Dans la crise si grave où la rivalité maritime commençait entre

l'Angleterre et la Hollande, c'était le moment ou jamais de s'attacher

celle-ci. Mazarin ne voit là qu'une facilité de pirater. Noble

commencement de cette longue série de sottises par lesquelles Louis

XIV réussit à rattacher solidement la Hollande à l'Angleterre.

Cromwell, tout Cromwell qu'il pût être, avec sa république viagère,

n'avait pas fait grand'chose, tant que l'invincible Ruyter promenait

sur les mers le pavillon de Hollande. Cromwell était près de sa mort,

et Charles II de sa restauration. L'Angleterre allait retomber. Qui

fonda sa grandeur? La politique profonde de Mazarin, hostile à la

Hollande, la politique profonde de Louis XIV, qui fait de notre

ancienne et de notre meilleure alliée une chaloupe à la remorque du

vaisseau britannique.

Littérairement, à coup sûr, la diplomatie française est charmante. Les

dépêches de Mazarin, de Lyonne, etc., ne sont guère au-dessous des

lettres de madame de Sévigné. Est-ce assez pour justifier l'admiration

sans bornes qu'on a montrée pour cette diplomatie aux derniers temps?

Regardons, je vous prie, surtout les résultats.

On pouvait s'y tromper en avril 1657, à la mort de l'empereur

Ferdinand III. La France ne put faire élire son candidat, le duc de

Bavière. Mais les princes du Rhin et autres, s'alliant à la France et

à la Suède, n'élurent l'Autrichien Léopold qu'en lui faisant signer

l'engagement «de ne donner aucune aide aux Espagnols».

Ce succès de la France, poussant ceux-ci au désespoir, pouvait les

décider à l'alliance monstrueuse de Cromwell, à unir le drapeau de

l'État _catholique_ entre tous à celui de la république _puritaine_.

On assure qu'ils offraient au Protecteur d'assiéger avec lui Calais

pour y faire rentrer les Anglais, les rétablir en France, guérir la

plaie dont l'orgueil britannique saignait depuis cent ans.

Cromwell, dont le ferme et froid regard voyait très-bien, malgré les

succès de Turenne, l'épuisement réel de la France, la faiblesse

misérable d'un gouvernement dilapidateur, demande à Mazarin ce qu'il

lui donnera à la place. Et celui-ci est trop heureux que l'Anglais

accepte Dunkerque, Mardick et Gravelines, trois ports pour un, que

Mazarin se fait fort de conquérir sur l'Espagne pour les lui donner.

Traité, au fond, fort triste, qui faisait de la France la servante de

l'Angleterre, lui faisait employer son sang à conquérir pour sa

rivale. Avec quel résultat? D'établir les Anglais sur le

continent.--Non pas à Calais, il est vrai, mais à deux pas de Calais.

Qui ne voit que Dunkerque, en Flandre, mais si près de la France,

n'était guère moins dangereux, permettant également la descente d'une

armée qui pouvait à son choix tomber sur nous ou sur les Pays-Bas?

Le but de Mazarin, dit-on, était d'abaisser à la fois l'Espagne et la

_Hollande_. Son traité avec l'Angleterre eût eu le résultat d'humilier

la première sur terre, la _seconde sur mer_. Politique admirable,

zélée pour la marine anglaise!

Turenne eut des succès rapides. Il gagna sur les Espagnols la bataille

des Dunes (14 juin 1658), qui nous donna le bel avantage de mettre les

Anglais dans Dunkerque. Puis, on prit Gravelines, Ypres, Oudenarde,

Menin. On était maître du chemin de Bruxelles. Si l'on y eût été, si

l'on eût procédé sérieusement à la conquête des Pays-Bas, on aurait

vu bien vite les résultats du traité qui mettait l'Anglais à

Dunkerque. Il eût fait volte-face, n'eût jamais permis un tel

agrandissement de la France, et, profitant de la descente qu'il avait

par nous sur le continent, notre excellent ami nous eût pris par

derrière.

La mort de Cromwell qui survint (septembre 1658) put rassurer sur ce

danger. Et, d'autre part, une victoire du Portugal sur l'Espagne

encourageait notre conquête. La grande barrière des Pays-Bas avait été

brisée par la prise de tant de places. Mais ce fut alors qu'on traita.

