Il écoutait mes explications, me répondait avec précision; mais avant

même qu'il eût parlé, il m'avait fait semblable à lui; à côté des

occupations importantes qui le faisaient si pressé, si alerte, si

content, les ennuis qui m'empêchaient tout à l'heure de rester un

instant sans souffrir me semblaient, comme à lui, négligeables; j'étais

comme un homme qui, ne pouvant ouvrir les yeux depuis plusieurs jours,

fait appeler un médecin lequel avec adresse et douceur lui écarte la

paupière, lui enlève et lui montre un grain de sable; le malade est

guéri et rassuré. Tous mes tracas se résolvaient en un télégramme que

Saint-Loup se chargeait de faire partir. La vie me semblait si

différente, si belle, j'étais inondé d'un tel trop-plein de force que je

voulais agir.

--Que faites-vous maintenant? disais-je à Saint-Loup.

--Je vais vous quitter, car on part en marche dans trois quarts d'heure

et on a besoin de moi.

--Alors ça vous a beaucoup gêné de venir?

--Non, ça ne m'a pas gêné, le capitaine a été très gentil, il a dit que

du moment que c'était pour vous il fallait que je vienne, mais enfin je

ne veux pas avoir l'air d'abuser.

--Mais si je me levais vite et si j'allais de mon côté à l'endroit où

vous allez manoeuvrer, cela m'intéresserait beaucoup, et je pourrais

peut-être causer avec vous dans les pauses.

--Je ne vous le conseille pas; vous êtes resté éveillé, vous vous êtes

mis martel en tête pour une chose qui, je vous assure, est sans aucune

conséquence, mais maintenant qu'elle ne vous agite plus, retournez-vous

sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent contre la

déminéralisation de vos cellules nerveuses; ne vous endormez pas trop

vite parce que notre garce de musique va passer sous vos fenêtres; mais

aussitôt après, je pense que vous aurez la paix, et nous nous reverrons

ce soir à dîner.

Mais un peu plus tard j'allai souvent voir le régiment faire du service

en campagne, quand je commençai à m'intéresser aux théories militaires

que développaient à dîner les amis de Saint-Loup et que cela devint le

désir de mes journées de voir de plus près leurs différents chefs, comme

quelqu'un qui fait de la musique sa principale étude et vit dans les

concerts a du plaisir à fréquenter les cafés où l'on est mêlé à la vie

des musiciens de l'orchestre. Pour arriver au terrain de manoeuvres il

me fallait faire de grandes marches. Le soir, après le dîner, l'envie de

dormir faisait par moments tomber ma tête comme un vertige. Le

lendemain, je m'apercevais que je n'avais pas plus entendu la fanfare,

qu'à Balbec, le lendemain des soirs où Saint-Loup m'avait emmené dîner à

Rivebelle, je n'avais entendu le concert de la plage. Et au moment où je

voulais me lever, j'en éprouvais délicieusement l'incapacité; je me

sentais attaché à un sol invisible et profond par les articulations, que

la fatigue me rendait sensibles, de radicelles musculeuses et

nourricières. Je me sentais plein de force, la vie s'étendait plus

longue devant moi; c'est que j'avais reculé jusqu'aux bonnes fatigues de

mon enfance à Combray, le lendemain des jours où nous nous étions

promenés du côté de Guermantes. Les poètes prétendent que nous

retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle

maison, dans un tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là

pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de

déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d'années

différentes, c'est en nous-même qu'il vaut mieux les trouver. C'est à

quoi peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une grande fatigue

que suit une bonne nuit. Celles-là du moins, pour nous faire descendre

dans les galeries les plus souterraines du sommeil, où aucun reflet de

la veille, aucune lueur de mémoire n'éclairent plus le monologue

intérieur, si tant est que lui-même n'y cesse pas, retournent si bien le

sol et le tuf de notre corps qu'elles nous font retrouver, là où nos

muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie

nouvelle, le jardin où nous avons été enfant. Il n'y a pas besoin de

voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a

couvert la terre n'est plus sur elle, mais dessous; l'excursion ne

suffit pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont nécessaires.

