Je n'arrivais pas tous les soirs au restaurant de Saint-Loup dans les

mêmes dispositions. Si un souvenir, un chagrin qu'on a, sont capables de

nous laisser au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent

aussi et parfois de longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs où,

en traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais

tellement Mme de Guermantes, que j'avais peine à respirer: on aurait dit

qu'une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste

habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance

immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d'amour. Et les points

de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand

le regret d'un être est substitué aux viscères, il a l'air de tenir plus

de place qu'eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté

d'être obligé de _penser_ une partie de son corps! Seulement il semble

qu'on vaille davantage. A la moindre brise on soupire d'oppression, mais

aussi de langueur. Je regardais le ciel. S'il était clair, je me disais:

«Peut-être elle est à la campagne, elle regarde les mêmes étoiles», et

qui sait si, en arrivant au restaurant, Robert ne va pas me dire: «Une

bonne nouvelle, ma tante vient de m'écrire, elle voudrait te voir, elle

va venir ici.» Ce n'est pas dans le firmament seul que je mettais la

pensée de Mme de Guermantes. Un souffle d'air un peu doux qui passait

semblait m'apporter un message d'elle, comme jadis de Gilberte dans les

blés de Méséglise: on ne change pas, on fait entrer dans le sentiment

qu'on rapporte à un être bien des éléments assoupis qu'il réveille mais

qui lui sont étrangers. Et puis ces sentiments particuliers, toujours

quelque chose en nous s'efforce de les amener à plus de vérité,

c'est-à-dire de les faire se rejoindre à un sentiment plus général,

commun à toute l'humanité, avec lequel les individus et les peines

qu'ils nous causent nous sont seulement une occasion de communiquer. Ce

qui mêlait quelque plaisir à ma peine c'est que je la savais une petite

partie de l'universel amour. Sans doute de ce que je croyais reconnaître

des tristesses que j'avais éprouvées à propos de Gilberte, ou bien quand

le soir, à Combray, maman ne restait pas dans ma chambre, et aussi le

souvenir de certaines pages de Bergotte, dans la souffrance que

j'éprouvais et à laquelle Mme de Guermantes, sa froideur, son absence,

n'étaient pas liées clairement comme la cause l'est à l'effet dans

l'esprit d'un savant, je ne concluais pas que Mme de Guermantes ne fût

pas cette cause. N'y a-t-il pas telle douleur physique diffuse,

s'étendant par irradiation dans des régions extérieures à la partie

malade, mais qu'elle abandonne pour se dissiper entièrement si un

praticien touche le point précis d'où elle vient? Et pourtant, avant

cela, son extension lui donnait pour nous un tel caractère de vague et

de fatalité, qu'impuissants à l'expliquer, à la localiser même, nous

croyions impossible de la guérir. Tout en m'acheminant vers le

restaurant je me disais: «Il y a déjà quatorze jours que je n'ai vu Mme

de Guermantes.» Quatorze jours, ce qui ne paraissait une chose énorme

qu'à moi qui, quand il s'agissait de Mme de Guermantes, comptais par

minutes. Pour moi ce n'était plus seulement les étoiles et la brise,

mais jusqu'aux divisions arithmétiques du temps qui prenaient quelque

chose de douloureux et de poétique. Chaque jour était maintenant comme

la crête mobile d'une colline incertaine: d'un côté, je sentais que je

pouvais descendre vers l'oubli; de l'autre, j'étais emporté par le

besoin de revoir la duchesse. Et j'étais tantôt plus près de l'un ou de

l'autre, n'ayant pas d'équilibre stable. Un jour je me dis: «Il y aura

peut-être une lettre ce soir» et en arrivant dîner j'eus le courage de

demander à Saint-Loup:

--Tu n'as pas par hasard des nouvelles de Paris?

--Si, me répondit-il d'un air sombre, elles sont mauvaises.

Je respirai en comprenant que ce n'était que lui qui avait du chagrin et

que les nouvelles étaient celles de sa maîtresse. Mais je vis bientôt

qu'une de leurs conséquences serait d'empêcher Robert de me mener de

longtemps chez sa tante.