La France, naguère alliée de Cromwell, retomba dans ses attractions

catholiques, dans le vieux rêve de ses reines, toujours le mariage

espagnol. Marie de Médicis y avait tout sacrifié. Combien plus Anne

d'Autriche, Espagnole elle-même, et dont le fils était Espagnol par sa

mère! La femme née, de Louis XIV, prédestinée et légitime, était

l'infante, sa cousine.

Autant Anne le désirait, autant Philippe IV. Il aurait fait ce mariage

à tout prix. On pouvait croire qu'une telle union fortifierait

l'ascendant moral, déjà si fort, des Espagnols, tant moqués des

Français, mais toujours copiés. Du reste, cet excellent père, pour

procurer ce grand mariage à sa fille, faisait bon marché de l'Espagne

même. N'ayant qu'un fils à la mamelle, très-frêle et maladif, il

envisageait sans effroi l'hypothèse où sa fille (malgré la

renonciation qu'elle fit) hériterait de l'empire espagnol. Cette

nation si fière n'eût plus été qu'une dépendance de la France

(Motteville).

Les Castillans haïssaient moins celle-ci. Leur haine et leur furie

était toute contre les Portugais, leurs vaillants frères, qui les

battaient. Ils croyaient, le lendemain de la paix avec la France,

exterminer le Portugal, comme ils avaient déjà soumis les Catalans.

Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il

sacrifia le Portugal. C'est la base réelle de son Traité des Pyrénées

(7 novembre 1659).

Encore un sacrifice du faible au fort, le sacrifice d'un allié aussi

précieux contre l'Espagne, que l'était la Hollande contre les Pays-Bas

espagnols.

L'abandon de la Catalogne et du Portugal, celui de Naples et de la

Sicile dans leur grande crise de 1647, c'étaient les solides services

par lesquels Mazarin pouvait se vanter d'avoir ressuscité l'Espagne,

si elle ressuscitait jamais.

Il prévoyait, dit-on, que l'infante ou ses enfants hériteraient.--Oui,

soixante ans après, et au prix d'effroyables guerres. Les deux pays

étant quasi exterminés, un des morts se coucha sur l'autre. Résultat

si lointain, si coûteux, d'avantage si contestable, qu'on a tort d'en

tant triompher. Que l'Espagne devînt si française, cela n'a guère paru

en 1808, et depuis.

Ce qui poussa Mazarin à abandonner le Portugal, et à précipiter le

mariage (plus que les Espagnols qui le désiraient tant), c'était la

pénurie d'argent. On avait touché le fond et le tuf. Le financier de

Mazarin, le petit Fouquet, son noir diablotin (qu'on voit à

Versailles), était à bout de ses tours. Un nouveau gouffre s'était

ouvert, qui mangeait autant que la guerre. Ce gouffre était le jeune

roi. Depuis deux ou trois ans, ses divertissements, fêtes, bals,

concerts, carrousels, avaient pris un vol effréné. Le colossal recueil

des dessins des _Ballets du roi_ que possède la Bibliothèque, fait

deviner combien il en coûtait pour ces folles représentations.

Mazarin le tenait par cet étourdissement des fêtes. Ses nièces en

faisaient l'ornement. L'une d'elles, Olympe Mancini, qui avait pris le

coeur du roi, en était l'âme et la déesse. Mazarin, nous dit-on, en

fut très-affligé. Je ne le pense pas. À cette même époque, il faisait

les plus grands efforts pour en faire une (Hortense) reine

d'Angleterre, tentant le vénal Charles II par une dot de six millions.

Et l'on veut qu'il n'ait pas saisi l'espoir de faire Olympe reine de

France! L'obstacle réel fut Anne d'Autriche. Il avait tout fait pour

éloigner d'elle son fils, et lui ôter toute influence. Elle le punit,

ce jour-là, de son ingratitude. Sa fierté espagnole se releva. Elle

dit: «Si mon fils est assez bas pour faire cela, je me mettrai contre

lui avec mon second fils, à la tête de tout le royaume.»

Il ne resta à Mazarin qu'à faire le magnanime. Il écrivit au roi,

contre ce mariage, les belles lettres de désintéressement austère

qu'on a tant admirées.