Mais on verra combien certaines impressions fugitives et fortuites

ramènent bien mieux encore vers le passé, avec une précision plus fine,

d'un vol plus léger, plus immatériel, plus vertigineux, plus

infaillible, plus immortel, que ces dislocations organiques.

Quelquefois ma fatigue était plus grande encore: j'avais, sans pouvoir

me coucher, suivi les manoeuvres pendant plusieurs jours. Que le retour

à l'hôtel était alors béni! En entrant dans mon lit, il me semblait

avoir enfin échappé à des enchanteurs, à des sorciers, tels que ceux qui

peuplent les «romans» aimés de notre XVIIe siècle. Mon sommeil et ma

grasse matinée du lendemain n'étaient plus qu'un charmant conte de fées.

Charmant; bienfaisant peut-être aussi. Je me disais que les pires

souffrances ont leur lieu d'asile, qu'on peut toujours, à défaut de

mieux, trouver le repos. Ces pensées me menaient fort loin.

Les jours où il y avait repos et où Saint-Loup ne pouvait cependant pas

sortir, j'allais souvent le voir au quartier. C'était loin; il fallait

sortir de la ville, franchir le viaduc, des deux côtés duquel j'avais

une immense vue. Une forte brise soufflait presque toujours sur ces

hauts lieux, et emplissait les bâtiments construits sur trois côtés de

la cour qui grondaient sans cesse comme un antre des vents. Tandis que,

pendant qu'il était occupé à quelque service, j'attendais Robert, devant

la porte de sa chambre ou au réfectoire, en causant avec tels de ses

amis auxquels il m'avait présenté (et que je vins ensuite voir

quelquefois, même quand il ne devait pas être là), voyant par la

fenêtre, à cent mètres au-dessous de moi, la campagne dépouillée mais où

çà et là des semis nouveaux, souvent encore mouillés de pluie et

éclairés par le soleil, mettaient quelques bandes vertes d'un brillant

et d'une limpidité translucide d'émail, il m'arrivait d'entendre parler

de lui; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et

populaire. Chez plusieurs engagés, appartenant à d'autres escadrons,

jeunes bourgeois riches qui ne voyaient la haute société aristocratique

que du dehors et sans y pénétrer, la sympathie qu'excitait en eux ce

qu'ils savaient du caractère de Saint-Loup se doublait du prestige

qu'avait à leurs yeux le jeune homme que souvent, le samedi soir, quand

ils venaient en permission à Paris, ils avaient vu souper au Café de la

Paix avec le duc d'Uzès et le prince d'Orléans. Et à cause de cela, dans

sa jolie figure, dans sa façon dégingandée de marcher, de saluer, dans

le perpétuel lancé de son monocle, dans «la fantaisie» de ses képis trop

hauts, de ses pantalons d'un drap trop fin et trop rose, ils avaient

introduit l'idée d'un «chic» dont ils assuraient qu'étaient dépourvus

les officiers les plus élégants du régiment, même le majestueux

capitaine à qui j'avais dû de coucher au quartier, lequel semblait, par

comparaison, trop solennel et presque commun.

L'un disait que le capitaine avait acheté un nouveau cheval. «Il peut

acheter tous les chevaux qu'il veut. J'ai rencontré Saint-Loup dimanche

matin allée des Acacias, il monte avec un autre chic!» répondait

l'autre, et en connaissance de cause; car ces jeunes gens appartenaient

à une classe qui, si elle ne fréquente pas le même personnel mondain,

pourtant, grâce à l'argent et au loisir, ne diffère pas de

l'aristocratie dans l'expérience de toutes celles des élégances qui

peuvent s'acheter. Tout au plus la leur avait-elle, par exemple en ce

qui concernait les vêtements, quelque chose de plus appliqué, de plus

impeccable, que cette libre et négligente élégance de Saint-Loup qui

plaisait tant à ma grand'mère. C'était une petite émotion pour ces fils

de grands banquiers ou d'agents de change, en train de manger des

huîtres après le théâtre, de voir à une table voisine de la leur le

sous-officier Saint-Loup. Et que de récits faits au quartier le lundi,

en rentrant de permission, par l'un d'eux qui était de l'escadron de

Robert et à qui il avait dit bonjour «très gentiment»; par un autre qui

n'était pas du même escadron, mais qui croyait bien que malgré cela

Saint-Loup l'avait reconnu, car deux ou trois fois il avait braqué son

monocle dans sa direction.