J'appris qu'une querelle avait éclaté entre lui et sa maîtresse, soit

par correspondance, soit qu'elle fût venue un matin le voir entre deux

trains. Et les querelles, même moins graves, qu'ils avaient eues

jusqu'ici, semblaient toujours devoir être insolubles. Car elle était de

mauvaise humeur, trépignait, pleurait, pour des raisons aussi

incompréhensibles que celles des enfants qui s'enferment dans un cabinet

noir, ne viennent pas dîner, refusant toute explication, et ne font que

redoubler de sanglots quand, à bout de raisons, on leur donne des

claques. Saint-Loup souffrit horriblement de cette brouille, mais c'est

une manière de dire qui est trop simple, et fausse par là l'idée qu'on

doit se faire de cette douleur. Quand il se retrouva seul, n'ayant plus

qu'à songer à sa maîtresse partie avec le respect pour lui qu'elle avait

éprouvé en le voyant si énergique, les anxiétés qu'il avait eues les

premières heures prirent fin devant l'irréparable, et la cessation d'une

anxiété est une chose si douce, que la brouille, une fois certaine, prit

pour lui un peu du même genre de charme qu'aurait eu une

réconciliation. Ce dont il commença à souffrir un peu plus tard furent

une douleur, un accident secondaires, dont le flux venait incessamment

de lui-même, à l'idée que peut-être elle aurait bien voulu se

rapprocher; qu'il n'était pas impossible qu'elle attendît un mot de lui;

qu'en attendant, pour se venger elle ferait peut-être, tel soir, à tel

endroit, telle chose, et qu'il n'y aurait qu'à lui télégraphier qu'il

arrivait pour qu'elle n'eût pas lieu; que d'autres peut-être profitaient

du temps qu'il laissait perdre, et qu'il serait trop tard dans quelques

jours pour la retrouver car elle serait prise. De toutes ces

possibilités il ne savait rien, sa maîtresse gardait un silence qui

finit par affoler sa douleur jusqu'à lui faire se demander si elle

n'était pas cachée à Doncières ou partie pour les Indes.

On a dit que le silence était une force; dans un tout autre sens, il en

est une terrible à la disposition de ceux qui sont aimés. Elle accroît

l'anxiété de qui attend. Rien n'invite tant à s'approcher d'un être que

ce qui en sépare, et quelle plus infranchissable barrière que le

silence? On a dit aussi que le silence était un supplice, et capable de

rendre fou celui qui y était astreint dans les prisons. Mais quel

supplice--plus grand que de garder le silence--de l'endurer de ce qu'on

aime! Robert se disait: «Que fait-elle donc pour qu'elle se taise ainsi?

Sans doute, elle me trompe avec d'autres?» Il disait encore: «Qu'ai-je

donc fait pour qu'elle se taise ainsi? Elle me hait peut-être, et pour

toujours.» Et il s'accusait. Ainsi le silence le rendait fou en effet,

par la jalousie et par le remords. D'ailleurs, plus cruel que celui des

prisons, ce silence-là est prison lui-même. Une clôture immatérielle,

sans doute, mais impénétrable, cette tranche interposée d'atmosphère

vide, mais que les rayons visuels de l'abandonné ne peuvent traverser.

Est-il un plus terrible éclairage que le silence, qui ne nous montre pas

une absente, mais mille, et chacune se livrant à quelque autre

trahison? Parfois, dans une brusque détente, ce silence, Robert croyait

qu'il allait cesser à l'instant, que la lettre attendue allait venir. Il

la voyait, elle arrivait, il épiait chaque bruit, il était déjà

désaltéré, il murmurait: «La lettre! La lettre!» Après avoir entrevu

ainsi une oasis imaginaire de tendresse, il se retrouvait piétinant dans

le désert réel du silence sans fin.

