même qu'il eût parlé, il m'avait fait semblable à lui; à côté des
occupations importantes qui le faisaient si pressé, si alerte, si
content, les ennuis qui m'empêchaient tout à l'heure de rester un
instant sans souffrir me semblaient, comme à lui, négligeables; j'étais
comme un homme qui, ne pouvant ouvrir les yeux depuis plusieurs jours,
fait appeler un médecin lequel avec adresse et douceur lui écarte la
paupière, lui enlève et lui montre un grain de sable; le malade est
guéri et rassuré. Tous mes tracas se résolvaient en un télégramme que
Saint-Loup se chargeait de faire partir. La vie me semblait si
différente, si belle, j'étais inondé d'un tel trop-plein de force que je
voulais agir.
--Que faites-vous maintenant? disais-je à Saint-Loup.
--Je vais vous quitter, car on part en marche dans trois quarts d'heure
et on a besoin de moi.
--Alors ça vous a beaucoup gêné de venir?
--Non, ça ne m'a pas gêné, le capitaine a été très gentil, il a dit que
du moment que c'était pour vous il fallait que je vienne, mais enfin je
ne veux pas avoir l'air d'abuser.
--Mais si je me levais vite et si j'allais de mon côté à l'endroit où
vous allez manoeuvrer, cela m'intéresserait beaucoup, et je pourrais
peut-être causer avec vous dans les pauses.
--Je ne vous le conseille pas; vous êtes resté éveillé, vous vous êtes
mis martel en tête pour une chose qui, je vous assure, est sans aucune
conséquence, mais maintenant qu'elle ne vous agite plus, retournez-vous
sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent contre la
déminéralisation de vos cellules nerveuses; ne vous endormez pas trop
vite parce que notre garce de musique va passer sous vos fenêtres; mais
aussitôt après, je pense que vous aurez la paix, et nous nous reverrons
ce soir à dîner.
Mais un peu plus tard j'allai souvent voir le régiment faire du service
en campagne, quand je commençai à m'intéresser aux théories militaires
que développaient à dîner les amis de Saint-Loup et que cela devint le
désir de mes journées de voir de plus près leurs différents chefs, comme
quelqu'un qui fait de la musique sa principale étude et vit dans les
concerts a du plaisir à fréquenter les cafés où l'on est mêlé à la vie
des musiciens de l'orchestre. Pour arriver au terrain de manoeuvres il
me fallait faire de grandes marches. Le soir, après le dîner, l'envie de
dormir faisait par moments tomber ma tête comme un vertige. Le
lendemain, je m'apercevais que je n'avais pas plus entendu la fanfare,
qu'à Balbec, le lendemain des soirs où Saint-Loup m'avait emmené dîner à
Rivebelle, je n'avais entendu le concert de la plage. Et au moment où je
voulais me lever, j'en éprouvais délicieusement l'incapacité; je me
sentais attaché à un sol invisible et profond par les articulations, que
la fatigue me rendait sensibles, de radicelles musculeuses et
nourricières. Je me sentais plein de force, la vie s'étendait plus
longue devant moi; c'est que j'avais reculé jusqu'aux bonnes fatigues de
mon enfance à Combray, le lendemain des jours où nous nous étions
promenés du côté de Guermantes. Les poètes prétendent que nous
retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle
maison, dans un tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là
pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de
déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d'années
différentes, c'est en nous-même qu'il vaut mieux les trouver. C'est à
quoi peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une grande fatigue
que suit une bonne nuit. Celles-là du moins, pour nous faire descendre
dans les galeries les plus souterraines du sommeil, où aucun reflet de
la veille, aucune lueur de mémoire n'éclairent plus le monologue
intérieur, si tant est que lui-même n'y cesse pas, retournent si bien le
sol et le tuf de notre corps qu'elles nous font retrouver, là où nos
muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie
nouvelle, le jardin où nous avons été enfant. Il n'y a pas besoin de
voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a
couvert la terre n'est plus sur elle, mais dessous; l'excursion ne
suffit pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont nécessaires.
