Je sentais que je lui déplaisais en allant chaque matin au-devant

d'elle; mais si même j'avais eu le courage de rester deux ou trois jours

sans le faire, peut-être cette abstention qui eût représenté pour moi un

tel sacrifice, Mme de Guermantes ne l'eût pas remarquée, ou l'aurait

attribuée à quelque empêchement indépendant de ma volonté. Et en effet

je n'aurais pu réussir à cesser d'aller sur sa route qu'en m'arrangeant

à être dans l'impossibilité de le faire, car le besoin sans cesse

renaissant de la rencontrer, d'être pendant un instant l'objet de son

attention, la personne à qui s'adressait son salut, ce besoin-là était

plus fort que l'ennui de lui déplaire. Il aurait fallu m'éloigner pour

quelque temps; je n'en avais pas le courage. J'y songeais quelquefois.

Je disais alors à Françoise de faire mes malles, puis aussitôt après de

les défaire. Et comme le démon du pastiche, et de ne pas paraître vieux

jeu, altère la forme la plus naturelle et la plus sûre de soi,

Françoise, empruntant cette expression au vocabulaire de sa fille,

disait que j'étais dingo. Elle n'aimait pas cela, elle disait que je

«balançais» toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas

rivaliser avec les modernes, du langage de Saint-Simon. Il est vrai

qu'elle aimait encore moins quand je parlais en maître. Elle savait que

cela ne m'était pas naturel et ne me seyait pas, ce qu'elle traduisait

en disant que «le voulu ne m'allait pas». Je n'aurais eu le courage de

partir que dans une direction qui me rapprochât de Mme de Guermantes. Ce

n'était pas chose impossible. Ne serait-ce pas en effet me trouver plus

près d'elle que je ne l'étais le matin dans la rue, solitaire, humilié,

sentant que pas une seule des pensées que j'aurais voulu lui adresser

n'arrivait jamais jusqu'à elle, dans ce piétinement sur place de mes

promenades, qui pourraient durer indéfiniment sans m'avancer en rien, si

j'allais à beaucoup de lieues de Mme de Guermantes, mais chez quelqu'un

qu'elle connût, qu'elle sût difficile dans le choix de ses relations et

qui m'appréciât, qui pourrait lui parler de moi, et sinon obtenir d'elle

ce que je voulais, au moins le lui faire savoir, quelqu'un grâce à qui,

en tout cas, rien que parce que j'envisagerais avec lui s'il pourrait se

charger ou non de tel ou tel message auprès d'elle, je donnerais à mes

songeries solitaires et muettes une forme nouvelle, parlée, active, qui

me semblerait un progrès, presque une réalisation. Ce qu'elle faisait

durant la vie mystérieuse de la «Guermantes» qu'elle était, cela, qui

était l'objet de ma rêverie constante, y intervenir, même de façon

indirecte, comme avec un levier, en mettant en oeuvre quelqu'un à qui

ne fussent pas interdits l'hôtel de la duchesse, ses soirées, la

conversation prolongée avec elle, ne serait-ce pas un contact plus

distant mais plus effectif que ma contemplation dans la rue tous les

matins?

L'amitié, l'admiration que Saint-Loup avait pour moi, me semblaient

imméritées et m'étaient restées indifférentes. Tout d'un coup j'y

attachai du prix, j'aurais voulu qu'il les révélât à Mme de Guermantes,

j'aurais été capable de lui demander de le faire. Car dès qu'on est

amoureux, tous les petits privilèges inconnus qu'on possède, on voudrait

pouvoir les divulguer à la femme qu'on aime, comme font dans la vie les

déshérités et les fâcheux. On souffre qu'elle les ignore, on cherche à

se consoler en se disant que justement parce qu'ils ne sont jamais

visibles, peut-être ajoute-t-elle à l'idée qu'elle a de vous cette

possibilité d'avantages qu'on ne sait pas.

