Hélas, ce fantôme-là, ce fut lui que j'aperçus quand, entré au salon

sans que ma grand'mère fût avertie de mon retour, je la trouvai en train

de lire. J'étais là, ou plutôt je n'étais pas encore là puisqu'elle ne

le savait pas, et, comme une femme qu'on surprend en trahi de faire un

ouvrage qu'elle cachera si on entre, elle était livrée à des pensées

qu'elle n'avait jamais montrées devant moi. De moi--par ce privilège qui

ne dure pas et où nous avons, pendant le court instant du retour, la

faculté d'assister brusquement à notre propre absence--il n'y avait là

que le témoin, l'observateur, en chapeau et manteau de voyage,

l'étranger qui n'est pas de la maison, le photographe qui vient prendre

un cliché des lieux qu'on ne reverra plus. Ce qui, mécaniquement, se fit

à ce moment dans mes yeux quand j'aperçus ma grand'mère, ce fut bien une

photographie. Nous ne voyons jamais les êtres chéris que dans le système

animé, le mouvement perpétuel de notre incessante tendresse, laquelle,

avant de laisser les images que nous présente leur visage arriver

jusqu'à nous, les prend dans son tourbillon, les rejette sur l'idée que

nous nous faisons d'eux depuis toujours, les fait adhérer à elle,

coïncider avec elle. Comment, puisque le front, les joues de ma

grand'mère, je leur faisais signifier ce qu'il y avait de plus délicat

et de plus permanent dans son esprit, comment, puisque tout regard

habituel est une nécromancie et chaque visage qu'on aime le miroir du

passé, comment n'en eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu s'alourdir

et changer, alors que, même dans les spectacles les plus indifférents de

la vie, notre oeil, chargé de pensée, néglige, comme ferait une tragédie

classique, toutes les images qui ne concourent pas à l'action et ne

retient que celles qui peuvent en rendre intelligible le but? Mais qu'au

lieu de notre oeil ce soit un objectif purement matériel, une plaque

photographique, qui ait regardé, alors ce que nous verrons, par exemple

dans la cour de l'Institut, au lieu de la sortie d'un académicien qui

veut appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions pour ne

pas tomber en arrière, la parabole de sa chute, comme s'il était ivre ou

que le sol fût couvert de verglas. Il en est de même quand quelque

cruelle ruse du hasard empêche notre intelligente et pieuse tendresse

d'accourir à temps pour cacher à nos regards ce qu'ils ne doivent jamais

contempler, quand elle est devancée par eux qui, arrivés les premiers

sur place et laissés à eux-mêmes, fonctionnent mécaniquement à la façon

de pellicules, et nous montrent, au lieu de l'être aimé qui n'existe

plus depuis longtemps mais dont elle n'avait jamais voulu que la mort

nous fût révélée, l'être nouveau que cent fois par jour elle revêtait

d'une chère et menteuse ressemblance. Et, comme un malade qui ne s'était

pas regardé depuis longtemps, et composant à tout moment le visage qu'il

ne voit pas d'après l'image idéale qu'il porte de soi-même dans sa

pensée, recule en apercevant dans une glace, au milieu d'une figure

aride et déserte, l'exhaussement oblique et rose d'un nez gigantesque

comme une pyramide d'Égypte, moi pour qui ma grand'mère c'était encore

moi-même, moi qui ne l'avais jamais vue que dans mon âme, toujours à la

même place du passé, à travers la transparence des souvenirs contigus et

superposés, tout d'un coup, dans notre salon qui faisait partie d'un

monde nouveau, celui du temps, celui où vivent les étrangers dont on dit

«il vieillit bien», pour la première fois et seulement pour un instant,

car elle disparut bien vite, j'aperçus sur le canapé, sous la lampe,

rouge, lourde et vulgaire, malade, rêvassant, promenant au-dessus d'un

livre des yeux un peu fous, une vieille femme accablée que je ne

connaissais pas.

