SA CHANSON

O la douce boisson que cette liqueur enflammée! Jamais, depuis le

jour où la vie, ma soeur jumelle, est née avec moi, je n'avais

connu de semblable jouissance.

Ces gouttes ont humecte mes os et les ont fait tressaillir; elles

s'y sont insinuées, il m'a semblé qu'une moelle chaude les

remplissait et les traversait.

C'en est fait, je ne veux plus emmener avec moi les buveurs,

mais je me présenterai chez eux, je m'assiérai à leurs tables et

leur dirai: Amis, versez.

Que si l'on trouve que je remplis mal ma place, eh bien! qu'on me

destitue et je me fais cabaretière, et j'aurai la plus belle

enseigne et le meilleur vin.

Alors les hommes et les jeunes filles n'auront plus peur de la

mort, ils viendront chez moi danser devant ma porte, je me mêlerai

à leurs rondes et à leurs éclats de rire.

Je n'emploierai plus mon cheval blanc qu'à m'amener des tonneaux

de vin et je ferai fondre ma faux; j'en ferai une coupe de fer où

pétillera l'air.

On ne mourra plus, car il n'y aura plus de mort; ou bien, si je

suis remplacé, je dirai à mon successeur, quand il viendra: Mon

ami, bois de ce vin et ris avec moi.

Holà! holà!! mais qu'arrive-t-il donc? ma tête se trouble, et je

vois des milliers d'étincelles et des hommes qui circulent et

pétillent dans les airs. J'en suis couverte.

Ah! ah! voilà que la terre tremble sous mes pas. Nous allons tous

périr, et moi aussi. Ah! ah! cela est jovial. C'en est fait, la

terre s'ouvre; je suis morte.

Elle tomba à ces mots et elle était étendue à terre comme un homme ivre;

mais il sortait de son crâne comme un râlement, et ses côtes d'ivoire

semblaient se soulever comme s'il y avait en dessous un coeur avec ses

battements; ses doigts amollis ne se contractaient plus autour de sa

faux, qui était tombée avec un bruit retentissant à quelques pas d'elle.

Je dis à Marguerite: «Profitons, mon amie, de ce moment et détruisons la

faux de la mort» Et tous deux nous allions la prendre et la jeter dans

les flammes, lorsque le plafond s'ouvrit, et deux couples d'anges aux

figures pâles et recouverts de robes longues comme des linceuls,

s'abaissèrent auprès de nous. Ils étaient silencieux, et leurs yeux

étaient sans rayons et sans vie. Il y en eut deux qui prirent la faux de

nos mains; les deux autres, relevant le squelette endormi de la mort, le

soutinrent dans leurs bras, et tous quatre, chargé de ces dépouilles,

s'envolèrent et disparurent. Cette apparition était douloureuse. Nous

regardions, Marguerite et moi, avec tristesse, et nos yeux se disaient

que la mort n'était que le ministre terrible des volontés du Seigneur.

Algérie.

L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844 · 第 6 / 19 题