--Vous la connaissez, cette brave Oriane?

Cette «brave Oriane», comme il eût dit cette «bonne Oriane», ne

signifiait pas que Saint-Loup considérât Mme de Guermantes comme

particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de

simples renforcements de «cette», désignant une personne qu'on connaît

et dont on ne sait trop que dire avec quelqu'un qui n'est pas de votre

intimité. «Bonne» sert de hors-d'oeuvre et permet d'attendre un instant

qu'on ait trouvé: «Est-ce que vous la voyez souvent?» ou «Il y a des

mois que je ne l'ai vue», ou «Je la vois mardi» ou «Elle ne doit plus

être de la première jeunesse».

--Je ne peux pas vous dire comme cela m'amuse que ce soit sa

photographie, parce que nous habitons maintenant dans sa maison et j'ai

appris sur elle des choses inouïes (j'aurais été bien embarrassé de dire

lesquelles) qui font qu'elle m'intéresse beaucoup, à un point de vue

littéraire, vous comprenez, comment dirai-je, à un point de vue

balzacien, vous qui êtes tellement intelligent, vous comprenez cela à

demi-mot; mais finissons vite, qu'est-ce que vos amis doivent penser de

mon éducation!

--Mais ils ne pensent rien du tout; je leur ai dit que vous êtes

sublime et ils sont beaucoup plus intimidés que vous.

--Vous êtes trop gentil. Mais justement, voilà: Mme de Guermantes ne se

doute pas que je vous connais, n'est-ce pas?

--Je n'en sais rien; je ne l'ai pas vue depuis l'été dernier puisque je

ne suis pas venu en permission depuis qu'elle est rentrée.

--C'est que je vais vous dire, on m'a assuré qu'elle me croit tout à

fait idiot.

--Cela, je ne le crois pas: Oriane n'est pas un aigle, mais elle n'est

tout de même pas stupide.

--Vous savez que je ne tiens pas du tout en général à ce que vous

publiez les bons sentiments que vous avez pour moi, car je n'ai pas

d'amour-propre. Aussi je regrette que vous ayez dit des choses aimables

sur mon compte à vos amis (que nous allons rejoindre dans deux

secondes). Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire

savoir, même avec un peu d'exagération, ce que vous pensez de moi, vous

me feriez un grand plaisir.

--Mais très volontiers, si vous n'avez que cela à me demander, ce n'est

pas trop difficile, mais quelle importance cela peut-il avoir ce

qu'elle peut penser de vous? Je suppose que vous vous en moquez bien; en

tout cas si ce n'est que cela, nous pourrons en parler devant tout le

monde ou quand nous serons seuls, car j'ai peur que vous vous fatiguiez

à parler debout et d'une façon si incommode, quand nous avons tant

d'occasions d'être en tête à tête.

C'était bien justement cette incommodité qui m'avait donné le courage de

parler à Robert; la présence des autres était pour moi un prétexte

m'autorisant à donner à mes propos un tour bref et décousu, à la faveur

duquel je pouvais plus aisément dissimuler le mensonge que je faisais en

disant à mon ami que j'avais oublié sa parenté avec la duchesse et pour

ne pas lui laisser le temps de me poser sur mes motifs de désirer que

Mme de Guermantes me sût lié avec lui, intelligent, etc., des questions

qui m'eussent d'autant plus troublé que je n'aurais pas pu y répondre.

--Robert, pour vous si intelligent, cela m'étonne que vous ne compreniez

pas qu'il ne faut pas discuter ce qui fait plaisir à ses amis mais le

faire. Moi, si vous me demandiez n'importe quoi, et même je tiendrais

beaucoup à ce que vous me demandiez quelque chose, je vous assure que je

ne vous demanderais pas d'explications. Je vais plus loin que ce que je

désire; je ne tiens pas à connaître Mme de Guermantes; mais j'aurais dû,

pour vous éprouver, vous dire que je désirerais dîner avec Mme de

Guermantes et je sais que vous ne l'auriez pas fait.

--Non seulement je l'aurais fait, mais je le ferai.

--Quand cela?

--Dès que je viendrai à Paris, dans trois semaines, sans doute.

--Nous verrons, d'ailleurs elle ne voudra pas. Je ne peux pas vous dire

comme je vous remercie.

--Mais non, ce n'est rien.

--Ne me dites pas cela, c'est énorme, parce que maintenant je vois l'ami

que vous êtes; que la chose que je vous demande soit importante ou non,

désagréable ou non, que j'y tienne en réalité ou seulement pour vous

éprouver, peu importe, vous dites que vous le ferez, et vous montrez par

là la finesse de votre intelligence et de votre coeur. Un ami bête eût

discuté.