A ma demande d'aller voir les Elstirs de Mme de Guermantes, Saint-Loup

m'avait dit: «Je réponds pour elle.» Et malheureusement, en effet, pour

elle ce n'était que lui qui avait répondu. Nous répondons aisément des

autres quand, disposant dans notre pensée les petites images qui les

figurent, nous faisons manoeuvrer celles-ci à notre guise. Sans doute

même à ce moment-là nous tenons compte des difficultés provenant de la

nature de chacun, différente de la nôtre, et nous ne manquons pas

d'avoir recours à tel ou tel moyen d'action puissant sur elle, intérêt,

persuasion, émoi, qui neutralisera des penchants contraires. Mais ces

différences d'avec notre nature, c'est encore notre nature qui les

imagine; ces difficultés, c'est nous qui les levons; ces mobiles

efficaces, c'est nous qui les dosons. Et quand les mouvements que dans

notre esprit nous avons fait répéter à l'autre personne, et qui la font

agir à notre gré, nous voulons les lui faire exécuter dans la vie, tout

change, nous nous heurtons à des résistances imprévues qui peuvent être

invincibles. L'une des plus fortes est sans doute celle que peut

développer en une femme qui n'aime pas, le dégoût que lui inspire,

insurmontable et fétide, l'homme qui l'aime: pendant les longues

semaines que Saint-Loup resta encore sans venir à Paris, sa tante, à qui

je ne doutai pas qu'il eût écrit pour la supplier de le faire, ne me

demanda pas une fois de venir chez elle voir les tableaux d'Elstir.

Je reçus des marques de froideur de la part d'une autre personne de la

maison. Ce fut de Jupien. Trouvait-il que j'aurais dû entrer lui dire

bonjour, à mon retour de Doncières, avant même de monter chez moi? Ma

mère me dit que non, qu'il ne fallait pas s'étonner. Françoise lui avait

dit qu'il était ainsi, sujet à de brusques mauvaises humeurs, sans

raison. Cela se dissipait toujours au bout de peu de temps.

Cependant l'hiver finissait. Un matin, après quelques semaines de

giboulées et de tempêtes, j'entendis dans ma cheminée--au lieu du vent

informe, élastique et sombre qui me secouait de l'envie d'aller au bord

de la mer--le roucoulement des pigeons qui nichaient dans la muraille:

irisé, imprévu comme une première jacinthe déchirant doucement son coeur

nourricier pour qu'en jaillît, mauve et satinée, sa fleur sonore,

faisant entrer comme une fenêtre ouverte, dans ma chambre encore fermée

et noire, la tiédeur, l'éblouissement, la fatigue d'un premier beau

jour. Ce matin-là, je me surpris à fredonner un air de café-concert que

j'avais oublié depuis l'année où j'avais dû aller à Florence et à

Venise. Tant l'atmosphère, selon le hasard des jours, agit profondément

sur notre organisme et tire des réserves obscures où nous les avions

oubliées les mélodies inscrites que n'a pas déchiffrées notre mémoire.

Un rêveur plus conscient accompagna bientôt ce musicien que j'écoutais

en moi, sans même avoir reconnu tout de suite ce qu'il jouait.

Je sentais bien que les raisons n'étaient pas particulières à Balbec

pour lesquelles, quand j'y étais arrivé, je n'avais plus trouvé à son

église le charme qu'elle avait pour moi avant que je la connusse; qu'à

Florence, à Parme ou à Venise, mon imagination ne pourrait pas davantage

se substituer à mes yeux pour regarder. Je le sentais. De même, un soir

du Ier janvier, à la tombée de la nuit, devant une colonne d'affiches,

j'avais découvert l'illusion qu'il y a à croire que certains jours de

fête diffèrent essentiellement des autres. Et pourtant je ne pouvais pas

empêcher que le souvenir du temps pendant lequel j'avais cru passer à

Florence la semaine sainte ne continuât à faire d'elle comme

l'atmosphère de la cité des Fleurs, à donner à la fois au jour de Pâques

quelque chose de florentin, et à Florence quelque chose de pascal. La

semaine de Pâques était encore loin; mais dans la rangée des jours qui

s'étendait devant moi, les jours saints se détachaient plus clairs au

bout des jours mitoyens. Touchés d'un rayon comme certaines maisons d'un

village qu'on aperçoit au loin dans un effet d'ombre et de lumière, ils

retenaient sur eux tout le soleil.