Saint-Loup ne pouvait pas depuis longtemps venir à Paris, soit, comme il

le disait, à cause des exigences de son métier, soit plutôt à cause de

chagrins que lui causait sa maîtresse avec laquelle il avait déjà été

deux fois sur le point de rompre. Il m'avait souvent dit le bien que je

lui ferais en allant le voir dans cette garnison dont, le surlendemain

du jour où il avait quitté Balbec, le nom m'avait causé tant de joie

quand je l'avais lu sur l'enveloppe de la première lettre que j'eusse

reçue de mon ami. C'était, moins loin de Balbec que le paysage tout

terrien ne l'aurait fait croire, une de ces petites cités

aristocratiques et militaires, entourées d'une campagne étendue où, par

les beaux jours, flotte si souvent dans le lointain une sorte de buée

sonore intermittente qui,--comme un rideau de peupliers par ses

sinuosités dessine le cours d'une rivière qu'on ne voit pas--révèle les

changements de place d'un régiment à la manoeuvre, que l'atmosphère même

des rues, des avenues et des places, a fini par contracter une sorte de

perpétuelle vibratilité musicale et guerrière, et que le bruit le plus

grossier de chariot ou de tramway s'y prolonge en vagues appels de

clairon, ressassés indéfiniment aux oreilles hallucinées par le silence.

Elle n'était pas située tellement loin de Paris que je ne pusse, en

descendant du rapide, rentrer, retrouver ma mère et ma grand'mère et

coucher dans mon lit. Aussitôt que je l'eus compris, troublé d'un

douloureux désir, j'eus trop peu de volonté pour décider de ne pas

revenir à Paris et de rester dans la ville; mais trop peu aussi pour

empêcher un employé de porter ma valise jusqu'à un fiacre et pour ne pas

prendre, en marchant derrière lui, l'âme dépourvue d'un voyageur qui

surveille ses affaires et qu'aucune grand'mère n'attend, pour ne pas

monter dans la voiture avec la désinvolture de quelqu'un qui, ayant

cessé de penser à ce qu'il veut, a l'air de savoir ce qu'il veut, et ne

pas donner au cocher l'adresse du quartier de cavalerie. Je pensais que

Saint-Loup viendrait coucher cette nuit-là à l'hôtel où je descendrais

afin de me rendre moins angoissant le premier contact avec cette ville

inconnue. Un homme de garde alla le chercher, et je l'attendis à la

porte du quartier, devant ce grand vaisseau tout retentissant du vent de

novembre, et d'où, à chaque instant, car c'était six heures du soir, des

hommes sortaient deux par deux dans la rue, titubant comme s'ils

descendaient à terre dans quelque port exotique où ils eussent

momentanément stationné.

Saint-Loup arriva, remuant dans tous les sens, laissant voler son

monocle devant lui; je n'avais pas fait dire mon nom, j'étais impatient

de jouir de sa surprise et de sa joie.

--Ah! quel ennui, s'écria-t-il en m'apercevant tout à coup et en

devenant rouge jusqu'aux oreilles, je viens de prendre la semaine et je

ne pourrai pas sortir avant huit jours!

Et préoccupé par l'idée de me voir passer seul cette première nuit, car

il connaissait mieux que personne mes angoisses du soir qu'il avait

souvent remarquées et adoucies à Balbec, il interrompait ses plaintes

pour se retourner vers moi, m'adresser de petits sourires, de tendres

regards inégaux, les uns venant directement de son oeil, les autres à

travers son monocle, et qui tous étaient une allusion à l'émotion qu'il

avait de me revoir, une allusion aussi à cette chose importante que je

ne comprenais toujours pas mais qui m'importait maintenant, notre

amitié.

--Mon Dieu! et où allez-vous coucher? Vraiment, je ne vous conseille pas

l'hôtel où nous prenons pension, c'est à côté de l'Exposition où des

fêtes vont commencer, vous auriez un monde fou. Non, il vaudrait mieux

l'hôtel de Flandre, c'est un ancien petit palais du XVIIIe siècle avec

de vieilles tapisseries. Ça «fait» assez «vieille demeure historique».