C'était justement ce qu'il venait de faire; mais peut-être je voulais le

prendre par l'amour-propre; peut-être aussi j'étais sincère, la seule

pierre de touche du mérite me semblant être l'utilité dont on pouvait

être pour moi à l'égard de l'unique chose qui me semblât importante, mon

amour. Puis j'ajoutai, soit par duplicité, soit par un surcroît

véritable de tendresse produit par la reconnaissance, par l'intérêt et

par tout ce que la nature avait mis des traits mêmes de Mme de

Guermantes en son neveu Robert:

--Mais voilà qu'il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé

que l'une des deux choses, la moins importante, l'autre l'est plus pour

moi, mais je crains que vous ne me la refusiez; cela vous ennuierait-il

que nous nous tutoyions?

--Comment m'ennuyer, mais voyons! _joie! pleurs de joie! félicité

inconnue_!

--Comme je vous remercie ... te remercie. Quand vous aurez commencé!

Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de

Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.

--On fera les deux.

--Ah! Robert! Écoutez, dis-je encore à Saint-Loup pendant le

dîner,--oh! c'est d'un comique cette conversation à propos interrompus

et du reste je ne sais pas pourquoi--vous savez la dame dont je viens de

vous parler?

--Oui.

--Vous savez bien qui je veux dire?

--Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un

_demeuré_.

--Vous ne voudriez pas me donner sa photographie?

Je comptais lui demander seulement de me la prêter. Mais au moment de

parler, j'éprouvai de la timidité, je trouvai ma demande indiscrète et,

pour ne pas le laisser voir, je la formulai plus brutalement et la

grossis encore, comme si elle avait été toute naturelle.

--Non, il faudrait que je lui demande la permission d'abord, me

répondit-il.

Aussitôt il rougit. Je compris qu'il avait une arrière-pensée, qu'il

m'en prêtait une, qu'il ne servirait mon amour qu'à moitié, sous la

réserve de certains principes de moralité, et je le détestai.

Et pourtant j'étais touché de voir combien Saint-Loup se montrait autre

à mon égard depuis que je n'étais plus seul avec lui et que ses amis

étaient en tiers. Son amabilité plus grande m'eût laissé indifférent si

j'avais cru qu'elle était voulue; mais je la sentais involontaire et

faite seulement de tout ce qu'il devait dire à mon sujet quand j'étais

absent et qu'il taisait quand j'étais seul avec lui. Dans nos

tête-à-tête, certes, je soupçonnais le plaisir qu'il avait à causer avec

moi, mais ce plaisir restait presque toujours inexprimé. Maintenant les

mêmes propos de moi, qu'il goûtait d'habitude sans le marquer, il

surveillait du coin de l'oeil s'ils produisaient chez ses amis l'effet

sur lequel il avait compté et qui devait répondre à ce qu'il leur avait

annoncé. La mère d'une débutante ne suspend pas davantage son attention

aux répliques de sa fille et à l'attitude du public. Si j'avais dit un

mot dont, devant moi seul, il n'eût que souri, il craignait qu'on ne

l'eût pas bien compris, il me disait: «Comment, comment?» pour me faire

répéter, pour faire faire attention, et aussitôt se tournant vers les

autres et se faisant, sans le vouloir, en les regardant avec un bon

rire, l'entraîneur de leur rire, il me présentait pour la première fois

l'idée qu'il avait de moi et qu'il avait dû souvent leur exprimer. De

sorte que je m'apercevais tout d'un coup moi-même du dehors, comme

quelqu'un qui lit son nom dans le journal ou qui se voit dans une glace.

Il m'arriva un de ces soirs-là de vouloir raconter une histoire assez

comique sur Mme Blandais, mais je m'arrêtai immédiatement car je me

rappelai que Saint-Loup la connaissait déjà et qu'ayant voulu la lui

dire le lendemain de mon arrivée, il m'avait interrompu en me disant:

«Vous me l'avez déjà racontée à Balbec.» Je fus donc surpris de le voir

m'exhorter à continuer en m'assurant qu'il ne connaissait pas cette

histoire et qu'elle l'amuserait beaucoup. Je lui dis: «Vous avez un

moment d'oubli, mais vous allez bientôt la reconnaître.--Mais non, je te

jure que tu confonds. Jamais tu ne me l'as dite. Va.» Et pendant toute

l'histoire il attachait fiévreusement ses regards ravis tantôt sur moi,

tantôt sur ses camarades. Je compris seulement quand j'eus fini au

milieu des rires de tous qu'il avait songé qu'elle donnerait une haute

idée de mon esprit à ses camarades et que c'était pour cela qu'il avait

feint de ne pas la connaître. Telle est l'amitié.

