par un long détour me poster à l'angle de la rue qu'elle descendait
d'habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je
remontais d'un air distrait, regardant dans une direction opposée et
levant les yeux vers elle dès que j'arrivais à sa hauteur, mais comme si
je ne m'étais nullement attendu à la voir. Même les premiers jours, pour
être plus sûr de ne pas la manquer, j'attendais devant la maison. Et
chaque fois que la porte cochère s'ouvrait (laissant passer
successivement tant de personnes qui n'étaient pas celle que
j'attendais), son ébranlement se prolongeait ensuite dans mon coeur en
oscillations qui mettaient longtemps à se calmer. Car jamais fanatique
d'une grande comédienne qu'il ne connaît pas, allant faire «le pied de
grue» devant la sortie des artistes, jamais foule exaspérée ou idolâtre
réunie pour insulter ou porter en triomphe le condamné ou le grand homme
qu'on croit être sur le point de passer chaque fois qu'on entend du
bruit venu de l'intérieur de la prison ou du palais ne furent aussi
émus que je l'étais, attendant le départ de cette grande dame qui, dans
sa toilette simple, savait, par la grâce de sa marche (toute différente
de l'allure qu'elle avait quand elle entrait dans un salon ou dans une
loge), faire de sa promenade matinale--il n'y avait pour moi qu'elle au
monde qui se promenât--tout un poème d'élégance et la plus fine parure,
la plus curieuse fleur du beau temps. Mais après trois jours, pour que
le concierge ne pût se rendre compte de mon manège, je m'en allai
beaucoup plus loin, jusqu'à un point quelconque du parcours habituel de
la duchesse. Souvent avant cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de
petites sorties avant le déjeuner, quand le temps était beau; s'il avait
plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout
d'un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière
en laque d'or, dans l'apothéose d'un carrefour poudroyant d'un
brouillard que tanne et blondit le soleil, j'apercevais une pensionnaire
suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je
restais sans mouvement, une main contre mon coeur qui s'élançait déjà
vers une vie étrangère; je tâchais de me rappeler la rue, l'heure, la
porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait
disparu sans ressortir. Heureusement la fugacité de ces images caressées
et que je me promettais de chercher à revoir les empêchait de se fixer
fortement dans mon souvenir. N'importe, j'étais moins triste d'être
malade, de n'avoir jamais eu encore le courage de me mettre à
travailler, à commencer un livre, la terre me paraissait plus agréable à
habiter, la vie plus intéressante à parcourir depuis que je voyais que
les rues de Paris comme les routes de Balbec étaient fleuries de ces
beautés inconnues que j'avais si souvent cherché à faire surgir des bois
de Méséglise, et dont chacune excitait un désir voluptueux qu'elle seule
semblait capable d'assouvir.
En rentrant de l'Opéra, j'avais ajouté pour le lendemain à celles que
depuis quelques jours je souhaitais de retrouver l'image de Mme de
Guermantes, grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et légers;
avec la tendresse promise dans le sourire qu'elle m'avait adressé de la
baignoire de sa cousine. Je suivrais le chemin que Françoise m'avait dit
que prenait la duchesse et je tâcherais pourtant, pour retrouver deux
jeunes filles que j'avais vues l'avant-veille, de ne pas manquer la
sortie d'un cours et d'un catéchisme. Mais, en attendant, de temps à
autre, le scintillant sourire de Mme de Guermantes, la sensation de
douceur qu'il m'avait donnée, me revenaient. Et sans trop savoir ce que
je faisais, je m'essayais à les placer (comme une femme regarde l'effet
que ferait sur une robe une certaine sorte de boutons de pierrerie qu'on
vient de lui donner) à côté des idées romanesques que je possédais
depuis longtemps et que la froideur d'Albertine, le départ prématuré de
Gisèle et, avant cela, la séparation voulue et trop prolongée d'avec
Gilberte avaient libérées (l'idée par exemple d'être aimé d'une femme,
d'avoir une vie en commun avec elle); puis c'était l'image de l'une ou
l'autre des deux jeunes filles que j'approchais de ces idées auxquelles,
aussitôt après, je tâchais d'adapter le souvenir de la duchesse. Auprès
de ces idées, le souvenir de Mme de Guermantes à l'Opéra était bien peu
de chose, une petite étoile à côté de la longue queue de sa comète
flamboyante; de plus je connaissais très bien ces idées longtemps avant