--Oui, mon frère l'a aperçu à «la Paix», disait un autre qui avait passé

la journée chez sa maîtresse, il paraît même qu'il avait un habit trop

large et qui ne tombait pas bien.

--Comment était son gilet?

--Il n'avait pas de gilet blanc, mais mauve avec des espèces de palmes,

époilant!

Pour les anciens (hommes du peuple ignorant le Jockey et qui mettaient

seulement Saint-Loup dans la catégorie des sous-officiers très riches,

où ils faisaient entrer tous ceux qui, ruinés ou non, menaient un

certain train, avaient un chiffre assez élevé de revenus ou de dettes et

étaient généreux avec les soldats), la démarche, le monocle, les

pantalons, les képis de Saint-Loup, s'ils n'y voyaient rien

d'aristocratique, n'offraient pas cependant moins d'intérêt et de

signification. Ils reconnaissaient dans ces particularités le caractère,

le genre qu'ils avaient assignés une fois pour toutes à ce plus

populaire des gradés du régiment, manières pareilles à celles de

personne, dédain de ce que pourraient penser les chefs, et qui leur

semblait la conséquence naturelle de sa bonté pour le soldat. Le café

du matin dans la chambrée, ou le repos sur les lits pendant

l'après-midi, paraissaient meilleurs, quand quelque ancien servait à

l'escouade gourmande et paresseuse quelque savoureux détail sur un képi

qu'avait Saint-Loup.

--Aussi haut comme mon paquetage.

--Voyons, vieux, tu veux nous la faire à l'oseille, il ne pouvait pas

être aussi haut que ton paquetage, interrompait un jeune licencié ès

lettres qui cherchait, en usant de ce dialecte, à ne pas avoir l'air

d'un bleu et, en osant cette contradiction, à se faire confirmer un fait

qui l'enchantait.

--Ah! il n'est pas aussi haut que mon paquetage? Tu l'as mesuré

peut-être. Je te dis que le lieutenant-colon le fixait comme s'il

voulait le mettre au bloc. Et faut pas croire que mon fameux Saint-Loup

s'épatait: il allait, il venait, il baissait la tête, il la relevait, et

toujours ce coup du monocle. Faudra voir ce que va dire le capiston. Ah!

il se peut qu'il ne dise rien, mais pour sûr que cela ne lui fera pas

plaisir. Mais ce képi-là, il n'a encore rien d'épatant. Il paraît que

chez lui, en ville, il en a plus de trente.

--Comment que tu le sais, vieux? Par notre sacré cabot? demandait le

jeune licencié avec pédantisme, étalant les nouvelles formes

grammaticales qu'il n'avait apprises que de fraîche date et dont il

était fier de parer sa conversation.

--Comment que je le sais? Par son ordonnance, pardi!

--Tu parles qu'en voilà un qui ne doit pas être malheureux!

--Je comprends! Il a plus de braise que moi, pour sûr! Et encore il lui

donne tous ses effets, et tout et tout. Il n'avait pas à sa suffisance à

la cantine. Voilà mon de Saint-Loup qui s'est amené et le cuistot en à

entendu: «Je veux qu'il soit bien nourri, ça coûtera ce que ça

coûtera.»

Et l'ancien rachetait l'insignifiance des paroles par l'énergie de

l'accent, en une imitation médiocre qui avait le plus grand succès.