Je laisse les amateurs de négociations s'amuser à celles du mariage

d'Espagne, qui était fait d'avance par la violente envie que les deux

partis avaient de le faire à tout prix. La France y garda les

conquêtes de Richelieu, l'Artois, le Roussillon, mais peu ou rien des

conquêtes de Mazarin. Elle rendit les places fortes de Flandre, le

prix des victoires de Turenne.

Condé rentra et recouvra ses biens, mais non pas ceux de ses amis,

qui restèrent sacrifiés. Il se retrouva prince du sang, gouverneur de

Bourgogne, mais perdu pour tout l'avenir.

On assure que Mazarin, en rendant tant de places de l'intérieur des

Pays-bas, eût pu obtenir de garder Cambrai, mais que l'Espagne le

gagna en lui donnant l'espoir de le soutenir au premier conclave, de

lui donner la papauté. Rien d'invraisemblable en cela. L'habitude si

longue qu'il avait de tromper, de mentir et trahir, put le rendre

prenable à ce vain leurre qui, dans son état de santé, devenait

pourtant ridicule.

Rien de plus gai que Mazarin au moment où il signe le grand traité à

la Bidassoa. Il écrit à Paris: «Tout va être fini. Je ne ferai pas

grand séjour au pays basque, à moins que je ne m'amuse à leur voir

pêcher la baleine, à apprendre le basque ou à sauter comme eux.»

Cependant le sauteur, au milieu de ces joies, est pincé par la goutte.

La poitrine se prend. Il continue au lit sa vie habituelle. Le lit du

moribond, couvert de cartes, est la table du jeu, le comptoir à vendre

les places. Cartes et sacrements allaient pêle-mêle. La seule

réparation de ses vols qu'il imagina, ce fut de tout offrir au roi,

bien sûr qu'il refuserait. Ce refus le tranquillisa entièrement, et il

continua en toute sécurité son jeu et ses dévotions. Tous en furent

édifiés, et trouvèrent qu'il faisait une bonne fin. Du moins,

conséquente à sa vie. Il vécut, mourut en trichant (9 mars 1661)[30].

[Note 30: J'ajourne au volume suivant les visites de

Christine et plusieurs faits des dernières années de Mazarin.

Ils ne peuvent être bien éclairés que par ses lettres mêmes,

que l'excellent éditeur de Saint-Simon, M. Chéruel, promet de

donner au public. J'ai eu recours plusieurs fois à son

obligeance, dans le cours de ce travail, pour

l'éclaircissement de quelques points obscurs. Pour d'autres,

il vaut mieux attendre son importante publication.]

Il croyait tricher l'avenir. Heureux joueur, il avait eu la partie

toute faite. L'augure de sa jeunesse s'était trouvé rempli. Il avait

apparu, à vingt-cinq ans, sur un champ de bataille, criant: La Paix!

la Paix! ce qui fut le premier escamotage de sa vie. Aux grands et

sérieux travailleurs qui sont morts à la peine en lui préparant tout,

il escamote encore la gloire de la paix triomphante de Westphalie, des

Pyrénées. Richelieu travailla. Mazarin recueillit. L'un fit

l'administration, l'armée, la marine et mourut justement la veille de

Rocroi. L'autre gâta tout, et réussit en tout. Grand par Condé et plus

grand par Turenne, affermi par l'orage même et l'avortement de la

Fronde, il a ce dernier bonheur qu'on fait honneur à son génie de la

paix forcée et fatale où l'on tomba par lassitude. Ce piédestal lui

reste. Il garde, après la mort, ce masque de l'ange de la paix.

Vraiment, est-ce une paix? Elle arrivait trop tard. L'Allemagne,

agonisant sur ses ruines, ne trouva pas la paix dans le traité de

Westphalie. L'Espagne, finie et défunte, n'était plus en état de

ressentir la paix des Pyrénées. Et la France elle-même, qui entre par

là dans un procès de cinquante ans pour la succession d'Espagne, la

France va trouver dans cette paix et la guerre fiscale au dedans et la

guerre sanglante au dehors[31].