de connaître Mme de Guermantes; le souvenir, lui, au contraire, je le
possédais imparfaitement; il m'échappait par moments; ce fut pendant les
heures où, de flottant en moi au même titre que les images d'autres
femmes jolies, il passa peu à peu à une association unique et
définitive--exclusive de toute autre image féminine--avec mes idées
romanesques si antérieures à lui, ce fut pendant ces quelques heures où
je me le rappelais le mieux que j'aurais dû m'aviser de savoir
exactement quel il était; mais je ne savais pas alors l'importance qu'il
allait prendre pour moi; il était doux seulement comme un premier
rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-même, il était la première
esquisse, la seule vraie, la seule faite d'après la vie, la seule qui
fût réellement Mme de Guermantes; durant les quelques heures où j'eus le
bonheur de le détenir sans savoir faire attention à lui, il devait être
bien charmant pourtant, ce souvenir, puisque c'est toujours à lui,
librement encore à ce moment-là, sans hâte, sans fatigue, sans rien de
nécessaire ni d'anxieux, que mes idées d'amour revenaient; ensuite au
fur et à mesure que ces idées le fixèrent plus définitivement, il acquit
d'elles une plus grande force, mais devint lui-même plus vague; bientôt
je ne sus plus le retrouver; et dans mes rêveries, je le déformais sans
doute complètement, car, chaque fois que je voyais Mme de Guermantes, je
constatais un écart, d'ailleurs toujours différent, entre ce que j'avais
imaginé et ce que je voyais. Chaque jour maintenant, certes, au moment
que Mme de Guermantes débouchait au haut de la rue, j'apercevais encore
sa taille haute, ce visage au regard clair sous une chevelure légère,
toutes choses pour lesquelles j'étais là; mais en revanche, quelques
secondes plus tard, quand, ayant détourné les yeux dans une autre
direction pour avoir l'air de ne pas m'attendre à cette rencontre que
j'étais venu chercher, je les levais sur la duchesse au moment où
j'arrivais au même niveau de la rue qu'elle, ce que je voyais alors,
c'étaient des marques rouges, dont je ne savais si elles étaient dues au
grand air ou à la couperose, sur un visage maussade qui, par un signe
fort sec et bien éloigné de l'amabilité du soir de _Phèdre_, répondait à
ce salut que je lui adressais quotidiennement avec un air de surprise et
qui ne semblait pas lui plaire. Pourtant, au bout de quelques jours
pendant lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec des
chances inégales pour la domination de mes idées amoureuses avec celui
de Mme de Guermantes, ce fut celui-ci, comme de lui-même, qui finit par
renaître le plus souvent pendant que ses concurrents s'éliminaient; ce
fut sur lui que je finis par avoir, en somme volontairement encore et
comme par choix et plaisir, transféré toutes mes pensées d'amour. Je ne
songeai plus aux fillettes du catéchisme, ni à une certaine laitière; et
pourtant je n'espérai plus de retrouver dans la rue ce que j'étais venu
y chercher, ni la tendresse promise au théâtre dans un sourire, ni la
silhouette et le visage clair sous la chevelure blonde qui n'étaient
tels que de loin. Maintenant je n'aurais même pu dire comment était Mme
de Guermantes, à quoi je la reconnaissais, car chaque jour, dans
l'ensemble de sa personne, la figure était autre comme la robe et le
chapeau.
Pourquoi tel jour, voyant s'avancer de face sous une capote mauve une
douce et lisse figure aux charmes distribués avec symétrie autour de
deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait résorbée,
apprenais-je d'une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir
aperçu Mme de Guermantes? pourquoi ressentais-je le même trouble,
affectais-je la même indifférence, détournais-je les yeux de la même
façon distraite que la veille à l'apparition de profil dans une rue de
traverse et sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le
long d'une joue rouge, barrée d'un oeil perçant, comme quelque divinité
égyptienne? Une fois ce ne fut pas seulement une femme à bec d'oiseau
que je vis, mais comme un oiseau même: la robe et jusqu'au toquet de Mme
de Guermantes étaient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune
étoffe, elle semblait naturellement fourrée, comme certains vautours
dont le plumage épais, uni, fauve et doux, a l'air d'une sorte de
pelage. Au milieu de ce plumage naturel, la petite tête recourbait son
bec d'oiseau et les yeux à fleur de tête étaient perçants et bleus.
