SOMMAIRE. --La Prostitution élégante. --Les _bonnes_ mérétrices.
--Leurs amants. --Différence des grandes courtisanes de Rome et des
hétaires grecques. --Cicéron chez Cythéris. --Les _preciosæ_ et les
_famosæ_. --Leurs _amateurs_. --La voie Sacrée. --Promenades des
courtisanes. --Promenades des matrones. --Cortége des matrones. --Ce
que dit Juvénal des femmes romaines. --Ogulnie. --Portrait de Sergius,
le favori d'Hippia, par Juvénal. --Le _gladiateur obscène_ de Pétrone.
--Les suppôts de Vénus _Averse_. --Ce qu'à Rome on appelait _plaisirs
permis_. --Langue muette du _meretricium_. --Le _doigt du milieu_.
--Le _signum infame_. --Pourquoi le médius était voué à l'infamie chez
les Grecs. --La _chasse à l'oeil_ et le _vol aux oreilles_. --Les
_gesticulariæ_. --Pantomime amoureuse. --Réserve habituelle du langage
parlé de Rome. --De la langue érotique latine. --_Frère_ et _soeur_.
--La _soeur du côté gauche_ et le _petit frère_. --Des écrits
érotiques et sotadiques ou _molles libri_. --Bibliothèque secrète des
courtisanes et des débauchés. --Les livres lubriques de la Grèce et de
Rome détruits par les Pères de l'Église.
Il y avait à Rome une Prostitution qui ne relevait certainement des
édiles en aucune manière, pourvu qu'elle n'usurpât point les
prérogatives _vestiaires_ des matrones. C'était la Prostitution que l'on
pourrait nommer voluptueuse et opulente, celle que la langue latine
qualifiait de _bonne_ (_bonum meretricium_). Les femmes qui la
desservaient se nommaient aussi _bonnes mérétrices_ (_bonæ mulieres_),
pour désigner la perfection du genre; ces courtisanes, en effet,
pouvaient bien être inscrites sur les registres de l'édilité, comme
étrangères, comme affranchies, comme musiciennes, mais elles n'avaient
pas d'analogie avec les malheureuses esclaves de l'incontinence
publique; on ne les rencontrait jamais, à la neuvième heure du jour, la
tête enveloppée d'un palliolum ou cachée sous un capuchon, courant au
lupanar ou cherchant aventure; jamais on ne les surprenait, dans les
rues et les carrefours, en flagrant délit de débauche nocturne; jamais
on ne les trouvait dans les hôtelleries, les tavernes, les bains
publics, les boulangeries et autres lieux suspects; jamais enfin,
quoiqu'elles fussent notées d'infamie comme les autres, on ne rougissait
pas de se montrer en public avec elles et de se déclarer leur amant, car
elles avaient la plupart des amants privilégiés, _amasii_ ou _amici_, et
ces amants étaient, en quelque sorte, des manteaux plus ou moins
brillants qui cachaient leurs amours mercenaires. Elles formaient
l'aristocratie de la Prostitution; et, de même que dans la Grèce, elles
exerçaient à Rome une immense action sur les modes, sur les moeurs, sur
les arts, sur les lettres et sur toutes les circonstances de la vie
patricienne. Mais, dans aucun cas, elles n'avaient d'empire sur la
politique et sur les affaires de l'État; elles ne se mêlaient pas, ainsi
que les hétaires grecques, des choses publiques et du gouvernement;
elles vivaient toujours en dehors du forum et du sénat; elles se
contentaient de l'influence que leur donnaient leur beauté et leur
esprit dans le petit monde de la galanterie, monde parfumé, élégant et
corrompu, dont Ovide rédigea le code sous le titre de l'_Art d'aimer_,
et qui eut pour poëtes historiographes Properce, Catulle et une foule
d'écrivains érotiques, que l'antiquité semble avoir par pudeur condamnés
à l'oubli.