Saint-Loup employait à tout propos ce mot de «faire» pour «avoir l'air»,

parce que la langue parlée, comme la langue écrite, éprouve de temps en

temps le besoin de ces altérations du sens des mots, de ces raffinements

d'expression. Et de même que souvent les journalistes ignorent de quelle

école littéraire proviennent les «élégances» dont ils usent, de même le

vocabulaire, la diction même de Saint-Loup étaient faits de l'imitation

de trois esthètes différents dont il ne connaissait aucun, mais dont ces

modes de langage lui avaient été indirectement inculqués. «D'ailleurs,

conclut-il, cet hôtel est assez adapté à votre hyperesthésie auditive.

Vous n'aurez pas de voisins. Je reconnais que c'est un piètre avantage,

et comme en somme un autre voyageur peut y arriver demain, cela ne

vaudrait pas la peine de choisir cet hôtel-là pour des résultats de

précarité. Non, c'est à cause de l'aspect que je vous le recommande. Les

chambres sont assez sympathiques, tous les meubles anciens et

confortables, ça a quelque chose de rassurant.» Mais pour moi, moins

artiste que Saint-Loup, le plaisir que peut donner une jolie maison

était superficiel, presque nul, et ne pouvait pas calmer mon angoisse

commençante, aussi pénible que celle que j'avais jadis à Combray quand

ma mère ne venait pas me dire bonsoir ou celle que j'avais ressentie le

jour de mon arrivée à Balbec dans la chambre trop haute qui sentait le

vétiver. Saint-Loup le comprit à mon regard fixe.

--Mais vous vous en fichez bien, mon pauvre petit, de ce joli palais,

vous êtes tout pâle; moi, comme une grande brute, je vous parle de

tapisseries que vous n'aurez pas même le coeur de regarder. Je connais

la chambre où on vous mettrait, personnellement je la trouve très gaie,

mais je me rends bien compte que pour vous avec votre sensibilité ce

n'est pas pareil. Ne croyez pas que je ne vous comprenne pas, moi je ne

ressens pas la même chose, mais je me mets bien à votre place.

Un sous-officier qui essayait un cheval dans la cour, très occupé à le

faire sauter, ne répondant pas aux saluts des soldats, mais envoyant des

bordées d'injures à ceux qui se mettaient sur son chemin, adressa à ce

moment un sourire à Saint-Loup et, s'apercevant alors que celui-ci avait

un ami avec lui, salua. Mais son cheval se dressa de toute sa hauteur,

écumant. Saint-Loup se jeta à sa tête, le prit par la bride, réussit à

le calmer et revint à moi.

--Oui, me dit-il, je vous assure que je me rends compte, que je souffre

de ce que vous éprouvez; je suis malheureux, ajouta-t-il, en posant

affectueusement sa main sur mon épaule, de penser que si j'avais pu

rester près de vous, peut-être j'aurais pu, en causant avec vous

jusqu'au matin, vous ôter un peu de votre tristesse. Je vous prêterais

bien des livrés, mais vous ne pourrez pas lire si vous êtes comme cela.

Et jamais je n'obtiendrai de me faire remplacer ici; voilà deux fois de

suite que je l'ai fait parce que ma gosse était venue.

Et il fronçait le sourcil à cause de son ennui et aussi de sa contention

à chercher, comme un médecin, quel remède il pourrait appliquer à mon

mal.

--Cours donc faire du feu dans ma chambre, dit-il à un soldat qui

passait. Allons, plus vite que ça, grouille-toi.

Puis, de nouveau, il se détournait vers moi, et le monocle et le regard

myope faisaient allusion à notre grande amitié:

--Non! vous ici, dans ce quartier où j'ai tant pensé à vous, je ne peux

pas en croire mes yeux, je crois que je rêve. En somme, la santé, cela

va-t-il plutôt mieux? Vous allez me raconter tout cela tout à l'heure.