Tel jour, je venais de me promener de long en large dans la rue pendant
des heures sans apercevoir Mme de Guermantes, quand tout d'un coup, au
fond d'une boutique de crémier cachée entre deux hôtels dans ce quartier
aristocratique et populaire, se détachait le visage confus et nouveau
d'une femme élégante qui était en train de se faire montrer des «petits
suisses» et, avant que j'eusse eu le temps de la distinguer, venait me
frapper, comme un éclair qui aurait mis moins de temps à arriver à moi
que le reste de l'image, le regard de la duchesse; une autre fois, ne
l'ayant pas rencontrée et entendant sonner midi, je comprenais que ce
n'était plus la peine de rester à attendre, je reprenais tristement le
chemin de la maison; et, absorbé dans ma déception, regardant sans la
voir une voiture qui s'éloignait, je comprenais tout d'un coup que le
mouvement de tête qu'une dame avait fait de la portière était pour moi
et que cette dame, dont les traits dénoués et pâles, ou au contraire
tendus et vifs, composaient sous un chapeau rond, au bas d'une haute
aigrette, le visage d'une étrangère que j'avais cru ne pas reconnaître,
était Mme de Guermantes par qui je m'étais laissé saluer sans même lui
répondre. Et quelquefois je la trouvais en rentrant, au coin de la loge,
où le détestable concierge dont je haïssais les coup d'oeil
investigateurs était en train de lui faire de grands saluts et sans
doute aussi des «rapports». Car tout le personnel des Guermantes,
dissimulé derrière les rideaux des fenêtres, épiait en tremblant le
dialogue qu'il n'entendait pas et à la suite duquel la duchesse ne
manquait pas de priver de ses sorties tel ou tel domestique que le
«pipelet» avait vendu. A cause de toutes les apparitions successives de
visages différents qu'offrait Mme de Guermantes, visages occupant une
étendue relative et variée, tantôt étroite, tantôt vaste, dans
l'ensemble de sa toilette, mon amour n'était pas attaché à telle ou
telle de ces parties changeantes de chair et d'étoffe qui prenaient,
selon les jours, la place des autres et qu'elle pouvait modifier et
renouveler presque entièrement sans altérer mon trouble parce qu'à
travers elles, à travers le nouveau collet la joue inconnue, je sentais
que c'était toujours Mme de Guermantes. Ce que j'aimais, c'était la
personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c'était elle,
dont l'hostilité me chagrinait, dont l'approche me bouleversait, dont
j'eusse voulu capter la vie et chasser les amis. Elle pouvait arborer
une plume bleue ou montrer un teint de feu, sans que ses actions
perdissent pour moi de leur importance.
Je n'aurais pas senti moi-même que Mme de Guermantes était excédée de me
rencontrer tous les jours que je l'aurais indirectement appris du visage
plein de froideur, de réprobation et de pitié qui était celui de
Françoise quand elle m'aidait à m'apprêter pour ces sorties matinales.
Dès que je lui demandais mes affaires, je sentais s'élever un vent
contraire dans les traits rétractés et battus de sa figure. Je
n'essayais même pas de gagner la confiance de Françoise, je sentais que
je n'y arriverais pas. Elle avait, pour savoir immédiatement tout ce qui
pouvait nous arriver, à mes parents et à moi, de désagréable, un pouvoir
dont la nature m'est toujours restée obscure. Peut-être n'était-il pas
surnaturel et aurait-il pu s'expliquer par des moyens d'informations qui
lui étaient spéciaux; c'est ainsi que des peuplades sauvages apprennent
certaines nouvelles plusieurs jours avant que la poste les ait apportées
à la colonie européenne, et qui leur ont été en réalité transmises, non
par télépathie, mais de colline en colline à l'aide de feux allumés.
