Sans doute, fils ou petit-fils d'empereur, et qui n'avait plus qu'à

commander un escadron, les préoccupations de son père et de son

grand-père ne pouvaient, faute d'objet à quoi s'appliquer, survivre

réellement dans la pensée de M. de Borodino. Mais comme l'esprit d'un

artiste continue à modeler bien des années après qu'il est éteint la

statue qu'il sculpta, elles avaient pris corps en lui, s'y étaient

matérialisées, incarnées, c'était elles que reflétait son visage. C'est

avec, dans la voix, la vivacité du premier Empereur qu'il adressait un

reproche à un brigadier, avec la mélancolie songeuse du second qu'il

exhalait la bouffée d'une cigarette. Quand il passait en civil dans les

rues de Doncières un certain éclat dans ses yeux, s'échappant de sous le

chapeau melon, faisait reluire autour du capitaine un incognito

souverain; on tremblait quand il entrait dans le bureau du maréchal des

logis chef, suivi de l'adjudant, et du fourrier comme de Berthier et de

Masséna. Quand il choisissait l'étoffe d'un pantalon pour son escadron,

il fixait sur le brigadier tailleur un regard capable de déjouer

Talleyrand et tromper Alexandre; et parfois, en train de passer une

revue d'installage, il s'arrêtait, laissant rêver ses admirables yeux

bleus, tortillait sa moustache, avait l'air d'édifier une Prusse et une

Italie nouvelles. Mais aussitôt, redevenant de Napoléon III Napoléon

Ier, il faisait remarquer que le paquetage n'était pas astiqué et

voulait goûter à l'ordinaire des hommes. Et chez lui, dans sa vie

privée, c'était pour les femmes d'officiers bourgeois (à la condition

qu'ils ne fussent pas francs-maçons) qu'il faisait servir non seulement

une vaisselle de Sèvres bleu de roi, digne d'un ambassadeur (donnée à

son père par Napoléon, et qui paraissait plus précieuse encore dans la

maison provinciale qu'il habitait sur le Mail, comme ces porcelaines

rares que les touristes admirent avec plus de plaisir dans l'armoire

rustique d'un vieux manoir aménagé en ferme achalandée et prospère),

mais encore d'autres présents de l'Empereur: ces nobles et charmantes

manières qui elles aussi eussent fait merveille dans quelque poste de

représentation, si pour certains ce n'était pas être voué pour toute sa

vie au plus injuste des ostracismes que d'être «né», des gestes

familiers, la bonté, la grâce et, enfermant sous un émail bleu de roi

aussi, des images glorieuses, la relique mystérieuse, éclairée et

survivante du regard. Et à propos des relations bourgeoises que le

prince avait à Doncières, il convient de dire ceci. Le

lieutenant-colonel jouait admirablement du piano, la femme du

médecin-chef chantait comme si elle avait eu un premier prix au

Conservatoire. Ce dernier couple, de même que le lieutenant-colonel et

sa femme, dînaient chaque semaine chez M. de Borodino. Ils étaient

certes flattés, sachant que, quand le Prince allait à Paris en

permission, il dînait chez Mme de Pourtalès, chez les Murat, etc. Mais

ils se disaient: «C'est un simple capitaine, il est trop heureux que

nous venions chez lui. C'est du reste un vrai ami pour nous.» Mais quand

M. de Borodino, qui faisait depuis longtemps des démarches pour se

rapprocher de Paris, fut nommé à Beauvais, il fit son déménagement,

oublia aussi complètement les deux couples musiciens que le théâtre de

Doncières et le petit restaurant d'où il faisait souvent venir son

déjeuner, et à leur grande indignation ni le lieutenant-colonel, ni le

médecin-chef, qui avaient si souvent dîné chez lui, ne reçurent plus, de

toute leur vie, de ses nouvelles.

Un matin, Saint-Loup m'avoua, qu'il avait écrit à ma grand'mère pour lui

donner de mes nouvelles et lui suggérer l'idée, puisque un service

téléphonique fonctionnait entre Doncières et Paris, de causer avec moi.

Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l'appareil et il me

conseilla d'être vers quatre heures moins un quart à la poste. Le

téléphone n'était pas encore à cette époque d'un usage aussi courant

qu'aujourd'hui. Et pourtant l'habitude met si peu de temps à dépouiller

de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en

contact que, n'ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule

pensée que j'eus ce fut que c'était bien long, bien incommode, et

presque l'intention d'adresser une plainte. Comme nous tous maintenant,

je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques

changements, l'admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent

pour qu'apparaisse près de nous, invisible mais présent, l'être à qui

nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu'il

habite (pour ma grand'mère c'était Paris), sous un ciel différent du

nôtre, par un temps qui n'est pas forcément le même, au milieu de

circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va

nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues

(lui et toute l'ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au

moment où notre caprice l'a ordonné. Et nous sommes comme le personnage

du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu'il en exprime, fait

apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand'mère ou sa fiancée, en

train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des

fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l'endroit même

où elle se trouve réellement. Nous n'avons, pour que ce miracle

s'accomplisse, qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique et à

appeler--quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien--les Vierges

Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître

le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres

vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes; les

Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans

qu'il soit permis de les apercevoir: les Danaïdes de l'invisible qui

sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons; les

ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une

amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous crient

cruellement: «J'écoute»; les servantes toujours irritées du Mystère, les

ombrageuses prêtresses de l'Invisible, les Demoiselles du téléphone!

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d'apparitions

sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger--un bruit

abstrait--celui de la distance supprimée--et la voix de l'être cher

s'adresse à nous.

C'est lui, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est

loin! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse, comme si devant

cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle

dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a

de décevant dans l'apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle

distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble

que nous n'aurions qu'à étendre la main pour les retenir. Présence

réelle que cette voix si proche--dans la séparation effective! Mais

anticipation aussi d'une séparation éternelle! Bien souvent, écoutant de

la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m'a semblé que

cette voix clamait des profondeurs d'où l'on ne remonte pas, et j'ai

connu l'anxiété qui allait m'étreindre un jour, quand une voix

reviendrait ainsi (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais

jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j'aurais voulu

embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière.

Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n'eut pas lieu. Quand

j'arrivai au bureau de poste, ma grand'mère m'avait déjà demandé;

j'entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu'un causait qui ne

savait pas sans doute qu'il n'y avait personne pour lui répondre car,

quand j'amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler

comme Polichinelle; je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en le

remettant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le ramenais

près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis, en désespoir de

cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les

convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu'à la dernière seconde

et j'allai chercher l'employé qui me dit d'attendre un instant; puis je

parlai, et après quelques instants de silence, tout d'un coup j'entendis

cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là,

chaque fois que ma grand'mère avait causé avec moi, ce qu'elle me

disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage

où les yeux tenaient beaucoup de place; mais sa voix elle-même, je

l'écoutais aujourd'hui pour la première fois. Et parce que cette voix

m'apparaissait changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était

un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits

de la figure, je découvris combien cette voix était douce; peut-être

d'ailleurs ne l'avait-elle jamais été à ce point, car ma grand'mère, me

sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s'abandonner à l'effusion

d'une tendresse que, par «principes» d'éducatrice, elle contenait et

cachait d'habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était

triste, d'abord à cause de sa douceur même presque décantée, plus que

peu de voix humaines ont jamais dû l'être, de toute dureté, de tout

élément de résistance aux autres, de tout égoïsme; fragile à force de

délicatesse, elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en

un pur flot de larmes, puis l'ayant seule près de moi, vue sans le

masque du visage, j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins

qui l'avaient fêlée au cours de la vie.

Était-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce qu'elle était seule,

me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait? Non pas; mais

plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une

évocation, un effet direct d'un autre isolement, celui de ma grand'mère,

pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses

qu'elle m'adressait à tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui de

l'obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la

tendresse que j'avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même

pouvaient l'être pour l'avenir (puisque ma grand'mère n'exigeait plus

de m'avoir près d'elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir

que je resterais tout à fait à Doncières, ou en tout cas que j'y

prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon

travail pouvant s'en bien trouver); aussi, ce que j'avais sous cette

petite cloche approchée de mon oreille, c'était, débarrassée des

pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès

lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse.

Ma grand'mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou

de revenir. Cette liberté qu'elle me laissait désormais, et à laquelle

je n'avais jamais entrevu qu'elle pût consentir, me parut tout d'un coup

aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je

l'aimerais encore et qu'elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criais:

«Grand'mère, grand'mère», et j'aurais voulu l'embrasser; mais je n'avais

près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui

reviendrait peut-être, me visiter quand ma grand'mère serait morte.

