On ne trouve le karité ni dans le _Baol_, ni dans le _Saloum_, ni

dans le _Sine_, le _Fouta_, le _Ouli_, le _Sandougou_, le _Niani_,

le _Oualo_, le _Rip_, le _Badibou_, le _Djoloff_, le _Ferlo_,

le _Bondou_, le _Cayor_ et le _pays des Maures_, c’est-à-dire

dans tous les pays où le sol est formé de sables ou de terrains

argileux. On ne le trouve pas non plus dans la zone maritime. De

la côte au 14° environ de longitude ouest, il fait absolument

défaut. Encore à partir de là, la ligne qui sépare les deux zones

suit-elle une courbe que nous allons essayer de décrire. Nous ne nous

occuperons pas ici de la région située au nord du Sénégal. Nous ne

l’avons jamais visitée, et, à ce sujet, nous n’avons pu obtenir

que des renseignements absolument contradictoires. En remontant

le fleuve le Sénégal, et en suivant la ligne ferrée de Kayes

à Bafoulabé, nous trouvons les premiers karités aux environs du

village de Diamou, environ vers le kilomètre 58 de la ligne. Nous

prendrons ce point comme départ de notre ligne de démarcation. De

là, notre ligne se dirigerait vers l’ouest-sud-ouest et

atteindrait la Falémé au village de Bountou environ. Au sud de

cette ligne, nous trouvons des karités et au nord pas. De Bountou,

elle suivrait à peu près la frontière sud du Tiali par Coufadou,

Dianna, Safalou et aboutirait au confluent du Niéri-Kô et de la

Gambie. De là, elle suivrait la Gambie jusqu’aux environs de la

rivière Grey et se dirigerait directement au sud. Tous les pays

situés au nord, nord-ouest, ouest et sud-ouest de cette ligne ne

possèdent aucun karité. Tous les pays à l’est, au contraire, en

contiennent en quantité. Le _Tenda_, le _Gamon_, le _Damantan_, le

_Coniaguié_, tout le _Fouta-Djallon_, le _Niocolo_, le _Kolladé_,

le _Dentilia_, le _Bambouck_, le _Konkodougou_ entiers en sont

tous couverts. Partout à l’est de cette ligne on en trouve des

quantités. Parmi les régions où ce végétal est le plus commun,

nous citerons particulièrement le _Tenda_, le _Coniaguié_,

le _Bassaré_, le _Damantan_, le _Niocolo_, le _Dentilia_, le

_Konkodougou_, le _Manding_, le _Bélédougou_ (grand et petit), le

_pays de Ségou_. A l’est du Niger il y en aurait aussi beaucoup

dans les états de Samory, les états de Tiéba, etc., etc. Binger

le cite fréquemment dans la relation de son voyage, comme un des

végétaux les plus communs des pays qu’il a explorés. De même,

Mage pour le Ségou, Quiquandon pour le Kénédougou et tous les

officiers de la colonne du colonel Humbert que j’ai pu interroger

à ce sujet, pour les pays compris entre le Niger et Kérouané,

point extrême où nos colonnes s’étaient avancées dans cette

région à l’époque à laquelle nous écrivions ce Mémoire. En

résumé, au Soudan français, les karités n’apparaissent, en

allant de l’ouest à l’est, que vers le 15° 10′ de longitude

ouest point extrême, et dans le Tenda, du nord au sud, que vers le

16° 22′ de latitude nord. Au sud, nous ne pouvons guère fixer

que la limite extrême. Mais nous croyons toutefois qu’on ne

trouve pas les espèces shée et mana au-dessous de la latitude de

la Mellacorée. Nous croyons cependant que l’on en doit trouver

dans toutes les régions orientales de l’Afrique centrale, et

ce qui nous permettrait de le dire, c’est que Schweinfurth en a

reconnu l’existence jusqu’en Abyssinie. Quoi qu’il en soit,

ce qui doit surtout nous intéresser, c’est qu’on en trouve

partout au Soudan français dans les limites que nous venons de

décrire. Ce point était important à établir.

