Ce qui rend dans tout cela l'initiative de Turenne bien étonnante,

c'est que, _seul_ à la cour, il s'obstina pour Mazarin. La reine était

entourée de gens lassés et excédés de lui. Elle avait sous la main un

homme digne et capable, Châteauneuf, qui l'eût remplacé. L'aimait-elle

encore véritablement? Elle venait de sentir son ingratitude, sa

perversité (dans la tentative de lui enlever le jeune roi par le goût

des plaisirs honteux). Dès son premier voyage, elle avait paru

vacillante. Combien plus au second! Par quoi la tenait-il?

Très-probablement par le mariage. Mangeuse et fort sanguine, sensuelle

et dévote, le tempérament, les scrupules, la ramenaient à cet homme

méprisé, odieux, dont elle avait besoin. Elle le dit nettement dans

une lettre, comme les femmes n'en écrivent guère (V. Ravenel,

Walckenaër, _Sévigné_, et Cousin, _Hautefort_). Elle y avoue «qu'elle

n'en peut plus.... Et il sait bien de quoi.»

Turenne, très-bon observateur, vit cela, et conclut que, de toute

façon, Mazarin finirait par revenir. Il craignit de compliquer la

résistance militaire par une révolution de cour.

Cela semblait d'un esprit positif, d'une politique prudente, basse, il

est vrai, mais sûre. Si ce coquin était indispensable, si le salut, la

paix étaient en lui, il fallait bien le prendre. Mais on eût pu

cependant objecter que Turenne, en portant si haut le drapeau de

Mazarin, en voulant même, à son départ, _qu'on déclarât qu'il

reviendrait_, se créait, par la force de ce nom détesté, une

difficulté très-réelle et au roi un obstacle. Il n'y parut pas dans le

Nord, mais beaucoup dans le Centre, et encore plus dans le Midi.

Tandis qu'on avait si peu de forces devant l'invasion espagnole, il

fallut employer des troupes en Bourbonnais, et bien plus en Guienne,

où la résistance contre Mazarin dura un an encore. Pourquoi? Il

s'obstinait, dans ce grand péril de la France, à faire recevoir à

Bordeaux le fils du duc d'Épernon, plus détesté que Mazarin même, mais

qui devait épouser sa nièce!

Hors de la guerre, Turenne était un très-pauvre homme, tout à fait

terre à terre, et, s'il ne fit jamais de mauvaise manoeuvre, il fit

bien des fausses démarches.

À lire ce qui précède, on le croirait un Machiavel, un égoïste et

hardi courtisan, qui eût calculé que, cadet et pauvre, simple vicomte

de Turenne, il arriverait plutôt au commandement général des armées

en se donnant pour maître un étranger isolé, méprisé. Mais ce n'est

pas cela. Ses vrais motifs furent autres, tout militaires. Pour les

comprendre, il faut connaître les hommes de la guerre de Trente ans.

Turenne et sa petite armée étaient une même personne, presque autant

que l'armée de Lorraine et son duc, l'aventurier célèbre. Chacun des

avis de Turenne et de ses conseils à la cour fut absolument relatif à

la position et au salut de cette armée. Quand il empêcha, en juillet,

la cour de fuir à Lyon, on allait l'affaiblir encore, lui prendre une

escorte de deux mille hommes; et cette armée, ainsi mutilée, frappée

moralement par l'abandon du roi, eût bientôt cessé d'exister. Quand il

exigea, en octobre, que le roi hasardât de rentrer à Paris, ce fut,

dit-il, parce que, sans cela, il n'y eût eu pour l'armée «ni argent ni

quartier d'hiver. Les officiers quittoient déjà tous les jours, faute

de subsistances.»

Comprenons bien ce que c'est que Turenne.