«Parle-moi»; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je

cessai tout d'un coup de percevoir cette voix. Ma grand'mère ne

m'entendait plus, elle n'était plus en communication avec moi, nous

avions cessé d'être en face l'un de l'autre, d'être l'un pour l'autre

audibles, je continuais à l'interpeller en tâtonnant dans la nuit,

sentant que des appels d'elle aussi devaient s'égarer. Je palpitais de

la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais éprouvée

autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l'avais perdue,

angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu'elle me

cherchait, de sentir qu'elle se disait que je la cherchais; angoisse

assez semblable à celle que j'éprouverais le jour où on parle à ceux qui

ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire

entendre tout ce qu'on ne leur a pas dit, et l'assurance qu'on ne

souffre pas. Il me semblait que c'était déjà une ombre chérie que je

venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l'appareil,

je continuais à répéter en vain: «Grand'mère, grand'mère», comme Orphée,

resté seul, répète le nom de la morte. Je me décidais à quitter la

poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que,

allant peut-être recevoir une dépêche qui m'obligerait à revenir, je

voudrais savoir à tout hasard l'horaire des trains. Et pourtant, avant

de prendre cette résolution, j'aurais voulu une dernière fois invoquer

les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans

visage; mais les capricieuses Gardiennes n'avaient plus voulu ouvrir les

portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas; elles eurent

beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur

de l'imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste

et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et

Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant

que l'Invisible sollicité resterait sourd.

En arrivant auprès de Robert et de ses amis, je ne leur avouai pas que

mon coeur n'était plus avec eux, que mon départ était déjà

irrévocablement décidé. Saint-Loup parut me croire, mais j'ai su depuis

qu'il avait, dès la première minute, compris que mon incertitude était

simulée, et que le lendemain il ne me retrouverait pas. Tandis que,

laissant les plats refroidir auprès d'eux, ses amis cherchaient avec lui

dans l'indicateur le train que je pourrais prendre pour rentrer à Paris,

et qu'on entendait dans la nuit étoilée et froide les sifflements des

locomotives, je n'éprouvais certes plus la même paix que m'avaient

donnée ici tant de soirs l'amitié des uns, le passage lointain des

autres. Ils ne manquaient pas pourtant, ce soir, sous une autre forme à

ce même office. Mon départ m'accabla moins quand je ne fus plus obligé

d'y penser seul, quand je sentis employer à ce qui s'effectuait

l'activité plus normale et plus saine de mes énergiques amis, les

camarades de Robert, et de ces autres êtres forts, les trains dont

l'allée et venue, matin et soir, de Doncières à Paris, émiettait

rétrospectivement ce qu'avait de trop compact et insoutenable mon long

isolement d'avec ma grand'mère, en des possibilités quotidiennes de

retour.

--Je ne doute pas de la vérité de tes paroles et que tu ne comptes pas

partir encore, me dit en riant Saint-Loup, mais fais comme si tu partais

et viens me dire adieu demain matin de bonne heure, sans cela je cours

le risque de ne pas te revoir; je déjeune justement en ville, le

capitaine m'a donné l'autorisation; il faut que je sois rentré à deux

heures au quartier car on va en marche toute la journée. Sans doute, le

seigneur chez qui je déjeune, à trois kilomètres d'ici, me ramènera à

temps pour être au quartier à deux heures.

A peine disait-il ces mots qu'on vint me chercher de mon hôtel; on

m'avait demandé de la poste au téléphone. J'y courus car elle allait

fermer. Le mot interurbain revenait sans cesse dans les réponses que me

donnaient les employés. J'étais au comble de l'anxiété car c'était ma

grand'mère qui me demandait. Le bureau allait fermer. Enfin j'eus la

communication. «C'est toi, grand'mère?» Une voix de femme avec un fort

accent anglais me répondit: «Oui, mais je ne reconnais pas votre voix.»

Je ne reconnaissais pas davantage la voix qui me parlait, puis ma

grand'mère ne me disait pas «vous». Enfin tout s'expliqua. Le jeune

homme que sa grand'mère avait fait demander au téléphone portait un nom

presque identique au mien et habitait une annexe de l'hôtel.

M'interpellant le jour même où j'avais voulu téléphoner à ma grand'mère,

je n'avais pas douté un seul instant que ce fût elle qui me demandât. Or

c'était par une simple coïncidence que la poste et l'hôtel venaient de

faire une double erreur.