Au sortir du quartier je faisais un tour, puis, en attendant le moment

où j'allais quotidiennement dîner avec Saint-Loup, à l'hôtel où lui et

ses amis avaient pris pension, je me dirigeais vers le mien, sitôt le

soleil couché, afin d'avoir deux heures pour me reposer et lire. Sur la

place, le soir posait aux toits en poudrière du château de petits nuages

rosés assortis à la couleur des briques et achevait le raccord en

adoucissant celles-ci d'un reflet. Un tel courant de vie affluait à mes

nerfs qu'aucun de mes mouvements ne pouvait l'épuiser; chacun de mes

pas, après avoir touché un pavé de la place, rebondissait, il me

semblait avoir aux talons les ailes de Mercure. L'une des fontaines

était pleine d'une lueur rouge, et dans l'autre déjà le clair de lune

rendait l'eau de la couleur d'une opale. Entre elles des marmots

jouaient, poussaient des cris, décrivaient des cercles, obéissant à

quelque nécessité de l'heure, à la façon des martinets ou des

chauves-souris. A côté de l'hôtel, les anciens palais nationaux et

l'orangerie de Louis XVI dans lesquels se trouvaient maintenant la

Caisse d'épargne et le corps d'armée étaient éclairés du dedans par les

ampoules pâles et dorées du gaz déjà allumé qui, dans le jour encore

clair, seyait à ces hautes et vastes fenêtres du XVIIIe siècle où

n'était pas encore effacé le dernier reflet du couchant, comme eût fait

à une tête avivée de rouge une parure d'écaille blonde, et me persuadait

d'aller retrouver mon feu et ma lampe qui, seule dans la façade de

l'hôtel que j'habitais, luttait contre le crépuscule et pour laquelle je

rentrais, avant qu'il fût tout à fait nuit, par plaisir, comme on fait

pour le goûter. Je gardais, dans mon logis, la même plénitude de

sensation que j'avais eue dehors. Elle bombait de telle façon

l'apparence de surfaces qui nous semblent si souvent plates et vides, la

flamme jaune du feu, le papier gros bleu de ciel sur lequel le soir

avait brouillonné, comme un collégien, les tire-bouchons d'un crayonnage

rose, la tapis à dessin singulier de la table ronde sur laquelle une

rame de papier écolier et un encrier m'attendaient avec un roman de

Bergotte, que, depuis, ces choses ont continué à me sembler riches de

toute une sorte particulière d'existence qu'il me semble que je saurais

extraire d'elles s'il m'était donné de les retrouver. Je pensais avec

joie à ce quartier que je venais de quitter et duquel la girouette

tournait à tous les vents. Comme un plongeur respirant dans un tube qui

monte jusqu'au-dessus de la surface de l'eau, c'était pour moi comme

être relié à la vie salubre, à l'air libre, que de me sentir pour point

d'attache ce quartier, ce haut observatoire dominant la campagne

sillonnée de canaux d'émail vert, et sous les hangars et dans les

bâtiments duquel je comptais pour un précieux privilège, que je

souhaitais durable, de pouvoir me rendre quand je voulais, toujours sûr

d'être bien reçu.

A sept heures je m'habillais et je ressortais pour aller dîner avec

Saint-Loup à l'hôtel où il avait pris pension. J'aimais m'y rendre à

pied. L'obscurité était profonde, et dès le troisième jour commença à

souffler, aussitôt la nuit venue, un vent glacial qui semblait annoncer

la neige. Tandis que je marchais, il semble que j'aurais dû ne pas

cesser un instant de penser à Mme de Guermantes; ce n'était que pour

tâcher d'être rapproché d'elle que j'étais venu dans la garnison de

Robert. Mais un souvenir, un chagrin, sont mobiles. Il y a des jours où

ils s'en vont si loin que nous les apercevons à peine, nous les croyons

partis. Alors nous faisons attention à d'autres choses. Et les rues de

cette ville n'étaient pas encore pour moi, comme là où nous avons

l'habitude de vivre, de simples moyens d'aller d'un endroit à un autre.

La vie que menaient les habitants de ce monde inconnu me semblait devoir

être merveilleuse, et souvent les vitres éclairées de quelque demeure me

retenaient longtemps immobile dans la nuit en mettant sous mes yeux les

scènes véridiques et mystérieuses d'existences où je ne pénétrais pas.

