l'Angleterre et la Hollande, c'était le moment ou jamais de s'attacher
celle-ci. Mazarin ne voit là qu'une facilité de pirater. Noble
commencement de cette longue série de sottises par lesquelles Louis
XIV réussit à rattacher solidement la Hollande à l'Angleterre.
Cromwell, tout Cromwell qu'il pût être, avec sa république viagère,
n'avait pas fait grand'chose, tant que l'invincible Ruyter promenait
sur les mers le pavillon de Hollande. Cromwell était près de sa mort,
et Charles II de sa restauration. L'Angleterre allait retomber. Qui
fonda sa grandeur? La politique profonde de Mazarin, hostile à la
Hollande, la politique profonde de Louis XIV, qui fait de notre
ancienne et de notre meilleure alliée une chaloupe à la remorque du
vaisseau britannique.
Littérairement, à coup sûr, la diplomatie française est charmante. Les
dépêches de Mazarin, de Lyonne, etc., ne sont guère au-dessous des
lettres de madame de Sévigné. Est-ce assez pour justifier l'admiration
sans bornes qu'on a montrée pour cette diplomatie aux derniers temps?
Regardons, je vous prie, surtout les résultats.
On pouvait s'y tromper en avril 1657, à la mort de l'empereur
Ferdinand III. La France ne put faire élire son candidat, le duc de
Bavière. Mais les princes du Rhin et autres, s'alliant à la France et
à la Suède, n'élurent l'Autrichien Léopold qu'en lui faisant signer
l'engagement «de ne donner aucune aide aux Espagnols».
Ce succès de la France, poussant ceux-ci au désespoir, pouvait les
décider à l'alliance monstrueuse de Cromwell, à unir le drapeau de
l'État _catholique_ entre tous à celui de la république _puritaine_.
On assure qu'ils offraient au Protecteur d'assiéger avec lui Calais
pour y faire rentrer les Anglais, les rétablir en France, guérir la
plaie dont l'orgueil britannique saignait depuis cent ans.
Cromwell, dont le ferme et froid regard voyait très-bien, malgré les
succès de Turenne, l'épuisement réel de la France, la faiblesse
misérable d'un gouvernement dilapidateur, demande à Mazarin ce qu'il
lui donnera à la place. Et celui-ci est trop heureux que l'Anglais
accepte Dunkerque, Mardick et Gravelines, trois ports pour un, que
Mazarin se fait fort de conquérir sur l'Espagne pour les lui donner.
Traité, au fond, fort triste, qui faisait de la France la servante de
l'Angleterre, lui faisait employer son sang à conquérir pour sa
rivale. Avec quel résultat? D'établir les Anglais sur le
continent.--Non pas à Calais, il est vrai, mais à deux pas de Calais.
Qui ne voit que Dunkerque, en Flandre, mais si près de la France,
n'était guère moins dangereux, permettant également la descente d'une
armée qui pouvait à son choix tomber sur nous ou sur les Pays-Bas?
Le but de Mazarin, dit-on, était d'abaisser à la fois l'Espagne et la
_Hollande_. Son traité avec l'Angleterre eût eu le résultat d'humilier
la première sur terre, la _seconde sur mer_. Politique admirable,
zélée pour la marine anglaise!
Turenne eut des succès rapides. Il gagna sur les Espagnols la bataille
des Dunes (14 juin 1658), qui nous donna le bel avantage de mettre les
Anglais dans Dunkerque. Puis, on prit Gravelines, Ypres, Oudenarde,
Menin. On était maître du chemin de Bruxelles. Si l'on y eût été, si
l'on eût procédé sérieusement à la conquête des Pays-Bas, on aurait
vu bien vite les résultats du traité qui mettait l'Anglais à
Dunkerque. Il eût fait volte-face, n'eût jamais permis un tel
agrandissement de la France, et, profitant de la descente qu'il avait
par nous sur le continent, notre excellent ami nous eût pris par
derrière.
La mort de Cromwell qui survint (septembre 1658) put rassurer sur ce
danger. Et, d'autre part, une victoire du Portugal sur l'Espagne
encourageait notre conquête. La grande barrière des Pays-Bas avait été
brisée par la prise de tant de places. Mais ce fut alors qu'on traita.