Le temps était devenu plus doux. Et mes parents eux-mêmes, en me

conseillant de me promener, me fournissaient un prétexte à continuer mes

sorties du matin. J'avais voulu les cesser parce que j'y rencontrais Mme

de Guermantes. Mais c'est à cause de cela même que je pensais tout le

temps à ces sorties, ce qui me faisait trouver à chaque instant une

raison nouvelle de les faire, laquelle n'avait aucun rapport avec Mme de

Guermantes et me persuadait aisément que, n'eût-elle pas existé, je

n'en eusse pas moins manqué de me promener à cette même heure.

Hélas! si pour moi rencontrer toute autre personne qu'elle eût été

indifférent, je sentais que, pour elle, rencontrer n'importe qui excepté

moi eût été supportable. Il lui arrivait, dans ses promenades matinales,

de recevoir le salut de bien des sots et qu'elle jugeait tels. Mais elle

tenait leur apparition sinon pour une promesse de plaisir, du moins pour

un effet du hasard. Et elle les arrêtait quelquefois car il y a des

moments où on a besoin de sortir de soi, d'accepter l'hospitalité de

l'âme des autres, à condition que cette âme, si modeste et laide

soit-elle, soit une âme étrangère, tandis que dans mon coeur elle

sentait avec exaspération que ce qu'elle eût retrouvé, c'était elle.

Aussi, même quand j'avais pour prendre le même chemin une autre raison

que de la voir, je tremblais comme un coupable au moment où elle

passait; et quelquefois, pour neutraliser ce que mes avances pouvaient

avoir d'excessif, je répondais à peine à son salut, ou je la fixais du

regard sans la saluer, ni réussir qu'à l'irriter davantage et à faire

qu'elle commença en plus à me trouver insolent et mal élevé.

Elle avait maintenant des robes plus légères, ou du moins plus claires,

et descendait la rue où déjà, comme si c'était le printemps, devant les

étroites boutiques intercalées entre les vastes façades des vieux hôtels

aristocratiques, à l'auvent de la marchande de beurre, de fruits, de

légumes, des stores étaient tendus contre le soleil. Je me disais que la

femme que je voyais de loin marcher, ouvrir son ombrelle, traverser la

rue, était, de l'avis des connaisseurs, la plus grande artiste actuelle

dans l'art d'accomplir ces mouvements et d'en faire quelque chose de

délicieux. Cependant elle s'avançait ignorante de cette réputation

éparse; son corps étroit, réfractaire et qui n'en avait rien absorbé

était obliquement cambré sous une écharpe de surah violet; ses yeux

maussades et clairs regardaient distraitement devant elle et m'avaient

peut-être aperçu; elle mordait le coin de sa lèvre; je la voyais

redresser son manchon, faire l'aumône à un pauvre, acheter un bouquet de

violettes à une marchande, avec la même curiosité que j'aurais eue à

regarder un grand peintre donner des coups de pinceau. Et quand, arrivée

à ma hauteur, elle me faisait un salut auquel s'ajoutait parfois un

mince sourire, c'était comme si elle eût exécuté pour moi, en y ajoutant

une dédicace, un lavis qui était un chef-d'oeuvre. Chacune de ses robes

m'apparaissait comme une ambiance naturelle, nécessaire, comme la

projection d'un aspect particulier de son âme. Un de ces matins de

carême où elle allait déjeuner en ville, je la rencontrai dans une robe

d'un velours rouge clair, laquelle était légèrement échancrée au cou. Le

visage de Mme de Guermantes paraissait rêveur sous ses cheveux blonds.

J'étais moins triste que d'habitude parce que la mélancolie de son

expression, l'espèce de claustration que la violence de la couleur

mettait autour d'elle et le reste du monde, lui donnaient quelque chose

de malheureux et de solitaire qui me rassurait. Cette robe me semblait

la matérialisation autour d'elle des rayons écarlates d'un coeur que je

ne lui connaissais pas et que j'aurais peut-être pu consoler; réfugiée

dans la lumière mystique de l'étoffe aux flots adoucis elle me faisait

penser à quelque sainte des premiers âges chrétiens. Alors j'avais honte

d'affliger par ma vue cette martyre. «Mais après tout la rue est à tout

le monde.»