Si l’on pratique des incisions intéressant toute l’épaisseur du

karité, on verra s’écouler un suc blanc laiteux. Ce suc, coagulé,

donne de la gutta-percha. On a cru pendant longtemps que le produit

ainsi obtenu était du caoutchouc. Les travaux de M. le professeur

Heckel, de Marseille, ne peuvent laisser subsister aucun doute à

ce sujet. Nous croyons qu’il n’était guère facile cependant

de s’y tromper, lors même qu’on ne s’en serait uniquement

tenu qu’à un examen attentif de ses caractères macroscopiques.

On ne peut songer à user pour le karité du procédé de

l’abatage. Ce végétal disparaîtrait rapidement. Nous estimons

que l’incision est de beaucoup préférable. D’abord parce

qu’elle donne moins de travail et, en second lieu, parce que, si

nombreuses qu’elles soient sur un même végétal, il n’en souffre

pas. Nous avons pu constater, en effet, que des karités auxquels

les indigènes avaient antérieurement fait d’énormes blessures

n’en avaient pas souffert et conservaient toute leur vitalité. Il

résulte des nombreuses expériences auxquelles nous nous sommes

livré, que l’incision longitudinale parallèle à l’axe du

tronc ou du rameau ne donnait pas de résultats satisfaisants, de

même, du reste, que la simple incision faite perpendiculairement

à l’axe. L’écoulement de suc produit dans les deux cas est,

en toutes circonstances, peu abondant. A force de tâtonnements nous

sommes arrivé à trouver deux modes d’incisions qui paraissent

atteindre le but que l’on se propose. La première consiste à

faire à la hache pour les grosses billes, au couteau pour les

jeunes rameaux, deux incisions inclinées et se réunissant à la

base en forme de V, puis pratiquer au point de jonction de ces deux

incisions une troisième assez large, une sorte de lèvre qui les

réunisse. Le suc qui coule des deux premières incisions se collecte

dans la troisième, où on le récolte. Le second procédé consiste

à inciser simplement l’écorce perpendiculairement à l’axe,

en forme de lèvre. Cette dernière incision a le désavantage de

donner un rendement plus faible que les deux premières.

Quel que soit, du reste, le procédé employé, le rendement

est toujours peu abondant. Ainsi, nous estimons tout au plus à

500 grammes la production d’un arbre arrivé à son complet

développement, et encore, en pratiquant environ une dizaine

d’incisions sur toutes les parties de l’arbre et aux époques

les plus favorables.

Le rendement obtenu diffère suivant les saisons, les heures du jour

où on pratique les incisions, l’âge et l’état des végétaux

et les régions où ils habitent.

Répétons tout d’abord qu’en aucune saison les manas ne

donnent de latex. Il ne faut donc s’adresser uniquement qu’aux

shées. C’est pendant l’hivernage, et à l’époque de la

floraison, que le rendement est le plus considérable, c’est-à-dire

de la fin de juin au commencement de février. Pendant la saison

sèche, du mois de février au mois de juin surtout, il ne faut pas

compter faire une récolte abondante. Cela tient sans doute à ce

que, à cette époque de l’année, se font le plus sentir les vents

secs de nord-est et d’est. Selon toutes probabilités, ces vents

brûlants favorisent et excitent au plus haut degré l’évaporation

de l’eau du latex et rendent ainsi l’écoulement moins abondant

et pour ainsi dire nul.

D’après les observations auxquelles nous nous sommes livré,

il résulterait que le rendement serait bien plus faible pendant la

journée que le soir, le matin et pendant la nuit. C’est surtout

pendant la nuit, de huit heures du soir à sept heures du matin,

que ces opérations doivent être faites. Nous avons pu constater

que des végétaux qui, saignés à deux heures de l’après-midi,

ne nous donnaient qu’une récolte insignifiante, produisaient,

au contraire, un suc abondant pendant la nuit. Dans ces deux cas, le

rendement est, pendant la saison sèche à celui de l’hivernage,

comme un est à quinze, et pendant le jour à celui de la nuit, du

matin ou du soir, comme un est à dix. L’explication que nous avons

donnée de ces différences, au sujet des saisons, peut parfaitement

s’appliquer aussi aux différences de rendement observées pendant

le jour et la nuit. Un fait que nous avons pu également enregistrer

est le suivant : le rendement est bien plus faible pendant les nuits

où soufflent les vents secs de nord-est et d’est que pendant

celles où se font sentir les vents humides du sud et du sud-ouest.