Les très-bons portraits qu'on en a donnent une tête assez forte,

médiocre, bourgeoise, où personne ne devinerait le descendant des

Turenne du Midi, ni le frère de M. de Bouillon. C'est un terne visage

hollandais (il l'était de mère et d'éducation), qui tournerait au

bonasse s'il n'avait la bouche fort arrêtée, réservée, mais

très-ferme.

Cet homme de si grande résolution était hésitant de parole, trivial,

ennuyeux, filandreux. L'état d'infériorité où il fut longtemps, comme

cadet et bas officier dans les armées de la Hollande, resta en lui

toute sa vie. Il était fort modeste, fort serré, non avare, mais

extrêmement économe. Ses lettres de jeunesse le disent assez. Il y

parle et reparle de son habit _qui passe_. Lui-même il était né râpé.

Son flegme était extraordinaire, et rien, pas même la plus brusque

surprise, ne l'en faisait sortir. Tout le monde sait l'anecdote

suivante, qui, du reste, lui fait honneur. Il se levait de fort bonne

heure. Un matin qu'il prenait l'air à la fenêtre, un de ses gens,

voyant un homme accoudé là en bonnet de coton, le prend pour son

camarade, et lui applique amicalement un énorme soufflet au bas du

dos. L'homme se retourne, et c'est Turenne. «Monseigneur, s'écrie le

frappeur à genoux, j'ai cru que c'était _Georges_...--Mais, quand

c'eût été _Georges_, dit Turenne en se frottant, il ne faut pas

frapper si fort.»

L'homme était excusable. Et tout le monde croira voir _Georges_ si

vous mettez à ses portraits un bonnet de coton.

En ce temps d'emphase espagnole et de héros à la Corneille, la prose

apparut dans Turenne. On vit que là guerre était chose logique,

mathématique et de raison, qu'elle ne demandait pas grande chaleur,

tout au contraire, un froid bon sens, de la fermeté, de la patience,

beaucoup de cet instinct spécial du chasseur et du chien de chasse,

parfaitement conciliable avec la médiocrité de caractère.

Les Mémoires de Turenne n'indiquent pas qu'il ait jamais eu une

émotion, jamais aimé, jamais haï. On dira que ce sont des Mémoires

militaires, et qu'il n'a voulu qu'expliquer ses opérations. Cependant

il est surprenant de voir que même les maîtres de son art, le grand

Gustave, l'habile et savant général Merci (son vrai maître en

réalité), n'obtiennent à leur mort, d'un écrivain si prolixe, pas un

mot de sympathie. Une ligne pour Gustave dans une lettre, une pour

Merci dans les Mémoires, et voilà tout. Cependant, à Nordlingen, si

Merci n'eût été tué, Turenne n'eût pas sauvé Condé, et la bataille

était perdue.

Il est bien entendu que les effroyables événements qu'il traverse,

l'état du peuple que son armée dévore, lui sont parfaitement

indifférents. Il y a de temps en temps une ligne funèbre, mais rien de

plus. «Pas un paysan dans les villages» (d'Alsace, p. 363).--«On passe

cent villages sans rencontrer un homme» (en Palatinat, p. 342).--«Dans

ce pays (de Moselle), il n'y a pas de quoi nourrir quatre hommes» (p.

399).

Quant aux environs de Paris, on sait, mais non par lui, dans quel état

ils se trouvaient, pillés et repillés, ravagés, affamés, outragés par

les trois armées, puis empestés des cadavres innombrables d'hommes et

de chevaux. Les belles dames de Paris s'en vont, en se bouchant le

nez, à travers les charognes, faire collation dans ces armées, et

Turenne fait taire le canon quand Mademoiselle va visiter Condé. Mais

ces galanteries ne diminuent point l'horreur de la guerre. «Depuis

cinq ans, ni moisson ni vendange (V. Feillet). Nous rencontrons des

hommes si faibles, qu'ils rampent comme des lézards sur les fumiers.