La France, naguère alliée de Cromwell, retomba dans ses attractions
catholiques, dans le vieux rêve de ses reines, toujours le mariage
espagnol. Marie de Médicis y avait tout sacrifié. Combien plus Anne
d'Autriche, Espagnole elle-même, et dont le fils était Espagnol par sa
mère! La femme née, de Louis XIV, prédestinée et légitime, était
l'infante, sa cousine.
Autant Anne le désirait, autant Philippe IV. Il aurait fait ce mariage
à tout prix. On pouvait croire qu'une telle union fortifierait
l'ascendant moral, déjà si fort, des Espagnols, tant moqués des
Français, mais toujours copiés. Du reste, cet excellent père, pour
procurer ce grand mariage à sa fille, faisait bon marché de l'Espagne
même. N'ayant qu'un fils à la mamelle, très-frêle et maladif, il
envisageait sans effroi l'hypothèse où sa fille (malgré la
renonciation qu'elle fit) hériterait de l'empire espagnol. Cette
nation si fière n'eût plus été qu'une dépendance de la France
(Motteville).
Les Castillans haïssaient moins celle-ci. Leur haine et leur furie
était toute contre les Portugais, leurs vaillants frères, qui les
battaient. Ils croyaient, le lendemain de la paix avec la France,
exterminer le Portugal, comme ils avaient déjà soumis les Catalans.
Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il
sacrifia le Portugal. C'est la base réelle de son Traité des Pyrénées
(7 novembre 1659).
Encore un sacrifice du faible au fort, le sacrifice d'un allié aussi
précieux contre l'Espagne, que l'était la Hollande contre les Pays-Bas
espagnols.
L'abandon de la Catalogne et du Portugal, celui de Naples et de la
Sicile dans leur grande crise de 1647, c'étaient les solides services
par lesquels Mazarin pouvait se vanter d'avoir ressuscité l'Espagne,
si elle ressuscitait jamais.
Il prévoyait, dit-on, que l'infante ou ses enfants hériteraient.--Oui,
soixante ans après, et au prix d'effroyables guerres. Les deux pays
étant quasi exterminés, un des morts se coucha sur l'autre. Résultat
si lointain, si coûteux, d'avantage si contestable, qu'on a tort d'en
tant triompher. Que l'Espagne devînt si française, cela n'a guère paru
en 1808, et depuis.
Ce qui poussa Mazarin à abandonner le Portugal, et à précipiter le
mariage (plus que les Espagnols qui le désiraient tant), c'était la
pénurie d'argent. On avait touché le fond et le tuf. Le financier de
Mazarin, le petit Fouquet, son noir diablotin (qu'on voit à
Versailles), était à bout de ses tours. Un nouveau gouffre s'était
ouvert, qui mangeait autant que la guerre. Ce gouffre était le jeune
roi. Depuis deux ou trois ans, ses divertissements, fêtes, bals,
concerts, carrousels, avaient pris un vol effréné. Le colossal recueil
des dessins des _Ballets du roi_ que possède la Bibliothèque, fait
deviner combien il en coûtait pour ces folles représentations.
Mazarin le tenait par cet étourdissement des fêtes. Ses nièces en
faisaient l'ornement. L'une d'elles, Olympe Mancini, qui avait pris le
coeur du roi, en était l'âme et la déesse. Mazarin, nous dit-on, en
fut très-affligé. Je ne le pense pas. À cette même époque, il faisait
les plus grands efforts pour en faire une (Hortense) reine
d'Angleterre, tentant le vénal Charles II par une dot de six millions.
Et l'on veut qu'il n'ait pas saisi l'espoir de faire Olympe reine de
France! L'obstacle réel fut Anne d'Autriche. Il avait tout fait pour
éloigner d'elle son fils, et lui ôter toute influence. Elle le punit,
ce jour-là, de son ingratitude. Sa fierté espagnole se releva. Elle
dit: «Si mon fils est assez bas pour faire cela, je me mettrai contre
lui avec mon second fils, à la tête de tout le royaume.»
Il ne resta à Mazarin qu'à faire le magnanime. Il écrivit au roi,
contre ce mariage, les belles lettres de désintéressement austère
qu'on a tant admirées.