Le troisième soir, un de ses amis auquel je n'avais pas eu l'occasion de

parler les deux premières fois, causa très longuement avec moi; et je

l'entendais qui disait à mi-voix à Saint-Loup le plaisir qu'il y

trouvait. Et de fait nous causâmes presque toute la soirée ensemble

devant nos verres de sauternes que nous ne vidions pas, séparés,

protégés des autres par les voiles magnifiques d'une de ces sympathies

entre hommes qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique à leur

base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. Tel, de

nature énigmatique, m'était apparu à Balbec ce sentiment que Saint-Loup

ressentait pour moi, qui ne se confondait pas avec l'intérêt de nos

conversations, détaché de tout lien matériel, invisible, intangible et

dont pourtant il éprouvait la présence en lui-même comme une sorte de

phlogistique, de gaz, assez pour en parler en souriant. Et peut-être y

avait-il quelque chose de plus surprenant encore dans cette sympathie

née ici en une seule soirée, comme une fleur qui se serait ouverte en

quelques minutes, dans la chaleur de cette petite pièce. Je ne pus me

tenir de demander à Robert, comme il me parlait de Balbec, s'il était

vraiment décidé qu'il épousât Mlle d'Ambresac. Il me déclara que non

seulement ce n'était pas décidé, mais qu'il n'en avait jamais été

question, qu'il ne l'avait jamais vue, qu'il ne savait pas qui c'était.

Si j'avais vu à ce moment-là quelques-unes des personnes du monde qui

avaient annoncé ce mariage, elles m'eussent fait part de celui de Mlle

d'Ambresac avec quelqu'un qui n'était pas Saint-Loup et de celui de

Saint-Loup avec quelqu'un qui n'était pas Mlle d'Ambresac. Je les eusse

beaucoup étonnées en leur rappelant leurs prédictions contraires et

encore si récentes. Pour que ce petit jeu puisse continuer et multiplier

les fausses nouvelles en en accumulant successivement sur chaque nom le

plus grand nombre possible, la nature a donné à ce genre de joueurs une

mémoire d'autant plus courte que leur crédulité est plus grande.

Saint-Loup m'avait parlé d'un autre de ses camarades qui était là aussi,

avec qui il s'entendait particulièrement bien, car ils étaient dans ce

milieu les deux seuls partisans de la révision du procès Dreyfus.

--Oh! lui, ce n'est pas comme Saint-Loup, c'est un énergumène, me dit

mon nouvel ami; il n'est même pas de bonne foi. Au début, il disait: «Il

n'y a qu'à attendre, il y a là un homme que je connais bien, plein de

finesse, de bonté, le général de Boisdeffre; on pourra, sans hésiter,

accepter son avis.» Mais quand il a su que Boisdeffre proclamait la

culpabilité de Dreyfus, Boisdeffre ne valait plus rien; le cléricalisme,

les préjugés de l'état-major l'empêchaient de juger sincèrement, quoique

personne ne soit, ou du moins ne fût aussi clérical, avant son Dreyfus,

que notre ami. Alors il nous a dit qu'en tout cas on saurait la vérité,

car l'affaire allait être entre les mains de Saussier, et que celui-là,

soldat républicain (notre ami est d'une famille ultra-monarchiste),

était un homme de bronze, une conscience inflexible. Mais quand

Saussier a proclamé l'innocence d'Esterhazy, il a trouvé à ce verdict

des explications nouvelles, défavorables non à Dreyfus, mais au général

Saussier. C'était l'esprit militariste qui aveuglait Saussier (et

remarquez que lui est aussi militariste que clérical, ou du moins qu'il

l'était, car je ne sais plus que penser de lui). Sa famille est désolée

de le voir dans ces idées-là.

--Voyez-vous, dis-je et en me tournant à demi vers Saint-Loup, pour ne

pas avoir l'air de m'isoler, ainsi que vers son camarade, et pour le

faire participer à la conversation, c'est que l'influence qu'on prête au

milieu est surtout vraie du milieu intellectuel. On est l'homme de son

idée; il y a beaucoup moins d'idées que d'hommes, ainsi tous les hommes

d'une même idée sont pareils. Comme une idée n'a rien de matériel, les

hommes qui ne sont que matériellement autour de l'homme d'une idée ne

la modifient en rien.

