Condé trouva la ville fort changée et fort partagée. La Fronde même,

qui venait de le sauver, n'était nullement d'accord pour lui. Sans

parler de la Fronde inerte du cardinal de Retz, caché à Notre-Dame, il

y avait la Fronde orléaniste, attachée à Monsieur; la Fronde

royaliste, qui voulait le retour du roi et de la cour, et n'excluait

que Mazarin. Celle-ci, c'était vraiment presque toute la ville. Peu

voulaient Mazarin, et peu voulaient Condé.

Condé n'avait qu'une chance, frapper un coup sanglant, se relever par

la terreur, compromettre Monsieur. Qui donna ce conseil sinistre? Qui

fit croire à Condé que cet excès d'ingratitude, de frapper qui l'avait

sauvé, de punir Paris, son asile, de sa généreuse hospitalité, lui

porterait bonheur? On l'ignore. Peut-être un sot et dur soldat, de ces

ignorants capitaines, bornés comme un boulet. Ou bien serait-ce

l'homme de Richelieu, élevé aux choses violentes, le malencontreux

Chavigny, un fils de la fatalité, né pour aller de faute en faute, de

malheur en malheur, qui mourut peu après, fort pénitent, fort

janséniste? Il serait mort, dit-on, des reproches que lui fit Condé

d'avoir traité pour lui; mais, qui sait? ces reproches avaient

peut-être un autre sens.

Le prévôt des marchands avait convoqué à l'Hôtel de Ville une

assemblée pour le 4 juillet, six magistrats et six bourgeois de chaque

quartier, de plus tous les curés, redevenus, comme Retz, grands amis

de la paix. Les magistrats frondeurs étaient sûrs d'y être envoyés, et

l'on pouvait prédire que la majorité serait frondeuse. Mais frondeuse

de quelle nuance? De celle qui voulait le _roi sans Mazarin_.

Cette Fronde-là avait sauvé Condé, mais elle ne voulait pas éterniser

pour lui la guerre.

Le 3 juillet, Condé prit son parti, et chargea ses soldats de _faire

peur_ à cette assemblée. Il fit louer le soir chez les fripiers deux

cents habits d'ouvriers dont il affubla pareil nombre de ses tueurs

les plus déterminés. On loua à la Grève quelques chambres, où l'on

pratiqua dans les murs des meurtrières qui répondraient juste aux

fenêtres de la salle de l'Hôtel de Ville, qui étaient en face. On jeta

un mot d'ordre dans la population misérable du quartier, les maçons

sans ouvrage, les bateliers qui ne naviguaient plus: on dit partout la

nuit qu'il fallait en finir avec les Mazarins. La chaleur était

grande. Pour donner l'élan à l'affaire, on eut soin d'amener en Grève

cinquante pièces de vin à défoncer.

Talon, un honnête homme et un consciencieux magistrat, affirme qu'un

des amis du prince, M. de Rohan, sut la nuit cet affreux secret; que,

le 4 au matin, il pria, supplia Condé de ne point faire cette chose

insensée et horrible. Elle devait lui donner un jour de force, mais le

lendemain l'horreur universelle, la haine de Paris, qui s'ouvrirait au

Mazarin. Pouvait-il bien, d'ailleurs, envelopper dans ce carnage les

plus ardents frondeurs, les gens de son parti, du parti qui venait de

lui sauver la vie en le couvrant du feu de la Bastille.

Le second de Broussel, Charton, allait se trouver là. L'aîné des

barricades, Miron, celui qui, le premier, fit battre le tambour au

jour où naquit la Fronde, Miron, allait aussi en aveugle à la mort.

Mais, outre ces frondeurs, il y avait des gens, le conseiller Ferrand,

l'échevin Fournier, qui étaient purement et simplement amis des

princes et des séïdes de Condé. N'était-ce pas une chose énorme et

monstrueuse de ne pas les avertir? On eût ébruité le secret,

dira-t-on. Mais il était déjà communiqué à tant de gens! Rohan ne fut

pas écouté. Apparemment les conseillers du prince jugèrent qu'en cette

vieillesse des partis, les amis trop anciens sont tièdes, cependant

exigeants, et qu'on est trop heureux de ces purgations fortuites qui

expulsent un sang refroidi.

