, courtisane grecque qui avait eu

quelque vogue, fait allusion à une de ces maladies sexuelles, que les

femmes, même les plus éhontées, eussent rougi de divulguer à un médecin

d'un autre sexe que le leur: «Chaque fois que tu te lèves de ta chaise,

j'ai souvent remarqué, malheureuse Lesbie, que ta tunique se colle à ton

derrière (_pædicant miseram, Lesbia, te tunicæ_), et que, pour la

détacher, tu la tires à droite et à gauche, avec tant d'effort que la

douleur t'arrache des larmes et des gémissements; car l'étoffe adhère à

tes fesses et pénètre dans ton rectum, comme un vaisseau pris entre deux

rochers des Symplegades. Veux-tu obvier à ce honteux inconvénient? je

t'apprendrai un moyen, Lesbie: Ne te lève ni ne t'assieds!» C'était pour

des affections locales du même genre, que les bains de siége sont

souvent recommandés par Celse et par les médecins romains. Le meuble qui

servait à prendre ces bains de siége, aussi fréquents en bonne santé

qu'en état de maladie, était de différentes formes, carré, rond ou

ovale, en bois, en terre cuite, en bronze et même en argent. On le

nommait _solium_, comme si une femme, en l'occupant, siégeait sur un

trône, avant ou après l'acte le plus délicat de sa royauté. Un ancien

commentateur de Martial dit que les femmes de Rome, matrones ou

courtisanes, à l'époque du luxe et de la mollesse asiatique, auraient

tout refusé à leurs amants ou à leurs maris, si on ne leur eût pas

permis de se laver (_abluere_) dans un bidet d'argent. Ces ablutions

devinrent d'autant plus fréquentes que les femmes étaient moins saines

et que la santé des hommes se trouvait plus exposée. On doit attribuer à

ces ablutions et à celles qui se renouvelaient sans cesse dans les bains

et les étuves, on doit attribuer aux frictions et aux fomentations qui

les accompagnaient toujours, une foule de guérisons des maladies

récentes et légères; en tous les cas, le développement des affections

vénériennes rencontrait de puissants obstacles dans l'usage journalier

et presque continuel des bains sudorifiques.

Les médecins, surtout ceux qui avaient une nombreuse et riche clientèle,

dédaignaient certainement de s'abaisser au traitement des maladies

secrètes; ils ne l'entreprenaient qu'avec répugnance, dans l'espoir

d'être généreusement rétribués. Ce dédain médical à l'égard de ce genre

de maladies nous paraît ressortir des habitudes mêmes de ces médecins

célèbres qui arrivaient chez leurs malades avec un cortége de vingt, de

trente et quelquefois de cent disciples, comme le dit Martial. Le nombre

de ces disciples indiquait proportionnellement le mérite ou plutôt la

réputation de leur maître; et tous venaient, après lui, tâter le pouls

du malade et juger des diagnostics du mal. On n'a pas besoin de

démontrer qu'un malade vénérien ne se livrait pas ainsi en spectacle aux

observations médicales et aux quolibets de la suite d'un médecin. Il y

avait donc des médecins ou des pharmacopoles qui s'appropriaient le

traitement des maladies secrètes et qui entouraient de mystère et d'une

discrétion à l'épreuve ce traitement, que la médecine empirique se

voyait trop souvent forcée d'abandonner à la chirurgie. Un mal obscène,

longtemps négligé d'abord, puis largement traité par l'empirisme, se

terminait d'ordinaire par une opération terrible dont parle Martial dans

cette épigramme: «Baccara, le Grec, confie la guérison de ses parties

honteuses à un médecin, son rival; Baccara sera châtré.» Une autre

épigramme de Martial, sur la mort de Festus, nous permet de supposer que

les malades désespéraient souvent de leur guérison, et se tuaient pour

échapper à d'incurables infirmités, à une agonie douloureuse. Telle fut

la fin de l'ami de l'empereur Domitien, du noble Festus, qui, atteint

d'un mal dévorant à la gorge, mal horrible envahissant déjà son visage,

résolut de mourir, et consola lui-même ses amis avant de se frapper

stoïquement d'un poignard, comme le grand Caton.