L’âge des végétaux influe aussi sensiblement sur le rendement

en suc. Il ne faut pas s’attaquer aux végétaux trop jeunes pour

plusieurs raisons importantes. Trop jeune, le karité ne supporterait

pas aussi bien les blessures faites par les incisions et alors la

destruction de l’arbre serait aussi rapide que par le procédé

de l’abatage. De plus, le rendement est bien moins abondant,

et le suc contient une proportion d’eau bien plus considérable,

à tel point qu’il se coagule difficilement par l’évaporation,

qui est pourtant très rapide dans ces régions, surtout par vent

d’est. Enfin ce produit obtenu ne m’a pas paru aussi bon que

celui que donnent les végétaux plus âgés.

Il ne faut non plus opérer sur des individus trop âgés. Dans

ce cas, les incisions sont plus difficiles à pratiquer, car on a

affaire à des billes de bois souvent très volumineuses. Nous avons

vu dans le Niocolo, le Dentilia et le Konkodougou notamment, des

végétaux dont le diamètre du tronc atteignait aisément quarante

et cinquante centimètres. Enfin, le rendement est peu abondant,

peu rémunérateur et demande un travail plus grand. L’écorce

du karité, surtout chez les végétaux âgés, est exclusivement

épaisse, il ne faut l’oublier ; de plus, le suc est relativement en

quantités minimes et, sur les grosses billes, c’est à peine si,

après avoir normalement et profondément incisé, on voit sourdre

quelques gouttelettes qui se coagulent aussitôt.

D’après ce que nous venons de dire, nous croyons qu’il serait

bien plus profitable de n’opérer que sur des végétaux d’âge

moyen et arrivés à complet développement. Là, on trouve un suc

relativement abondant, se coagulant aisément par l’évaporation,

et donnant un rendement en gutta bien plus considérable que dans les

deux autres cas. De plus, point capital, en aucune circonstance,

l’arbre ne souffre des incisions, si nombreuses qu’elles

puissent être.

L’état des végétaux n’est pas non plus sans avoir une grande

influence sur le rendement. Nous avons pratiqué de nombreuses

incisions sur toutes sortes de karités, et voici quel a été le

résultat de nos observations. Les végétaux qui nous ont donné les

résultats les plus satisfaisants ont toujours été ceux qui étaient

absolument sains, ceux qui étaient les plus vigoureux. Hâtons-nous

de dire cependant que, sur les végétaux portant déjà de grandes

cicatrices de blessures anciennes, nous avons également bien réussi

en incisant les bourrelets d’écorce qui se forment autour des

blessures. De même, on rencontre fréquemment des karités dont le

tronc semble absolument mort. Les rameaux principaux ont disparu,

et, à leur place, à un endroit quelconque de la bille, a poussé

un rameau que j’appellerais volontiers de seconde végétation. Eh

bien ! si on incise le tronc, on n’aura qu’un rendement absolument

insignifiant, tandis que, si l’on opère sur le rameau, le rendement

est tout au moins normal. Quoi qu’il en soit, en général,

il faut surtout s’adresser aux végétaux sains. D’après les

renseignements que m’ont donnés les indigènes, les rameaux de

second ordre dont nous avons parlé plus haut ne porteraient jamais

ni fleurs ni fruits et ne se développeraient que péniblement et

lentement. Malgré cela, je le répète, ils donnent un rendement

suffisant. Il y aurait donc lieu de ne pas les négliger.

La région influe peu sur la production du suc. Toutefois, nous

tenons à signaler ce fait que le rendement nous a semblé plus

considérable chez les karités qui se trouvent sur les plateaux

et sur les versants des collines que chez ceux qui vivent dans

les vallées. Ceci mérite explication. Nous voulons dire que le

rendement en gutta extraite est plus abondant chez les premiers que

chez les seconds. Ceux-ci donnent peut-être un suc plus abondant ;

mais il nous a paru contenir une plus grande proportion d’eau.