Il souffrait d'avance, sans en oublier une, toutes les douleurs d'une

rupture qu'à d'autres moments il croyait pouvoir éviter, comme les gens

qui règlent toutes leurs affaires en vue d'une expatriation qui ne

s'effectuera pas, et dont la pensée, qui ne sait plus où elle devra se

situer le lendemain, s'agite momentanément, détachée d'eux, pareille à

ce coeur qu'on arrache à un malade et qui continue à battre, séparé du

reste du corps. En tout cas, cette espérance que sa maîtresse

reviendrait lui donnait le courage de persévérer dans la rupture, comme

la croyance qu'on pourra revenir vivant du combat aide à affronter la

mort. Et comme l'habitude est, de toutes les plantes humaines, celle qui

a le moins besoin de sol nourricier pour vivre et qui apparaît la

première sur le roc en apparence le plus désolé, peut-être en pratiquant

d'abord la rupture par feinte, aurait-il fini par s'y accoutumer

sincèrement. Mais l'incertitude entretenait chez lui un état qui, lié au

souvenir de cette femme, ressemblait à l'amour. Il se forçait cependant

à ne pas lui écrire, pensant peut-être que le tourment était moins cruel

de vivre sans sa maîtresse qu'avec elle dans certaines conditions, ou

qu'après la façon dont ils s'étaient quittés, attendre ses excuses était

nécessaire pour qu'elle conservât ce qu'il croyait qu'elle avait pour

lui sinon d'amour, du moins d'estime et de respect. Il se contentait

d'aller au téléphone, qu'on venait d'installer à Doncières, et de

demander des nouvelles, ou de donner des instructions à une femme de

chambre qu'il avait placée auprès de son amie. Ces communications

étaient du reste compliquées et lui prenaient plus de temps parce que,

suivant les opinions de ses amis littéraires relativement à la laideur

de la capitale, mais surtout en considération de ses bêtes, de ses

chiens, de son singe, de ses serins et de son perroquet, dont son

propriétaire de Paris avait cessé de tolérer les cris incessants, la

maîtresse de Robert venait de louer une petite propriété aux environs de

Versailles. Cependant lui, à Doncières, ne dormait plus un instant la

nuit. Une fois, chez moi, vaincu par la fatigue, il s'assoupit un peu.

Mais tout d'un coup, il commença à parler, il voulait courir, empêcher

quelque chose, il disait: «Je l'entends, vous ne ... vous ne....» Il

s'éveilla. Il me dit qu'il venait de rêver qu'il était à la campagne

chez le maréchal des logis chef. Celui-ci avait tâché de l'écarter d'une

certaine partie de la maison. Saint-Loup avait deviné que le maréchal

des logis avait chez lui un lieutenant très riche et très vicieux qu'il

savait désirer beaucoup son amie. Et tout à coup dans son rêve il avait

distinctement entendu les cris intermittents et réguliers qu'avait

l'habitude de pousser sa maîtresse aux instants de volupté. Il avait

voulu forcer le maréchal des logis de le mener à la chambre. Et celui-ci

le maintenait pour l'empêcher d'y aller, tout en ayant un certain air

froissé de tant d'indiscrétion, que Robert disait qu'il ne pourrait

jamais oublier.

--Mon rêve est idiot, ajouta-t-il encore tout essoufflé.

Mais je vis bien que, pendant l'heure qui suivit, il fut plusieurs fois

sur le point de téléphoner à sa maîtresse pour lui demander de se

réconcilier. Mon père avait le téléphone depuis peu, mais je ne sais si

cela eût beaucoup servi à Saint-Loup. D'ailleurs il ne me semblait pas

très convenable de donner à mes parents, même seulement à un appareil

posé chez eux, ce rôle d'intermédiaire entre Saint-Loup et sa

maîtresse, si distinguée et noble de sentiments que pût être celle-ci.

Le cauchemar qu'avait eu Saint-Loup s'effaça un peu de son esprit. Le

regard distrait et fixe, il vint me voir durant tous ces jours atroces

qui dessinèrent pour moi, en se suivant l'un l'autre, comme la courbe

magnifique de quelque rampe durement forgée d'où Robert restait à se

demander quelle résolution son amie allait prendre.

Enfin, elle lui demanda s'il consentirait à pardonner. Aussitôt qu'il

eut compris que la rupture était évitée, il vit tous les inconvénients

d'un rapprochement. D'ailleurs il souffrait déjà moins et avait presque

accepté une douleur dont il faudrait, dans quelques mois peut-être,

retrouver à nouveau la morsure si sa liaison recommençait. Il n'hésita

pas longtemps. Et peut-être n'hésita-t-il que parce qu'il était enfin

certain de pouvoir reprendre sa maîtresse, de le pouvoir, donc de le

faire. Seulement elle lui demandait, pour qu'elle retrouvât son calme,

de ne pas revenir à Paris au 1er janvier. Or, il n'avait pas le courage

d'aller à Paris sans la voir. D'autre part elle avait consenti à voyager

avec lui, mais pour cela il lui fallait un véritable congé que le

capitaine de Borodino ne voulait pas lui accorder.