Soit que le secret transpirât, soit pressentiment vague, plusieurs

hésitaient d'y aller. Un marchand de la rue Saint-Denis, fort estimé,

aimé, était retenu par sa femme. Il dit: «Je suis nommé, c'est mon

devoir d'aller.» Mais il se confessa et communia, pensant aller à la

mort.

Les deux princes arrivèrent fort tard à l'Assemblée (Conrart dit à six

heures). Condé sans doute priait, poussait, dès le matin, Monsieur,

peu curieux de cette fête. Un trompette du roi arriva en même temps

pour demander qu'on remît l'assemblée. Elle s'insurgea contre, et

parut très-frondeuse, mais non dans l'intérêt des princes, demandant

seulement «que le roi rentrât sans Mazarin.» Les princes mécontents se

levèrent, descendirent.

Est-il sûr qu'ils aient dit à la foule: «Ce sont des Mazarins,

faites-en ce que vous voudrez?» On l'a dit, mais j'en doute. Ce signal

de mort était superflu. Condé, croyant peut-être se laver les mains de

la chose en la rejetant sur un autre, avait logé le roi des Halles, le

mannequin Beaufort, dans une boutique des ruelles qui vont à la Grève

pour surveiller l'exécution. Chose curieuse qu'atteste Conrart, malgré

les cinquante tonneaux de vin, l'affaire ne prenait pas. Quelques

coups de fusil partirent bien de la Grève, tirés en haut, donc

innocents. Le peuple était plutôt triste, et plus sombre que furieux.

«Les plus méchants n'attaquaient point.» Qui voulut fuir d'abord

échappa sans grande peine.

Mais il se trouvait là aussi des gens moins incertains, venus de chez

Condé, et de ses propres domestiques. Ses soldats déguisés, qui

buvaient depuis le matin avec les bateliers, ne souffrirent pas non

plus que la chose avortât. Ils attaquèrent en hommes d'expérience,

d'une part tirant d'en face par les trous faits exprès sur les larges

fenêtres de la salle de l'Hôtel de Ville; d'autre part, attaquant d'en

bas, de près et du plus grand courage les défenses improvisées que les

archers de la ville avaient faites au vestibule et à l'entrée du

fameux escalier. Ces archers, peu nombreux, et n'ayant guère de

poudre, firent cependant une très-belle résistance, tirant quatre par

quatre, et chaque fois tuant quatre soldats. Ceux-ci étaient

désespérés; ils entrèrent en fureur. L'un d'eux, ayant déjà trois

balles, s'acharnait de son bras mourant à arracher un pieu; il fut tué

dessus à coups de hallebardes, d'épées et de poignards.

Le gouverneur de Paris, L'Hospital, le prévôt, tous les royalistes,

craignaient beaucoup, mais non pas les frondeurs. Des hommes idolâtrés

du peuple, le président _J'dis ça_ (Charton), le bouillant colonel et

maître des comptes Miron, n'imaginèrent pas un moment qu'on voulût

s'attaquer à eux. Charton se mit sur une fenêtre, cria qu'on

s'arrêtât, qu'il répondait de tout; mais on tira sur lui. Il

descendit, il s'offrit pour otage. En un moment, il fut coiffé de cinq

cents coups, s'arracha à grand'peine et se cacha aux lieux d'aisance.

Miron fut moins heureux encore. Il entreprit de se faire jour pour

aller faire armer ses gens et délivrer l'Hôtel de Ville. «Vous

périrez, lui dit-on.--Il n'importe! que je périsse en faisant mon

devoir.» À peine sur la Grève, il crie: «Je suis Miron.» Il est jeté à

terre par un savetier qu'il avait naguère empêché de tuer un

magistrat. Un cuisinier et un petit laquais de Condé frappent dessus;

il est percé de coups.