Ici le génie du feu me montrait en un tableau empourpré la taverne d'un

marchand de marrons où deux sous-officiers, leurs ceinturons posés sur

des chaises, jouaient aux cartes sans se douter qu'un magicien les

faisait surgir de la nuit, comme dans une apparition de théâtre, et les

évoquait tels qu'ils étaient effectivement à cette minute même, aux yeux

d'un passant arrêté qu'ils ne pouvaient voir. Dans un petit magasin de

bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur

une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre

l'ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir,

niellait un poignard de paillettes étincelantes, sur des tableaux qui

n'étaient que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse comme la

patine du passé ou le vernis d'un maître, et faisait enfin de ce taudis

où il n'y avait que du toc et des croûtes, un inestimable Rembrandt.

Parfois je levais les yeux jusqu'à quelque vaste appartement ancien dont

les volets n'étaient pas fermés et où des hommes et des femmes

amphibies, se réadaptant chaque soir à vivre dans un autre élément que

le jour, nageaient lentement dans la grasse liqueur qui, à la tombée de

la nuit, sourd incessamment du réservoir des lampes pour remplir les

chambres jusqu'au bord de leurs parois de pierre et de verre, et au sein

de laquelle ils propageaient, en déplaçant leurs corps, des remous,

onctueux et dorés. Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle

noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de

Méséglise, la force de mon désir m'arrêtait; il me semblait qu'une femme

allait surgir pour le satisfaire; si dans l'obscurité je sentais tout

d'un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j'éprouvais

m'empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j'essayais

d'enfermer dans mes bras une passante effrayée. Cette ruelle gothique

avait pour moi quelque chose de si réel, que si j'avais pu y lever et y

posséder une femme, il m'eût été impossible de ne pas croire que c'était

l'antique volupté qui allait nous unir, cette femme eût-elle été une

simple raccrocheuse postée là tous les soirs, mais à laquelle auraient

prêté leur mystère l'hiver, le dépaysement, l'obscurité et le moyen âge.

Je songeais à l'avenir: essayer d'oublier Mme de Guermantes me semblait

affreux, mais raisonnable et, pour la première fois, possible, facile

peut-être. Dans le calme absolu de ce quartier, j'entendais devant moi

des paroles et des rires qui devaient venir de promeneurs à demi avinés

qui rentraient. Je m'arrêtais pour les voir, je regardais du côté où

j'avais entendu le bruit. Mais j'étais obligé d'attendre longtemps, car

le silence environnant était si profond qu'il avait laissé passer avec

une netteté et une force extrêmes des bruits encore lointains. Enfin,

les promeneurs arrivaient non pas devant moi comme j'avais cru, mais

fort loin derrière. Soit que le croisement des rues, l'interposition des

maisons eussent causé par réfraction cette erreur d'acoustique, soit

qu'il soit très difficile de situer un son dont la place ne nous est pas

connue, je m'étais trompé, tout autant sur la distance, que sur la

direction.

Le vent grandissait. Il était tout hérissé et grenu d'une approche de

neige; je regagnais la grand'rue et sautais dans le petit tramway où de

la plate-forme un officier qui semblait ne pas les voir répondait aux

saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir, la face

peinturlurée par le froid; et elle faisait penser, dans cette cité que

le brusque saut de l'automne dans ce commencement d'hiver semblait avoir

entraînée plus avant dans le nord, à la face rubiconde que Breughel

donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés.