Ces courtisanes en renom ressemblaient aux hétaires d'Athènes, autant
que Rome pouvait ressembler à la ville de Minerve; autant que le
caractère romain pouvait se rapprocher du caractère athénien. Mais les
descendants d'Évandre étaient trop fiers de leur origine et trop
pénétrés de la majesté du titre de citoyen romain, pour accorder à des
femmes, à des étrangères, à des infâmes, si aimables qu'elles fussent
d'ailleurs, un culte d'admiration et de respect. Une courtisane qui
aurait voulu prendre et qui aurait pris de l'autorité sur un sénateur
consulaire, sur un magistrat, sur un chef militaire, eût déshonoré celui
qui se serait soumis à cette honteuse dépendance, à cette ridicule
sujétion. Les hommes d'Etat les plus graves, les plus austères, ne se
privaient pas du plaisir de fréquenter les courtisanes et de se mêler
aux mystères de leur intimité; Cicéron lui-même soupait chez Cythéris,
qui avait été esclave avant d'être affranchie par Eutrapelus, et qui
devint la maîtresse favorite du triumvir Antoine. Mais ces rapports
continuels qui avaient lieu entre les courtisanes et les personnages les
plus considérables de la république restaient ordinairement circonscrits
dans l'intérieur d'une maison de plaisance, d'une villa, où ne pénétrait
pas l'oeil curieux du peuple. Dans les rues, à la promenade, au cirque,
au théâtre, si les courtisanes à la mode, les _précieuses_ et les
_fameuses_ (_famosæ_ et _preciosæ_) paraissaient entourées d'une troupe
d'amateurs (_amatores_) empressés, c'étaient de jeunes débauchés, qui
faisaient honte à leur famille, c'étaient des affranchis, que leur
richesse mal acquise n'avait pas lavés de la tache d'esclavage;
c'étaient des artistes, des poëtes, des comédiens, qui se mettaient
volontiers au-dessus de l'opinion; c'étaient des lénons déguisés, qui
recherchaient naturellement les meilleures occasions de trafic et de
lucre. Ainsi, chez les Romains, la courtisane la plus triomphante ne
voyait autour d'elle que des gens mal famés, excepté dans les soupers et
les _comessations_, où elle réunissait parfois les premiers citoyens de
Rome, qui abusaient, à huis clos, des licences de la vie privée.
Il fallait aller, le soir, sur la voie Sacrée, ce rendez-vous quotidien
du luxe, de la débauche et de l'orgueil, pour voir combien était
nombreuse, et combien était brillante cette armée de courtisanes à la
mode, qui occupaient Rome en ville conquise, et qui y faisaient plus de
captifs et de victimes que n'en avaient fait les Gaulois de Brennus.
Elles venaient là tous les jours faire assaut de coquetterie, de
toilette et d'insolence, au milieu des matrones, qu'elles éclipsaient de
leurs charmes et de leurs atours. Tantôt, elles se faisaient porter par
de robustes Abyssins dans des litières découvertes, où elles étaient
couchées indolemment, à demi nues, un miroir d'argent poli à la main,
les bras chargés de bracelets, les doigts de bagues, la tête inclinée
sous le poids des boucles d'oreilles, du nimbe et des aiguilles d'or; à
leurs côtés, de jolies esclaves rafraîchissaient l'air avec de grands
éventails en plumes de paon; devant et derrière les litières, marchaient
des eunuques et des enfants, des joueurs de flûte et des nains bouffons,
qui formaient cortége. Tantôt, assises ou debout dans des chars légers,
elles dirigeaient elles-mêmes les chevaux avec rapidité, et cherchaient
à se dépasser l'une l'autre, comme si elles luttaient de vitesse dans la
carrière. Souvent, elles montaient de fins coursiers, qu'elles
conduisaient avec autant d'adresse que d'audace; ou de belles mules
d'Espagne, qu'un nègre menait par la bride. Les moins riches, les moins
ambitieuses, les moins turbulentes allaient à pied, toutes élégamment
vêtues d'étoffes bariolées en laine ou en soie, toutes coiffées avec
art, leurs cheveux nattés formant des diadèmes blonds ou dorés,
entrelacés de perles et de joyaux; les unes jouaient avec des boules de
cristal ou d'ambre pour se tenir les mains fraîches et blanches; les
autres portaient des parasols, des miroirs, des éventails, quand elles
n'avaient pas des esclaves qui les leur portassent, mais chacune avait
au moins une servante qui la suivait ou qui l'accompagnait comme un
émissaire indispensable. Ces courtisanes, on le voit, n'étaient pas
toutes sur le même pied de fortune et de distinction, mais elles se
ressemblaient par ce seul point, qu'elles ne figuraient pas sur les
registres de l'édile, et qu'elles se trouvaient ainsi exemptes des
règlements de police relatifs à la Prostitution, car elles n'avaient pas
un prix taxé, un nom de guerre inscrit et reconnu, en un mot, le droit
d'exercer leur métier dans les lupanars publics. Elles se gardaient bien
de demander à l'édile la dégradante _licentia stupri_, mais elles ne se
faisaient pas faute de se vouer à la Prostitution, comme si elles en
avaient obtenu licence. On ne les inquiétait pas toutefois à cet égard,
à moins qu'elles n'insultassent trop ouvertement à la juridiction
édilitaire, en se livrant sans choix (_sine delectu_), dans les lieux
publics, à des oeuvres de débauche vénale.