Les amis que Condé avait dans l'assemblée, fort étonnés de voir

massacrer les frondeurs, se hâtent de faire un écriteau en grosses

lettres, y écrivent _Union_, espérant désarmer l'émeute. Mais l'émeute

était ivre de vin, de sang, n'y voyait plus. Ferrand, l'un d'eux, qui

descendit, fut tué à côté de Miron.

Cependant Condé et Monsieur étaient entourés de personnes qui

priaient, suppliaient, pleuraient pour qu'on envoyât au secours. Le

laquais d'un des partisans dévoués de Monsieur, qui était à l'Hôtel de

Ville, arriva jusqu'au prince. Il le trouva paisible qui sifflait.

«Monseigneur, ils vont tuer mon maître!» Le voyant sourd, paralytique,

aveugle, il perdit tout respect, l'empoigna par le bras, croyant le

faire lever... Mais toujours ce bras retombait....

Un homme cependant arrive essoufflé. «Le feu est à l'Hôtel de Ville!»

Monsieur dit à Condé: «Mon cousin, ne pourriez-vous pas aller mettre

ordre à cela?--Monseigneur, dit Condé, je ne m'y entends point. Je me

sens poltron pour ces choses.--Eh bien, dit Mademoiselle, j'irai. Il

faut sauver le gouverneur, et le prévôt.--J'irai avec vous,» dit

Condé. Mademoiselle l'en empêcha. Elle n'alla pas jusqu'au bout. Au

pont Notre-Dame, on lui dit qu'ils étaient enragés à ce point qu'ils

avaient tiré sur le Saint-Sacrement qu'un curé apportait en Grève. Ses

gens la supplièrent de ne pas avancer.

Le feu n'avait pas pris. Il n'y eut qu'une grande fumée dont les

enfermés étouffaient. D'autre part, un curé parvint jusqu'à Beaufort,

et lui fit honte de ce mélange horrible où il confondait ses amis. Il

avança alors, sauva quelques personnes. Mais ce qui fut plus efficace,

c'est que, les soldats furieux de Condé ayant été tués ou blessés en

grand nombre, il ne restait guère sur la Grève que de la canaille. Ces

meurt-de-faim, fort peu passionnés, imaginèrent qu'il y avait là une

grosse affaire pour eux à dépouiller les richards qui seraient trop

heureux de n'être que volés. Ils montèrent, trente d'abord d'un même

flot. Et ils trouvèrent l'affaire encore meilleure. Ces gens, qui

n'attendaient que la mort, non-seulement se laissèrent voler

très-volontiers, mais leur proposèrent des traités, deux cents francs,

trois cents francs, pour être ramenés chez eux. Ce commerce honteux,

misérable, des vies humaines, qui s'était fait à la Saint-Barthélemy,

se revit dans Paris. Les défenseurs payés se croyaient si autorisés

d'en haut, qu'ils ne faisaient difficulté de dire leurs noms, leurs

métiers, leur adresse, et venaient froidement toucher le lendemain le

prix convenu de la veille.

Mademoiselle, qui, dans tout cela, montre un coeur de princesse, et

point du tout de femme, donne la belle excuse qu'elle fit chercher un

trompette pour l'envoyer devant et obtenir passage, mais qu'il ne s'en

trouva pas dans tout Paris. Elle était revenue au Luxembourg. Son

père, après avoir eu peur d'agir, commençait à avoir peur de n'agir

pas. Il l'obligea de retourner. Il était minuit, et tout fini. Elle ne

rencontra guère de vivants, mais des morts empilés dans une charrette,

et si négligemment jetés, que les jambes et les bras roidis passaient

d'ici et de là. «Je ne fis que changer de portière, dit-elle, de

crainte que les pieds ou les mains ne me donnassent par le nez.» La

nuit était très-belle, fort chaude. Cette fille sensible rit fort en

rencontrant des marchandes en chemise qui causaient sur la porte avec

leurs bons amis en costume plus simple encore. La Grève était moins

gaie. «Je ne vis jamais, dit-elle, un lieu plus solitaire.» Beaufort

la fit passer sur les poutres fumantes. Elle trouva dans un cabinet le

prévôt, et le sauva d'un danger qui n'existait plus.