Et précisément à l'hôtel où j'avais rendez-vous avec Saint-Loup et ses

amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du

voisinage et d'étrangers, c'était, pendant que je traversais directement

la cour qui s'ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des

poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore

vivants étaient jetés dans ce que l'hôtelier appelait le «feu éternel»,

une affluence (digne de quelque «Dénombrement devant Bethléem» comme en

peignaient les vieux maîtres flamands) d'arrivants qui s'assemblaient

par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l'un de ses aides

(qui leur indiquaient de préférence un logement dans la ville quand ils

ne les trouvaient pas d'assez bonne mine) s'ils pourraient être servis

et logés, tandis qu'un garçon passait en tenant par le cou une volaille

qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le

premier jour, avant d'atteindre la petite pièce où m'attendait mon ami,

c'était aussi à un repas de l'Évangile figuré avec la naïveté du vieux

temps et l'exagération des Flandres que faisait penser le nombre des

poissons, des poulardes, des coqs de bruyères, des bécasses, des

pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d'haleine

qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur

l'immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où--beaucoup de

repas touchant à leur fin, quand j'arrivais--ils s'entassaient

inutilisés; comme si leur profusion et la précipitation de ceux qui les

apportaient répondaient, beaucoup plutôt qu'aux demandes des dîneurs, au

respect du texte sacré scrupuleusement suivi dans sa lettre, mais

naïvement illustré par des détails réels empruntés à la vie locale, et

au souci esthétique et religieux de montrer aux yeux l'éclat de la fête

par la profusion des victuailles et l'empressement des serviteurs. Un

d'entre eux au bout de la salle songeait, immobile près d'un dressoir;

et pour demander à celui-là, qui seul paraissait assez calme pour me

répondre, dans quelle pièce on avait préparé notre table, m'avançant

entre les réchauds allumés çà et là afin d'empêcher que se refroidissent

les plats des retardataires (ce qui n'empêchait pas qu'au centre de la

salle les desserts étaient tenus par les mains d'un énorme bonhomme

quelquefois supporté sur les ailes d'un canard en cristal, semblait-il,

en réalité en glace, ciselée chaque jour au fer rouge, par un cuisinier

sculpteur, dans un goût bien flamand), j'allai droit, au risque d'être

renversé par les autres, vers ce serviteur dans lequel je crus

reconnaître un personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrés et

dont il reproduisait scrupuleusement la figure camuse, naïve et mal

dessinée, l'expression rêveuse, déjà à demi presciente du miracle d'une

présence divine que les autres n'ont pas encore soupçonnée. Ajoutons

qu'en raison sans doute des fêtes prochaines, à cette figuration fut

ajouté un supplément céleste recruté tout entier dans un personnel de

chérubins et de séraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds

encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d'aucun

instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d'assiettes,

cependant que des anges moins enfantins s'empressaient à travers les

espaces démesurés de la salle, en y agitant l'air du frémissement

incessant des serviettes qui descendaient le long de leurs corps en

formes d'ailes de primitifs, aux pointes aiguës. Fuyant ces régions mal

définies, voilées d'un rideau de palmes, d'où les célestes serviteurs

avaient l'air, de loin, de venir de l'empyrée, je me frayai un chemin

jusqu'à la petite salle où était la table de Saint-Loup. J'y trouvai

quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un

ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé

des amis et avec qui ils s'étaient liés volontiers, prouvant ainsi

qu'ils n'étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils

républicains, pourvu qu'ils eussent les mains propres et allassent à la

messe. Dès la première fois, avant qu'on se mît à table, j'entraînai

Saint-Loup dans un coin de la salle à manger, et devant tous les autres,

mais qui ne nous entendaient pas, je lui dis:

--Robert, le moment et l'endroit sont mal choisis pour vous dire cela,

mais cela ne durera qu'une seconde. Toujours j'oublie de vous le

demander au quartier; est-ce que ce n'est pas Mme de Guermantes dont

vous avez la photographie sur la table?

--Mais si, c'est ma bonne tante.

--Tiens, mais c'est vrai, je suis fou, je l'avais su autrefois, je n'y

avais jamais songé; mon Dieu, vos amis doivent s'impatienter, parlons

vite, ils nous regardent, ou bien une autre fois, cela n'a aucune

importance.

--Mais si, marchez toujours, ils sont là pour attendre.

--Pas du tout, je tiens à être poli; ils sont si gentils; vous savez, du

reste, je n'y tiens pas autrement.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 8 / 17 段