Mais on verra combien certaines impressions fugitives et fortuites
ramènent bien mieux encore vers le passé, avec une précision plus fine,
d'un vol plus léger, plus immatériel, plus vertigineux, plus
infaillible, plus immortel, que ces dislocations organiques.
Quelquefois ma fatigue était plus grande encore: j'avais, sans pouvoir
me coucher, suivi les manoeuvres pendant plusieurs jours. Que le retour
à l'hôtel était alors béni! En entrant dans mon lit, il me semblait
avoir enfin échappé à des enchanteurs, à des sorciers, tels que ceux qui
peuplent les «romans» aimés de notre XVIIe siècle. Mon sommeil et ma
grasse matinée du lendemain n'étaient plus qu'un charmant conte de fées.
Charmant; bienfaisant peut-être aussi. Je me disais que les pires
souffrances ont leur lieu d'asile, qu'on peut toujours, à défaut de
mieux, trouver le repos. Ces pensées me menaient fort loin.
Les jours où il y avait repos et où Saint-Loup ne pouvait cependant pas
sortir, j'allais souvent le voir au quartier. C'était loin; il fallait
sortir de la ville, franchir le viaduc, des deux côtés duquel j'avais
une immense vue. Une forte brise soufflait presque toujours sur ces
hauts lieux, et emplissait les bâtiments construits sur trois côtés de
la cour qui grondaient sans cesse comme un antre des vents. Tandis que,
pendant qu'il était occupé à quelque service, j'attendais Robert, devant
la porte de sa chambre ou au réfectoire, en causant avec tels de ses
amis auxquels il m'avait présenté (et que je vins ensuite voir
quelquefois, même quand il ne devait pas être là), voyant par la
fenêtre, à cent mètres au-dessous de moi, la campagne dépouillée mais où
çà et là des semis nouveaux, souvent encore mouillés de pluie et
éclairés par le soleil, mettaient quelques bandes vertes d'un brillant
et d'une limpidité translucide d'émail, il m'arrivait d'entendre parler
de lui; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et
populaire. Chez plusieurs engagés, appartenant à d'autres escadrons,
jeunes bourgeois riches qui ne voyaient la haute société aristocratique
que du dehors et sans y pénétrer, la sympathie qu'excitait en eux ce
qu'ils savaient du caractère de Saint-Loup se doublait du prestige
qu'avait à leurs yeux le jeune homme que souvent, le samedi soir, quand
ils venaient en permission à Paris, ils avaient vu souper au Café de la
Paix avec le duc d'Uzès et le prince d'Orléans. Et à cause de cela, dans
sa jolie figure, dans sa façon dégingandée de marcher, de saluer, dans
le perpétuel lancé de son monocle, dans «la fantaisie» de ses képis trop
hauts, de ses pantalons d'un drap trop fin et trop rose, ils avaient
introduit l'idée d'un «chic» dont ils assuraient qu'étaient dépourvus
les officiers les plus élégants du régiment, même le majestueux
capitaine à qui j'avais dû de coucher au quartier, lequel semblait, par
comparaison, trop solennel et presque commun.
L'un disait que le capitaine avait acheté un nouveau cheval. «Il peut
acheter tous les chevaux qu'il veut. J'ai rencontré Saint-Loup dimanche
matin allée des Acacias, il monte avec un autre chic!» répondait
l'autre, et en connaissance de cause; car ces jeunes gens appartenaient
à une classe qui, si elle ne fréquente pas le même personnel mondain,
pourtant, grâce à l'argent et au loisir, ne diffère pas de
l'aristocratie dans l'expérience de toutes celles des élégances qui
peuvent s'acheter. Tout au plus la leur avait-elle, par exemple en ce
qui concernait les vêtements, quelque chose de plus appliqué, de plus
impeccable, que cette libre et négligente élégance de Saint-Loup qui
plaisait tant à ma grand'mère. C'était une petite émotion pour ces fils
de grands banquiers ou d'agents de change, en train de manger des
huîtres après le théâtre, de voir à une table voisine de la leur le
sous-officier Saint-Loup. Et que de récits faits au quartier le lundi,
en rentrant de permission, par l'un d'eux qui était de l'escadron de
Robert et à qui il avait dit bonjour «très gentiment»; par un autre qui
n'était pas du même escadron, mais qui croyait bien que malgré cela
Saint-Loup l'avait reconnu, car deux ou trois fois il avait braqué son
monocle dans sa direction.