Il était presque jour. Paris se reconnaissait. On commençait partout à

raconter la chose. Et tout retombait sur Condé. «Il y eut un mouvement

d'horreur,» dit Joly.--Et Mademoiselle elle-même: «Ce fut le coup de

massue pour le parti.» Et le prudent Omer Talon ne fait pas difficulté

de dire: «Le coup le plus barbare, le plus sauvage qui se soit fait

depuis l'origine de la monarchie[27].»

[Note 27: J'adopte ce mot de Talon. Il est incontestable. Le

massacre de la Saint-Barthélemy s'explique (sans se

justifier) par un horrible accès de fanatisme, celui de

septembre 93 par la panique de l'invasion et la furie de la

peur. Mais celui du 4 juillet 1652 n'est évidemment qu'un

acte de scélératesse et de calcul.--Peu importe qu'il y ait

eu peu ou beaucoup de morts. Il n'y eut que trente morts

considérables, et cent en tout, à ce qu'il paraît, du côté

des assiégés. Les assaillants perdirent bien plus de monde

par la résistance héroïque des archers de la Ville.--Condé

négociait, et c'était pour aider aux négociations, et

améliorer son traité en se faisant croire maître de Paris,

qu'il organisa le massacre.--Mademoiselle elle-même ne dit

pas non,--Talon et Conrart affirment positivement. Leur récit

est confirmé par celui des _Registres de l'Hôtel de Ville_,

t. III, p. 51-73. Le procureur du roi, Germain Piètre, veut

qu'on le rappelle dans Paris. L'assemblée murmure au départ

des princes, leurs partisans disent dans la foule qu'il n'y a

rien à espérer de l'assemblée, et déchaînent la Grève contre

l'Hôtel de Ville, etc.]

Condé fit l'expérience du changement terrible qui s'était fait pour

lui. Son partisan, le conseiller Leboult, vint trouver les deux

princes à la tête de plusieurs des victimes échappées, et, quand ils

le pressèrent d'articuler qui l'on croyait coupable, il dit

fermement: «Vous.» À quoi Condé ne dit rien autre chose, sinon «que

personne ne dirait cela qu'il ne le fît périr.»

Un autre de ses partisans, le conseiller Croissy, se déclara hardiment

contre lui quand il voulut faire recevoir son ami Rohan duc et pair.

Condé en vint à bout par la menace, et, comme il raillait Croissy en

sortant et disait qu'après tout il n'agissait que pour chasser les

Mazarins, Croissy, en levant les épaules, lui dit: «Je voudrais que

personne n'eût pas plus d'intelligence que moi avec lui.» Mot sanglant

qui notait cette duplicité exécrable: un massacre opéré pour traiter

plus facilement, et la Fronde égorgée pour pouvoir mieux trahir la

Fronde.

L'indignation, l'horreur de son propre parti, l'obligèrent de donner

quelque satisfaction à l'opinion. Il fit dire aux églises qu'on

révélât ce qu'on saurait des auteurs du massacre. Ils n'étaient pas

difficiles à trouver.

On prit tout d'abord le petit laquais et le cuisinier de Condé. On les

avait vus frapper Miron à terre. Le rapporteur de l'affaire trouve un

matin écrit sur sa porte: «Si vous les faites mourir, vous êtes mort!»

Mais, en les défendant, Condé se fut séparé de la Fronde. L'assemblée,

chargée de nommer un nouveau prévôt, nomma Broussel à l'unanimité, et

l'une des victimes échappées du 4, Charton, brouillé avec les princes

et désormais leur ennemi, eut presque autant de voix que Broussel.

Celui-ci, octogénaire, maladif et de plus en plus, était incapable

d'agir. Sa fermeté, sa probité connue, portent à croire cependant

qu'il n'accepta qu'autant que l'on ferait justice. Les deux meurtriers

furent pendus.