Je laisse les amateurs de négociations s'amuser à celles du mariage
d'Espagne, qui était fait d'avance par la violente envie que les deux
partis avaient de le faire à tout prix. La France y garda les
conquêtes de Richelieu, l'Artois, le Roussillon, mais peu ou rien des
conquêtes de Mazarin. Elle rendit les places fortes de Flandre, le
prix des victoires de Turenne.
Condé rentra et recouvra ses biens, mais non pas ceux de ses amis,
qui restèrent sacrifiés. Il se retrouva prince du sang, gouverneur de
Bourgogne, mais perdu pour tout l'avenir.
On assure que Mazarin, en rendant tant de places de l'intérieur des
Pays-bas, eût pu obtenir de garder Cambrai, mais que l'Espagne le
gagna en lui donnant l'espoir de le soutenir au premier conclave, de
lui donner la papauté. Rien d'invraisemblable en cela. L'habitude si
longue qu'il avait de tromper, de mentir et trahir, put le rendre
prenable à ce vain leurre qui, dans son état de santé, devenait
pourtant ridicule.
Rien de plus gai que Mazarin au moment où il signe le grand traité à
la Bidassoa. Il écrit à Paris: «Tout va être fini. Je ne ferai pas
grand séjour au pays basque, à moins que je ne m'amuse à leur voir
pêcher la baleine, à apprendre le basque ou à sauter comme eux.»
Cependant le sauteur, au milieu de ces joies, est pincé par la goutte.
La poitrine se prend. Il continue au lit sa vie habituelle. Le lit du
moribond, couvert de cartes, est la table du jeu, le comptoir à vendre
les places. Cartes et sacrements allaient pêle-mêle. La seule
réparation de ses vols qu'il imagina, ce fut de tout offrir au roi,
bien sûr qu'il refuserait. Ce refus le tranquillisa entièrement, et il
continua en toute sécurité son jeu et ses dévotions. Tous en furent
édifiés, et trouvèrent qu'il faisait une bonne fin. Du moins,
conséquente à sa vie. Il vécut, mourut en trichant (9 mars 1661)[30].
[Note 30: J'ajourne au volume suivant les visites de
Christine et plusieurs faits des dernières années de Mazarin.
Ils ne peuvent être bien éclairés que par ses lettres mêmes,
que l'excellent éditeur de Saint-Simon, M. Chéruel, promet de
donner au public. J'ai eu recours plusieurs fois à son
obligeance, dans le cours de ce travail, pour
l'éclaircissement de quelques points obscurs. Pour d'autres,
il vaut mieux attendre son importante publication.]
Il croyait tricher l'avenir. Heureux joueur, il avait eu la partie
toute faite. L'augure de sa jeunesse s'était trouvé rempli. Il avait
apparu, à vingt-cinq ans, sur un champ de bataille, criant: La Paix!
la Paix! ce qui fut le premier escamotage de sa vie. Aux grands et
sérieux travailleurs qui sont morts à la peine en lui préparant tout,
il escamote encore la gloire de la paix triomphante de Westphalie, des
Pyrénées. Richelieu travailla. Mazarin recueillit. L'un fit
l'administration, l'armée, la marine et mourut justement la veille de
Rocroi. L'autre gâta tout, et réussit en tout. Grand par Condé et plus
grand par Turenne, affermi par l'orage même et l'avortement de la
Fronde, il a ce dernier bonheur qu'on fait honneur à son génie de la
paix forcée et fatale où l'on tomba par lassitude. Ce piédestal lui
reste. Il garde, après la mort, ce masque de l'ange de la paix.
Vraiment, est-ce une paix? Elle arrivait trop tard. L'Allemagne,
agonisant sur ses ruines, ne trouva pas la paix dans le traité de
Westphalie. L'Espagne, finie et défunte, n'était plus en état de
ressentir la paix des Pyrénées. Et la France elle-même, qui entre par
là dans un procès de cinquante ans pour la succession d'Espagne, la
France va trouver dans cette paix et la guerre fiscale au dedans et la
guerre sanglante au dehors[31].
