Je regardais la photographie de sa tante et la pensée que Saint-Loup

possédant cette photographie, il pourrait peut-être me la donner, me fit

le chérir davantage et souhaiter de lui rendre mille services qui me

semblaient peu de choses en échange d'elle. Car cette photographie

c'était comme une rencontre de plus ajoutée à celles que j'avais déjà

faites de Mme de Guermantes; bien mieux, une rencontre prolongée, comme

si, par un brusque progrès dans nos relations, elle s'était arrêtée

auprès de moi, en chapeau de jardin, et m'avait laissé pour la première

fois regarder à loisir ce gras de joue, ce tournant de nuque, ce coin de

sourcils (jusqu'ici voilés pour moi par la rapidité de son passage,

l'étourdissement de mes impressions, l'inconsistance du souvenir); et

leur contemplation, autant que celle de la gorge et des bras d'une femme

que je n'aurais jamais vue qu'en robe montante, m'était une voluptueuse

découverte, une faveur. Ces lignes qu'il me semblait presque défendu de

regarder, je pourrais les étudier là comme dans un traité de la seule

géométrie qui eût de la valeur pour moi. Plus tard, en regardant Robert,

je m'aperçus que lui aussi était un peu comme une photographie de sa

tante, et par un mystère presque aussi émouvant pour moi puisque, si sa

figure à lui n'avait pas été directement produite par sa figure à elle,

toutes deux avaient cependant une origine commune. Les traits de la

duchesse de Guermantes qui étaient épinglés dans ma vision de Combray,

le nez en bec de faucon, les yeux perçants, semblaient avoir servi aussi

à découper--dans un autre exemplaire analogue et mince d'une peau trop

fine--la figure de Robert presque superposable à celle de sa tante. Je

regardais sur lui avec envie ces traits caractéristiques des Guermantes,

de cette race restée si particulière au milieu du monde, où elle ne se

perd pas et où elle reste isolée dans sa gloire divinement

ornithologique, car elle semble issue, aux âges de la mythologie, de

l'union d'une déesse et d'un oiseau.

Robert, sans en connaître les causes, était touché de mon

attendrissement. Celui-ci d'ailleurs s'augmentait du bien-être causé par

la chaleur du feu et par le vin de Champagne qui faisait perler en même

temps des gouttes de sueur à mon front et des larmes à mes yeux; il

arrosait des perdreaux; je les mangeais avec l'émerveillement d'un

profane, de quelque sorte qu'il soit, quand il trouve dans une certaine

vie qu'il ne connaissait pas ce qu'il avait cru qu'elle excluait (par

exemple d'un libre penseur faisant un dîner exquis dans un presbytère).