La désertion avait réduit Condé de cinq mille hommes à deux mille cinq

cents. Et il n'osa plus même les tenir campés à Saint-Victor, où les

bourgeois, pillés et irrités, eussent fini par les assommer. Les

bouchers et nombre d'hommes pareils, pour garantir Retz, disaient-ils,

avaient fait du cloître Notre-Dame une place d'armes. Les tours

étaient pleines de poudres, de balles et de grenades. La terreur,

lancée par Condé, lui revint à lui-même. Il offrit aux bourgeois de

faire pendre ceux qu'ils voudraient, et finalement éloigna ses soldats

et les mit hors Paris en jurant qu'ils ne prendraient pas un épi de

blé.

Cependant le massacre avait eu son effet. Les négociations furent plus

faciles. Mazarin se prit platement à croire que Condé était fort,

qu'il était maître de la ville, et, comme le prétexte unique et

dernier de la résistance était sa présence à la cour, il fit encore la

comédie de se retirer pour un temps.

Condé semblait fou de fureur, de dégoût de lui-même. Pendant que la

grande folle Mademoiselle essaye de le soutenir d'argent, il se rue

dans l'orgie avec une comédienne, si bien qu'il en tombe malade. On

croit relire l'histoire de Charles IX, qui se tue sur Marie Touchet.

Il put s'apercevoir que le respect était perdu. Rieux, un de ses

partisans, lui résistant en face, il lui donne un soufflet, reclaqué

sur-le-champ à la joue de Condé. On les prit tous les deux au corps,

ce qui n'empêcha pas qu'ils ne pussent encore échanger les gourmades.

Tout le monde, sous ses yeux, avait quitté la _paille_, signe de son

parti, pour mettre au chapeau le _papier_, le signe royaliste. Paris

et lui étaient las l'un de l'autre. Les Espagnols avaient payé le duc

de Lorraine pour venir le secourir. Il partit de bon coeur pour aller

le rejoindre. Il enviait la vie errante de ce massacreur mercenaire,

joyeux, plaisant dans les horreurs d'une guerre anthropophage.

Voilà Condé et Mazarin partis. Et Condé est perdu. Mazarin même,

quoique tenant le roi il tienne tout, aurait peine à se relever (comme

on verra) sans l'épée de Turenne.

Que reste-t-il de la Fronde? Rien matériellement qu'une prodigieuse

misère. Et moralement? Pis encore: le dégoût de l'action, l'horreur

d'agir jamais.

Est-ce tout? Oui, pour le présent. Pour l'avenir et pour l'effet

lointain, une chose reste: _une langue_, un esprit.

Si l'on nous passe une comparaison un peu trop familière, et basse, si

l'on veut, mais nette, et qui explique tout, la France avait eu

jusque-là comme ce frein charnu de la langue qu'on coupe quelquefois

aux enfants pour leur donner la liberté d'organe. La Fronde nous coupa

le filet.

On put croire que la France allait être lancée cent ans plus tôt dans

une audace extraordinaire d'esprit. Mazarino et son baragouinage

avaient déchaîné la verve comique, et le burlesque même. L'idolâtrie

royale fut atteinte un moment, et ce fut un fou rire d'avoir vu les

visages sous les masques, surpris les dieux dans la bassesse humaine,

l'Olympe sur la chaise percée. On ne s'arrêta pas au mari de la reine.

La reine elle-même, «la bonne Suissesse,» comme dit Retz, que le

peuple appelait sans façon _Madame Anne_, elle fut chansonnée, et,

bien plus, racontée. Le _Rideau du lit de la reine_, c'est le titre

d'un de ces pamphlets. Mais voici le plus fort, Richelieu sort de son

tombeau. Son petit journal (d'une authenticité terrible, signé de la

griffe du lion) dit au nom de l'histoire la comédie intime, bien plus

forte et bien plus comique que n'auraient pu l'imaginer le faible

Marigny et le bonhomme Scarron.