[Note 31: Un génie pénétrant, le sorcier hollandais
Rembrandt, qui sut tout deviner, dans son tableau lugubre,
daté de la grande joie du traité de Westphalie (1648), a
parlé mieux ici que tous les politiques, tous les historiens
(le _Christ à Emmaüs_, que nous avons au Louvre).--On oublie
la peinture. On entend un soupir. Soupir profond, et tiré de
si loin! Les pleurs de dix millions de veuves y sont entrés,
et cette mélodie funèbre flotte et pleure dans l'oeil du
pauvre homme, qui rompt le pain du peuple.--Il est bien
entendu que la tradition du Moyen âge est finie et oubliée,
déjà à cent lieues de ce tableau. Une autre chose déjà est à
la place, un océan dans la petite toile. Et quoi?... L'âme
moderne.--La merveille, dans cette oeuvre profonde,
d'attendrissement et de pitié, c'est qu'il n'y a rien pour
l'espérance. «Seigneur, dit-il, multipliez ce pain!... Ils
sont si affamés!» Mais il ne l'attend guère, et tout indique
ici que la faim durera.--Ce misérable poisson sec qu'apporte
le fiévreux hôtelier n'y fera pas grand'chose. C'est la
maison du jeûne, et la table de la famine. Dessous, rit,
grince et gronde un affreux dogue, le Diable, si l'on veut,
une bête robuste, aussi forte, aussi grasse que ces pauvres
gens-là sont maigres. Il a sujet de rire, car le monde lui
appartient.--V. la description de ce tableau dans _La Foi
nouvelle cherchée dans l'Art_, par Alfred Dumesnil.
De cette paix date la guerre qui nous divise et en France et
ailleurs. Les deux peuples qui sont en ce peuple conservaient
jusque-là un reste d'unité. Mais la dualité éclate. D'une
part, un petit peuple français, petit monde de cour,
brillant, lettré et parlant à merveille. D'autre part,
très-bas, plus bas que jamais, la grande masse gauloise des
campagnes, noire, hâve, à quatre pattes, conservant les
patois. L'écartement augmente, le divorce s'achève, par le
progrès même de la haute France. Elle se trouve si loin de la
basse, qu'elle ne la voit plus, ne la connaît plus, n'y
distingue plus rien de vivant, et pas même des ombres, mais
quelque chose de vague, comme un zéro en chiffre. Des mots
nouveaux commencent, d'abstraction terrible, meurtrière, où
disparaît tout sentiment de la vie.--Plus d'hommes, mais des
_particuliers_,--tout à l'heure des _individus_.]
J'ai dit ailleurs ce que je pensais du prétendu système d'équilibre au
XVIIe siècle. J'ai hasardé de dire aussi que Richelieu n'y comprit
rien, croyant que les protestants, si faiblement liés (par les idées),
faisaient un contrepoids au parti catholique, fortement lié (par les
intérêts). Du reste, quand on voit dans ses Mémoires les conditions
misérables, accablantes, qu'il fait au Palatin pour le rétablir sur le
Rhin, sa partialité pour la Bavière, on sent qu'une telle paix n'eût
été qu'une amende honorable des Protestants demandant grâce à genoux,
la corde au cou, et que, bien loin d'établir l'équilibre, elle aurait
fait dans l'avenir leur irrémédiable déchéance.
On peut prévoir que, si ce grand, ce ferme Richelieu se tient si peu
dans l'équilibre, la France des Louvois, des Chamillart, etc., ira de
plus en plus gauchissant d'un côté, jusqu'à verser tout à fait dans
l'ornière de la _Révocation_. Louis XIV succède à Philippe II, et la
France à l'Espagne. Elle marche à la même ruine.
Cela se voit de loin, et, dès le commencement. Le beau roi de seize
ans, revenant de la chasse, en bottes à l'écuyère et le fouet à la
main, défend au Parlement de demander jamais aucune économie. Il
commence la guerre à l'argent. Avec Fouquet, plus tard avec Louvois
(malgré les efforts de Colbert), il ouvre contre la France la campagne
victorieuse où il vint à bout définitivement de la fortune publique,
emportant pour dernier trophée l'immortelle banqueroute de trois
milliards à Saint-Denis.
Toute autre nation, après les Mazarin, les Fouquet, les Louvois, tant
de guerres, tant de gloire, tant de héros, tant de fripons, resterait
assommée à ne se jamais relever. Et celle-ci pourtant dure encore.