--Oui, mon frère l'a aperçu à «la Paix», disait un autre qui avait passé
la journée chez sa maîtresse, il paraît même qu'il avait un habit trop
large et qui ne tombait pas bien.
--Comment était son gilet?
--Il n'avait pas de gilet blanc, mais mauve avec des espèces de palmes,
époilant!
Pour les anciens (hommes du peuple ignorant le Jockey et qui mettaient
seulement Saint-Loup dans la catégorie des sous-officiers très riches,
où ils faisaient entrer tous ceux qui, ruinés ou non, menaient un
certain train, avaient un chiffre assez élevé de revenus ou de dettes et
étaient généreux avec les soldats), la démarche, le monocle, les
pantalons, les képis de Saint-Loup, s'ils n'y voyaient rien
d'aristocratique, n'offraient pas cependant moins d'intérêt et de
signification. Ils reconnaissaient dans ces particularités le caractère,
le genre qu'ils avaient assignés une fois pour toutes à ce plus
populaire des gradés du régiment, manières pareilles à celles de
personne, dédain de ce que pourraient penser les chefs, et qui leur
semblait la conséquence naturelle de sa bonté pour le soldat. Le café
du matin dans la chambrée, ou le repos sur les lits pendant
l'après-midi, paraissaient meilleurs, quand quelque ancien servait à
l'escouade gourmande et paresseuse quelque savoureux détail sur un képi
qu'avait Saint-Loup.
--Aussi haut comme mon paquetage.
--Voyons, vieux, tu veux nous la faire à l'oseille, il ne pouvait pas
être aussi haut que ton paquetage, interrompait un jeune licencié ès
lettres qui cherchait, en usant de ce dialecte, à ne pas avoir l'air
d'un bleu et, en osant cette contradiction, à se faire confirmer un fait
qui l'enchantait.
--Ah! il n'est pas aussi haut que mon paquetage? Tu l'as mesuré
peut-être. Je te dis que le lieutenant-colon le fixait comme s'il
voulait le mettre au bloc. Et faut pas croire que mon fameux Saint-Loup
s'épatait: il allait, il venait, il baissait la tête, il la relevait, et
toujours ce coup du monocle. Faudra voir ce que va dire le capiston. Ah!
il se peut qu'il ne dise rien, mais pour sûr que cela ne lui fera pas
plaisir. Mais ce képi-là, il n'a encore rien d'épatant. Il paraît que
chez lui, en ville, il en a plus de trente.
--Comment que tu le sais, vieux? Par notre sacré cabot? demandait le
jeune licencié avec pédantisme, étalant les nouvelles formes
grammaticales qu'il n'avait apprises que de fraîche date et dont il
était fier de parer sa conversation.
--Comment que je le sais? Par son ordonnance, pardi!
--Tu parles qu'en voilà un qui ne doit pas être malheureux!
--Je comprends! Il a plus de braise que moi, pour sûr! Et encore il lui
donne tous ses effets, et tout et tout. Il n'avait pas à sa suffisance à
la cantine. Voilà mon de Saint-Loup qui s'est amené et le cuistot en à
entendu: «Je veux qu'il soit bien nourri, ça coûtera ce que ça
coûtera.»
Et l'ancien rachetait l'insignifiance des paroles par l'énergie de
l'accent, en une imitation médiocre qui avait le plus grand succès.