[Note 31: Un génie pénétrant, le sorcier hollandais

Rembrandt, qui sut tout deviner, dans son tableau lugubre,

daté de la grande joie du traité de Westphalie (1648), a

parlé mieux ici que tous les politiques, tous les historiens

(le _Christ à Emmaüs_, que nous avons au Louvre).--On oublie

la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de

si loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés,

et cette mélodie funèbre flotte et pleure dans l'oeil du

pauvre homme, qui rompt le pain du peuple.--Il est bien

entendu que la tradition du Moyen âge est finie et oubliée,

déjà à cent lieues de ce tableau. Une autre chose déjà est à

la place, un océan dans la petite toile. Et quoi?... L'âme

moderne.--La merveille, dans cette oeuvre profonde,

d'attendrissement et de pitié, c'est qu'il n'y a rien pour

l'espérance. «Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils

sont si affamés!» Mais il ne l'attend guère, et tout indique

ici que la faim durera.--Ce misérable poisson sec qu'apporte

le fiévreux hôtelier n'y fera pas grand'chose. C'est la

maison du jeûne, et la table de la famine. Dessous, rit,

grince et gronde un affreux dogue, le Diable, si l'on veut,

une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres

gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, car le monde lui

appartient.--V. la description de ce tableau dans _La Foi

nouvelle cherchée dans l'Art_, par Alfred Dumesnil.

De cette paix date la guerre qui nous divise et en France et

ailleurs. Les deux peuples qui sont en ce peuple conservaient

jusque-là un reste d'unité. Mais la dualité éclate. D'une

part, un petit peuple français, petit monde de cour,

brillant, lettré et parlant à merveille. D'autre part,

très-bas, plus bas que jamais, la grande masse gauloise des

campagnes, noire, hâve, à quatre pattes, conservant les

patois. L'écartement augmente, le divorce s'achève, par le

progrès même de la haute France. Elle se trouve si loin de la

basse, qu'elle ne la voit plus, ne la connaît plus, n'y

distingue plus rien de vivant, et pas même des ombres, mais

quelque chose de vague, comme un zéro en chiffre. Des mots

nouveaux commencent, d'abstraction terrible, meurtrière, où

disparaît tout sentiment de la vie.--Plus d'hommes, mais des

_particuliers_,--tout à l'heure des _individus_.]

J'ai dit ailleurs ce que je pensais du prétendu système d'équilibre au

XVIIe siècle. J'ai hasardé de dire aussi que Richelieu n'y comprit

rien, croyant que les protestants, si faiblement liés (par les idées),

faisaient un contrepoids au parti catholique, fortement lié (par les

intérêts). Du reste, quand on voit dans ses Mémoires les conditions

misérables, accablantes, qu'il fait au Palatin pour le rétablir sur le

Rhin, sa partialité pour la Bavière, on sent qu'une telle paix n'eût

été qu'une amende honorable des Protestants demandant grâce à genoux,

la corde au cou, et que, bien loin d'établir l'équilibre, elle aurait

fait dans l'avenir leur irrémédiable déchéance.

On peut prévoir que, si ce grand, ce ferme Richelieu se tient si peu

dans l'équilibre, la France des Louvois, des Chamillart, etc., ira de

plus en plus gauchissant d'un côté, jusqu'à verser tout à fait dans

l'ornière de la _Révocation_. Louis XIV succède à Philippe II, et la

France à l'Espagne. Elle marche à la même ruine.

Cela se voit de loin, et, dès le commencement. Le beau roi de seize

ans, revenant de la chasse, en bottes à l'écuyère et le fouet à la

main, défend au Parlement de demander jamais aucune économie. Il

commence la guerre à l'argent. Avec Fouquet, plus tard avec Louvois

(malgré les efforts de Colbert), il ouvre contre la France la campagne

victorieuse où il vint à bout définitivement de la fortune publique,

emportant pour dernier trophée l'immortelle banqueroute de trois

milliards à Saint-Denis.

Toute autre nation, après les Mazarin, les Fouquet, les Louvois, tant

de guerres, tant de gloire, tant de héros, tant de fripons, resterait

assommée à ne se jamais relever. Et celle-ci pourtant dure encore.

Ce brevet d'immortalité, cette Jouvence nationale, comment les

expliquer? Le pauvre Sismondi se gratte ici la tête, et ne trouve

rien, sinon que peut-être, à force de tuer, les hommes étant plus

rares, le salaire croissait pour les survivants, qui souffraient un

peu moins. Je ne vois point cela. Vauban et Boisguilbert semblent dire

plutôt le contraire dans les lugubres épitaphes qu'ils font de la

France de Louis XIV.