Et le lendemain matin en m'éveillant, j'allai jeter par la fenêtre de

Saint-Loup qui, située fort haut, donnait sur tout le pays, un regard de

curiosité pour faire la connaissance de ma voisine, la campagne, que je

n'avais pas pu apercevoir la veille, parce que j'étais arrivé trop tard,

à l'heure où elle dormait déjà dans la nuit. Mais de si bonne heure

qu'elle fût éveillée, je ne la vis pourtant en ouvrant la croisée, comme

on la voit d'une fenêtre de château, du côté de l'étang, qu'emmitouflée

encore dans sa douce et blanche robe matinale de brouillard qui ne me

laissait presque rien distinguer. Mais je savais qu'avant que les

soldats qui s'occupaient des chevaux dans la cour eussent fini leur

pansage, elle l'aurait dévêtue. En attendant je ne pouvais voir qu'une

maigre colline, dressant tout contre le quartier son dos déjà dépouillé

d'ombre, grêle et rugueux. A travers les rideaux ajourés de givre, je ne

quittais pas des yeux cette étrangère qui me regardait pour la première

fois. Mais quand j'eus pris l'habitude de venir au quartier, la

conscience que la colline était là, plus réelle par conséquent, même

quand je ne la voyais pas, que l'hôtel de Balbec, que notre maison de

Paris auxquels je pensais comme à des absents, comme à des morts,

c'est-à-dire sans plus guère croire à leur existence, fit que, même sans

que je m'en rendisse compte, sa forme réverbérée se profila toujours sur

les moindres impressions que j'eus à Doncières et, pour commencer par ce

matin-là, sur la bonne impression de chaleur que me donna le chocolat

préparé par l'ordonnance de Saint-Loup dans cette chambre confortable

qui avait l'air d'un centre optique pour regarder la colline (l'idée de

faire autre chose que la regarder et de s'y promener étant rendue

impossible par ce même brouillard qu'il y avait). Imbibant la forme de

la colline, associé au goût du chocolat et à toute la trame de mes

pensées d'alors, ce brouillard, sans que je pensasse le moins du monde à

lui, vint mouiller toutes mes pensées de ce temps-là, comme tel or

inaltérable et massif était resté allié à mes impressions de Balbec, ou

comme la présence voisine des escaliers extérieurs de grès noirâtre

donnait quelque grisaille à mes impressions de Combray. Il ne persista

d'ailleurs pas tard dans la matinée, le soleil commença par user

inutilement contre lui quelques flèches qui le passementèrent de

brillants puis en eurent raison. La colline put offrir sa croupe grise

aux rayons qui, une heure plus tard, quand je descendis dans la ville,

donnaient aux rouges des feuilles d'arbres, aux rouges et aux bleus des

affiches électorales posées sur les murs une exaltation qui me soulevait

moi-même et me faisait battre, en chantant, les pavés sur lesquels je me

retenais pour ne pas bondir de joie.

Mais, dès le second jour, il me fallut aller coucher à l'hôtel. Et je

savais d'avance que fatalement j'allais y trouver la tristesse. Elle

était comme un arome irrespirable que depuis ma naissance exhalait pour

moi toute chambre nouvelle, c'est-à-dire toute chambre: dans celle que

j'habitais d'ordinaire, je n'étais pas présent, ma pensée restait

ailleurs et à sa place envoyait seulement l'habitude. Mais je ne pouvais

charger cette servante moins sensible de s'occuper de mes affaires dans

un pays nouveau, où je la précédais, où j'arrivais seul, où il me

fallait faire entrer en contact avec les choses ce «Moi» que je ne

retrouvais qu'à des années d'intervalles, mais toujours le même, n'ayant

pas grandi depuis Combray, depuis ma première arrivée à Balbec,

pleurant, sans pouvoir être consolé, sur le coin d'une malle défaite.

Or, je m'étais trompé. Je n'eus pas le temps d'être triste, car je ne

fus pas un instant seul. C'est qu'il restait du palais ancien un

excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne, et qui, détaché de

toute affectation pratique, avait pris dans son désoeuvrement une sorte

de vie: couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait à tous moments

les allées et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et

ornés comme des salons, qui avaient plutôt l'air d'habiter là que de

faire partie de l'habitation, qu'on n'avait pu faire entrer dans aucun

appartement, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite

m'offrir leur compagnie--sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de

fantômes subalternes du passé à qui on avait concédé de demeurer sans

bruit à la porte des chambres qu'on louait, et qui chaque fois que je

les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d'une prévenance

silencieuse. En somme, l'idée d'un logis, simple contenant de notre

existence actuelle et nous préservant seulement du froid, de la vue des

autres, était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de

pièces, aussi réelles qu'une colonie de personnes, d'une vie il est vrai

silencieuse, mais qu'on était obligé de rencontrer, d'éviter,

d'accueillir, quand on rentrait. On tâchait de ne pas déranger et on ne

pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait pris, depuis le

XVIIIe siècle, l'habitude de s'étendre entre ses appuis de vieil or,

sous les nuages de son plafond peint. Et on était pris d'une curiosité

plus familière pour les petites pièces qui, sans aucun souci de la

symétrie, couraient autour de lui, innombrables, étonnées, fuyant en

désordre jusqu'au jardin où elles descendaient si facilement par trois

marches ébréchées.

Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l'ascenseur ni être vu dans

le grand escalier, un plus petit, privé, qui ne servait plus, me tendait

ses marches si adroitement posées l'une tout près de l'autre, qu'il

semblait exister dans leur gradation une proportion parfaite du genre de

celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs,

viennent souvent émouvoir en nous une sensualité particulière. Mais

celle qu'il y a à monter et à descendre, il m'avait fallu venir ici pour

la connaître, comme jadis dans une station alpestre pour savoir que

l'acte, habituellement non perçu, de respirer, peut être une constante

volupté. Je reçus cette dispense d'effort que nous accordent seules les

choses dont nous avons un long usage, quand je posai mes pieds pour la

première fois sur ces marches, familières avant d'être connues, comme si

elles possédaient, peut-être déposée, incorporée en elles par les

maîtres d'autrefois qu'elles accueillaient chaque jour, la douceur

anticipée d'habitudes que je n'avais pas contractées encore et qui même

ne pourraient que s'affaiblir quand elles seraient devenues miennes.

J'ouvris une chambre, la double porte se referma derrière moi, la

draperie fit entrer un silence sur lequel je me sentis comme une sorte

d'enivrante royauté; une cheminée de marbre ornée de cuivres ciselés,

dont on aurait eu tort de croire qu'elle ne savait que représenter l'art

du Directoire, me faisait du feu, et un petit fauteuil bas sur pieds

m'aida à me chauffer aussi confortablement que si j'eusse été assis sur

le tapis. Les murs étreignaient la chambre, la séparant du reste du

monde et, pour y laisser entrer, y enfermer ce qui la faisait complète,

s'écartaient devant la bibliothèque, réservaient l'enfoncement du lit

des deux côtés duquel des colonnes soutenaient légèrement le plafond

surélevé de l'alcôve. Et la chambre était prolongée dans le sens de la

profondeur par deux cabinets aussi larges qu'elle, dont le dernier

suspendait à son mur, pour parfumer le recueillement qu'on y vient

chercher, un voluptueux rosaire de grains d'iris; les portes, si je les

laissais ouvertes pendant que je me retirais dans ce dernier retrait, ne

se contentaient pas de le tripler, sans qu'il cessât d'être harmonieux,

et ne faisaient pas seulement goûter à mon regard le plaisir de

l'étendue après celui de la concentration, mais encore ajoutaient, au

plaisir de ma solitude, qui restait inviolable et cessait d'être

enclose, le sentiment de la liberté. Ce réduit donnait sur une cour,

belle solitaire que je fus heureux d'avoir pour voisine quand, le

lendemain matin, je la découvris, captive entre ses hauts murs où ne

prenait jour aucune fenêtre, et n'ayant que deux arbres jaunis qui

suffisaient à donner une douceur mauve au ciel pur.

Avant de me coucher, je voulus sortir de ma chambre pour explorer tout

mon féerique domaine. Je marchai en suivant une longue galerie qui me

fit successivement hommage de tout ce qu'elle avait à m'offrir si je

n'avais pas sommeil, un fauteuil placé dans un coin, une épinette, sur

une console un pot de faïence bleu rempli de cinéraires, et dans un

cadre ancien le fantôme d'une dame d'autrefois aux cheveux poudrés mêlés

de fleurs bleues et tenant à la main un bouquet d'oeillets. Arrivé au

bout, son mur plein où ne s'ouvrait aucune porte me dit naïvement:

«Maintenant il faut revenir, mais tu vois, tu es chez toi», tandis que

le tapis moelleux ajoutait pour ne pas demeurer en reste que, si je ne

dormais pas cette nuit, je pourrais très bien venir nu-pieds, et que les

fenêtres sans volets qui regardaient la campagne m'assuraient qu'elles

passeraient une nuit blanche et qu'en venant à l'heure que je voudrais

je n'avais à craindre de réveiller personne. Et derrière une tenture je

surpris seulement un petit cabinet qui, arrêté par la muraille et ne

pouvant se sauver, s'était caché là, tout penaud, et me regardait avec

effroi de son oeil-de-boeuf rendu bleu par le clair de lune. Je me

couchai, mais la présence de l'édredon, des colonnettes, de la petite

cheminée, en mettant mon attention à un cran où elle n'était pas à

Paris, m'empêcha de me livrer au traintrain habituel de mes rêvasseries.