Au sortir du quartier je faisais un tour, puis, en attendant le moment
où j'allais quotidiennement dîner avec Saint-Loup, à l'hôtel où lui et
ses amis avaient pris pension, je me dirigeais vers le mien, sitôt le
soleil couché, afin d'avoir deux heures pour me reposer et lire. Sur la
place, le soir posait aux toits en poudrière du château de petits nuages
rosés assortis à la couleur des briques et achevait le raccord en
adoucissant celles-ci d'un reflet. Un tel courant de vie affluait à mes
nerfs qu'aucun de mes mouvements ne pouvait l'épuiser; chacun de mes
pas, après avoir touché un pavé de la place, rebondissait, il me
semblait avoir aux talons les ailes de Mercure. L'une des fontaines
était pleine d'une lueur rouge, et dans l'autre déjà le clair de lune
rendait l'eau de la couleur d'une opale. Entre elles des marmots
jouaient, poussaient des cris, décrivaient des cercles, obéissant à
quelque nécessité de l'heure, à la façon des martinets ou des
chauves-souris. A côté de l'hôtel, les anciens palais nationaux et
l'orangerie de Louis XVI dans lesquels se trouvaient maintenant la
Caisse d'épargne et le corps d'armée étaient éclairés du dedans par les
ampoules pâles et dorées du gaz déjà allumé qui, dans le jour encore
clair, seyait à ces hautes et vastes fenêtres du XVIIIe siècle où
n'était pas encore effacé le dernier reflet du couchant, comme eût fait
à une tête avivée de rouge une parure d'écaille blonde, et me persuadait
d'aller retrouver mon feu et ma lampe qui, seule dans la façade de
l'hôtel que j'habitais, luttait contre le crépuscule et pour laquelle je
rentrais, avant qu'il fût tout à fait nuit, par plaisir, comme on fait
pour le goûter. Je gardais, dans mon logis, la même plénitude de
sensation que j'avais eue dehors. Elle bombait de telle façon
l'apparence de surfaces qui nous semblent si souvent plates et vides, la
flamme jaune du feu, le papier gros bleu de ciel sur lequel le soir
avait brouillonné, comme un collégien, les tire-bouchons d'un crayonnage
rose, la tapis à dessin singulier de la table ronde sur laquelle une
rame de papier écolier et un encrier m'attendaient avec un roman de
Bergotte, que, depuis, ces choses ont continué à me sembler riches de
toute une sorte particulière d'existence qu'il me semble que je saurais
extraire d'elles s'il m'était donné de les retrouver. Je pensais avec
joie à ce quartier que je venais de quitter et duquel la girouette
tournait à tous les vents. Comme un plongeur respirant dans un tube qui
monte jusqu'au-dessus de la surface de l'eau, c'était pour moi comme
être relié à la vie salubre, à l'air libre, que de me sentir pour point
d'attache ce quartier, ce haut observatoire dominant la campagne
sillonnée de canaux d'émail vert, et sous les hangars et dans les
bâtiments duquel je comptais pour un précieux privilège, que je
souhaitais durable, de pouvoir me rendre quand je voulais, toujours sûr
d'être bien reçu.
A sept heures je m'habillais et je ressortais pour aller dîner avec
Saint-Loup à l'hôtel où il avait pris pension. J'aimais m'y rendre à
pied. L'obscurité était profonde, et dès le troisième jour commença à
souffler, aussitôt la nuit venue, un vent glacial qui semblait annoncer
la neige. Tandis que je marchais, il semble que j'aurais dû ne pas
cesser un instant de penser à Mme de Guermantes; ce n'était que pour
tâcher d'être rapproché d'elle que j'étais venu dans la garnison de
Robert. Mais un souvenir, un chagrin, sont mobiles. Il y a des jours où
ils s'en vont si loin que nous les apercevons à peine, nous les croyons
partis. Alors nous faisons attention à d'autres choses. Et les rues de
cette ville n'étaient pas encore pour moi, comme là où nous avons
l'habitude de vivre, de simples moyens d'aller d'un endroit à un autre.