Ces mérétrices faciles abondaient sur la voie Sacrée, et, si l'on en
croit Properce, elles ne s'en éloignaient pas beaucoup, pour donner
satisfaction au passant qui leur faisait signe: «Oh! que j'aime bien
mieux, dit-il dans ses élégies, cette affranchie qui passe la robe
entr'ouverte, sans crainte des argus et des jaloux; qui use incessamment
avec ses cothurnes crottés le pavé de la voie Sacrée, et qui ne se fait
pas attendre si quelqu'un veut aller à elle! Jamais elle ne différera,
jamais elle ne te demandera indiscrètement tout l'argent qu'un père
avare regrette souvent d'avoir donné à son fils; elle ne te dira pas:
J'ai peur, hâte-toi de te lever, je t'en prie!» (_Nec dicet: Timeo!
propera jam surgere, quæso!_) Cette coureuse de la voie Sacrée, on le
voit, gagnait sa vie en plein jour, sans trop se soucier de l'édile et
des lois de police. Properce semble même indiquer qu'elle prenait à
peine la précaution de s'écarter de la voie Sacrée, qui commençait à
l'Amphithéâtre et conduisait au Colisée, en longeant le temple de la
Paix et la place de César. Il y avait aux alentours du Colisée assez de
bocages et de bois, sacrés ou non, dans lesquels l'amour errant ne
rencontrait qu'un peuple de statues et de termes qui ne le troublaient
pas. D'ailleurs, les bains, les auberges, les cabarets, les
boulangeries, les boutiques de barbier, offraient des asiles toujours
ouverts à la Prostitution anonyme, dont la voie Sacrée était le
rendez-vous général. Les matrones y venaient aussi, la plupart en
litière ou en voiture, surtout à certaines époques où elles avaient
obtenu le privilége exclusif des chaises et des litières (_sellæ_ et
_lecticæ_); elles n'affectaient pas, dans ces temps de corruption
inouïe, une tenue beaucoup plus décente que celle des courtisanes de
profession; elles étaient, comme celles-ci, étendues sur des coussins de
soie, dans un costume, que ne rendaient pas moins immodeste les
bandelettes de leur coiffure et la pourpre de leur stole à longs plis
flottants, entourées d'esclaves et d'eunuques portant des éventails pour
chasser les mouches, et des bâtons pour éloigner la foule. Ces matrones,
ces héritières des plus grands noms de Rome, ces épouses, ces mères de
famille, devant lesquelles la loi s'inclinait avec vénération, s'étaient
bien relâchées, sous les empereurs, des vertus chastes et austères de
leurs ancêtres. Celles qui paraissaient dans la voie Sacrée, pour y
étaler la pompe de leur toilette et l'attirail de leur cortége, avaient
souvent pour objet de choisir un amant ou plutôt un vil et honteux
auxiliaire de leur lubricité. «Leurs servantes laides et vieilles, dit
M. Walkenaer dans sa belle _Histoire de la vie d'Horace_, s'écartaient
complaisamment à l'approche de jeunes gens efféminés (_effeminati_),
dont les doigts étaient chargés de bagues, la toge toujours élégamment
drapée, la chevelure peignée et parfumée, le visage bigarré par ces
petites mouches, au moyen desquelles nos dames, dans le siècle dernier,
cherchaient à rendre leur physionomie plus piquante. On remarquait
aussi, dans ces mêmes lieux, des hommes, dont la mise faisait ressortir
les formes athlétiques et qui semblaient montrer avec orgueil leurs
forces musculaires. Leur marche rapide et martiale offrait un contraste
complet avec l'air composé, les pas lents et mesurés de ces jeunes
jouvenceaux, aux cheveux soigneusement bouclés, aux joues fardées,
jetant de côté et d'autre des regards lascifs. Ces deux espèces de
promeneurs n'étaient le plus souvent que des gladiateurs et des
esclaves; mais certaines femmes d'un haut rang choisissaient leurs
amants dans les classes infimes, tandis que leurs jeunes et jolies
suivantes se conservaient pures contre les attaques des hommes de leur
condition, et ne cédaient qu'aux séductions des chevaliers et des
sénateurs.»