«La rue est à tout le monde», reprenais-je en donnant à ces mots un sens

différent et en admirant qu'en effet dans la rue populeuse souvent

mouillée de pluie, et qui devenait précieuse comme est parfois la rue

dans les vieilles cités de l'Italie, la duchesse de Guermantes mêlât à

la vie publique des moments de sa vie secrète, se montrant ainsi à

chacun, mystérieuse, coudoyée de tous, avec la splendide gratuité des

grands chefs-d'oeuvre. Comme je sortais le matin après être resté

éveillé toute la nuit, l'après-midi, mes parents me disaient de me

coucher un peu et de chercher le sommeil. Il n'y a pas besoin pour

savoir le trouver de beaucoup de réflexion, mais l'habitude y est très

utile et même l'absence de la réflexion. Or, à ces heures-là, les deux

me faisaient défaut. Avant de m'endormir je pensais si longtemps que je

ne le pourrais, que, même endormi, il me restait un peu de pensée. Ce

n'était qu'une lueur dans la presque obscurité, mais elle suffisait pour

faire se refléter dans mon sommeil, d'abord l'idée que je ne pourrais

dormir, puis, reflet de ce reflet, l'idée que c'était en dormant que

j'avais eu l'idée que je ne dormais pas, puis, par une réfraction

nouvelle, mon éveil ... à un nouveau somme où je voulais raconter à des

amis qui étaient entrés dans ma chambre que, tout à l'heure en dormant,

j'avais cru que je ne dormais pas. Ces ombres étaient à peine

distinctes; il eût fallu une grande et bien vaine délicatesse de

perception pour les saisir. Ainsi plus tard, à Venise, bien après le

coucher du soleil, quand il semble qu'il fasse tout à fait nuit, j'ai

vu, grâce à l'écho invisible pourtant d'une dernière note de lumière

indéfiniment tenue sur les canaux comme par l'effet de quelque pédale

optique, les reflets des palais déroulés comme à tout jamais en velours

plus noir sur le gris crépusculaire des eaux. Un de mes rêves était la

synthèse de ce que mon imagination avait souvent cherché à se

représenter, pendant la veille, d'un certain paysage marin et de son

passé médiéval. Dans mon sommeil je voyais une cité gothique au milieu

d'une mer aux flots immobilisés comme sur un vitrail. Un bras de mer

divisait en deux la ville; l'eau verte s'étendait à mes pieds; elle

baignait sur la rive opposée une église orientale, puis des maisons qui

existaient encore dans le XIVe siècle, si bien qu'aller vers elles,

c'eût été remonter le cours des âges. Ce rêve où la nature avait appris

l'art, où la mer était devenue gothique, ce rêve où je désirais, où je

croyais aborder à l'impossible, il me semblait l'avoir déjà fait

souvent. Mais comme c'est le propre de ce qu'on imagine en dormant de se

multiplier dans le passé, et de paraître, bien qu'étant nouveau,

familier, je crus m'être trompé. Je m'aperçus au contraire que je

faisais en effet souvent ce rêve.

Les amoindrissements mêmes qui caractérisent le sommeil se reflétaient

dans le mien, mais d'une façon symbolique: je ne pouvais pas dans

l'obscurité distinguer le visage des amis qui étaient là, car on dort

les yeux fermés; moi qui me tenais sans fin des raisonnements verbaux en

rêvant, dès que je voulais parler à ces amis je sentais le son s'arrêter

dans ma gorge, car on ne parle pas distinctement dans le sommeil; je

voulais aller à eux et je ne pouvais pas déplacer mes jambes, car on n'y

marche pas non plus; et tout à coup, j'avais honte de paraître devant

eux, car on dort déshabillé. Telle, les yeux aveugles, les lèvres

scellées, les jambes liées, le corps nu, la figure du sommeil que

projetait mon sommeil lui-même avait l'air de ces grandes figures

allégoriques où Giotto a représenté l'Envie avec un serpent dans la

bouche, et que Swann m'avait données.