Ce brevet d'immortalité, cette Jouvence nationale, comment les
expliquer? Le pauvre Sismondi se gratte ici la tête, et ne trouve
rien, sinon que peut-être, à force de tuer, les hommes étant plus
rares, le salaire croissait pour les survivants, qui souffraient un
peu moins. Je ne vois point cela. Vauban et Boisguilbert semblent dire
plutôt le contraire dans les lugubres épitaphes qu'ils font de la
France de Louis XIV.
La seule explication, je l'ai trouvée dans un auteur anglais du XVIIe
siècle, qui, traversant nos plaines à cette époque, vit, non sans
peur, une grande foule déguenillée de gens étiques, une ronde de vingt
ou trente mille gueux, qui dansaient de tout leur coeur. Ces
squelettes, n'ayant pas soupé, au lieu de se désespérer, faisaient un
bal le soir. C'était une armée de Louis XIV.
Oublier, rire de tout, souffrir sans chercher de remède, se moquer de
soi-même et mourir en riant, telle fut cette France d'alors. La
chanson continue, et la comédie vient. Les grands consolateurs sont
nos comiques.
Leur instrument, la nouvelle langue française, née des _Mazarinades_,
y est déjà étincelante. Elle est dans le _Roman comique_. Elle est
dans les _Mémoires de Retz_, qu'il commença certainement à Vincennes
(1652). Elle va éclater dans le pamphlet mordant, puissant,
victorieux, de la Fronde religieuse, les _Provinciales_ (1657). Et
déjà aux portes est _Tartufe_ (1664).
Adieu le gaulois. Salut au français.
La belle forte langue du XVIe siècle, qui si souvent vibre du coeur,
était un peu pédante. Elle s'accrochait dans les plis de sa robe, se
retardait dans les aspérités (pittoresques, admirables) dont elle est
hérissée. Ce n'était pas langue de gens pressés, de gens d'affaires,
de combattants qui visent à frapper vite, et ne demandent à la parole
que vigueur et célérité.
C'est là le sérieux de la Fronde. Elle ne laisse nul résultat visible,
palpable, matériel. Elle laisse un esprit, et cet esprit, logé dans un
véhicule invincible, ira, pénétrera partout.
Elle a fait, pour l'y mettre, une étrange machine, la nouvelle langue
française.
Cette langue a subi comme une transformation chimique. Elle était
solide, et devient fluide. Peu propre à la circulation, elle marchait
d'une allure rude et forte. Mais voici que, liquéfiée, elle court
légère, rapide et chaude, admirablement lumineuse. Si quelques
capricieux (des Montesquieu, des La Bruyère) en exploitent surtout
l'étincelle, le grand courant, facile et pur, n'en va pas moins d'une
fluidité continue, de Retz en Sévigné, et de là en Voltaire.
La Fronde a fait cette langue. Cette langue a fait Voltaire, le
gigantesque journaliste. Voltaire a fait la Presse et le journalisme
moderne.
Mais faut-il dire que cette puissance soit celle d'une langue
nationale? Non, c'est la langue européenne, acceptée par la diplomatie
de tous les peuples, reine hier par Voltaire et Rousseau, et
aujourd'hui si absolue, que les autres langues vaincues subissent peu
à peu sa grammaire.
Ce terrible engin d'analyse éclaire tout, dissout tout et peut tout
mettre en poudre, broyer tout, formalisme, lois, dogmes et trônes. Son
nom, c'est: _La raison parlée_.
Un si fort dissolvant, que je ne suis pas sûr que même, pendant le
beau et solennel récitatif de Bossuet, on n'ait pas ri sous cape. La
France était, n'était pas dupe. Les deux choses sont peut-être vraies,
et pourraient bien se soutenir. L'enfant est grave en berçant sa
poupée (sincère même), la baise et l'adore, mais il sait bien qu'elle
est de bois.
Fatalité de la lumière! Elle va pénétrant, par cette maudite langue
française, qu'on n'arrêtera pas. Plus d'asile aux ténèbres. Plus de
mystère, et plus de sanctuaire obscur. La _Nuit divine_ (d'Homère) est
supprimée. Une telle langue, c'est la guerre aux dieux.