Nous allons monter chez moi, ne restons pas trop dans la cour, il fait

un bon dieu de vent, moi je ne le sens même plus, mais pour vous qui

n'êtes pas habitué, j'ai peur que vous n'ayez froid. Et le travail, vous

y êtes-vous mis? Non? que vous êtes drôle! Si j'avais vos dispositions,

je crois que j'écrirais du matin au soir. Cela vous amuse davantage de

ne rien faire. Quel malheur que ce soient les médiocres comme moi qui

soient toujours prêts à travailler et que ceux qui pourraient ne

veuillent pas! Et je ne vous ai pas seulement demandé des nouvelles de

Madame votre grand'mère. Son Proudhon ne me quitte pas.

Un officier, grand, beau, majestueux, déboucha à pas lents et solennels

d'un escalier. Saint-Loup le salua et immobilisa la perpétuelle

instabilité de son corps le temps de tenir la main à la hauteur du képi.

Mais il l'y avait précipitée avec tant de force, se redressant d'un

mouvement si sec, et, aussitôt le salut fini, la fit retomber par un

déclanchement si brusque en changeant toutes les positions de l'épaule,

de la jambe et du monocle, que ce moment fut moins d'immobilité que

d'une vibrante tension où se neutralisaient les mouvements excessifs

qui venaient de se produire et ceux qui allaient commencer. Cependant

l'officier, sans se rapprocher, calme, bienveillant, digne, impérial,

représentant en somme tout l'opposé de Saint-Loup, leva, lui aussi, mais

sans se hâter, la main vers son képi.

--Il faut que je dise un mot au capitaine, me chuchota Saint-Loup; soyez

assez gentil pour aller m'attendre dans ma chambre, c'est la seconde à

droite, au troisième étage, je vous rejoins dans un moment.

Et, partant au pas de charge, précédé de son monocle qui volait en tous

sens, il marcha droit vers le digne et lent capitaine dont on amenait à

ce moment le cheval et qui, avant de se préparer à y monter, donnait

quelques ordres avec une noblesse de gestes étudiée comme dans quelque

tableau historique et s'il allait partir pour une bataille du premier

Empire, alors qu'il rentrait simplement chez lui, dans la demeure qu'il

avait louée pour le temps qu'il resterait à Doncières et qui était sise

sur une place, nommée, comme par une ironie anticipée à l'égard de ce

napoléonide, Place de la République! Je m'engageai dans l'escalier,

manquant à chaque pas de glisser sur ces marches cloutées, apercevant

des chambrées aux murs nus, avec le double alignement des lits et des

paquetages. On m'indiqua la chambre de Saint-Loup. Je restai un instant

devant sa porte fermée, car j'entendais remuer; on bougeait une chose,

on en laissait tomber une autre; je sentais que la chambre n'était pas

vide et qu'il y avait quelqu'un. Mais ce n'était que le feu allumé qui

brûlait. Il ne pouvait pas se tenir tranquille, il déplaçait les bûches

et fort maladroitement. J'entrai; il en laissa rouler une, en fit fumer

une autre. Et même quand il ne bougeait pas, comme les gens vulgaires il

faisait tout le temps entendre des bruits qui, du moment que je voyais

monter la flamme, se montraient à moi des bruits de feu, mais que, si

j'eusse été de l'autre côté du mur, j'aurais cru venir de quelqu'un qui

se mouchait et marchait. Enfin, je m'assis dans la chambre. Des tentures

de liberty et de vieilles étoffes allemandes du XVIIIe siècle la

préservaient de l'odeur qu'exhalait le reste du bâtiment, grossière,

fade et corruptible comme celle du pain bis. C'est là, dans cette

chambre charmante, que j'eusse dîné et dormi avec bonheur et avec calme.

Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui

étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je

reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes, grâce au feu qui avait

fini par s'habituer à la cheminée et, comme une bête couchée en une

attente ardente, silencieuse et fidèle, laissait seulement de temps à

autre tomber une braise qui s'émiettait, ou léchait d'une flamme la

paroi de la cheminée. J'entendais le tic tac de la montre de Saint-Loup,

laquelle ne devait pas être bien loin de moi. Ce tic tac changeait de

place à tout moment, car je ne voyais pas la montre; il me semblait

venir de derrière moi, de devant, d'à droite, d'à gauche, parfois

s'éteindre comme s'il était très loin. Tout d'un coup je découvris la

montre sur la table. Alors j'entendis le tic tac en un lieu fixe d'où il

ne bougea plus. Je croyais l'entendre à cet endroit-là; je ne l'y

entendais pas, je l'y voyais, les sons n'ont pas de lieu. Du moins les

rattachons-nous à des mouvements et par là ont-ils l'utilité de nous

prévenir de ceux-ci, de paraître les rendre nécessaires et naturels.

Certes il arrive quelquefois qu'un malade auquel on a hermétiquement

bouché les oreilles n'entende plus le bruit d'un feu pareil à celui qui

rabâchait en ce moment dans la cheminée de Saint-Loup, tout en

travaillant à faire des tisons et des cendres qu'il laissait ensuite

tomber dans sa corbeille, n'entende pas non plus le passage des tramways

dont la musique prenait son vol, à intervalles réguliers, sur la

grand'place de Doncières. Alors que le malade lise, et les pages se

tourneront silencieusement comme si elles étaient feuilletées par un

dieu. La lourde rumeur d'un bain qu'on prépare s'atténue, s'allège et

s'éloigne comme un gazouillement céleste. Le recul du bruit, son

amincissement, lui ôtent toute puissance agressive à notre égard;

affolés tout à l'heure par des coups de marteau qui semblaient ébranler

le plafond sur notre tête, nous nous plaisons maintenant à les

recueillir, légers, caressants, lointains comme un murmure de feuillages

jouant sur la route avec le zéphir. On fait des réussites avec des

cartes qu'on n'entend pas, si bien qu'on croit ne pas les avoir remuées,

qu'elles bougent d'elles-mêmes et, allant au-devant de notre désir de

jouer avec elles, se sont mises à jouer avec nous. Et à ce propos on

peut se demander si pour l'Amour (ajoutons même à l'Amour l'amour de la

vie, l'amour de la gloire, puisqu'il y a, paraît-il, des gens qui

connaissent ces deux derniers sentiments) on ne devrait pas agir comme

ceux qui, contre le bruit, au lieu d'implorer qu'il cesse, se bouchent

les oreilles; et, à leur imitation, reporter notre attention, notre

défensive, en nous-même, leur donner comme objet à réduire, non pas

l'être extérieur que nous aimons, mais notre capacité de souffrir par

lui.