Nous avons rapporté en entier ce morceau pittoresque, dont le savant
académicien a pris les traits dans Martial, Aulu-Gelle, Cicéron, Sénèque
et Horace; mais nous regrettons l'absence de beaucoup de détails de
moeurs, que Juvénal, l'implacable Juvénal, aurait pu ajouter à cette
peinture des promenades de Rome: «Nobles ou plébéiennes, s'écrie Juvénal
dans sa terrible satire contre les Femmes, toutes sont également
dépravées. Celle qui foule la boue du pavé ne vaut pas mieux que la
matrone portée sur la tête de ses grands Syriens. Pour se montrer aux
jeux, Ogulnie loue une toilette, un cortége, une litière, un coussin,
des suivantes, une nourrice, et une jeune fille à cheveux blonds,
chargée de prendre ses ordres. Pauvre, elle prodigue à d'imberbes
athlètes ce qui lui reste de l'argenterie de ses pères: elle donne
jusqu'aux derniers morceaux... Il en est que charment seuls les eunuques
impuissants et leurs molles caresses, et leur menton sans barbe; car
elles n'ont pas d'avortement à préparer.» Les satires de Juvénal et de
Perse sont remplies des prostitutions horribles que les dames romaines
se permettaient presque publiquement, et dont les héros étaient
d'infâmes histrions, de vils esclaves, de honteux eunuques, d'atroces
gladiateurs. Juvénal fait un affreux portrait de Sergius, le favori
d'Hippia, épouse d'un sénateur: «Ce pauvre Sergius avait déjà commencé à
se raser le menton (c'est-à-dire atteignait quarante-cinq ans), et ayant
perdu un bras, il était bien en droit de prendre sa retraite. En outre,
sa figure était couverte de difformités; c'était une loupe énorme, qui,
affaissée sous le casque, lui retombait sur le milieu du nez; c'étaient
de petits yeux éraillés qui distillaient sans cesse une humeur
corrosive. Mais il était gladiateur: à ce titre, ces gens-là deviennent
des Hyacinthe, et Hippia le préfère à ses enfants, à sa patrie, à sa
soeur et à son époux. C'est donc une épée que les femmes aiment.» Il
faut voir dans Pétrone le rôle abominable que joue le _gladiateur
obscène_; mais le latin seul est assez osé pour exprimer tous les
mystères de la débauche romaine. «Il y a des femmes, dit ailleurs
Pétrone, qui prennent leurs amours dans la fange, et dont les sens ne
s'éveillent qu'à la vue d'un esclave, d'un valet de pied à robe
retroussée. D'autres raffolent d'un gladiateur, d'un muletier poudreux,
d'un histrion qui étale ses grâces sur la scène. Ma maîtresse est de ce
nombre: elle franchit les gradins du sénat, les quatorze bancs de
chevaliers, et va chercher au plus haut de l'amphithéâtre l'objet de ses
feux plébéiens.»
La voie Sacrée, les portiques, la voie Appienne, et tous les lieux de
promenade à Rome étaient donc fréquentés par les misérables agents de la
Prostitution matronale, autant que par les courtisanes et les femmes de
moeurs faciles, par les odieux suppôts de Vénus _Averse_ (_Aversa_),
autant que par les libertins de toutes les écoles et de tous les rangs.
Mais, il faut bien le reconnaître, en présence de cette variété
d'enfants et d'hommes dépravés qui faisaient montre de leur turpitude,
les courtisanes semblaient presque honnêtes et respectables; elles
n'étaient pas, d'ailleurs, aussi nombreuses ni aussi effrontées que ces
impurs _chattemites_, que ces sales _gitons_, que ces impudiques
_spadones_, que ces efféminés de tout âge, qui, frisés, parés, huilés,
fardés comme des femmes, n'attendaient qu'un signe ou un appel pour se
prêter à tous les plus exécrables trafics. Les lénons et les lènes ne
manquaient pas de se trouver là sur pied, aux aguets, prompts et dociles
aux démarches, aux négociations. Ils ne se bornaient pas à porter des
tablettes et des lettres d'amour: ils servaient d'intermédiaires directs
pour fixer un prix, pour désigner un lieu de rendez-vous, pour lever
les obstacles qui s'opposaient à une entrevue, pour fournir un
déguisement, une cape de nuit, une chambre, une litière, tout ce qu'il
fallait aux amants. A chaque instant, une vieille s'approchait d'un beau
patricien et lui remettait en cachette des tablettes d'ivoire, sur la
cire desquelles le style avait gravé un nom, un mot, un voeu: c'était
une courtisane qui en voulait à ce noble et fier descendant des Caton et
des Scipion. Tout à coup, un Nubien allait toucher l'épaule d'un mignon,
remarquable par ses grandes boucles d'oreilles et par ses longs cheveux:
c'était un vieux sénateur débauché qui appelait à lui cet homme
métamorphosé en femme. Ailleurs, un robuste porteur d'eau, qui passait
là par hasard, était convoité par deux grandes dames qui l'avaient
remarqué simultanément, et qui se disputaient à qui ferait la première
le sacrifice de son honneur à ce manant: «Si le galant fait défaut, dit
Juvénal, qu'on appelle des esclaves; si les esclaves ne suffisent point,
on mandera le porteur d'eau (_veniet conductus aquarius_).» Un geste, un
regard, un mot: gladiateur, eunuque, enfant, se présentait et ne