Et comme c'est cet état particulier de l'attention qui enveloppe le

sommeil et agit sur lui, le modifie, le met de plain-pied avec telle ou

telle série de nos souvenirs, les images qui remplirent mes rêves, cette

première nuit, furent empruntées à une mémoire entièrement distincte de

celle que mettait d'habitude à contribution mon sommeil. Si j'avais été

tenté en dormant de me laisser réentraîner vers ma mémoire coutumière,

le lit auquel je n'étais pas habitué, la douce attention que j'étais

obligé de prêter à mes positions quand je me retournais, suffisaient à

rectifier ou à maintenir le fil nouveau de mes rêves. Il en est du

sommeil comme de la perception du monde extérieur. Il suffit d'une

modification dans nos habitudes pour le rendre poétique, il suffit qu'en

nous déshabillant nous nous soyons endormi sans le vouloir sur notre

lit, pour que les dimensions du sommeil soient changées et sa beauté

sentie. On s'éveille, on voit quatre heures à sa montre, ce n'est que

quatre heures du matin, mais nous croyons que toute la journée s'est

écoulée, tant ce sommeil de quelques minutes et que nous n'avions pas

cherché nous a paru descendu du ciel, en vertu de quelque droit divin,

énorme et plein comme le globe d'or d'un empereur. Le matin, ennuyé de

penser que mon grand-père était prêt et qu'on m'attendait pour partir du

côté de Méséglise, je fus éveillé par la fanfare d'un régiment qui tous

les jours passa sous mes fenêtres. Mais deux ou trois fois--et je le

dis, car on ne peut bien décrire la vie des hommes si on ne la fait

baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la

contourne comme une presqu'île est cernée par la mer--le sommeil

interposé fut en moi assez résistant pour soutenir le choc de la

musique, et je n'entendis rien. Les autres jours il céda un instant;

mais encore veloutée d'avoir dormi, ma conscience, comme ces organes

préalablement anesthésiés, par qui une cautérisation, restée d'abord

insensible, n'est perçue que tout à fait à sa fin et comme une légère

brûlure, n'était touchée qu'avec douceur par les pointes aiguës des

fifres qui la caressaient d'un vague et frais gazouillis matinal; et

après cette étroite interruption où le silence s'était fait musique, il

reprenait avec mon sommeil avant même que les dragons eussent fini de

passer, me dérobant les dernières gerbes épanouies du bouquet

jaillissant et sonore. Et la zone de ma conscience que ses tiges

jaillissantes avaient effleurée était si étroite, si circonvenue de

sommeil, que plus tard, quand Saint-Loup me demandait si j'avais entendu

la musique, je n'étais pas plus certain que le son de la fanfare n'eût

pas été aussi imaginaire que celui que j'entendais dans le jour s'élever

après le moindre bruit au-dessus des pavés de la ville. Peut-être ne

l'avais-je entendu qu'en un rêve, par la crainte d'être réveillé, ou au

contraire de ne pas l'être et de ne pas voir le défilé. Car souvent

quand je restais endormi au moment où j'avais pensé au contraire que le

bruit m'aurait réveillé, pendant une heure encore je croyais l'être,

tout en sommeillant, et je me jouais à moi-même en minces ombres sur

l'écran de mon sommeil les divers spectacles auxquels il m'empêchait,

mais auxquels j'avais l'illusion d'assister.

Ce qu'on aurait fait le jour, il arrive en effet, le sommeil venant,

qu'on ne l'accomplisse qu'en rêve, c'est-à-dire après l'inflexion de

l'ensommeillement, en suivant une autre voie qu'on n'eût fait éveillé.

La même histoire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans

lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui

ont de la peine à s'endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre.

Après avoir désespérément, pendant des heures, les yeux clos, roulé des

pensées pareilles à celles qu'ils auraient eues les yeux ouverts, ils

reprennent courage s'ils s'aperçoivent que la minute précédente a été

toute alourdie d'un raisonnement en contradiction formelle avec les lois

de la logique et l'évidence du présent, cette courte «absence»

signifiant que la porte est ouverte par laquelle ils pourront peut-être

s'échapper tout à l'heure de la perception du réel, aller faire une

halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur donnera un plus ou moins

«bon» sommeil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au

réel, quand on atteint les premiers antres où les «autosuggestions»

préparent comme des sorcières l'infernal fricot des maladies imaginaires

ou de la recrudescence des maladies nerveuses, et guettent l'heure où

les crises remontées pendant le sommeil inconscient se déclancheront

assez fortes pour le faire cesser.