Ainsi dans le cas particulier de mes promenades, peut-être les
domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur maîtresse
exprimer sa lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin et
avaient-ils répété ces propos à Françoise. Mes parents, il est vrai,
auraient pu affecter à mon service quelqu'un d'autre que Françoise, je
n'y aurais pas gagné. Françoise en un sens était moins domestique que
les autres. Dans sa manière de sentir, d'être bonne et pitoyable, d'être
dure et hautaine, d'être fine et bornée, d'avoir la peau blanche et les
mains rouges, elle était la demoiselle de village dont les parents
«étaient bien de chez eux» mais, ruinés, avaient été obligés de la
mettre en condition. Sa présence dans notre maison, c'était l'air de la
campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a cinquante ans,
transportés chez nous, grâce à une sorte de voyage inverse où c'est la
villégiature qui vient vers le voyageur. Comme la vitrine d'un musée
régional l'est par ces curieux ouvrages que les paysannes exécutent et
passementent encore dans certaines provinces, notre appartement parisien
était décoré par les paroles de Françoise inspirées d'un sentiment
traditionnel et local et qui obéissaient à des règles très anciennes. Et
elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les cerisiers et
les oiseaux de son enfance, le lit où était morte sa mère, et qu'elle
voyait encore. Mais malgré tout cela, dès qu'elle était entrée à Paris à
notre service, elle avait partagé--et à plus forte raison toute autre
l'eût fait à sa place--les idées, les jurisprudences d'interprétation
des domestiques des autres étages, se rattrapant du respect qu'elle
était obligée de nous témoigner, en nous répétant ce que la cuisinière
du quatrième disait de grossier à sa maîtresse, et avec une telle
satisfaction de domestique, que, pour la première fois de notre vie,
nous sentant une sorte de solidarité avec la détestable locataire du
quatrième, nous nous disions que peut-être, en effet, nous étions des
maîtres. Cette altération du caractère de Françoise était peut-être
inévitable. Certaines existences sont si anormales qu'elles doivent
engendrer fatalement certaines tares, telle celle que le Roi menait à
Versailles entre ses courtisans, aussi étrange que celle d'un pharaon ou
d'un doge, et, bien plus que celle du Roi, la vie des courtisans. Celle
des domestiques est sans doute d'une étrangeté plus monstrueuse encore
et que seule l'habitude nous voile. Mais c'est jusque dans des détails
encore plus particuliers que j'aurais été condamné, même si j'avais
renvoyé Françoise, à garder le même domestique. Car divers autres purent
entrer plus tard à mon service; déjà pourvus des défauts généraux des
domestiques, ils n'en subissaient pas moins chez moi une rapide
transformation. Comme les lois de l'attaque commandent celles de la
riposte, pour ne pas être entamés par les aspérités de mon caractère,
tous pratiquaient dans le leur un rentrant identique et au même endroit;
et, en revanche, ils profitaient de mes lacunes pour y installer des
avancées. Ces lacunes, je ne les connaissais pas, non plus que les
saillants auxquels leur entre-deux donnait lieu, précisément parce
qu'elles étaient des lacunes. Mais mes domestiques, en se gâtant peu à
peu, me les apprirent. Ce fut par leurs défauts invariablement acquis
que j'appris mes défauts naturels et invariables, leur caractère me
présenta une sorte d'épreuve négative du mien. Nous nous étions beaucoup
moqués autrefois, ma mère et moi, de Mme Sazerat qui disait en parlant
des domestiques: «Cette race, cette espèce.» Mais je dois dire que la
raison pourquoi je n'avais pas lieu de souhaiter de remplacer Françoise
par quelque autre est que cette autre aurait appartenu tout autant et
inévitablement à la race générale des domestiques et à l'espèce
particulière des miens.
Pour en revenir à Françoise, je n'ai jamais dans ma vie éprouvé une
humiliation sans avoir trouvé d'avance sur le visage de Françoise des
condoléances toutes prêtes; et si, lorsque dans ma colère d'être plaint
par elle, je tentais de prétendre avoir au contraire remporté un succès,
mes mensonges venaient inutilement se briser à son incrédulité
respectueuse, mais visible, et à la conscience qu'elle avait de son
infaillibilité. Car elle savait la vérité; elle la taisait et faisait
seulement un petit mouvement des lèvres comme si elle avait encore la
bouche pleine et finissait un bon morceau. Elle la taisait, du moins je
l'ai cru longtemps, car à cette époque-là je me figurais encore que
c'était au moyen de paroles qu'on apprend aux autres la vérité. Même les
paroles qu'on me disait déposaient si bien leur signification
inaltérable dans mon esprit sensible, que je ne croyais pas plus
possible que quelqu'un qui m'avait dit m'aimer ne m'aimât pas, que
Françoise elle-même n'aurait pu douter, quand elle l'avait lu dans un
journal, qu'un prêtre ou un monsieur quelconque fût capable, contre une
demande adressée par la poste, de nous envoyer gratuitement un remède
infaillible contre toutes les maladies ou un moyen de centupler nos
revenus. (En revanche, si notre médecin lui donnait la pommade la plus
simple contre le rhume de cerveau, elle si dure aux plus rudes
souffrances gémissait de ce qu'elle avait dû renifler, assurant que cela
lui «plumait le nez», et qu'on ne savait plus où vivre.) Mais la
première, Françoise me donna l'exemple (que je ne devais comprendre que
plus tard quand il me fut donné de nouveau et plus douloureusement,