reculait devant aucune espèce de service. Et l'édile, que faisait
l'édile, pendant que Rome se déshonorait ainsi à la face du ciel par les
vices de ses habitants les plus considérables? Et le censeur, que
faisait le censeur, pendant que les moeurs publiques perdaient jusqu'aux
apparences de la pudeur? Le censeur et l'édile ne pouvaient rien là où
la loi se taisait, comme si elle eût craint d'en avoir trop à dire. On
appelait _plaisirs permis_ ou _licites_, à Rome païenne, tout ce que le
christianisme rejeta dans le bourbier des plaisirs défendus. C'est donc
en plaisantant que Plaute fait dire à un personnage de son _Charençon_
(_Curculio_): «Pourvu que tu t'abstiennes de la femme mariée, de la
veuve, de la vierge, de la jeunesse et des enfants ingénus, aime tout ce
qu'il te plaît!» Catulle, dans le chant nuptial de Julie et de Manlius,
nous montre le mariage comme un frein moral à de honteuses habitudes:
«On prétend, dit le poëte de l'amour physique, que tu renonces à regret,
époux parfumé, à tes mignons (_glabris_); nous savons que tu n'as jamais
connu que des plaisirs permis; mais ces plaisirs-là, un mari ne saurait
plus se les permettre (_scimus hæc tibi, quæ licent sola cognita, sed
marito ista non eadem licent_).» Il n'y avait donc que la philosophie
qui pouvait combattre les débordements de cette ignoble licence, qui ne
rencontrait pas de digue dans la législation romaine.
Une partie des intrigues et des intelligences qui se nouaient sur la
voie publique avait lieu par signes. On sait que la pantomime était un
art très-raffiné et très-compliqué qui s'apprenait surtout au théâtre,
et qui se perfectionnait selon l'usage qu'on en faisait. De là le talent
merveilleux des courtisanes, dans ce qui constituait la langue muette du
_meretricium_. Il y avait aussi les différents dialectes de la
pantomime amoureuse. Souvent l'expression la plus éloquente de cette
langue lascive brillait ou éclatait dans un regard. Les yeux se
parlaient d'autant mieux, qu'une excellente vue et une prodigieuse
spontanéité d'esprit suivaient, devançaient même les éclairs de la
prunelle. Si l'oeil n'était pas compris par l'oeil, les mouvements des
lèvres et des doigts servaient de truchement plus intelligible, mais
moins décent, entre des personnes qui eussent parfois rougi de faire
usage de la parole. Ainsi, le signe adopté généralement par les
sectateurs de la plus infâme débauche masculine consistait dans
l'érection du doigt du milieu, à la base duquel les autres doigts de la
main se groupaient en faisceau, pour figurer le honteux attribut de
Priape. Suétone, dans la _Vie de Caligula_, nous représente cet empereur
qui offre sa main à baiser, en lui donnant une forme et un mouvement
obscènes (_formatam commotamque in obscenum modum_). Lampridius, dans la
_Vie d'Héliogabale_, nous dit que ce monstrueux débauché ne se
permettait jamais une parole indécente, lors même que le jeu de ses
doigts indiquait une infamie (_nec unquam verbis pepercit infamiam, quum
digitis infamiam ostentaret_). Ces gestes obscènes s'exécutaient avec
une étonnante rapidité qui échappait d'ordinaire au regard des
indifférents. On pourrait supposer, d'après plusieurs passages de
l'_Histoire d'Auguste_, que le _signum infame_ n'était pas toléré sous
tous les empereurs, et que les plus célèbres par leurs désordres
avaient appliqué une pénalité sévère à ce signe de débauche, qui laissa
au doigt du milieu le surnom de _doigt infâme_. Au reste, les Athéniens
ne se montraient pas plus indulgents à l'égard de ce doigt, qu'ils
nommaient _catapygon_, et qu'ils auraient eu honte de réhabiliter en lui
confiant un anneau. Le médius avait été voué à l'infamie, en Grèce,
parce que les villageois s'en servaient pour savoir si leurs poules
avaient des oeufs dans le ventre, ce qui donna naissance au verbe grec
+skimalizein+, inventé tout exprès pour qualifier le fait de ces
villageois. «Moque-toi bien, Sextillus, dit Martial, moque-toi de celui
qui t'appelle _cinæde_, et présente-lui le doigt du milieu.» La
présentation de ce doigt indiquait à la fois la demande et la réponse,
dans le langage tacite de ces honteux débauchés. Ils avaient encore un
autre signe d'intelligence où le doigt du milieu changeait de rôle: ils
portaient ce doigt à leur tête, soit au front, soit au crâne, et
faisaient mine de se gratter: «Ce qui dénote l'impudique, dit Sénèque
dans sa cinquante-deuxième lettre, c'est sa démarche, c'est sa main
qu'il remue, c'est son doigt qu'il porte à sa tête, c'est son clignement
d'yeux.» Juvénal nous autorise à supposer que ce grattement de la tête
avec un doigt, avait remplacé, dans la langue du geste, l'élévation du
médius hors de la main fermée: «Vois, dit-il, vois affluer de toutes
parts à Rome, sur des chars, sur des vaisseaux, tous ces efféminés qui
se grattent la tête d'un seul doigt (_qui digito scalpunt uno caput_).»