Non loin de là est le jardin réservé où croissent comme des fleurs

inconnues les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du

datura, du chanvre indien, des multiples extraits de l'éther, sommeil de

la belladone, de l'opium, de la valériane, fleurs qui restent closes

jusqu'au jour où l'inconnu prédestiné viendra les toucher, les épanouir,

et pour de longues heures dégager l'arome de leurs rêves particuliers en

un être émerveillé et surpris. Au fond du jardin est le couvent aux

fenêtres ouvertes où l'on entend répéter les leçons apprises avant de

s'endormir et qu'on ne saura qu'au réveil; tandis que, présage de

celui-ci, fait résonner son tic tac ce réveille-matin intérieur que

notre préoccupation a réglé si bien que, quand notre ménagère viendra

nous dire: il est sept heures, elle nous trouvera déjà prêt. Aux parois

obscures de cette chambre qui s'ouvre sur les rêves, et où travaille

sans cesse cet oubli des chagrins amoureux duquel est parfois

interrompue et défaite par un cauchemar plein de réminiscences la tâche

vite recommencée, pendent, même après qu'on est réveillé, les souvenirs

des songes, mais si enténébrés que souvent nous ne les apercevons pour

la première fois qu'en pleine après-midi quand le rayon d'une idée

similaire vient fortuitement les frapper; quelques-uns déjà,

harmonieusement clairs pendant qu'on dormait, mais devenus si

méconnaissables que, ne les ayant pas reconnus, nous ne pouvons que nous

hâter de les rendre à la terre, ainsi que des morts trop vite décomposés

ou que des objets si gravement atteints et près de la poussière que le

restaurateur le plus habile ne pourrait leur rendre une forme, et rien

en tirer. Près de la grille est la carrière où les sommeils profonds

viennent chercher des substances qui imprègnent la tête d'enduits si

durs que, pour éveiller le dormeur, sa propre volonté est obligée, même

dans un matin d'or, de frapper à grands coups de hache, comme un jeune

Siegfried. Au delà encore sont les cauchemars dont les médecins

prétendent stupidement qu'ils fatiguent plus que l'insomnie, alors

qu'ils permettent au contraire au penseur de s'évader de l'attention;

les cauchemars avec leurs albums fantaisistes, où nos parents qui sont

morts viennent de subir un grave accident qui n'exclut pas une guérison

prochaine. En attendant nous les tenons dans une petite cage à rats, où

ils sont plus petits que des souris blanches et, couverts de gros

boutons rouges, plantés chacun d'une plume, nous tiennent des discours

cicéroniens. A côté de cet album est le disque tournant du réveil grâce

auquel nous subissons un instant l'ennui d'avoir à rentrer tout à

l'heure dans une maison qui est détruite depuis cinquante ans, et dont

l'image est effacée, au fur et à mesure que le sommeil s'éloigne, par

plusieurs autres, avant que nous arrivions à celle qui ne se présente

qu'une fois le disque arrêté et qui coïncide avec celle que nous verrons

avec nos yeux ouverts.

Quelquefois je n'avais rien entendu, étant dans un de ces sommeils où

l'on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d'être tiré un

peu plus tard, lourd, surnourri, digérant tout ce que nous ont apporté,

pareilles aux nymphes qui nourrissaient Hercule, ces agiles puissances

végétatives, à l'activité redoublée pendant que nous dormons.

On appelle cela un sommeil de plomb; il semble qu'on soit devenu

soi-même, pendant quelques instants après qu'un tel sommeil a cessé, un

simple bonhomme de plomb. On n'est plus personne. Comment, alors,

cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu,

finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre? Pourquoi,

quand on se remet à penser, n'est-ce pas alors une autre personnalité

que l'antérieure qui s'incarne en nous? On ne voit pas ce qui dicte le

choix et pourquoi, entre les millions d'êtres humains qu'on pourrait

être, c'est sur celui qu'on était la veille qu'on met juste la main.