Le lendemain matin, je me mis en retard, je ne trouvai pas Saint-Loup

déjà parti pour déjeuner dans ce château voisin. Vers une heure et

demie, je me préparais à aller à tout hasard au quartier pour y être dès

son arrivée, quand, en traversant une des avenues qui y conduisait, je

vis, dans la direction même où j'allais, un tilbury qui, en passant près

de moi, m'obligea à me garer; un sous-officier le conduisait le monocle

à l'oeil, c'était Saint-Loup. A côté de lui était l'ami chez qui il

avait déjeuné et que j'avais déjà rencontré une fois à l'hôtel où Robert

dînait. Je n'osais pas appeler Robert comme il n'était pas seul, mais

voulant qu'il s'arrêtât pour me prendre avec lui, j'attirai son

attention par un grand salut qui était censé motivé par la présence d'un

inconnu. Je savais Robert myope, j'aurais pourtant cru que, si seulement

il me voyait, il ne manquerait pas de me reconnaître; or, il vit bien le

salut et le rendit, mais sans s'arrêter; et, s'éloignant à toute

vitesse, sans un sourire, sans qu'un muscle de sa physionomie bougeât,

il se contenta de tenir pendant deux minutes sa main levée au bord de

son képi, comme il eût répondu à un soldat qu'il n'eût pas connu. Je

courus jusqu'au quartier, mais c'était encore loin; quand j'arrivai, le

régiment se formait dans la cour où on ne me laissa pas rester, et

j'étais désolé de n'avoir pu dire adieu à Saint-Loup; je montai à sa

chambre, il n'y était plus; je pus m'informer de lui à un groupe de

soldats malades, des recrues dispensées de marche, le jeune bachelier,

un ancien, qui regardaient le régiment se former.

--Vous n'avez pas vu le maréchal des logis Saint-Loup? demandai-je.

--Monsieur, il est déjà descendu, dit l'ancien.

--Je ne l'ai pas vu, dit le bachelier.

--Tu ne l'as pas vu, dit l'ancien, sans plus s'occuper de moi, tu n'as

pas vu notre fameux Saint-Loup, ce qu'il dégotte avec son nouveau

phalzard! Quand le capiston va voir ça, du drap d'officier!

--Ah! tu en as des bonnes, du drap d'officier, dit le jeune bachelier

qui, malade à la chambre, n'allait pas en marche et s'essayait non sans

une certaine inquiétude à être hardi avec les anciens. Ce drap

d'officier, c'est du drap comme ça.

--Monsieur? demanda avec colère l'«ancien» qui avait parlé du phalzard.

Il était indigné que le jeune bachelier mît en doute que ce phalzard fût

en drap d'officier, mais, Breton, né dans un village qui s'appelle

Penguern-Stereden, ayant appris le français aussi difficilement que s'il

eût été Anglais ou Allemand, quand il se sentait possédé par une

émotion, il disait deux ou trois fois «monsieur» pour se donner le temps

de trouver ses paroles, puis après cette préparation il se livrait à son

éloquence, se contentant de répéter quelques mots qu'il connaissait

mieux que les autres, mais sans hâte, en prenant ses précautions contre

son manque d'habitude de la prononciation.

--Ah! c'est du drap comme ça? reprit-il, avec une colère dont

s'accroissaient progressivement l'intensité et la lenteur de son débit.

Ah! c'est du drap comme ça? quand je te dis que c'est du drap

d'officier, quand je-te-le-dis, puisque je-te-le-dis, c'est que je le

sais, je pense.

--Ah! alors, dit le jeune bachelier vaincu par cette argumentation.

C'est pas à nous qu'il faut faire des boniments à la noix de coco.

--Tiens, v'là justement le capiston qui passe. Non, mais regarde un peu

Saint-Loup; c'est ce coup de lancer la jambe; et puis sa tête. Dirait-on

un sous-off? Et le monocle; ah! il va un peu partout.

Je demandai à ces soldats que ma présence ne troublait pas à regarder

aussi par la fenêtre. Ils ne m'en empêchèrent pas, ni ne se

dérangèrent. Je vis le capitaine de Borodino passer majestueusement en

faisant trotter son cheval, et semblant avoir l'illusion qu'il se

trouvait à la bataille d'Austerlitz. Quelques passants étaient assemblés

devant la grille du quartier pour voir le régiment sortir. Droit sur son

cheval, le visage un peu gras, les joues d'une plénitude impériale,

l'oeil lucide, le Prince devait être le jouet de quelque hallucination

comme je l'étais moi-même chaque fois qu'après le passage du tramway le

silence qui suivait son roulement me semblait parcouru et strié par une

vague palpitation musicale. J'étais désolé de ne pas avoir dit adieu à

Saint-Loup, mais je partis tout de même, car mon seul souci était de

retourner auprès de ma grand'mère: jusqu'à ce jour, dans cette petite

ville, quand je pensais à ce que ma grand-mère faisait seule, je me la

représentais telle qu'elle était avec moi, mais en me supprimant, sans

tenir compte des effets sur elle de cette suppression; maintenant,

j'avais à me délivrer au plus vite, dans ses bras, du fantôme,

insoupçonné jusqu'alors et soudain évoqué par sa voix, d'une grand'mère

réellement séparée de moi, résignée, ayant, ce que je ne lui avais

encore jamais connu, un âge, et qui venait de recevoir une lettre de moi

dans l'appartement vide où j'avais déjà imaginé maman quand j'étais

parti pour Balbec.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 12 / 17 段