La nature du terrain influe aussi beaucoup sur la production. Les

karités réellement riches en gutta sont ceux qui croissent dans les

terrains ferrugineux dont la latérite forme la base. Les quelques

échantillons que l’on trouve dans les terrains argileux marécageux

et sur le bord des marigots sont peut-être plus riches en latex,

mais ils sont assurément plus pauvres en gutta. Nous citerons à

ce propos un fait que nous ne saurions expliquer ; c’est que les

karités qui nous ont paru les plus propres à être exploités et

être ceux qui donnent le rendement le plus considérable, sont

ceux qui croissent sur le flanc des collines, entre les rochers,

où la terre végétale fait parfois complètement défaut.

Si de ce que nous venons de dire nous voulons tirer quelques

conclusions pratiques, nous pourrons, en terminant ce chapitre,

établir les règles suivantes :

Pour extraire la gutta-percha du karité, il sera bon d’opérer

sur des individus sains, d’âge moyen, croissant de préférence

dans un terrain ferrugineux à latérite. Le procédé à employer

sera l’incision soit en forme de V dont les branches seront

réunies à leur point de jonction par une troisième incision en

forme de lèvres, soit la simple incision en forme de lèvres. Elles

devront être pratiquées sur le tronc et les rameaux du végétal,

et faites le soir vers huit heures. On laissera couler pendant toute

la nuit, et la récolte sera faite vers sept heures du matin. Il sera

préférable de pratiquer l’exploitation à la saison des pluies

ou à l’époque de la floraison, de la fin de juin au commencement

de février.

Nous terminerons ce chapitre en exposant sur quelles parties du

végétal doivent porter autant que possible les incisions afin

d’obtenir un résultat favorable.

En principe, toutes les parties du karité laissent écouler du suc ;

mais en plus ou moins grande quantité. Le tronc donne le rendement

le plus faible, surtout pendant la saison sèche. Les rameaux, et

particulièrement les jeunes, sont relativement les plus riches. Il

en est de même des racines et de la pulpe du fruit. Les feuilles

en contiennent également. Il serait intéressant, à ce propos,

de rechercher si, par le procédé préconisé par M. Sérullas, et

dont nous avons parlé plus haut, on obtiendrait avec les feuilles

du karité les résultats qu’il a obtenus pour les feuilles et les

jeunes tiges de l’isonandra. D’après ce qui précède, il est

facile de conclure que les incisions devront porter, de préférence,

sur les rameaux ; mais nous ne voulons pas dire par là que les tiges

doivent être négligées. Bien loin de là, elles doivent être,

au contraire, incisées avec le même soin que les autres parties

du végétal.

Le liquide ainsi obtenu est un suc d’un blanc laiteux, sirupeux. Il

ne coule pas en grande quantité, et la production varie, comme nous

l’avons exposé plus haut, dans maintes circonstances. Quoi qu’il

en soit, cette production est toujours très faible. Cela tient

beaucoup à ce que, l’évaporation étant excessivement active, la

coagulation se fait presque immédiatement après l’apparition de

la goutte. L’orifice produit par la section des canaux producteurs

est alors presque de suite obstrué. Cela nous amène évidemment

à indiquer le procédé d’extraction le plus pratique. Après

ce que nous avons dit plus haut à ce sujet, nous estimons qu’il

serait plus profitable de pratiquer les incisions d’abord sur un

grand nombre de végétaux à la fois que sur un seul isolément. On

laissera le suc s’échapper à l’air libre ; il se coagulera,

et, le lendemain ou même simplement quelques heures après, on

procédera à la récolte de la gutta ainsi coagulée. C’est,

du reste, le procédé employé par les Pahouins, au Gabon, pour la

récolte du caoutchouc, et il donne de très bons résultats.