Qu'est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit

que le sommeil ait été complet, ou les rêves, entièrement différents de

nous)? Il y a eu vraiment mort, comme quand le coeur a cessé de battre

et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la

chambre, ne l'eussions-nous vue qu'une fois, éveille-t-elle des

souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns

dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous prenons conscience? La

résurrection au réveil--après ce bienfaisant accès d'aliénation mentale

qu'est le sommeil--doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on

retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la

résurrection de l'âme après la mort est-elle concevable comme un

phénomène de mémoire.

Quand j'avais fini de dormir, attiré par le ciel ensoleillé, mais retenu

par la fraîcheur de ces derniers matins si lumineux et si froids où

commence l'hiver, pour regarder les arbres où les feuilles n'étaient

plus indiquées que par une ou deux touches d'or ou de rose qui

semblaient être restées en l'air, dans une trame invisible, je levais la

tête et tendais le cou tout en gardant le corps à demi caché dans mes

couvertures; comme une chrysalide en voie de métamorphose, j'étais une

créature double aux diverses parties de laquelle ne convenait pas le

même milieu; à mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur; ma

poitrine par contre se souciait de chaleur et non de couleur. Je ne me

levais que quand mon feu était allumé et je regardais le tableau si

transparent et si doux de la matinée mauve et dorée à laquelle je venais

d'ajouter artificiellement les parties de chaleur qui lui manquaient,

tisonnant mon feu qui brûlait et fumait comme une bonne pipe et qui me

donnait comme elle eût fait un plaisir à la fois grossier parce qu'il

reposait sur un bien-être matériel et délicat parce que derrière lui

s'estompait une pure vision. Mon cabinet de toilette était tendu d'un

papier à fond d'un rouge violent que parsemaient des fleurs noires et

blanches, auxquelles il semble que j'aurais dû avoir quelque peine à

m'habituer. Mais elles ne firent que me paraître nouvelles, que me

forcer à entrer non en conflit mais en contact avec elles, que modifier

la gaieté et les chants de mon lever, elles ne firent que me mettre de

force au coeur d'une sorte de coquelicot pour regarder le monde, que je

voyais tout autre qu'à Paris, de ce gai paravent qu'était cette maison

nouvelle, autrement orientée que celle de mes parents et où affluait un

air pur. Certains jours, j'étais agité par l'envie de revoir ma

grand'mère ou par la peur qu'elle ne fût souffrante; ou bien c'était le

souvenir de quelque affaire laissée en train à Paris, et qui ne marchait

pas: parfois aussi quelque difficulté dans laquelle, même ici, j'avais

trouvé le moyen de me jeter. L'un ou l'autre de ces soucis m'avait

empêché de dormir, et j'étais sans force contre ma tristesse, qui en un

instant remplissait pour moi toute l'existence. Alors, de l'hôtel,

j'envoyais quelqu'un au quartier, avec un mot pour Saint-Loup: je lui

disais que si cela lui était matériellement possible--je savais que

c'était très difficile--il fût assez bon pour passer un instant. Au bout

d'une heure il arrivait; et en entendant son coup de sonnette je me

sentais délivré de mes préoccupations. Je savais, que si elles étaient

plus fortes que moi, il était plus fort qu'elles, et mon attention se

détachait d'elles et se tournait vers lui qui avait à décider. Il venait

d'entrer; et déjà il avait mis autour de moi le plein air où il

déployait tant d'activité depuis le matin, milieu vital fort différent

de ma chambre et auquel je m'adaptais immédiatement par des réactions

appropriées.

--J'espère que vous ne m'en voulez pas de vous avoir dérangé; j'ai

quelque chose qui me tourmente, vous avez dû le deviner.

--Mais non, j'ai pensé simplement que vous aviez envie de me voir et

j'ai trouvé ça très gentil. J'étais enchanté que vous m'ayez fait

demander. Mais quoi? ça ne va pas, alors? qu'est-ce qu'il y a pour votre

service?

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 7 / 17 段