Ils s'y enfouissent la nuit comme des bêtes, et s'exposent le jour au

soleil, déjà remplis et pénétrés de vers. On en trouve gisant

pêle-mêle avec leurs morts, dont ils n'ont pas la force de

s'éloigner. Ce que nous n'oserions dire, si nous ne l'avions vu, ils

se mangent les bras et les mains, et meurent dans le désespoir[28].»

[Note 28: M. Feillet a donné dans la _Revue de Paris_ (15

août 1856) un très-précieux extrait de l'_Histoire du

paupérisme_ qu'il prépare. Cet extrait résume les enquêtes et

rapports, manuscrits ou imprimés, que firent sur l'effroyable

état de la France, pendant la Fronde, _et jusqu'à la mort de

Mazarin_, les envoyés de Vincent de Paul et autres personnes

charitables.--Rien de plus douloureux. On peut juger, par

cette lecture, si M. de Saint-Aulaire est excusable d'appeler

les plaintes de ce temps de vaines déclamations!]

Le duc de Lorraine, en ces choses, était admirable. Il disait que son

armée ne pouvait manquer de vivres, parce qu'au besoin elle mangeait

les morts ou les blessés. Il était bon et indulgent pour les jeux du

soldat. Un de ces jeux, à Lagny, c'est de rôtir un enfant au four;

ailleurs, de voir lequel du mari ou de la femme, tous deux fouettés

d'épines à mort, mourra le premier dans son sang. Cette armée était

gaie, comme son chef, et facétieuse. On s'y amusait fort. Une des

raisons décisives qui firent quitter Paris à Condé, nous assurent les

plus graves témoins, c'est qu'il s'amusait beaucoup plus dans cette

vie d'agréable aventure.

Turenne n'aimait pas les gaietés excessives, non par souci du peuple,

mais parce qu'elles ensauvagent le soldat et le rendent

indisciplinable. Il aimait les hommes rangés, laborieux, patients, à

son image, et il les faisait tels pour l'intérêt du service. Aux

batailles et aux campements, il ne se fiait pas aux bas officiers,

comme les Espagnols, ni dans les siéges aux ingénieurs, comme les

Hollandais. Il allait le matin à la tranchée; il y allait le soir, et

il y retournait pour la troisième fois après souper. Lui-même, il

instruisait sans cesse les capitaines de ce qu'il y avait à faire.

C'était un maître autant qu'un général. Il les formait soigneusement,

ne les traitait nullement comme des machines. Parfois même, cet homme

serré, économe, pour s'assurer d'un officier qui pouvait être utile,

allait jusqu'à ouvrir sa bourse personnelle et le remontait de son

argent.

Il connaissait parfaitement l'ennemi, et devinait heure par heure ce

qu'il faisait ou voulait faire. Il comprit, en juillet 1652, quand,

avec sept mille hommes, il marcha contre trente mille, que les

Espagnols ne voulaient pas sérieusement l'invasion, qu'ils ne

voulaient pas faire Condé roi de France, qu'ils ne s'amuseraient pas à

conquérir ici pour rendre bientôt, et qu'ils tenaient bien plus à

reprendre leurs places de Flandre. Il savait qu'au moment où ils

faisaient Condé leur général, ils s'en défiaient, et que l'assurance

même de Turenne à marcher si faible contre eux augmenterait leurs

soupçons. Ce qui pouvait y ajouter, c'est que tous deux entretenaient

(par pur amour de l'art) une correspondance. Turenne n'avait pas un

succès que respectueusement il ne fît juge son ancien général des

soins qu'il prenait pour le battre.

Si Condé méritait d'être puni pour avoir passé aux Espagnols, il le

fut à coup sûr. Ils le firent général, mais en le liant, l'entravant.