Répandu sur les doigts, ce suc les poisse et les rend collants. On

ne peut guère alors s’en débarrasser que par le raclage. Son

odeur est légèrement vireuse et sa saveur celle que l’on

peut avoir en mâchant des feuilles vertes de peuplier. Il se

coagule rapidement sous l’action de la chaleur solaire et par

évaporation. De même sa coagulation se fait vivement à l’aide

des acides (acide acétique surtout), éthers et alcools. Mais,

pour l’extraction, je le répète, point n’est besoin de se

servir des acides, l’évaporation suffit. Les noirs s’en servent

simplement, parfois, pour panser des ulcères de mauvaise nature. Ils

se contentent de l’étendre sur la plaie. Il ne joue là que le

rôle de corps isolant, absolument comme ce topique auquel on a

donné le nom de _traumaticine_, et qui n’est autre chose que de

la gutta-percha dissoute dans du chloroforme.

Le coagulum ainsi obtenu est de la gutta. Si on laisse

l’évaporation se faire sur l’arbre lui-même, il est brun

rougeâtre, et, sous une masse assez épaisse, il prend la couleur

noir chocolat très foncée. Cette coloration est due, croyons-nous,

aux matières colorantes que contient l’écorce du karité. Obtenu,

au contraire, dans un vase à l’air libre, il se présente sous

l’aspect d’une masse de couleur blanchâtre, légèrement teintée

de rose. Vue sous une faible épaisseur, la gutta est absolument

opaque. Réduit en boule et pétri, le coagulum, obtenu comme nous

venons de le dire, donne au palper la sensation d’un corps gras.

Nous croyons, en effet, que la gutta du karité n’est pas absolument

pure et doit contenir des matières grasses en quantité relativement

considérable.