Mais les courtisanes parlaient plus volontiers de l'oeil que du doigt,
et rien n'égalait l'éloquence, la persuasion, l'attraction de leur
regard oblique (_oculus limus_). Le grave rhéteur Quintilien veut que
l'orateur, en certaines occasions, ait les regards baignés d'une douce
volupté, obliques, et, pour ainsi dire, amoureux (_venerei_). Apulée,
dans son roman érotique, peint une courtisane qui lance des coups d'oeil
obliques et mordants (_limis atque morsicantibus oculis_). C'était là ce
que les courtisanes nommaient _chasser à l'oeil_ (_oculis venari_): «La
vois-tu, dit le _Soldat_ de Plaute, faire la chasse au courre avec les
yeux, et la chasse au vol avec les oreilles? (_Viden' tu illam oculis
venaturam facere atque aucupium auribus?_)»
Ce langage muet, que les courtisanes excellaient partout à parler et à
comprendre, était devenu si familier à toutes les femmes de Rome, que
ces dernières n'en avaient pas d'autres pour les affaires de plaisir. Un
vieux poëte latin compare cet échange rapide de regards, de gestes, de
signes, entre une _précieuse_ et ses amants, à un jeu de balle, dans
lequel un bon joueur renvoie de l'un à l'autre la pelote qu'il reçoit de
toutes mains: «Elle tient l'un, dit-il, et fait signe à l'autre; sa main
est occupée avec celui-ci, et elle repousse le pied de celui-là; elle
met son anneau entre ses lèvres et le montre à l'un, pour appeler
l'autre; quand elle chante avec l'un, elle s'adresse aux autres en
remuant le doigt.» Le grand maître de l'art d'aimer, Ovide, dans son
poëme écrit sur les genoux des courtisanes, et souvent sous leur dictée,
a mis dans la bouche d'une de ses muses ces leçons de la pantomime
amoureuse: «Regarde-moi, dit cette habile _gesticularia_, regarde mes
mouvements de tête, l'expression de mon visage, remarque et répète après
moi ces signes furtifs (_furtivas notas_). Je te dirai, par un
froncement de sourcils, des paroles éloquentes qui n'ont que faire de la
voix; tu liras ces paroles sur mes doigts, comme si elles y étaient
notées. Quand les plaisirs de notre amour te viendront à l'esprit,
touche doucement avec le pouce tes joues roses; s'il y a dans ton coeur
quelque écho qui te parle de moi, porte la main à l'extrémité d'une
oreille. O lumière de mon âme, quand tu trouveras bien ce que je dirai
ou ferai, promène ton anneau dans tes doigts. Touche la table avec la
main, à la manière de ceux qui font un voeu, lorsque tu souhaiteras tous
les maux du monde à mon maudit jaloux.» Les poëtes sont pleins de ces
dialogues tacites des amants, et Tibulle surtout vante l'habileté de sa
maîtresse à parler par signes en présence d'un témoin importun, et à
cacher de tendres paroles sous une ingénieuse pantomime (_blandaque
compositis abdere verba notis_). Cette langue universelle était d'autant
plus nécessaire à Rome, que souvent on n'aurait pu s'entendre autrement,
car la plupart des courtisanes étaient étrangères et beaucoup ne
trouvaient pas à parler leur langue natale au milieu de cette
population rassemblée de tous les pays de l'univers connu. Un grand
nombre de ces femmes de plaisir n'avaient d'ailleurs reçu aucune
éducation, et n'eussent pas su plaire en défigurant le latin de Cicéron
et de Virgile, quoique, selon un poëte romain, l'amour ou le plaisir ne
fasse pas de solécismes. Il y avait aussi, dans l'habitude du langage de
Rome, une réserve singulière qui ne permettait jamais l'emploi d'un mot
ou d'une image obscène. Les écrivains, poëtes ou prosateurs, même les
plus graves, n'avaient garde de s'astreindre à cette chasteté
d'expression, comme si l'oreille seule était blessée de ce qui
n'offensait jamais les yeux. On évitait, dans la conversation la plus
libre, non-seulement les mots graveleux, mais encore les alliances de
mots qui pouvaient amener la pensée sur des analogies malhonnêtes.