Saint-Loup vint à Paris pour quelques heures seulement. Tout en

m'assurant qu'il n'avait pas eu l'occasion de parler de moi à sa

cousine: «Elle n'est pas gentille du tout, Oriane, me dit-il, en se

trahissant naïvement, ce n'est plus mon Oriane d'autrefois, on me l'a

changée. Je t'assure qu'elle ne vaut pas la peine que tu t'occupes

d'elle. Tu lui fais beaucoup trop d'honneur. Tu ne veux pas que je te

présente à ma cousine Poictiers? ajouta-t-il sans se rendre compte que

cela ne pourrait me faire aucun plaisir. Voilà une jeune femme

intelligente et qui te plairait. Elle a épousé mon cousin, le duc de

Poictiers, qui est un bon garçon, mais un peu simple pour elle. Je lui

ai parlé de toi. Elle m'a demandé de t'amener. Elle est autrement jolie

qu'Oriane et plus jeune. C'est quelqu'un de gentil, tu sais, c'est

quelqu'un de bien.» C'étaient des expressions nouvellement--d'autant

plus ardemment--adoptées par Robert et qui signifiaient qu'on avait une

nature délicate: «Je ne te dis pas qu'elle soit dreyfusarde, il faut

aussi tenir compte de son milieu, mais enfin elle dit: «S'il était

innocent quelle horreur ce serait qu'il fût à l'île du Diable.» Tu

comprends, n'est-ce pas? Et puis enfin c'est une personne qui fait

beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a défendu qu'on les

fasse monter par l'escalier de service. Je t'assure, c'est quelqu'un de

très bien. Dans le fond Oriane ne l'aime pas parce qu'elle la sent plus

intelligente.»

Quoique absorbée par la pitié que lui inspirait un valet de pied des

Guermantes--lequel ne pouvait aller voir sa fiancée même quand la

Duchesse était sortie car cela eût été immédiatement rapporté par la

loge--Françoise fut navrée de ne s'être pas trouvée là au moment de la

visite de Saint-Loup, mais c'est qu'elle maintenant en faisait aussi.

Elle sortait infailliblement les jours où j'avais besoin d'elle. C'était

toujours pour aller voir son frère, sa nièce, et surtout sa propre fille

arrivée depuis peu à Paris. Déjà la nature familiale de ces visites que

faisait Françoise ajoutait à mon agacement d'être privé de ses services,

car je prévoyais qu'elle parlerait de chacune comme d'une de ces choses

dont on ne peut se dispenser, selon les lois enseignées à

Saint-André-des-Champs. Aussi je n'écoutais jamais ses excuses sans une

mauvaise humeur fort injuste et à laquelle venait mettre le comble la

manière dont Françoise disait non pas: «j'ai été voir mon frère, j'ai

été voir ma nièce», mais: «j'ai été voir le frère, je suis entrée «en

courant» donner le bonjour à la nièce (ou à ma nièce la bouchère)».

Quant à sa fille, Françoise eût voulu la voir retourner à Combray. Mais

la nouvelle Parisienne, usant, comme une élégante, d'abréviatifs, mais

vulgaires, elle disait que la semaine qu'elle devrait aller passer à

Combray lui semblerait bien longue sans avoir seulement «l'Intran». Elle

voulait encore moins aller chez la soeur de Françoise dont la province

était montagneuse, car «les montagnes, disait la fille de Françoise en

donnant à «intéressant» un sens affreux et nouveau, ce n'est guère

intéressant». Elle ne pouvait se décider à retourner à Méséglise où «le

monde est si bête», où, au marché, les commères, les «pétrousses» se

découvriraient un cousinage avec elle et diraient: «Tiens, mais c'est-il

pas la fille au défunt Bazireau?» Elle aimerait mieux mourir que de

retourner se fixer là-bas, «maintenant qu'elle avait goûté à la vie de

Paris», et Françoise, traditionaliste, souriait pourtant avec

complaisance à l'esprit d'innovation qu'incarnait la nouvelle

«Parisienne» quand elle disait: «Eh bien, mère, si tu n'as pas ton jour

de sortie, tu n'as qu'à m'envoyer un pneu.»