L’exploitation des karités au Soudan français, au point de vue

de la gutta, pourra-t-elle se faire dans des conditions assez peu

onéreuses et surtout rémunératrices ? Car il convient de ne pas

perdre de vue que cette question de la gutta est absolument capitale

pour plusieurs branches importantes de notre industrie nationale. Le

jour est peut-être plus proche qu’on ne le pense où l’isonandra

aura complètement disparu. Il faudra alors demander ce précieux

produit au karité et aux autres végétaux similaires de la famille

des Sapotacées, quitte à le débarrasser de ses impuretés, à

moins toutefois que d’ici là le problème ne soit résolu par la

chimie. Nous ne craignons pas tout d’abord de dire qu’au point

de vue de l’extraction, on se heurtera à de grandes difficultés

matérielles. Il ne faut pas oublier que les régions où l’on

trouve le karité en Afrique sont fort éloignées de la côte. Le

plus grand obstacle que l’on aura en premier lieu à surmonter sera

donc celui que présentent les moyens de transport. Les dépenses

qu’il y aura à faire pour amener la substance à la côte ou même

simplement à un point quelconque où le transport pourra se faire

plus économiquement, soit par eau, soit à l’aide d’animaux,

soit par voie ferrée, quintupleront au moins sa valeur intrinsèque,

et le prix de revient en sera de ce fait remarquablement élevé. En

second lieu, par qui faire exploiter ? Les habitants des pays de

production le pourraient évidemment, mais il y aura là à lutter

contre la routine, l’inertie si connue des noirs. Il faudra bien

des années pour arriver à leur faire comprendre tout l’avantage

qu’ils pourraient avoir à se livrer à cette industrie. Cela

n’est pas dans leurs habitudes, et il est bien difficile de leur

en faire prendre de nouvelles. Faire exploiter par des Européens,

il n’y faut pas songer. Il en est bien peu qui résisteraient à

l’influence pernicieuse du climat. Le mieux, croyons-nous, en ce

qui concerne la côte occidentale d’Afrique serait de dresser à

ce travail des indigènes de Saint-Louis, Dakar, Rufisque, Gorée,

des Ouolofs. Ils y arriveraient rapidement et pourraient aisément,

sous la direction de quelques contremaîtres blancs ou mulâtres,

enseigner aux indigènes du pays les procédés d’extraction. Mais

le meilleur remède serait encore d’introduire, de multiplier, de

cultiver les végétaux à gutta dans toutes celles de nos colonies

tropicales où ils seraient susceptibles de s’acclimater et de

prospérer. L’objection qui me fut faite un jour que j’exprimais

ce desiratum au sujet du karité, à savoir « qu’on ne voyait

pas l’utilité de cette propagation, puisqu’on trouvait ce

végétal au Soudan », ne me paraît même pas digne d’être

discutée. Sans doute, les résultats ne seront pas immédiats. Il

faudra des années avant que l’on puisse récolter le fruit de son

travail. Mais, comme je l’écrivais dernièrement dans mon mémoire

_La France en Gambie_, « l’égoïsme contemporain ne saurait

trouver place dans les questions si importantes de colonisation et

de commerce d’outre-mer. » Il convient de songer à l’avenir

et, par une négligence coupable, de ne pas, dans un temps plus ou

moins lointain, laisser péricliter, au profit de nos voisins, notre

industrie nationale. C’est là une œuvre non seulement de première

nécessité, mais encore éminemment patriotique. Faisons donc tous

nos efforts pour que ceux qui viendront après nous ne nous adressent

pas le reproche amer de ne pas avoir su interpréter dans son sens

le plus large et vraiment humanitaire ce beau vers du poète :

_Insere, Daphni, piros ; carpent tua poma nepotes._

Il existe encore au Soudan, paraît-il, mais en très petites

quantités, vers Siguiri et Kangaba surtout, et dans le

nord des états de Samory, un autre végétal qui donne de

la gutta-percha. C’est encore une Sapotacée, l’_Achras

Sapota_, L. (_Sapotillier_). C’est un bel arbre à feuilles

entières alternes ; fleurs blanchâtres ; calice et corolle

à six divisions. Douze étamines dont six stériles. Ovaire

supère, pluriloculaire. Fruit charnu très délicat à

épiderme grisâtre. Graines noirâtres. Elles passent pour être

diurétiques. On sait depuis longtemps que le latex du sapotillier

donne par évaporation de la gutta-percha. Mais on ignorait qu’il

en existât au Soudan. Les indigènes qui apportaient ce produit à

la côte se le voyaient régulièrement refuser par les négociants,

comme étant un caoutchouc de mauvaise qualité. Le hasard fit qu’un

jour un échantillon tomba entre les mains d’un pharmacien de la

marine[4] qui l’analysa. Le résultat de cette analyse fut que le

produit dont il s’agissait n’était nullement du caoutchouc,

mais bien de la gutta-percha. Je dois dire ici que nulle part

dans le bassin de la Gambie, ni dans aucune des autres parties

du Soudan français que j’ai visitées, je n’ai rencontré

de sapotillier. Je dirai plus, c’est qu’à Kayes notamment,

ce végétal est loin de prospérer. Je me souviens, en effet,

que mon bon camarade, M. Louisy, commissaire adjoint des colonies,

créole des Antilles et grand amateur de ce fruit, en avait fait des

essais de culture. Aucun des individus qu’il avait obtenus par

semis ne vécut en pleine terre, malgré les soins attentifs dont

il les entoura. Jusqu’à plus ample informé, nous ne pouvons donc

citer l’achras sapota que sous toutes réserves. Comme ce végétal

ressemble beaucoup au karité et qu’à cette époque le professeur

Heckel n’avait pas encore publié dans la _Nature_ son mémoire sur

la gutta donnée par cette dernière sapotacée, il a pu parfaitement

se faire que l’on ait confondu et que l’on ait pris l’un pour

l’autre. Nous croyons toutefois que, vu la nature du climat des

régions moyennes et méridionales de la boucle du Niger, il serait

possible d’y introduire le sapotillier et de l’y cultiver.

VIII. — =Végétaux donnant de la gomme et de la résine.=

Nous ne nous occuperons pas ici d’une façon complète de cette

question si importante de la gomme. Cette étude ne rentrerait

pas dans le cadre de notre travail. Nous nous contenterons donc

de parler simplement des quelques végétaux qui donnent cette

précieuse substance et que l’on peut rencontrer dans le bassin de

la Gambie. D’une façon générale, d’ailleurs, les variétés

d’acacias qui donnent de la gomme sont peu abondantes dans toute

cette région. On n’en trouve guère que dans sa partie la plus

septentrionale, dans le Kalonkadougou, le Bondou, le Ferlo-Bondou,

le Gamon, le Tenda, le Dentilia et le Badon, et encore leurs produits

sont-ils peu commerciaux.