comme on le verra dans les derniers volumes de cet ouvrage, par une
personne qui m'était plus chère) que la vérité n'a pas besoin d'être
dite pour être manifestée, et qu'on peut peut-être la recueillir plus
sûrement sans attendre les paroles et sans tenir même aucun compte
d'elles, dans mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes
invisibles, analogues dans le monde des caractères à ce que sont, dans
la nature physique, les changements atmosphériques. J'aurais peut-être
pu m'en douter, puisque à moi-même, alors, il m'arrivait souvent de dire
des choses où il n'y avait nulle vérité, tandis que je la manifestais
par tant de confidences involontaires de mon corps et de mes actes
(lesquelles étaient fort bien interprétées par Françoise); j'aurais
peut-être pu m'en douter, mais pour cela il aurait fallu que j'eusse su
que j'étais alors quelquefois menteur et fourbe. Or le mensonge et la
fourberie étaient chez moi, comme chez tout le monde, commandés d'une
façon si immédiate et contingente, et pour sa défensive, par un intérêt
particulier, que mon esprit, fixé sur un bel idéal, laissait mon
caractère accomplir dans l'ombre ces besognes urgentes et chétives et ne
se détournait pas pour les apercevoir. Quand Françoise, le soir, était
gentille avec moi, me demandait la permission de s'asseoir dans ma
chambre, il me semblait que son visage devenait transparent et que
j'apercevais en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien, lequel avait
des parties d'indiscrétion que je ne connus que plus tard, révéla depuis
qu'elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que
j'avais cherché à lui faire tout le mal possible. Ces paroles de Jupien
tirèrent aussitôt devant moi, dans une teinte inconnue, une épreuve de
mes rapports avec Françoise si différente de celle sur laquelle je me
complaisais souvent à reposer mes regards et où, sans la plus légère
indécision, Françoise m'adorait et ne perdait pas une occasion de me
célébrer, que je compris que ce n'est pas le monde physique seul qui
diffère de l'aspect sous lequel nous le voyons; que toute réalité est
peut-être aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir
directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels
que nous les voyons, s'ils étaient connus par des êtres ayant des yeux
autrement constitués que les nôtres, ou bien possédant pour cette
besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres,
du ciel et du soleil des équivalents mais non visuels. Telle qu'elle
fut, cette brusque échappée que m'ouvrit une fois Jupien sur le monde
réel m'épouvanta. Encore ne s'agissait-il que de Françoise dont je ne me
souciais guère. En était-il ainsi dans tous les rapports sociaux? Et
jusqu'à quel désespoir cela pourrait-il me mener un jour, s'il en était
de même dans l'amour? C'était le secret de l'avenir. Alors, il ne
s'agissait encore que de Françoise. Pensait-elle sincèrement ce qu'elle
avait dit à Jupien? L'avait-elle dit seulement pour brouiller Jupien
avec moi, peut-être pour qu'on ne prît pas la fille de Jupien pour la
remplacer? Toujours est-il que je compris l'impossibilité de savoir
d'une manière directe et certaine si Françoise m'aimait ou me détestait.
Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l'idée qu'une personne
n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses
qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme
un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une
grille) mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour
laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous
nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et même
d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des
renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre où
nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que
brillent la haine et l'amour.
J'aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j'eusse
pu demander à Dieu eût été de faire fondre sur elle toutes les
calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les
privilèges qui me séparaient d'elle, n'ayant plus de maison où habiter
ni de gens qui consentissent à la saluer, elle vînt me demander asile.
Je l'imaginais le faisant. Et même les soirs où quelque changement dans
l'atmosphère ou dans ma propre santé amenait dans ma conscience quelque
rouleau oublié sur lequel étaient inscrites des impressions d'autrefois,
au lieu de profiter des forces de renouvellement qui venaient de naître
en moi, au lieu de les employer à déchiffrer en moi-même des pensées qui
d'habitude m'échappaient, au lieu de me mettre enfin au travail, je
préférais parler tout haut, penser d'une manière mouvementée,
extérieure, qui n'était qu'un discours et une gesticulation inutiles,
tout un roman purement d'aventures, stérile et sans vérité, où la
duchesse, tombée dans la misère, venait m'implorer, moi qui étais devenu
par suite de circonstances inverses riche et puissant. Et quand j'avais
passé des heures ainsi à imaginer des circonstances, à prononcer les
phrases que je dirais à la duchesse en l'accueillant sous mon toit, la
situation restait la même; j'avais, hélas, dans la réalité, choisi
précisément pour l'aimer la femme qui réunissait peut-être le plus
d'avantages différents et aux yeux de qui, à cause de cela, je ne
pouvais espérer avoir aucun prestige; car elle était aussi riche que le
plus riche qui n'eût pas été noble; sans compter ce charme personnel qui
la mettait à la mode, en faisait entre toutes une sorte de reine.