Le temps était redevenu froid. «Sortir? pourquoi? pour prendre la

crève», disait Françoise qui aimait mieux rester à la maison pendant la

semaine que sa fille, le frère et la bouchère étaient allés passer à

Combray. D'ailleurs, dernière sectatrice en qui survécût obscurément la

doctrine de ma tante Léonie--sachant la physique,--Françoise ajoutait en

parlant de ce temps hors de saison: «C'est le restant de la colère de

Dieu!» Mais je ne répondais à ses plaintes que par un sourire plein de

langueur, d'autant plus indifférent à ces prédictions que, de toutes

manières, il ferait beau pour moi; déjà je voyais briller le soleil du

matin sur la colline de Fiesole, je me chauffais à ses rayons; leur

force m'obligeait à ouvrir et à fermer à demi les paupières, en

souriant, et, comme des veilleuses d'albâtre, elles se remplissaient

d'une lueur rose. Ce n'était pas seulement les cloches qui revenaient

d'Italie, l'Italie était venue avec elles. Mes mains fidèles ne

manqueraient pas de fleurs pour honorer l'anniversaire du voyage que

j'avais dû faire jadis, car depuis qu'à Paris le temps était redevenu

froid, comme une autre année au moment de nos préparatifs de départ à la

fin du carême, dans l'air liquide et glacial qui les baignait les

marronniers, les platanes des boulevards, l'arbre de la cour de notre

maison, entr'ouvraient déjà leurs feuilles comme dans une coupe d'eau

pure les narcisses, les jonquilles, les anémones du Ponte-Vecchio.

Mon père nous avait raconté qu'il savait maintenant par A.J. où allait

M. de Noirpois quand il le rencontrait dans la maison.

--C'est chez Mme de Villeparisis, il la connaît beaucoup, je n'en savais

rien. Il paraît que c'est une personne délicieuse, une femme supérieure.

Tu devrais aller la voir, me dit-il. Du reste, j'ai été très étonné. Il

m'a parlé de M. de Guermantes comme d'un homme tout à fait distingué: je

l'avais toujours pris pour une brute. Il paraît qu'il sait infiniment de

choses, qu'il a un goût parfait, il est seulement très fier de son nom

et de ses alliances. Mais du reste, au dire de Noirpois, sa situation

est énorme, non seulement ici, mais partout en Europe. Il paraît que

l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie le traitent tout à fait en

ami. Le père Noirpois m'a dit que Mme de Villeparisis t'aimait beaucoup

et que tu ferais dans son salon la connaissance de gens intéressants. Il

m'a fait un grand éloge de toi, tu le retrouveras chez elle et il

pourrait être pour toi d'un bon conseil même si tu dois écrire. Car je

vois que tu ne feras pas autre chose. On peut trouver cela une belle

carrière, moi ce n'est pas ce que j'aurais préféré pour toi, mais tu

seras bientôt un homme, nous ne serons pas toujours auprès de toi, et il

ne faut pas que nous t'empêchions de suivre ta vocation.

Si, au moins, j'avais pu commencer à écrire! Mais quelles que fussent

les conditions dans lesquelles j'abordasse ce projet (de même, hélas!