Pour revenir au son, qu'on épaississe encore les boules qui ferment le

conduit auditif, elles obligent au pianissimo la jeune fille qui jouait

au-dessus de notre tête un air turbulent; qu'on enduise une de ces

boules d'une matière grasse, aussitôt son despotisme est obéi par toute

la maison, ses lois mêmes s'étendent au dehors. Le pianissimo ne suffit

plus, la boule fait instantanément fermer le clavier et la leçon de

musique est brusquement finie; le monsieur qui marchait sur notre tête

cesse d'un seul coup sa ronde; la circulation des voitures et des

tramways est interrompue comme si on attendait un Chef d'État. Et cette

atténuation des sons trouble même quelquefois le sommeil au lieu de le

protéger. Hier encore les bruits incessants, en nous décrivant d'une

façon continue les mouvements dans la rue et dans la maison, finissaient

par nous endormir comme un livre ennuyeux; aujourd'hui, à la surface de

silence étendue sur notre sommeil, un heurt plus fort que les autres

arrive à se faire entendre, léger comme un soupir, sans lien avec aucun

autre son, mystérieux; et la demande d'explication qu'il exhale suffit à

nous éveiller. Que l'on retire pour un instant au malade les cotons

superposés à son tympan, et soudain la lumière, le plein soleil du son

se montre de nouveau, aveuglant, renaît dans l'univers; à toute vitesse

rentre le peuple des bruits exilés; on assiste, comme si elles étaient

psalmodiées par des anges musiciens, à la résurrection des voix. Les

rues vides sont remplies pour un instant par les ailes rapides et

successives des tramways chanteurs. Dans la chambre elle-même, le malade

vient de créer, non pas, comme Prométhée, le feu, mais le bruit du feu.

Et en augmentant, en relâchant les tampons d'ouate, c'est comme si on

faisait jouer alternativement l'une et l'autre des deux pédales qu'on a

ajoutées à la sonorité du monde extérieur.

Seulement il y aussi des suppressions de bruits qui ne sont pas

momentanées. Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas

faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter

des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil

à celui d'une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel

il est sage d'obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les flots,

les prises électriques; car déjà l'oeuf ascendant et spasmodique du lait

qui bout accomplit sa crue en quelques soulèvements obliques, enfle,

arrondit quelques voiles à demi chavirées qu'avait plissées la crème,

en lance dans la tempête une en nacre et que l'interruption des

courants, si l'orage électrique est conjuré à temps, fera toutes

tournoyer sur elles-mêmes et jettera à la dérive, changées en pétales de

magnolia. Mais si le malade n'avait pas pris assez vite les précautions

nécessaires, bientôt ses livres et sa montre engloutis, émergeant à

peine d'une mer blanche après ce mascaret lacté, il serait obligé

d'appeler au secours sa vieille bonne qui, fût-il lui-même un homme

politique illustre ou un grand écrivain, lui dirait qu'il n'a pas plus

de raison qu'un enfant de cinq ans. A d'autres moments, dans la chambre

magique, devant la porte fermée, une personne qui n'était pas là tout à

l'heure a fait son apparition, c'est un visiteur qu'on n'a pas entendu

entrer et qui fait seulement des gestes comme dans un de ces petits

théâtres de marionnettes, si reposants pour ceux qui ont pris en dégoût

le langage parlé. Et pour ce sourd total, comme la perte d'un sens

ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c'est avec

délices qu'il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le

son n'a pas encore été créé. Les plus hautes cascades déroulent pour ses

yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la mer immobile, comme

des cataractes du Paradis. Comme le bruit était pour lui, avant sa

surdité, la forme perceptible que revêtait la cause d'un mouvement, les

objets remués sans bruit semblent l'être sans cause; dépouillés de toute

qualité sonore, ils montrent une activité spontanée, ils semblent vivre;

ils remuent, s'immobilisent, prennent feu d'eux-mêmes. D'eux-mêmes ils

s'envolent comme les monstres ailés de la préhistoire. Dans la maison

solitaire et sans voisins du sourd, le service qui, avant que

l'infirmité fût complète, montrait déjà plus de réserve, se faisait

silencieusement, est assuré maintenant, avec quelque chose de

subreptice, par des muets, ainsi qu'il arrive pour un roi de féerie.

Comme sur la scène encore, le monument que le sourd voit de sa

fenêtre--caserne, église, mairie--n'est qu'un décor. Si un jour il vient

à s'écrouler, il pourra émettre un nuage de poussière et des décombres

visibles; mais moins matériel même qu'un palais de théâtre dont il n'a

pourtant pas la minceur, il tombera dans l'univers magique sans que la

chute de ses lourdes pierres de taille ternisse de la vulgarité d'aucun

bruit la chasteté du silence.

Celui, bien plus relatif, qui régnait dans la petite chambre militaire

où je me trouvais depuis un moment, fut rompu. La porte s'ouvrit, et

Saint-Loup, laissant tomber son monocle, entra vivement.