Des lieutenants comme un gouverneur des Pays-Bas, ou un duc de

Lorraine, ne pouvaient obéir. Et d'ailleurs, la vieille tactique

espagnole des temps de Charles-Quint, leur méthode des campements

romains, retranchés chaque soir, mettait obstacle à tout. La

hiérarchie était inflexible, l'étiquette immuable, à l'armée tout

comme à Madrid. Un jour que Turenne observait leur camp de très-près,

ses lieutenants s'étonnèrent de voir un homme si sage se hasarder

ainsi. Il répondit: «Soyez tranquille. Le commandant de ce quartier,

Fernand de Solis, n'entreprendra rien de son chef. Il enverra demander

permission au général Fuensaldgne, lequel ne fera rien sans en avertir

l'Archiduc. Mais l'Archiduc a tant d'égards pour le prince de Condé,

qu'il le fera prier de décider avec lui en conseil de guerre sur ce

qu'on pourrait faire. Donc, nous avons le temps d'observer. Nous ne

risquons rien, sauf peut-être un coup de canon.»

Ce fut encore bien pis quand Don Juan d'Autriche, le fils du roi

d'Espagne, vint succéder à l'Archiduc. À chaque campement, en

arrivant, il se mettait au lit. L'occasion la plus favorable de livrer

bataille fut perdue une fois, parce qu'on n'osa pas l'éveiller.

Turenne crut qu'en combattant des gens si sages on pouvait être hardi.

En 1653-1654, n'ayant encore que des moyens très-faibles, il prit les

places de Champagne que possédait Condé, et qui étaient le vrai chemin

de l'invasion, comme il l'explique. Puis, lorsque Condé, fortifié de

deux armées, espagnole et lorraine, essaya par la Picardie ce qu'il ne

pouvait plus par la Champagne, Turenne audacieusement (et seul de son

avis) ne couvrit point Paris. Il passa derrière l'ennemi, et se mit

entre lui et les Pays-Bas. Cependant, à Péronne, Condé crut pouvoir

l'accabler. Mais le général espagnol, qui avait peut-être défense de

livrer bataille, exigea un conseil de guerre. Or, pendant le conseil,

Turenne, qui avançait toujours, était déjà en sûreté.

Ses misères n'étaient pas finies. Dans les années qui suivent, il

opéra avec des armées bien plus fortes. Mais son indigne maître,

Mazarin, comprit si peu le signalé bonheur qu'il avait eu d'être sauvé

par un tel homme, qu'il lui donna toujours pour égaux dans le

commandement le médiocre La Ferté, qui arrivait toujours trop tard,

s'étonnait, s'embrouillait. Bien plus, le brutal Hocquincourt, un

soldat inepte et perfide, dont le mérite unique était d'avoir offert

d'assassiner Condé et d'avoir ramené Mazarin[29].

[Note 29: Turenne le dit, dans ses Mémoires, d'une manière

indirecte, avec beaucoup de douceur et de finesse. «M. de

Turenne _pria_ M. de la Ferté...._pria_ M. Hocquincourt.»

etc. Il constate ainsi qu'il ne pouvait leur _commander_, et

par conséquent qu'il n'est pas responsable de leurs lenteurs,

de leurs revers.--Nos _Archives générales_ possèdent

plusieurs autographes de Turenne (ancienne section M), et

plusieurs pièces fort intéressantes pour l'histoire de son

frère, le duc de Bouillon, spécialement des lettres

éloquentes et touchantes de sa mère, fille de Guillaume le

Taciturne. Dans l'une, elle le prie de ne pas se perdre par

ses intrigues. Dans plusieurs autres, elle rampe aux pieds de

Richelieu pour sauver la tête de son fils.--_Archives_, K,

carton 123, nº 29.]

On voit très-bien, dans les récits, quoique modestes et fort doux de

Turenne, jamais accusateur, combien ces généraux de Mazarin lui furent

embarrassants et dangereux. En 1654, la grande armée des Espagnols

voulant reprendre Arras, Turenne exigea, décida qu'on forcerait leurs

lignes. La Ferté, Hocquincourt, ne s'en souciaient pas, et croyaient

la chose impossible. Ils s'y prirent de manière qu'elle le devint

presque en effet. L'attaque générale devait se faire la nuit; ils

n'arrivèrent qu'au jour. Mais déjà Turenne seul avait forcé les lignes

et défait l'ennemi.