La vie que menaient les habitants de ce monde inconnu me semblait devoir
être merveilleuse, et souvent les vitres éclairées de quelque demeure me
retenaient longtemps immobile dans la nuit en mettant sous mes yeux les
scènes véridiques et mystérieuses d'existences où je ne pénétrais pas.
Ici le génie du feu me montrait en un tableau empourpré la taverne d'un
marchand de marrons où deux sous-officiers, leurs ceinturons posés sur
des chaises, jouaient aux cartes sans se douter qu'un magicien les
faisait surgir de la nuit, comme dans une apparition de théâtre, et les
évoquait tels qu'ils étaient effectivement à cette minute même, aux yeux
d'un passant arrêté qu'ils ne pouvaient voir. Dans un petit magasin de
bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur
une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre
l'ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir,
niellait un poignard de paillettes étincelantes, sur des tableaux qui
n'étaient que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse comme la
patine du passé ou le vernis d'un maître, et faisait enfin de ce taudis
où il n'y avait que du toc et des croûtes, un inestimable Rembrandt.
Parfois je levais les yeux jusqu'à quelque vaste appartement ancien dont
les volets n'étaient pas fermés et où des hommes et des femmes
amphibies, se réadaptant chaque soir à vivre dans un autre élément que
le jour, nageaient lentement dans la grasse liqueur qui, à la tombée de
la nuit, sourd incessamment du réservoir des lampes pour remplir les
chambres jusqu'au bord de leurs parois de pierre et de verre, et au sein
de laquelle ils propageaient, en déplaçant leurs corps, des remous,
onctueux et dorés. Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle
noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de
Méséglise, la force de mon désir m'arrêtait; il me semblait qu'une femme
allait surgir pour le satisfaire; si dans l'obscurité je sentais tout
d'un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j'éprouvais
m'empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j'essayais
d'enfermer dans mes bras une passante effrayée. Cette ruelle gothique
avait pour moi quelque chose de si réel, que si j'avais pu y lever et y
posséder une femme, il m'eût été impossible de ne pas croire que c'était
l'antique volupté qui allait nous unir, cette femme eût-elle été une
simple raccrocheuse postée là tous les soirs, mais à laquelle auraient
prêté leur mystère l'hiver, le dépaysement, l'obscurité et le moyen âge.
Je songeais à l'avenir: essayer d'oublier Mme de Guermantes me semblait
affreux, mais raisonnable et, pour la première fois, possible, facile
peut-être. Dans le calme absolu de ce quartier, j'entendais devant moi
des paroles et des rires qui devaient venir de promeneurs à demi avinés
qui rentraient. Je m'arrêtais pour les voir, je regardais du côté où
j'avais entendu le bruit. Mais j'étais obligé d'attendre longtemps, car
le silence environnant était si profond qu'il avait laissé passer avec
une netteté et une force extrêmes des bruits encore lointains. Enfin,
les promeneurs arrivaient non pas devant moi comme j'avais cru, mais
fort loin derrière. Soit que le croisement des rues, l'interposition des
maisons eussent causé par réfraction cette erreur d'acoustique, soit
qu'il soit très difficile de situer un son dont la place ne nous est pas
connue, je m'étais trompé, tout autant sur la distance, que sur la
direction.
Le vent grandissait. Il était tout hérissé et grenu d'une approche de
neige; je regagnais la grand'rue et sautais dans le petit tramway où de
la plate-forme un officier qui semblait ne pas les voir répondait aux
saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir, la face
peinturlurée par le froid; et elle faisait penser, dans cette cité que
le brusque saut de l'automne dans ce commencement d'hiver semblait avoir
entraînée plus avant dans le nord, à la face rubiconde que Breughel
donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés.