La seule explication, je l'ai trouvée dans un auteur anglais du XVIIe

siècle, qui, traversant nos plaines à cette époque, vit, non sans

peur, une grande foule déguenillée de gens étiques, une ronde de vingt

ou trente mille gueux, qui dansaient de tout leur coeur. Ces

squelettes, n'ayant pas soupé, au lieu de se désespérer, faisaient un

bal le soir. C'était une armée de Louis XIV.

Oublier, rire de tout, souffrir sans chercher de remède, se moquer de

soi-même et mourir en riant, telle fut cette France d'alors. La

chanson continue, et la comédie vient. Les grands consolateurs sont

nos comiques.

Leur instrument, la nouvelle langue française, née des _Mazarinades_,

y est déjà étincelante. Elle est dans le _Roman comique_. Elle est

dans les _Mémoires de Retz_, qu'il commença certainement à Vincennes

(1652). Elle va éclater dans le pamphlet mordant, puissant,

victorieux, de la Fronde religieuse, les _Provinciales_ (1657). Et

déjà aux portes est _Tartufe_ (1664).

Adieu le gaulois. Salut au français.

La belle forte langue du XVIe siècle, qui si souvent vibre du coeur,

était un peu pédante. Elle s'accrochait dans les plis de sa robe, se

retardait dans les aspérités (pittoresques, admirables) dont elle est

hérissée. Ce n'était pas langue de gens pressés, de gens d'affaires,

de combattants qui visent à frapper vite, et ne demandent à la parole

que vigueur et célérité.

C'est là le sérieux de la Fronde. Elle ne laisse nul résultat visible,

palpable, matériel. Elle laisse un esprit, et cet esprit, logé dans un

véhicule invincible, ira, pénétrera partout.

Elle a fait, pour l'y mettre, une étrange machine, la nouvelle langue

française.

Cette langue a subi comme une transformation chimique. Elle était

solide, et devient fluide. Peu propre à la circulation, elle marchait

d'une allure rude et forte. Mais voici que, liquéfiée, elle court

légère, rapide et chaude, admirablement lumineuse. Si quelques

capricieux (des Montesquieu, des La Bruyère) en exploitent surtout

l'étincelle, le grand courant, facile et pur, n'en va pas moins d'une

fluidité continue, de Retz en Sévigné, et de là en Voltaire.

La Fronde a fait cette langue. Cette langue a fait Voltaire, le

gigantesque journaliste. Voltaire a fait la Presse et le journalisme

moderne.

Mais faut-il dire que cette puissance soit celle d'une langue

nationale? Non, c'est la langue européenne, acceptée par la diplomatie

de tous les peuples, reine hier par Voltaire et Rousseau, et

aujourd'hui si absolue, que les autres langues vaincues subissent peu

à peu sa grammaire.

Ce terrible engin d'analyse éclaire tout, dissout tout et peut tout

mettre en poudre, broyer tout, formalisme, lois, dogmes et trônes. Son

nom, c'est: _La raison parlée_.

Un si fort dissolvant, que je ne suis pas sûr que même, pendant le

beau et solennel récitatif de Bossuet, on n'ait pas ri sous cape. La

France était, n'était pas dupe. Les deux choses sont peut-être vraies,

et pourraient bien se soutenir. L'enfant est grave en berçant sa

poupée (sincère même), la baise et l'adore, mais il sait bien qu'elle

est de bois.

Fatalité de la lumière! Elle va pénétrant, par cette maudite langue

française, qu'on n'arrêtera pas. Plus d'asile aux ténèbres. Plus de

mystère, et plus de sanctuaire obscur. La _Nuit divine_ (d'Homère) est

supprimée. Une telle langue, c'est la guerre aux dieux.