Saint-Loup ne se contenta pas de ce rapprochement. Dans un délire de

joie que redoublait sans doute celle qu'il avait à me faire briller

devant ses amis, avec une volubilité extrême il me répétait en me

bouchonnant comme un cheval arrivé le premier au poteau: «Tu es l'homme

le plus intelligent que je connaisse, tu sais.» Il se reprit et ajouta:

«avec Elstir.--Cela ne te fâche pas, n'est-ce pas? tu comprends,

scrupule. Comparaison: je te le dis comme on aurait dit à Balzac: Vous

êtes le plus grand romancier du siècle, avec Stendhal. Excès de

scrupule, tu comprends, au fond immense admiration. Non? tu ne marches

pas pour Stendhal?» ajoutait-il avec une confiance naïve dans mon

jugement, qui se traduisait par une charmante interrogation souriante,

presque enfantine, de ses yeux verts. «Ah! bien, je vois que tu es de

mon avis, Bloch déteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part. _La

Chartreuse,_ c'est tout de même quelque chose d'énorme! Je suis content

que tu sois de mon avis. Qu'est-ce que tu aimes le mieux dans _La

Chartreuse_? réponds, me disait-il avec une impétuosité juvénile (et sa

force physique, menaçante, donnait presque quelque chose d'effrayant à

sa question), Mosca? Fabrice?» Je répondais timidement que Mosca avait

quelque chose de M. de Norpois. Sur quoi tempête de rire du jeune

Siegfried-Saint-Loup. Je n'avais pas fini d'ajouter: «Mais Mosca est

bien plus intelligent, moins pédantesque» que j'entendis Robert crier

bravo en battant effectivement des mains, en riant à s'étouffer, et en

criant: «D'une justesse! Excellent! Tu es inouï.»

A ce moment je fus interrompu par Saint-Loup parce qu'un des jeunes

militaires venait en souriant de me désigner à lui en disant: «Duroc,

tout à fait Duroc.» Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais je

sentais que l'expression du visage intimidé était plus que

bienveillante. Quand je parlais, l'approbation des autres semblait

encore de trop à Saint-Loup, il exigeait le silence. Et comme un chef

d'orchestre interrompt ses musiciens en frappant avec son archet parce

que quelqu'un a fait du bruit, il réprimanda le perturbateur: «Gibergue,

dit-il, il faut vous taire quand on parle. Vous direz ça après. Allez,

continuez», me dit-il.

Je respirai, car j'avais craint qu'il ne me fît tout recommencer.

--Et comme une idée, continuai-je, est quelque chose qui ne peut

participer aux intérêts humains et ne pourrait jouir de leurs

avantages, les hommes d'une idée ne sont pas influencés par l'intérêt.

--Dites donc, ça vous en bouche un coin, mes enfants, s'exclama après

que j'eus fini de parler Saint-Loup, qui m'avait suivi des yeux avec la

même sollicitude anxieuse que si j'avais marché sur la corde raide.

Qu'est-ce que vous vouliez dire, Gibergue?

--Je disais que monsieur me rappelait beaucoup le commandant Duroc. Je

croyais l'entendre.

--Mais j'y ai pensé bien souvent, répondit Saint-Loup, il y a bien des

rapports, mais vous verrez que celui-ci a mille choses que n'a pas

Duroc.

De même qu'un frère de cet ami de Saint-Loup, élève à la Schola

Cantorum, pensait sur toute nouvelle oeuvre musicale nullement comme son

père, sa mère, ses cousins, ses camarades de club, mais exactement comme

tous les autres élèves de la Schola, de même ce sous-officier noble

(dont Bloch se fit une idée extraordinaire quand je lui en parlai, parce

que, touché d'apprendre qu'il était du même parti que lui, il

l'imaginait cependant, à cause de ses origines aristocratiques et de son

éducation religieuse et militaire, on ne peut plus différent, paré du

même charme qu'un natif d'une contrée lointaine) avait une «mentalité»,

comme on commençait à dire, analogue à celle de tous les dreyfusards en

général et de Bloch en particulier, et sur laquelle ne pouvaient avoir

aucune espèce de prise les traditions de sa famille et les intérêts de

sa carrière. C'est ainsi qu'un cousin de Saint-Loup avait épousé une

jeune princesse d'Orient qui, disait-on, faisait des vers aussi beaux

que ceux de Victor Hugo ou d'Alfred de Vigny et à qui, malgré cela, on

supposait un esprit autre que ce qu'on pouvait concevoir, un esprit de

princesse d'Orient recluse dans un palais des _Mille et une Nuits_. Aux

écrivains qui eurent le privilège de l'approcher fut réservée la

déception, ou plutôt la joie, d'entendre une conversation qui donnait

l'idée non de Schéhérazade, mais d'un être de génie du genre d'Alfred de

Vigny ou de Victor Hugo.