Et précisément à l'hôtel où j'avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses
amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du
voisinage et d'étrangers, c'était, pendant que je traversais directement
la cour qui s'ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des
poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore
vivants étaient jetés dans ce que l'hôtelier appelait le «feu éternel»,
une affluence (digne de quelque «Dénombrement devant Bethléem» comme en
peignaient les vieux maîtres flamands) d'arrivants qui s'assemblaient
par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l'un de ses aides
(qui leur indiquaient de préférence un logement dans la ville quand ils
ne les trouvaient pas d'assez bonne mine) s'ils pourraient être servis
et logés, tandis qu'un garçon passait en tenant par le cou une volaille
qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le
premier jour, avant d'atteindre la petite pièce où m'attendait mon ami,
c'était aussi à un repas de l'Évangile figuré avec la naïveté du vieux
temps et l'exagération des Flandres que faisait penser le nombre des
poissons, des poulardes, des coqs de bruyères, des bécasses, des
pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d'haleine
qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur
l'immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où--beaucoup de
repas touchant à leur fin, quand j'arrivais--ils s'entassaient
inutilisés; comme si leur profusion et la précipitation de ceux qui les
apportaient répondaient, beaucoup plutôt qu'aux demandes des dîneurs, au
respect du texte sacré scrupuleusement suivi dans sa lettre, mais
naïvement illustré par des détails réels empruntés à la vie locale, et
au souci esthétique et religieux de montrer aux yeux l'éclat de la fête
par la profusion des victuailles et l'empressement des serviteurs. Un
d'entre eux au bout de la salle songeait, immobile près d'un dressoir;
et pour demander à celui-là, qui seul paraissait assez calme pour me
répondre, dans quelle pièce on avait préparé notre table, m'avançant
entre les réchauds allumés çà et là afin d'empêcher que se refroidissent
les plats des retardataires (ce qui n'empêchait pas qu'au centre de la
salle les desserts étaient tenus par les mains d'un énorme bonhomme
quelquefois supporté sur les ailes d'un canard en cristal, semblait-il,
en réalité en glace, ciselée chaque jour au fer rouge, par un cuisinier
sculpteur, dans un goût bien flamand), j'allai droit, au risque d'être
renversé par les autres, vers ce serviteur dans lequel je crus
reconnaître un personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrés et
dont il reproduisait scrupuleusement la figure camuse, naïve et mal
dessinée, l'expression rêveuse, déjà à demi presciente du miracle d'une
présence divine que les autres n'ont pas encore soupçonnée. Ajoutons
qu'en raison sans doute des fêtes prochaines, à cette figuration fut
ajouté un supplément céleste recruté tout entier dans un personnel de
chérubins et de séraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds
encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d'aucun
instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d'assiettes,
cependant que des anges moins enfantins s'empressaient à travers les
espaces démesurés de la salle, en y agitant l'air du frémissement
incessant des serviettes qui descendaient le long de leurs corps en
formes d'ailes de primitifs, aux pointes aiguës. Fuyant ces régions mal
définies, voilées d'un rideau de palmes, d'où les célestes serviteurs
avaient l'air, de loin, de venir de l'empyrée, je me frayai un chemin
jusqu'à la petite salle où était la table de Saint-Loup. J'y trouvai
quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un
ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé
des amis et avec qui ils s'étaient liés volontiers, prouvant ainsi
qu'ils n'étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils
républicains, pourvu qu'ils eussent les mains propres et allassent à la
messe. Dès la première fois, avant qu'on se mît à table, j'entraînai
Saint-Loup dans un coin de la salle à manger, et devant tous les autres,
mais qui ne nous entendaient pas, je lui dis:
--Robert, le moment et l'endroit sont mal choisis pour vous dire cela,
mais cela ne durera qu'une seconde. Toujours j'oublie de vous le
demander au quartier; est-ce que ce n'est pas Mme de Guermantes dont
vous avez la photographie sur la table?
--Mais si, c'est ma bonne tante.
--Tiens, mais c'est vrai, je suis fou, je l'avais su autrefois, je n'y
avais jamais songé; mon Dieu, vos amis doivent s'impatienter, parlons
vite, ils nous regardent, ou bien une autre fois, cela n'a aucune
importance.
--Mais si, marchez toujours, ils sont là pour attendre.
--Pas du tout, je tiens à être poli; ils sont si gentils; vous savez, du
reste, je n'y tiens pas autrement.