Cicéron dit que si les mots ne sentent pas mauvais, ils affectent
désagréablement l'ouïe et la vue: «Tout ce qui est bon à faire, suivant
le proverbe latin, n'est pas bon à dire (_tam bonum facere quam malum
dicere_).»
La langue érotique latine était pourtant très-riche et
très-perfectionnée; elle avait pris dans le grec tout ce qu'elle put
s'approprier sans nuire à son génie particulier; elle se développait et
s'animait sans cesse, en se prêtant à toutes les fantaisies libidineuses
de ses poëtes amoureux; elle repoussait les néologismes barbares, et
elle procédait plutôt par figures, par allusions, par double sens, de
sorte qu'elle faisait passer dans son vocabulaire celui de la guerre, de
la marine et de l'agriculture. Elle n'avait, d'ailleurs, qu'un petit
nombre de mots techniques, la plupart de racine étrangère, qui lui
fussent propres, et elle préférait détourner de leur acception les mots
les plus honnêtes, les plus usuels, pour les marquer à son cachet, au
moyen d'un trope souvent ingénieux et poétique. Mais cette langue-là,
qui ne connaissait pas de réticences dans les élégies de Catulle, dans
les épigrammes de Martial, dans les histoires de Suétone, dans les
romans d'Apulée, n'était réellement parlée que dans les réunions de
débauche et dans les mystères du tête à tête. Il est remarquable que les
courtisanes, les moins décentes dans leur toilette et dans leurs moeurs,
auraient rougi de proférer en public un mot indécent. Cette pudeur de
langage les empêchait de paraître souvent ce qu'elles étaient, et les
poëtes, qui faisaient leur cour ordinaire, pouvaient s'imaginer qu'ils
avaient affaire à des vierges. Les petits noms de tendresse que se
donnaient entre eux amants et maîtresses n'étaient pas moins
convenables, moins chastes, moins innocente, quand la maîtresse était
une courtisane, quand l'amant était un poëte érotique. Celui-ci la
nommait sa rose, sa reine, sa déesse, sa colombe, sa lumière, son astre;
celle-ci répondait à ces douceurs, en l'appelant son bijou
(_bacciballum_), son miel, son moineau (_passer_), son ambroisie, la
prunelle de ses yeux (_oculissimus_), son aménité (_amoenitas_), et
jamais avec interjections licencieuses, mais seulement _j'aimerai!_
(_amabo_), exclamation fréquente qui résumait toute une vie, toute une
vocation. Dès que des rapports intimes avaient existé entre deux
personnes de l'un et de l'autre sexe, dès que ces rapports commençaient
à s'établir, on se traitait réciproquement de _frère_ et _soeur_. Cette
qualification était générale chez toutes les courtisanes, chez les plus
humbles comme chez les plus fières. «Qui te défend de choisir une
soeur?» dit une des héroïnes de Pétrone; et ailleurs, c'est un homme qui
dit à un autre: «Je te donne mon _frère_.» Quelquefois, en désignant une
maîtresse qu'on avait eue, on la nommait _soeur du côté gauche_ (_læva
soror_, dit Plaute), et une mérétrice donnait le nom badin de _petit
frère_ à quiconque faisait marché avec elle.