Cela ne décourage pas Mazarin. Il maintient La Ferté pour commander

avec Turenne. Il en résulte à Valenciennes (1656), qu'ils

assiégeaient, le plus terrible événement. Les Espagnols, ayant rompu

les écluses des marais voisins, attaquent, à la faveur de cette

inondation, le corps de la Ferté, ne rencontrent nulle garde avancée,

prennent le général, tous les officiers, tuent quatre mille hommes.

Tout cela en un quart d'heure. Jamais le sang-froid de Turenne ne

parut davantage. Lui seul, il n'eut pas peur, n'éprouva aucun trouble,

retira son canon, et s'en alla au petit pas. L'armée croyait rentrer

en France, et déjà le bagage en avait pris la route. Mais Turenne le

fit arrêter, resta en pays ennemi, campa près du Quesnoy. Les ennemis,

ayant eu du renfort, semblaient devoir venir à lui. Les nôtres étaient

d'avis de ne pas les attendre. Turenne ne bougea, attendit. Les

Espagnols respectèrent son repos.

Notons un fait piquant. Dans une occasion (Mém. d'Yorck, p. 589),

Turenne a peur, Mazarin n'a pas peur.

Les prêtres et les femmes ne craignent rien. Il s'agissait de passer

une rivière sous le feu de l'ennemi; mais devant la rivière il y avait

encore des marais et des retranchements, des fossés, et l'on

n'arrivait au passage que par une étroite chaussée. Mazarin soutenait

que, le roi étant là en personne, on devait braver tout, passer.

Turenne objecta qu'on perdrait trop de monde. Mais cela n'eût guère

arrêté s'il n'eût montré la chose comme absolument inutile, parce

qu'on pouvait passer plus bas.

Était-ce humanité? Non, prudence et bon sens. Des romanciers ont

travesti Turenne en je ne sais quel philanthrope, un Fénelon guerrier.

Il n'y a rien du tout de cela. La réalité est que la guerre de Trente

ans, ayant perdu ses fureurs, ses chaleurs, ayant usé cinq ou six

générations de généraux, de plus en plus indifférents, sans passions

et dégagés d'idées, a fini par produire l'homme technique ou l'art

incarné, lumière, glace et calcul. Nulle émotion ne reste plus. C'est

la guerre quasi pacifique, mais non moins meurtrière.

Un froid mortel saisit; une Sibérie à geler le mercure. On voyage dans

la nuit des pôles, plus lumineuse que le jour, où l'on voit des

batailles de glaces heurtant les glaces, de cristaux brisant des

cristaux. Un grand désert. Plus d'hommes, et pas même de morts. Et

même on ne s'en souvient plus.

CHAPITRE XXVI

PAIX UNIVERSELLE.--TRIOMPHE ET MORT DE MAZARIN

1658-1659

Mazarin, on l'a vu avant la Fronde, avait pendant cinq ans exploité le

royaume par la force d'opinion que lui donnait alors une victoire

annuelle de Condé. Pendant sept ans (après la Fronde), il se releva,

brilla, grandit par les solides résultats des succès de Turenne. Il en

tira cette gloire qu'à la dernière campagne l'Espagne, sérieusement

menacée de la perte des Pays-Bas, rechercha, demanda (1658) la paix

que Mazarin avait d'abord offerte.

Donc, par deux fois le génie militaire couvrit devant l'Europe la

honte d'un gouvernement vil, trompa sur son habileté.

Ce qui est évident, c'est qu'au temps du plus grand péril (1652), et

constamment dans les années qui suivent, Mazarin subordonna

entièrement les affaires de la France: 1º au placement de sa famille,

au mariage de ses nièces; 2º à son avarice, à la création d'une énorme

fortune, la plus monstrueuse qu'aucun ministre eût eue jamais. Ni

Concini, ni Luynes, ne sont rien à côté.