L’_Acacia Verek_, Guill. et Perr., Légumineuse mimosée, qui

donne la gomme de meilleure qualité, est très rare. On ne le trouve

que dans le Bondou, le Ferlo, le Ferlo-Bondou et le Kalonkadougou,

et encore les individus produisent-ils si peu que les indigènes

ne s’en occupent même pas. C’est un petit arbre à rameaux

pâles, glabres. Feuilles alternes, biparipennées, stipulées,

composées ; fleurs disposées en épis. Calice gamosépale,

corolle à cinq divisions alternes et libres. Étamines nombreuses en

nombre variable. Anthères biloculaires, introrses. Ovaire supère,

uniloculaire, pluriovulé (huit ou dix ovules). Style terminal. Le

fruit est une gousse s’ouvrant en deux valves et renfermant cinq

ou six graines à peu près rondes.

L’_Acacia tomentosa_, Wild. (Neb-Neb des Ouolofs) se distingue du

précédent par son fruit surtout. C’est comme celui du précédent

une gousse, mais, quand il est arrivé à maturité, il est couvert

d’un duvet abondant. De plus, les ramuscules et les pétioles

sont pubescents. On le trouve presque uniquement dans le Bondou et

le Ferlo-Bondou.

L’_Acacia Seyal_, Del. est un arbre de moyenne taille. Écorce

brun rougeâtre ou blanc laiteux. Les rameaux sont munis de

grandes épines d’un blanc laiteux. Feuilles glabres longuement

pétiolées. Deux épines à la base du pétiole. Pétioles

secondaires portant de huit à vingt paires de folioles. Fleurs

en capitules pédonculés. Pétales plus longs que le calice. Le

fruit est une gousse falciforme. On le rencontre particulièrement

dans le Kalonkadougou, le Gamon et le Badon. Il donne une gomme de

qualité inférieure.

L’_Acacia astringens_, Cunning, ou _Adansonii_, Guill. et

Perr. (Gonakié) est un arbre de 10 à 12 mètres de hauteur,

très commun dans toute la partie nord du bassin de la Gambie. Il

donne une gomme dite _gomme de gonakié_, rouge, et qui est peu

estimée dans le commerce. Il en est de même de la gomme du _Khadd_

(_Acacia albicans_, Kunth.) et de celle des _acacias Néboueb_

et _fasciculata_. Ces deux dernières variétés se rencontrent

surtout dans le Gamon, le Badon et le sud du Bondou. La première

est surtout commune dans le Dentilia et le Tenda.

_Gomme de Kellé._ — Il existe encore dans le Bondou notamment,

le Bambouck et les pays avoisinants, un sorte de gomme que les

Toucouleurs nomment _Kellé_, et les Malinkés _Kelli_. D’après

les renseignements que nous avons pu nous procurer à son sujet,

ce ne serait pas, à proprement parler, une gomme véritable. Ses

caractères la rapprocheraient davantage de la gutta-percha. Il nous a

été impossible de nous en procurer. Les indigènes lui attribuent,

en effet, des propriétés remarquables. D’après eux, tout noir

qui posséderait dans sa case un fragment de kellé serait assuré

de voir tout lui réussir et d’acquérir une grosse fortune. Aussi,

quand ils en possèdent, ils la cachent précieusement, avec un soin

jaloux. De même, quand ils connaissent l’existence quelque part

d’un échantillon du végétal qui la produit, ils se gardent

bien d’en faire part à qui que ce soit. Je n’ai jamais pu

le voir. Quoi qu’il en soit, cette plante est très rare et

est regardée comme fétiche dans toutes les régions où on la

rencontre. On trouverait aussi, paraît-il, la gomme de kellé

au Gabon.

_Gomme d’anacarde._ — L’écorce du tronc de l’anacarde

(_Anacardium occidentale_, L.), Térébinthacées, dont nous

avons déjà eu à parler au cours de ce mémoire, laisse

exsuder une résine jaune, dure, désignée sous le nom de _gomme

d’anacarde_. Les Anglais l’appellent _Cashew-Gum_. Elle est

soluble dans l’eau et employée aux mêmes usages que la gomme

arabique.

La flore utile du bassin de la Gambie · 第 10 / 13 段