--Cela m'ennuie à cause de notre visite chez ma tante qui se trouve

ajournée. Je retournerai sans doute à Paris à Pâques.

--Nous ne pourrons pas aller chez Mme de Guermantes à ce moment-là, car

je serai déjà à Balbec. Mais ça ne fait absolument rien.

--A Balbec? mais vous n'y étiez allé qu'au mois d'août.

--Oui, mais cette année, à cause de ma santé, on doit m'y envoyer plus

tôt.

Toute sa crainte était que je ne jugeasse mal sa maîtresse, après ce

qu'il m'avait raconté. «Elle est violente seulement parce qu'elle est

trop franche, trop entière dans ses sentiments. Mais c'est un être

sublime. Tu ne peux pas t'imaginer les délicatesses de poésie qu'il y a

chez elle. Elle va passer tous les ans le jour des morts à Bruges. C'est

«bien», n'est-ce pas? Si jamais tu la connais, tu verras, elle a une

grandeur....» Et comme il était imbu d'un certain langage qu'on parlait

autour de cette femme dans des milieux littéraires: «Elle a quelque

chose de sidéral et même de vatique, tu comprends ce que je veux dire,

le poète qui était presque un prêtre.»

Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui permît à Saint-Loup de

demander à sa tante de me recevoir sans attendre qu'il vînt à Paris. Or,

ce prétexte me fut fourni par le désir que j'avais de revoir des

tableaux d'Elstir, le grand peintre que Saint-Loup et moi nous avions

connu à Balbec. Prétexte où il y avait, d'ailleurs, quelque vérité car

si, dans mes visites à Elstir, j'avais demandé à sa peinture de me

conduire à la compréhension et à l'amour de choses meilleures

qu'elle-même, un dégel véritable, une authentique place de province, de

vivantes femmes sur la plage (tout au plus lui eussé-je commandé le

portrait des réalités que je n'avais pas su approfondir, comme un chemin

d'aubépine, non pour qu'il me conservât leur beauté mais me la

découvrît), maintenant au contraire, c'était l'originalité, la séduction

de ces peintures qui excitaient mon désir, et ce que je voulais surtout

voir, c'était d'autres tableaux d'Elstir.

Il me semblait d'ailleurs que ses moindres tableaux, à lui, étaient

quelque chose d'autre que les chefs-d'oeuvre de peintres même plus

grands. Son oeuvre était comme un royaume clos, aux frontières

infranchissables, à la matière sans seconde. Collectionnant avidement

les rares revues où on avait publié des études sur lui, j'y avais appris

que ce n'était que récemment qu'il avait commencé à peindre des paysages

et des natures mortes, mais qu'il avait commencé par des tableaux

mythologiques (j'avais vu les photographies de deux d'entre eux dans son

atelier), puis avait été longtemps impressionné par l'art japonais.

Certaines des oeuvres les plus caractéristiques de ses diverses manières

se trouvaient en province. Telle maison des Andelys où était un de ses

plus beaux paysages m'apparaissait aussi précieuse, me donnait un aussi

vif désir du voyage, qu'un village chartrain dans la pierre meulière

duquel est enchâssé un glorieux vitrail; et vers le possesseur de ce

chef-d'oeuvre, vers cet homme qui au fond de sa maison grossière, sur la

grand'rue, enfermé comme un astrologue, interrogeait un de ces miroirs

du monde qu'est un tableau d'Elstir et qui l'avait peut-être acheté

plusieurs milliers de francs, je me sentais porté par cette sympathie

qui unit jusqu'aux coeurs, jusqu'aux caractères de ceux qui pensent de

la même façon que nous sur un sujet capital. Or, trois oeuvres

importantes de mon peintre préféré étaient désignées, dans l'une de ces

revues, comme appartenant à Mme de Guermantes. Ce fut donc en somme

sincèrement que, le soir où Saint-Loup m'avait annoncé le voyage de son

amie à Bruges, je pus, pendant le dîner, devant ses amis, lui jeter

comme à l'improviste:

--Écoute, tu permets? dernière conversation au sujet de la dame dont

nous avons parlé. Tu te rappelles Elstir, le peintre que j'ai connu à

Balbec?