FIN DU TOME QUATORZIÈME

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE............................................................. i

CHAPITRE PREMIER

LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHÉS D'HOMMES.--LA BONNE

AVENTURE...................................................... 1

Les marchés d'hommes.......................................... 2

Gustave-Adolphe............................................... 3

Waldstein..................................................... 4

La loterie, le jeu............................................ 6

CHAPITRE II

LA SITUATION DE RICHELIEU. 1629................................ 13

Il vécut d'expédients........................................ 14

Son allocution au roi........................................ 17

Changement de sa politique en 1629........................... 19

Il rallie le clergé. Sa police de capucins................... 24

CHAPITRE III

LA FRANCE NE PEUT SAUVER MANTOUE. 1629-1630.................... 28

Le Pas de Suse, 6 mars 1629.................................. 31

Paix des huguenots........................................... 32

Les impériaux en Italie. Sac de Mantoue. 18 juillet 1630..... 33

CHAPITRE IV

RICHELIEU CONTRE LES DEUX REINES. 1630......................... 42

Le roi. La maladie du roi.................................... 46

Il est à la mort (1er octobre). Intrigues des reines......... 50

Joseph traite à Ratisbonne................................... 54

Mazarin sauve l'armée espagnole.............................. 58

CHAPITRE V

JOURNÉE DES DUPES.--VICTOIRE DE RICHELIEU. 1630-1631........... 61

Mademoiselle de Hautefort.................................... 62

La _journée des Dupes_ ne décida rien (10 novembre), mais

Richelieu saisit les lettres des reines (décembre)......... 67

Fuite de Gaston et de la reine mère. 1631.................... 75

CHAPITRE VI

GUSTAVE-ADOLPHE. 1631.......................................... 78

Tristesse de Cervantès et de Shakespeare..................... 79

Joie héroïque de Gustave et de Galilée....................... 80

Gustave comme juste juge..................................... 82

Son maître Jacques de la Gardie, créateur de la guerre

moderne.................................................... 84

Richelieu s'entend avec Gustave, peu, tard et mal............ 87

24 juin 1631, Gustave débarque en Allemagne.................. 89

7 septembre, sa victoire à Leipzig, délivrance de

l'Allemagne................................................ 92

CHAPITRE VII

RICHELIEU PROFITE DES VICTOIRES DE GUSTAVE. 1632............... 95

Gustave ne pouvait sauver l'Allemagne qu'en s'y établissant.. 99

Richelieu envahit la Lorraine............................... 101

Richelieu bat et décapite Montmorency....................... 107

Son amour, sa maladie....................................... 111

CHAPITRE VIII

RICHELIEU CHEF DES PROTESTANTS.--SES REVERS.--LA FRANCE ENVAHIE.

1635-1636................................................... 115

Mort de Gustave, 16 novembre 1632........................... 117

Mort de Waldstein, 1634..................................... 118

Richelieu eut-il une vraie notion de l'Équilibre?........... 121

Il est forcé de succéder à Gustave, 1633.................... 123

Il veut rompre avec l'Espagne et renvoyer la reine.......... 124

Échecs de 1635.............................................. 128

La France envahie, 1636..................................... 131

CHAPITRE IX

LA TRILOGIE DIABOLIQUE SOUS LOUIS XIII.--RELIGIEUSES DE LOUDUN.

1633-1639................................................... 137

De la direction des mystiques............................... 139

Le diable et les couvents................................... 141

Procès et mort d'Urbain Grandier............................ 149

CHAPITRE X

LES CARMÉLITES.--SUCCÈS DU CID. 1636-1637..................... 160

Le centre de l'intrigue espagnole........................... 164

Le Cid, glorification de l'Espagne.......................... 169

L'_Académie_................................................ 170

CHAPITRE XI

DANGER DE LA REINE. Août 1637................................. 173

Lafayette et le père Caussin................................ 175

CHAPITRE XII

CONCEPTION ET NAISSANCE DE LOUIS XIV. 1637-1638............... 180

Situation désespérée de la reine en décembre 1637........... 182

Lafayette sauve la reine (9 décembre 1637).................. 185

L'accouchement, 5 septembre 1638............................ 188

CHAPITRE XIII

MISÈRE.--RÉVOLTES.--LA QUESTION DES BIENS DU CLERGÉ.

1638-1640................................................... 190

Solidarité de ruine......................................... 194

_Va-nu-pieds_ et _Croquants_................................ 196

Richelieu menace le clergé, n'en tire rien, recule.......... 201

CHAPITRE XIV

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 23 / 24 段