Pour faire cardinal son frère, il avait presque fait la guerre au

pape, et ce frère, un moine imbécile, il le fit vice-roi de Catalogne.

Pour cette position si importante, si précieuse, qui nous mettait au

coeur de l'Espagne, on eût dû ménager le peuple catalan à tout prix.

Pour marier une nièce au fils du duc d'Épernon, il aigrit, prolongea

la guerre de Guienne, la résistance de Bordeaux.

Pour décider le prince de Conti à épouser une autre Mancini, il donna

à ce prince, élevé pour l'Église, contrefait, qui, d'ailleurs, n'avait

point vu la guerre, l'armée des Pyrénées, celle qui, par la Catalogne

et l'Aragon, devait prendre l'Espagne corps à corps.

Une autre nièce épouse le frère du duc de Modène, qui, avec la Savoie,

nous fait attaquer et manquer Pavie. C'est par un mariage semblable

que le prince Thomas de Savoie gagne le coeur de Mazarin. Son fils, le

comte de Soissons, épouse Olympe Mancini, dont il aura le prince

Eugène, le futur fléau de la France.

Au total, il avait sept nièces, qui toutes eurent des dots énormes, la

moindre six cent mille livres (d'alors) et le gouvernement

d'Auvergne. La plus riche, dont le mari s'appela duc de Mazarin, eut,

à la mort de l'oncle, un million et demi de rentes (six millions de

rentes d'aujourd'hui).

M. de Sismondi, savant économiste, s'efforce d'expliquer comment la

France, après la guerre civile, _put se remettre_ sous Mazarin. Vaines

explications. Les faits montrent qu'_elle ne se remit pas du tout_.

Huit ans après la Fronde, l'année même où meurt Mazarin (1660), les

rapports, cités par M. Feillet, nous apprennent cette chose lamentable

que, _non-seulement aux provinces frontières_ (Bourgogne, Picardie,

Champagne, Lorraine), mais dans _celles de l'intérieur_, par exemple

dans l'Angoumois, la misère était la même qu'_aux environs de Paris_.

Les pauvres mangeaient encore, comme au temps de la Fronde, les bêtes

jetées à la voirie, les disputaient aux chiens.

On a vu l'impuissance, l'insuffisance et la misère des secours

qu'essaya d'organiser l'excellent Vincent de Paul, les trois sous _par

mois_ qu'on donna dans l'année la plus dure aux populations les plus

affamées. Ajoutez-y les soupes économiques (d'herbe et d'eau claire,

c'était à peu près tout), les _magasins charitables_, où chacun doit

porter ce qui ne lui sert pas. La liste des objets donnés est

curieuse; on rirait si l'on ne pleurait: «Dix-neuf lanternes,

vingt-six douzaines de chapelets, des vieux peignes, vingt-trois

seringues, etc., etc.» (Feillet.)

Du jour où Richelieu voulut toucher aux biens d'Église, ne put et

recula, la Charité, aussi bien que l'État, devait perdre à jamais

l'espoir. Et les petites aumônes tirées par cette Église si riche du

bon coeur de nos dames et de leurs petites économies, ne purent être

que ridicules devant le monstrueux fléau qui peu à peu but le sang de

la France.

Quel fléau? Deux pompes aspirantes d'incalculable force.

1º La grande pompe centrale du fisc, l'exploitation violente de la

France par un coquin pour un coquin. Je parle de Mazarin et de

Fouquet, à qui il confia les finances.

2º La pompe universelle de toutes les tyrannies locales. Elles

ressuscitent sous un gouvernement faible et fripon, qui se sent trop

coupable pour accuser aucun coupable; les campagnes livrées aux

seigneurs, avides, nécessiteux et luxueux. Nous aurons pour l'Auvergne

le récit aimable et badin du jeune abbé Fléchier, qui montre en ce

pays la sauvage horreur du temps féodal, aggravée des caprices d'une

tyrannie malicieuse, dont les temps barbares n'eurent jamais l'idée.