Je me plaisais surtout à causer avec ce jeune homme, comme avec les

autres amis de Robert du reste, et avec Robert lui-même, du quartier,

des officiers de la garnison, de l'armée en général. Grâce à cette

échelle immensément agrandie à laquelle nous voyons les choses, si

petites qu'elles soient, au milieu desquelles nous mangeons, nous

causons, nous menons notre vie réelle, grâce à cette formidable

majoration qu'elles subissent et qui fait que le reste, absent du monde,

ne peut lutter avec elles et prend, à côté, l'inconsistance d'un songe,

j'avais commencé à m'intéresser aux diverses personnalités du quartier,

aux officiers que j'apercevais dans la cour quand j'allais voir

Saint-Loup ou, si j'étais réveillé, quand le régiment passait sous mes

fenêtres. J'aurais voulu avoir des détails sur le commandant qu'admirait

tant Saint-Loup et sur le cours d'histoire militaire qui m'aurait ravi

«même esthétiquement». Je savais que chez Robert un certain verbalisme

était trop souvent un peu creux, mais d'autres fois signifiait

l'assimilation d'idées profondes qu'il était fort capable de comprendre.

Malheureusement, au point de vue armée, Robert était surtout préoccupé

en ce moment de l'affaire Dreyfus. Il en parlait peu parce que seul de

sa table il était dreyfusard; les autres étaient violemment hostiles à

la révision, excepté mon voisin de table, mon nouvel ami, dont les

opinions paraissaient assez flottantes. Admirateur convaincu du colonel,

qui passait pour un officier remarquable et qui avait flétri l'agitation

contre

l'armée en divers ordres du jour qui le faisaient passer pour

antidreyfusard, mon voisin avait appris que son chef avait laissé

échapper quelques assertions qui avaient donné à croire qu'il avait des

doutes sur la culpabilité de Dreyfus et gardait son estime à Picquart.

Sur ce dernier point, en tout cas, le bruit de dreyfusisme relatif du

colonel était mal fondé, comme tous les bruits venus on ne sait d'où qui

se produisent autour de toute grande affaire. Car, peu après, ce

colonel, ayant été chargé d'interroger l'ancien chef du bureau des

renseignements, le traita avec une brutalité et un mépris qui n'avaient

encore jamais été égalés. Quoi qu'il en fût et bien qu'il ne se fût pas

permis de se renseigner directement auprès du colonel, mon voisin avait

fait à Saint-Loup la politesse de lui dire--du ton dont une dame

catholique annonce à une dame juive que son curé blâme les massacres de

juifs en Russie et admire la générosité de certains Israélites--que le

colonel n'était pas pour le dreyfusisme--pour un certain dreyfusisme au

moins--l'adversaire fanatique, étroit, qu'on avait représenté.

--Cela ne m'étonne pas, dit Saint-Loup, car c'est un homme intelligent.

Mais, malgré tout, les préjugés de naissance et surtout le cléricalisme

l'aveuglent. Ah! me dit-il, le commandant Duroc, le professeur

d'histoire militaire dont je t'ai parlé, en voilà un qui, paraît-il,

marche à fond dans nos idées. Du reste, le contraire m'eût étonné, parce

qu'il est non seulement sublime d'intelligence, mais radical-socialiste

et franc-maçon.

Autant par politesse pour ses amis à qui les professions de foi

dreyfusardes de Saint-Loup étaient pénibles que parce que le reste

m'intéressait davantage, je demandai à mon voisin si c'était exact que

ce commandant fît, de l'histoire militaire, une démonstration d'une

véritable beauté esthétique.

--C'est absolument vrai.

--Mais qu'entendez-vous par là?

--Eh bien! par exemple, tout ce que vous lisez, je suppose, dans le

récit d'un narrateur militaire, les plus petits faits, les plus petits

événements, ne sont que les signes d'une idée qu'il faut dégager et qui

souvent en recouvre d'autres, comme dans un palimpseste. De sorte que

vous avez un ensemble aussi intellectuel que n'importe quelle science ou

n'importe quel art, et qui est satisfaisant pour l'esprit.

--Exemples, si je n'abuse pas.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 9 / 17 段