--Mais, voyons, naturellement.

--Tu te rappelles mon admiration pour lui?

--Très bien, et la lettre que nous lui avions fait remettre.

--Eh bien, une des raisons, pas des plus importantes, une raison

accessoire pour laquelle je désirerais connaître ladite dame, tu sais

toujours bien laquelle?

--Mais oui! que de parenthèses!

--C'est qu'elle a chez elle au moins un très beau tableau d'Elstir.

--Tiens, je ne savais pas.

--Elstir sera sans doute à Balbec à Pâques, vous savez qu'il passe

maintenant presque toute l'année sur cette côte. J'aurais beaucoup aimé

avoir vu ce tableau avant mon départ. Je ne sais si vous êtes en termes

assez intimes avec votre tante: ne pourriez-vous, en me faisant assez

habilement valoir à ses yeux pour qu'elle ne refuse pas, lui demander de

me laisser aller voir le tableau sans vous, puisque vous ne serez pas

là?

--C'est entendu, je réponds pour elle, j'en fais mon affaire.

--Robert, comme je vous aime!

--Vous êtes gentil de m'aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer

comme vous l'aviez promis et comme tu avais commencé de le faire.

--J'espère que ce n'est pas votre départ que vous complotez, me dit un

des amis de Robert. Vous savez, si Saint-Loup part en permission, cela

ne doit rien changer, nous sommes là. Ce sera peut-être moins amusant

pour vous, mais on se donnera tant de peine pour tâcher de vous faire

oublier son absence.

En effet, au moment où on croyait que l'amie de Robert irait seule à

Bruges, on venait d'apprendre que le capitaine de Borodino, jusque-là

d'un avis contraire, venait de faire accorder au sous-officier

Saint-Loup une longue permission pour Bruges. Voici ce qui s'était

passé. Le Prince, très fier de son opulente chevelure, était un client

assidu du plus grand coiffeur de la ville, autrefois garçon de l'ancien

coiffeur de Napoléon III. Le capitaine de Borodino était au mieux avec

le coiffeur car il était, malgré ses façons majestueuses, simple avec

les petites gens. Mais le coiffeur, chez qui le Prince avait une note

arriérée d'au moins cinq ans et que les flacons de «Portugal», d'«Eau

des Souverains», les fers, les rasoirs, les cuirs enflaient non moins

que les shampoings, les coupes de cheveux, etc., plaçait plus haut

Saint-Loup qui payait rubis sur l'ongle, avait plusieurs voitures et des

chevaux de selle. Mis au courant de l'ennui de Saint-Loup de ne pouvoir

partir avec sa maîtresse, il en parla chaudement au Prince ligoté d'un

surplis blanc dans le moment que le barbier lui tenait la tête renversée

et menaçait sa gorge. Le récit de ces aventures galantes d'un jeune

homme arracha au capitaine-prince un sourire d'indulgence bonapartiste.

Il est peu probable qu'il pensa à sa note impayée, mais la

recommandation du coiffeur l'inclinait autant à la bonne humeur qu'à la

mauvaise celle d'un duc. Il avait encore du savon plein le menton que la

permission était promise et elle fut signée le soir même. Quant au

coiffeur, qui avait l'habitude de se vanter sans cesse et, afin de le

pouvoir, s'attribuait, avec une faculté de mensonge extraordinaire, des

prestiges entièrement inventés, pour une fois qu'il rendit un service

signalé à Saint-Loup, non seulement il n'en fit pas sonner le mérite,

mais, comme si la vanité avait besoin de mentir, et, quand il n'y a pas

lieu de le faire, cède la place à la modestie, n'en reparla jamais à

Robert.