On ne saurait trop s'étonner de la décence, même de la pudibonderie du
langage parlé, contraste perpétuel avec l'immodestie des gestes et
l'audace des actes. De là cette locution qui revenait à tout propos dans
le discours, en forme de conseil: _Respectez les oreilles_ (_parcite
auribus_). Quant aux yeux, on ne leur épargnait rien et ils ne se
scandalisaient pas de tout ce qu'on leur montrait. Ils n'avaient donc
pas de répugnance à s'arrêter sur les pages d'un de ces livres obscènes,
de ces écrits érotiques ou sotadiques, en vers ou en prose, que les
libertins de Rome aimaient à lire pendant la nuit (_pagina nocturna_,
dit Martial). C'était un genre de littérature très-cultivé chez les
Romains, quoique peu goûté des honnêtes gens. Les auteurs de cette
littérature, chère aux courtisanes, semblaient vouloir, par leurs
ouvrages, se faire un nom dans les fastes de la débauche et honorer par
là les dieux impudiques auxquels ils se consacraient. Mais ce n'étaient
pas seulement des libertins de profession qui composaient ces livres
lubriques (_molles libri_); c'étaient parfois les poëtes, les écrivains
les plus estimés, qui se laissaient entraîner à ce dévergondage
d'imagination et de talent; c'était ordinairement de leur part une sorte
d'offrande faite à Vénus; c'était, en certains cas, un simple jeu
littéraire, un sacrifice au goût du jour. «Pline, qui est généralement
estimé, dit Ausone (dans le _Centon Nuptial_), a fait des poésies
lascives, et jamais ses moeurs n'ont fourni matière à la censure. Le
recueil de Sulpitia respire la volupté, et cette digne matrone ne se
déridait pourtant pas souvent. Apulée, dont la vie était celle d'un
sage, se montre trop amoureux dans ses épigrammes: la sévérité règne
dans tous ses préceptes, la licence dans ses lettres à Coerellia. Le
Symphosion de Platon contient des poëmes qu'on dirait composés dans les
mauvais lieux (_in ephebos_). Que dirai-je de l'Erotopægnion du vieux
poëte Lævius, des vers satiriques (_fescenninos_) d'Ænnius? Faut-il
citer Evenus, que Ménandre a surnommé _le sage_? Faut-il citer Ménandre
lui-même et tous les auteurs comiques? Leur manière de vivre est
austère, leurs oeuvres sont badines. Et Virgile, qui fut appelé
_Parthénie_, à cause de sa chasteté, n'a-t-il pas décrit dans le
huitième livre de son Énéide les amours de Vénus et de Vulcain, avec une
indécente pudeur? N'a-t-il pas, dans le troisième livre de ses
Géorgiques, accouplé aussi décemment que possible des hommes changés en
bêtes?» Pline, pour s'excuser d'une débauche d'esprit qu'il n'avait pas
l'air de se reprocher, disait: «Mon livre est obscène, ma vie est pure
(_lasciva est nobis pagina, vita proba_).»
La bibliothèque secrète des courtisanes et de leurs amis devait être
considérable, mais à peine est-il resté le nom des principaux auteurs
qui la composaient. Chez les Romains de même que chez les Grecs, ce sont
les érotiques qui ont eu le plus à souffrir des proscriptions de la
morale chrétienne. Vainement la poésie demandait grâce pour eux;
vainement ils se réfugiaient sous la protection éclairée et libérale des
doctes amateurs de l'antiquité; vainement ils se perpétuaient de bouche
en bouche dans la mémoire des voluptueux et des femmes galantes: le
christianisme les poursuivait impitoyablement jusque dans les souvenirs
de la tradition. Ils disparurent, ils s'effacèrent tous, à l'exception
de ceux que protégeait, comme Martial et Catulle, l'heureux privilége de
leur réputation poétique. Le scrupule religieux alla même jusqu'à
déchirer bien des pages dans les oeuvres des meilleurs écrivains. Les
lettres latines ont perdu ainsi la plupart des poëtes de l'amour païen,
et cette destruction systématique fut l'oeuvre des Pères de l'Église.
Nous ne possédons plus rien de Proculus, qui, suivant Ovide, avait
marché sur les traces de Callimaque; rien des orateurs Hortensius et
Servius Sulpitius, qui avaient fait de si beaux vers licencieux; rien de
Sisenna, qui avait traduit du grec les Milésiennes (_Milesii libri_)
d'Aristide; rien de Mémonius et de Ticida, qui, au dire d'Ovide, ne
s'étaient pas plus souciés de la pudeur dans les mots que dans les
choses; rien de Sabellus, qui avait chanté les arcanes du plaisir, à
l'instar de la poëtesse grecque Eléphantis; rien de Cornificius, ni
d'Eubius, ni de l'impudent Anser, ni de Porcius, ni d'Ædituus, ni de
tous ces érotiques qui faisaient les délices des courtisanes et des
bonnes mérétrices de Rome. Les nouveaux chrétiens ne pardonnèrent pas
davantage aux Grecs qu'ils comprenaient moins encore, ni à l'ignoble
Sotadès, qui donna son nom aux poésies inspirées par l'amour contre la
nature; ni à Minnerme de Smyrne, dont les vers, dit Properce, valaient
mieux en amour que ceux d'Homère; ni à l'impure Hemiteon de Sybaris, qui
avait résumé l'expérience de ses débauches dans un poëme nommé
_Sybaritis_; ni à l'effrontée Nico, qui avait mis en vers ses actes de
courtisane; ni au célèbre Musée, dont la lyre, égale de celle d'Orphée,
avait évoqué toutes les passions vénéréiques. Ainsi fut anéanti presque
complétement le panthéon de la Prostitution grecque et romaine, après
deux ou trois siècles de censure persévérante et d'implacable
proscription. Les courtisanes et les libertins furent moins acharnés que
les savants pour défendre leurs auteurs favoris; car libertins et
courtisanes, en devenant vieux, devenaient dévots et brûlaient leurs
livres. Ce sont les savants qui nous ont conservé Horace, Catulle,
Martial et Pétrone.