--Ah! Robert, qu'on est bien chez vous, lui dis-je; comme il serait bon

qu'il fût permis d'y dîner et d'y coucher!

Et en effet, si cela n'avait pas été défendu, quel repos sans tristesse

j'aurais goûté là, protégé par cette atmosphère de tranquillité, de

vigilance et de gaieté qu'entretenaient mille volontés réglées et sans

inquiétude, mille esprits insouciants, dans cette grande communauté

qu'est une caserne où, le temps ayant pris la forme de l'action, la

triste cloche des heures était remplacée par la même joyeuse fanfare de

ces appels dont était perpétuellement tenu en suspens sur les pavés de

la ville, émietté et pulvérulent, le souvenir sonore;--voix sûre d'être

écoutée, et musicale, parce qu'elle n'était pas seulement le

commandement de l'autorité à l'obéissance mais aussi de la sagesse au

bonheur.

--Ah! vous aimeriez mieux coucher ici près de moi que de partir seul à

l'hôtel, me dit Saint-Loup en riant.

--Oh! Robert, vous êtes cruel de prendre cela avec ironie, lui dis-je,

puisque vous savez que c'est impossible et que je vais tant souffrir

là-bas.

--Eh bien! vous me flattez, me dit-il, car j'ai justement eu, de

moi-même, cette idée que vous aimeriez mieux rester ici ce soir. Et

c'est précisément cela que j'étais allé demander au capitaine.

--Et il a permis? m'écriai-je.

--Sans aucune difficulté.

--Oh! je l'adore!

--Non, c'est trop. Maintenant laissez-moi appeler mon ordonnance pour

qu'il s'occupe de notre dîner, ajouta-t-il, pendant que je me détournais

pour cacher mes larmes.

Plusieurs fois entrèrent l'un ou l'autre des camarades de Saint-Loup. Il

les jetait à la porte.

--Allons, fous le camp.

Je lui demandais de les laisser rester.

--Mais non, ils vous assommeraient: ce sont des êtres tout à fait

incultes, qui ne peuvent parler que courses, si ce n'est pansage. Et

puis, même pour moi, ils me gâteraient ces instants si précieux que j'ai

tant désirés. Remarquez que si je parle de la médiocrité de mes

camarades, ce n'est pas que tout ce qui est militaire manque

d'intellectualité. Bien loin de là. Nous avons un commandant qui est un

homme admirable. Il a fait un cours où l'histoire militaire est traitée

comme une démonstration, comme une espèce d'algèbre. Même

esthétiquement, c'est d'une beauté tour à tour inductive et déductive à

laquelle vous ne seriez pas insensible.

--Ce n'est pas le capitaine qui m'a permis de rester ici?

--Non, Dieu merci, car l'homme que vous «adorez» pour peu de chose est

le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté. Il est parfait

pour s'occuper de l'ordinaire et de la tenue de ses hommes; il passe des

heures avec le maréchal des logis chef et le maître tailleur. Voilà sa

mentalité. Il méprise d'ailleurs beaucoup, comme tout le monde,

l'admirable commandant dont je vous parle. Personne ne fréquente

celui-là, parce qu'il est franc-maçon et ne va pas à confesse. Jamais le

Prince de Borodino ne recevrait chez lui ce petit bourgeois. Et c'est

tout de même un fameux culot de la part d'un homme dont

l'arrière-grand-père était un petit fermier et qui, sans les guerres de

Napoléon, serait probablement fermier aussi. Du reste il se rend bien un

peu compte de la situation ni chair ni poisson qu'il a dans la société.

Il va à peine au Jockey, tant il y est gêné, ce prétendu prince, ajouta

Robert, qui, ayant été amené par un même esprit d'imitation à adopter

les théories sociales de ses maîtres et les préjugés mondains de ses

parents, unissait, sans s'en rendre compte, à l'amour de la démocratie

le dédain de la noblesse d'Empire.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 6 / 17 段