FIN DU TOME QUATORZIÈME
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE............................................................. i
CHAPITRE PREMIER
LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHÉS D'HOMMES.--LA BONNE
AVENTURE...................................................... 1
Les marchés d'hommes.......................................... 2
Gustave-Adolphe............................................... 3
Waldstein..................................................... 4
La loterie, le jeu............................................ 6
CHAPITRE II
LA SITUATION DE RICHELIEU. 1629................................ 13
Il vécut d'expédients........................................ 14
Son allocution au roi........................................ 17
Changement de sa politique en 1629........................... 19
Il rallie le clergé. Sa police de capucins................... 24
CHAPITRE III
LA FRANCE NE PEUT SAUVER MANTOUE. 1629-1630.................... 28
Le Pas de Suse, 6 mars 1629.................................. 31
Paix des huguenots........................................... 32
Les impériaux en Italie. Sac de Mantoue. 18 juillet 1630..... 33
CHAPITRE IV
RICHELIEU CONTRE LES DEUX REINES. 1630......................... 42
Le roi. La maladie du roi.................................... 46
Il est à la mort (1er octobre). Intrigues des reines......... 50
Joseph traite à Ratisbonne................................... 54
Mazarin sauve l'armée espagnole.............................. 58
CHAPITRE V
JOURNÉE DES DUPES.--VICTOIRE DE RICHELIEU. 1630-1631........... 61
Mademoiselle de Hautefort.................................... 62
La _journée des Dupes_ ne décida rien (10 novembre), mais
Richelieu saisit les lettres des reines (décembre)......... 67
Fuite de Gaston et de la reine mère. 1631.................... 75
CHAPITRE VI
GUSTAVE-ADOLPHE. 1631.......................................... 78
Tristesse de Cervantès et de Shakespeare..................... 79
Joie héroïque de Gustave et de Galilée....................... 80
Gustave comme juste juge..................................... 82
Son maître Jacques de la Gardie, créateur de la guerre
moderne.................................................... 84
Richelieu s'entend avec Gustave, peu, tard et mal............ 87
24 juin 1631, Gustave débarque en Allemagne.................. 89
7 septembre, sa victoire à Leipzig, délivrance de
l'Allemagne................................................ 92
CHAPITRE VII
RICHELIEU PROFITE DES VICTOIRES DE GUSTAVE. 1632............... 95
Gustave ne pouvait sauver l'Allemagne qu'en s'y établissant.. 99
Richelieu envahit la Lorraine............................... 101
Richelieu bat et décapite Montmorency....................... 107
Son amour, sa maladie....................................... 111
CHAPITRE VIII
RICHELIEU CHEF DES PROTESTANTS.--SES REVERS.--LA FRANCE ENVAHIE.
1635-1636................................................... 115
Mort de Gustave, 16 novembre 1632........................... 117
Mort de Waldstein, 1634..................................... 118
Richelieu eut-il une vraie notion de l'Équilibre?........... 121
Il est forcé de succéder à Gustave, 1633.................... 123
Il veut rompre avec l'Espagne et renvoyer la reine.......... 124
Échecs de 1635.............................................. 128
La France envahie, 1636..................................... 131
CHAPITRE IX
LA TRILOGIE DIABOLIQUE SOUS LOUIS XIII.--RELIGIEUSES DE LOUDUN.
1633-1639................................................... 137
De la direction des mystiques............................... 139
Le diable et les couvents................................... 141
Procès et mort d'Urbain Grandier............................ 149
CHAPITRE X
LES CARMÉLITES.--SUCCÈS DU CID. 1636-1637..................... 160
Le centre de l'intrigue espagnole........................... 164
Le Cid, glorification de l'Espagne.......................... 169
L'_Académie_................................................ 170
CHAPITRE XI
DANGER DE LA REINE. Août 1637................................. 173
Lafayette et le père Caussin................................ 175
CHAPITRE XII
CONCEPTION ET NAISSANCE DE LOUIS XIV. 1637-1638............... 180
Situation désespérée de la reine en décembre 1637........... 182
Lafayette sauve la reine (9 décembre 1637).................. 185
L'accouchement, 5 septembre 1638............................ 188
CHAPITRE XIII
MISÈRE.--RÉVOLTES.--LA QUESTION DES BIENS DU CLERGÉ.
1638-1640................................................... 190
Solidarité de ruine......................................... 194
_Va-nu-pieds_ et _Croquants_................................ 196
Richelieu menace le clergé, n'en tire rien, recule.......... 201
CHAPITRE XIV