Tous les amis de Robert me dirent qu'aussi longtemps que je resterais à

Doncières, ou à quelque époque que j'y revinsse, s'il n'était pas là,

leurs voitures, leurs chevaux, leurs maisons, leurs heures de liberté

seraient à moi et je sentais que c'était de grand coeur que ces jeunes

gens mettaient leur luxe, leur jeunesse, leur vigueur au service de ma

faiblesse.

--Pourquoi du reste, reprirent les amis de Saint-Loup après avoir

insisté pour que je restasse, ne reviendriez-vous pas tous les ans? vous

voyez bien que cette petite vie vous plaît! Et, même, vous vous

intéressez à tout ce qui se passe au régiment comme un ancien.

Car je continuais à leur demander avidement de classer les différents

officiers dont je savais les noms, selon l'admiration plus ou moins

grande qu'ils leur semblaient mériter, comme jadis, au collège, je

faisais faire à mes camarades pour les acteurs du Théâtre-Français. Si à

la place d'un des généraux que j'entendais toujours citer en tête de

tous les autres, un Galliffet ou un Négrier, quelque ami de Saint-Loup

disait: «Mais Négrier est un officier général des plus médiocres» et

jetait le nom nouveau, intact et savoureux de Pau ou de Geslin de

Bourgogne, j'éprouvais la même surprise heureuse que jadis quand les

noms épuisés de Thiron ou de Febvre se trouvaient refoulés par

l'épanouissement soudain du nom inusité d'Amaury. «Même supérieur à

Négrier? Mais en quoi? donnez-moi un exemple.» Je voulais qu'il existât

des différences profondes jusqu'entre les officiers subalternes du

régiment, et j'espérais, dans la raison de ces différences, saisir

l'essence de ce qu'était la supériorité militaire. L'un de ceux dont

cela m'eût le plus intéressé d'entendre parler, parce que c'est lui que

j'avais aperçu le plus souvent, était le prince de Borodino. Mais ni

Saint-Loup, ni ses amis, s'ils rendaient en lui justice au bel officier

qui assurait à son escadron une tenue incomparable, n'aimaient l'homme.

Sans parler de lui évidemment sur le même ton que de certains officiers

sortis du rang et francs-maçons, qui ne fréquentaient pas les autres et

gardaient à côté d'eux un aspect farouche d'adjudants, ils ne semblaient

pas situer M. de Borodino au nombre des autres officiers nobles,

desquels à vrai dire, même à l'égard de Saint-Loup, il différait

beaucoup par l'attitude. Eux, profitant de ce que Robert n'était que

sous-officier et qu'ainsi sa puissante famille pouvait être heureuse

qu'il fût invité chez des chefs qu'elle eût dédaignés sans cela, ne

perdaient pas une occasion de le recevoir à leur table quand s'y

trouvait quelque gros bonnet capable d'être utile à un jeune maréchal

des logis. Seul, le capitaine de Borodino n'avait que des rapports de

service, d'ailleurs excellents, avec Robert. C'est que le prince, dont

le grand-père avait été fait maréchal et prince-duc par l'Empereur, à la

famille de qui il s'était ensuite allié par son mariage, puis dont le

père avait épousé une cousine de Napoléon III et avait été deux fois

ministre après le coup d'État, sentait que malgré cela il n'était pas

grand' chose pour Saint-Loup et la société des Guermantes, lesquels à

leur tour, comme il ne se plaçait pas au même point de vue qu'eux, ne

comptaient guère pour lui. Il se doutait que, pour Saint-Loup, il

était--lui apparenté aux Hohenzollern--non pas un vrai noble mais le

petit-fils d'un fermier, mais, en revanche, considérait Saint-Loup comme

le fils d'un homme dont le comté avait été confirmé par l'Empereur--on

appelait cela dans le faubourg Saint-Germain les comtes refaits--et

avait sollicité de lui une préfecture, puis tel autre poste placé bien

bas sous les ordres de S.A. le prince de Borodino, ministre d'État, à

qui l'on écrivait «Monseigneur» et qui était neveu du souverain.