Que les peuples soient exploités, volés, c'est la chose ordinaire. On

n'y ferait pas attention s'il n'y avait eu ici dans le vol une lâche

audace, une intrépidité de bassesse, qu'on nous passe ces mots, toute

nouvelle et originale, qui ne s'est peut-être vue qu'une fois.

On vit en huit ans cette chose surprenante, miraculeuse, absurde: _un

homme qui était maître et roi_, prenait ce qu'il voulait, _et qui

pourtant volait le roi_, c'est-à-dire se volait lui-même.

Il était l'État en réalité (autant que le fut jamais Louis XIV). Et en

même temps il faisait des affaires avec l'État, s'était fait

financier, partisan, munitionnaire. Il trafiquait des vivres,

spéculait sur l'artillerie, gagnait sur la marine. Il avait pris à son

compte la maison du roi.

Quoiqu'il eût tant d'esprit pour l'intrigue et le _ravaudage_ (dit si

bien Retz), il n'avait ni intelligence ni connaissance de la France

qu'il exploitait. De sorte qu'à chaque instant, sans tact ni pudeur, à

l'aveugle, il faisait des choses immondes. Il avilit les charges, les

dignités, en les vendant et les multipliant. «Il aimait mieux faire

dix ducs et pairs que donner dix écus.»

Peu avant sa mort, il promet un siége de président à un homme aimé de

la reine. L'homme vient le remercier: «Oui, mais j'en veux cent mille

écus.» La reine eut beau faire et beau dire; il n'en démordit pas,

disant toujours: «J'en veux cent mille écus.» Tout en disant cela, il

mourut. Et on l'eut pour rien (Montglat).

On ne pouvait arriver à lui, à moins d'être joueur. Il était fort

adroit aux tours de carte, et n'avait jamais pu se corriger d'avoir la

main trop vive et trop habile. On dit qu'il choisissait les pièces

fausses ou rognées pour les passer au jeu.

Il inventa un jeu nouveau, la spéculation sur la guerre. Il ne

comprenait pas d'abord grand'chose aux affaires militaires. Ce qui le

prouve, ce sont ses choix ridicules et d'avoir égalé un Hocquincourt

au premier général du siècle. À mesure cependant qu'il aperçut qu'il

avait en Turenne un génie infaillible, un joueur qui gagnait toujours,

il voulut être de la partie; il joua sur Turenne, s'associa d'avance

à ses victoires, se fit son fournisseur de vivres, réalisa sur ses

conquêtes de gigantesques bénéfices.

Vers la fin, il avait fait encore un pas. Il avait pris un intérêt

dans l'entreprise honnête des pirates et des flibustiers qui faisaient

la course sur le commerce des Hollandais, nos alliés. Excellente

spéculation. On prit en moins de rien trois cents vaisseaux. La

Hollande indignée envoya le grand Ruyter, qui prit tout simplement une

petite représaille, deux vaisseaux seulement. Mazarin redevint souple,

aimable, offrit satisfaction, promit mille choses qu'il ne donna

jamais.

On a parlé beaucoup de l'habileté de Mazarin, de sa subtile politique,

de sa fine diplomatie, de sa persévérance à continuer la tradition

d'Henri IV et de Richelieu. On le redit, parce qu'on l'a dit. Ce sont

choses convenues que tout le monde répète. Examinons pourtant. Henri

IV et Richelieu cultivèrent, ménagèrent, se rallièrent les petites

puissances. Le premier s'assura des Suisses, et fut étroitement uni

avec les Hollandais. C'est avec ceux-ci que Richelieu eût voulu

partager les Pays-Bas. Mazarin se brouilla avec les uns et les autres.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 22 / 24 段