que celui de ne plus prendre d'alcool, de me coucher de bonne heure, de

dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement, avec méthode,

avec plaisir, en me privant d'une promenade, en l'ajournant et en la

réservant comme récompense, en profitant d'une heure de bonne santé, en

utilisant l'inaction forcée d'un jour de maladie, ce qui finissait

toujours par sortir de mes efforts, c'était une page blanche, vierge de

toute écriture, inéluctable comme cette carte forcée que dans certains

tours on finit fatalement par tirer, de quelque façon qu'on eût

préalablement brouillé le jeu. Je n'étais que l'instrument d'habitudes

de ne pas travailler, de ne pas me coucher, de ne pas dormir, qui

devaient se réaliser coûte que coûte; si je ne leur résistais pas, si je

me contentais du prétexte qu'elles tiraient de la première circonstance

venue que leur offrait ce jour-là pour les laisser agir à leur guise, je

m'en tirais sans trop de dommage, je reposais quelques heures tout de

même, à la fin de la nuit, je lisais un peu, je ne faisais pas trop

d'excès; mais si je voulais les contrarier, si je prétendais entrer tôt

dans mon lit, ne boire que de l'eau, travailler, elles s'irritaient,

elles avaient recours aux grands moyens, elles me rendaient tout à fait

malade, j'étais obligé de doubler la dose d'alcool, je ne me mettais pas

au lit de deux jours, je ne pouvais même plus lire, et je me promettais

une autre fois d'être plus raisonnable, c'est-à-dire moins sage, comme

une victime qui se laisse voler de peur, si elle résiste, d'être

assassinée.

Mon père dans l'intervalle avait rencontré une fois ou deux M. de

Guermantes, et maintenant que M. de Norpois lui avait dit que le duc

était un homme remarquable, il faisait plus attention à ses paroles.

Justement ils parlèrent, dans la cour, de Mme de Villeparisis. «Il m'a

dit que c'était sa tante; il prononce Viparisi. Il m'a dit qu'elle était

extraordinairement intelligente. Il a même ajouté qu'elle tenait un

_bureau d'esprit_», ajouta mon père impressionné par le vague de cette

expression qu'il avait bien lue une ou deux fois dans des Mémoires, mais

à laquelle il n'attachait pas un sens précis. Ma mère avait tant de

respect pour lui que, le voyant ne pas trouver indifférent que Mme de

Villeparisis tînt bureau d'esprit, elle jugea que ce fait était de

quelque conséquence. Bien que par ma grand'mère elle sût de tout temps

ce que valait exactement la marquise, elle s'en fit immédiatement une

idée plus avantageuse. Ma grand'mère, qui était un peu souffrante, ne

fut pas d'abord favorable à la visite, puis s'en désintéressa. Depuis

que nous habitions notre nouvel appartement, Mme de Villeparisis lui

avait demandé plusieurs fois d'aller la voir. Et toujours ma grand'mère

avait répondu qu'elle ne sortait pas en ce moment, dans une de ces

lettres que, par une habitude nouvelle et que nous ne comprenions pas,

elle ne cachetait plus jamais elle-même et laissait à Françoise le soin

de fermer. Quant à moi, sans bien me représenter ce «bureau d'esprit»,

je n'aurais pas été très étonné de trouver la vieille dame de Balbec

installée devant un «bureau», ce qui, du reste, arriva.

Mon père aurait bien voulu par surcroît savoir si l'appui de

l'Ambassadeur lui vaudrait beaucoup de voix à l'Institut où il comptait

se présenter comme membre libre. A vrai dire, tout en n'osant pas douter

de l'appui de M. de Norpois, il n'avait pourtant pas de certitude. Il

avait cru avoir affaire à de mauvaises langues quand on lui avait dit au

ministère que M. de Norpois désirant être seul à y représenter

l'Institut, ferait tous les obstacles possibles à une candidature qui,

d'ailleurs, le gênerait particulièrement en ce moment où il en soutenait

une autre. Pourtant, quand M. Leroy-Beaulieu lui avait conseillé de se

présenter et avait supputé ses chances, avait-il été impressionné de

voir que, parmi les collègues sur qui il pouvait compter en cette

circonstance, l'éminent économiste n'avait pas cité M. de Norpois. Mon

père n'osait poser directement la question à l'ancien ambassadeur mais

espérait que je reviendrais de chez Mme de Villeparisis avec son

élection faite. Cette visite était imminente. La propagande de M. de

Norpois, capable en effet d'assurer à mon père les deux tiers de

l'Académie, lui paraissait d'ailleurs d'autant plus probable que

l'obligeance de l'Ambassadeur était proverbiale, les gens qui l'aimaient

le moins reconnaissant que personne n'aimait autant que lui à rendre

service. Et, d'autre part, au ministère sa protection s'étendait sur mon

père d'une façon beaucoup plus marquée que sur tout autre fonctionnaire.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 13 / 17 段