Les guérisons étaient, devaient être longues et difficiles, lorsque le

mal avait eu le temps de s'étendre et de s'enraciner. Les charlatans,

qui vendaient sans contrôle une quantité de drogues en tablettes et en

bâtons portant leur cachet, profitaient nécessairement de l'embarras où

se trouvait le malade privé de médecin. Dans bien des circonstances, la

superstition se chargeait seule de lutter contre la maladie, dont elle

n'arrêtait guère les progrès. Le misérable patient allait de temple en

temple, de dieu en déesse, avec des offrandes, des prières et des voeux.

Les malades qui avaient le moyen de se faire peindre des tableaux

votifs, faisaient suspendre ces tableaux dans les sanctuaires de Vénus,

de Priape, d'Hercule ou d'Esculape. Il est permis de croire que la

décence était respectée dans ces peintures allégoriques. Cependant on

suspendait aussi autour des autels de toutes les divinités les

représentations figurées des organes malades, en plâtre, en terre cuite,

en bois, en pierre ou en métal précieux. On offrait des sacrifices

expiatoires, dans lesquels figuraient toujours les gâteaux de pur

froment (_coliphia_), qui avaient la forme des parties sexuelles et qui

affectaient les plus extravagantes proportions. Les prêtres de certains

dieux et déesses ne mangeaient pas d'autre pain que ces gâteaux

obscènes, que les libertins réservaient aussi pour leur joyeuse table:

_Illa silegineis pinguescit adultera cunnis_, dit Martial, qui attribue

à cette pâtisserie une action favorable à l'embonpoint. Les chapelles

et les temples qui voyaient affluer le plus de malades et d'offrandes

étaient ceux dont les prêtres se mêlaient de médecine. Au reste, tout le

monde avait le droit de se dire médecin à Rome et de fabriquer des

drogues. Les maladies secrètes ouvraient un vaste champ aux spéculations

du charlatanisme, et parmi ces spéculateurs, les oculistes n'étaient pas

les moins ingénieux; les barbiers ne se bornaient pas non plus à manier

le peigne et le rasoir; les barbiers, ces lénons astucieux qui tendaient

la main à tous les commerces de la Prostitution, regardaient comme leur

propriété les maladies qui en provenaient; les esclaves des bains, les

_unctores_, les _aliptes_ des deux sexes, connaissaient naturellement

tous les secrets de la santé de leurs clients, et après leur avoir

fourni des moyens de débauche, ils leur fournissaient des moyens de

guérison; enfin, les maladies de Vénus étaient si multipliées et si

ordinaires, que chacun s'était fait une hygiène à son usage, et pouvait

au besoin se traiter soi-même sans prendre aucun confident et sans avoir

à craindre aucune indiscrétion.

Et pourtant ces maladies, si nombreuses, si variées, si singulières chez

les anciens, sont restées dans l'ombre, et les plus grands médecins de

l'antiquité semblent s'être entendus tacitement pour les tenir cachées

sous le manteau d'Esculape. Mais on peut aisément s'imaginer ce qu'elles

étaient, quand on songe à l'effroyable déréglement des moeurs dans la

Rome des empereurs; quand on voit la Prostitution guetter les enfants au

sortir du berceau et s'en saisir avec une cruelle joie, avant qu'ils

aient atteint leur septième année. «Que mon bon génie me confonde,

s'écrie la Quartilla de Pétrone, si je me souviens d'avoir jamais été

vierge! (_Junonem meam iratam habeam, si unquam me meminerim virginem

fuisse!_)» Le mal vénérien était inhérent à la Prostitution et se

répandait partout avec elle. Si la santé d'un maître devenait suspecte,

celle de tous ses esclaves courait de grands risques. Un orateur romain,

Acherius, contemporain d'Horace, n'avait-il pas osé dire hautement en

plaidant une cause criminelle: «La complaisance impudique est un crime

chez l'homme libre, une nécessité chez l'esclave, un devoir chez

l'affranchi (_Impudicitia, inquit Acherius, in ingenuo crimen est, in

servo necessitas, in libero officium_)!» C'est Coelius Rhodiginus qui

rapporte, dans ses _Antiquæ Lectiones_, cet abominable apophthegme des

_pædicones_.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 10 / 34 题