Plus que neveu peut-être. La première princesse de Borodino passait pour

avoir eu des bontés pour Napoléon Ier qu'elle suivit à l'île d'Elbe, et

la seconde pour Napoléon III. Et si, dans la face placide du capitaine,

on retrouvait de Napoléon Ier, sinon les traits naturels du visage, du

moins la majesté étudiée du masque, l'officier avait surtout dans le

regard mélancolique et bon, dans la moustache tombante, quelque chose

qui faisait penser à Napoléon III; et cela d'une façon si frappante

qu'ayant demandé après Sedan à pouvoir rejoindre l'Empereur, et ayant

été éconduit par Bismarck auprès de qui on l'avait mené, ce dernier

levant par hasard les yeux sur le jeune homme qui se disposait à

s'éloigner, fut saisi soudain par cette ressemblance et, se ravisant,

le rappela et lui accorda l'autorisation que, comme à tout le monde, il

venait de lui refuser.

Si le prince de Borodino ne voulait pas faire d'avances à Saint-Loup ni

aux autres membres de la société du faubourg Saint-Germain qu'il y avait

dans le régiment (alors qu'il invitait beaucoup deux lieutenants

roturiers qui étaient des hommes agréables), c'est que, les considérant

tous du haut de sa grandeur impériale, il faisait, entre ces inférieurs,

cette différence que les uns étaient des inférieurs qui se savaient

l'être et avec qui il était charmé de frayer, étant, sous ses apparences

de majesté, d'une humeur simple et joviale, et les autres des inférieurs

qui se croyaient supérieurs, ce qu'il n'admettait pas. Aussi, alors que

tous les officiers du régiment faisaient fête à Saint-Loup, le prince de

Borodino à qui il avait été recommandé par le maréchal de X... se borna

à être obligeant pour lui dans le service, où Saint-Loup était

d'ailleurs exemplaire, mais il ne le reçut jamais chez lui, sauf en une

circonstance particulière où il fut en quelque sorte forcé de l'inviter,

et, comme elle se présentait pendant mon séjour, lui demanda de

m'amener. Je pus facilement, ce soir-là, en voyant Saint-Loup à la table

de son capitaine, discerner jusque dans les manières et l'élégance de

chacun d'eux la différence qu'il y avait entre les deux aristocraties:

l'ancienne noblesse et celle de l'Empire. Issu d'une caste dont les

défauts, même s'il les répudiait de toute son intelligence, avaient

passé dans son sang, et qui, ayant cessé d'exercer une autorité réelle

depuis au moins un siècle, ne voit plus dans l'amabilité protectrice qui

fait partie de l'éducation qu'elle reçoit, qu'un exercice comme

l'équitation ou l'escrime, cultivé sans but sérieux, par divertissement,

à l'encontre des bourgeois que cette noblesse méprise assez pour croire

que sa familiarité les flatte et que son sans-gêne les honorerait,

Saint-Loup prenait amicalement la main de n'importe quel bourgeois

qu'on lui présentait et dont il n'avait peut-être pas entendu le nom, et

en causant avec lui (sans cesser de croiser et de décroiser les jambes,

se renversant en arrière, dans une attitude débraillée, le pied dans la

main) l'appelait «mon cher». Mais au contraire, d'une noblesse dont les

titres gardaient encore leur signification, tout pourvus qu'ils

restaient de riches majorats récompensant de glorieux services, et

rappelant le souvenir de hautes fonctions dans lesquelles on commande à

beaucoup d'hommes et où l'on doit connaître les hommes, le prince de

Borodino--sinon distinctement, et dans sa conscience personnelle et

claire, du moins en son corps qui le révélait par ses attitudes et ses

façons--considérait son rang comme une prérogative effective; à ces

mêmes roturiers que Saint-Loup eût touchés à l'épaule et pris par le

bras, il s'adressait avec une affabilité majestueuse, où une réserve

pleine de grandeur tempérait la bonhomie souriante qui lui était

naturelle, sur un ton empreint à la fois d'une bienveillance sincère et

d'une hauteur voulue. Cela tenait sans doute à ce qu'il était moins

éloigné des grandes ambassades et de la cour, où son père avait eu les

plus hautes charges et où les manières de Saint-Loup, le coude sur la

table et le pied dans la main, eussent été mal reçues, mais surtout cela

tenait à ce que cette bourgeoisie, il la méprisait moins, qu'elle était

le grand réservoir où le premier Empereur avait pris ses maréchaux, ses

nobles, où le second avait trouvé un Fould, un Rouher.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 11 / 17 段