L'autel n'impose pas beaucoup plus que le trône. Les _esprits forts_,

brûlés naguère, sont en faveur dans la Fronde, hors la Fronde. Ils se

prélassent au Louvre. L'intime ami du cardinal de Retz, le joyeux

Brissac, qui, la nuit, court les rues avec ses amis, las de battre le

guet, trouve plus amusant de battre Dieu. Voyant le Crucifix, il y

court l'épée haute, en criant: «Voilà l'ennemi!»

Le favori de Richelieu, Beautru l'athée, n'en est pas moins toujours

chez la dévote reine, comme un animal domestique, chien ou chat

favori. Ses bons mots sont célèbres. Un jour, à la procession, il ôte

son chapeau devant le Crucifix. «Quoi! dit-on, vous, Beautru?--Oh!

dit-il, nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas.»

Est-ce Vanini qui ressuscite! ou bien est-ce déjà Diderot? Rien de

tel? Les grandes révoltes sont ajournées. La petite affaire janséniste

va absorber les plus hardis.

Tant d'agitations inutiles ont excédé l'esprit public. C'en est fait

de la comédie pour quelque temps. On souffle les chandelles, et la

farce est jouée. L'auditoire est heureux d'être mis à la porte. Il

bâille et va se mettre au lit. Les bouffons de la pièce,

pamphlétaires, satiriques, rieurs gagés, n'y gagnant plus leur vie,

tournent bientôt au madrigal, plus lucratif, soupirent à tant par

vers, et riment pour les ballets du roi.

Ce roi jeune et galant, qui danse le _Zéphyr_, qui à lui seul joue les

_Jeux et les ris_, qui tout à l'heure sera Phébus, ou le Soleil

(soleil d'amour des Mancini, des La Mothe et des La Vallière), voilà

l'idole de la paix, le culte nouveau de la France. Si elle est

vraiment amoureuse, elle est femme, et ne rira plus.

Qui trouvera-t-on qui rie encore? qui garde l'esprit de la Fronde? Un

seul homme peut-être. Dans un triste hôtel du Marais, non loin de

Marion Delorme et de la jeune Ninon, l'Homère grotesque, le Virgile

cul-de-jatte, Scarron, fait le _Roman comique_. Rieur obstiné,

intrépide, il rit sur son grabat, sur ses propres ruines, sur les

ruines du monde. Il se divertit à conter la vie aventureuse d'une

société de carnaval, aussi morale, aussi rangée que l'administration

de Mazarin et de Fouquet. Peinture divertissante et basse. Mais plus

basse, de beaucoup, est la réalité de ce temps-là, lorsque Ragotin

trône au Louvre.

La meilleure farce, au reste, de Scarron, c'est celle qu'il a faite

sans en deviner la portée. Je parle de son mariage. La jeune Aubigné,

qu'il nourrit, qu'il élève (jolie petite prude qu'il prend, ma foi,

pour lui), comme il rirait s'il prévoyait qu'il la prépare pour le

grand roi! Tant pis pour celui-ci, qui n'y pense que trente ans trop

tard. Scarron doit passer avant lui.

Que fût-il devenu, le pauvre homme, si d'avance il eût lu les deux

inscriptions qu'on voit aux voûtes de la chapelle de Versailles, et

qui disent si bien les deux religions de l'époque: le _roi_ le dieu du

peuple, et _madame Scarron_ dieu du roi!

_Intrabit in templum suum dominator._ Le roi entrera dans son temple.

_Rex concupiscet decorem tuum._ Ta beauté remplira le roi de désir et

de concupiscence.

Voilà pourquoi la foule, en ces derniers temps de Louis XIV,

s'obstinait, dit Racine, à demander et faire jouer les farces de

Scarron. On l'évoquait pour voir cette vengeance de la Fronde. Scarron

ne revint pas. Il eût trop ri. Il eût eu l'aventure de l'Arétin, qui,

dans un tel accès, tomba à la renverse et se cassa la tête. Il fût

mort une seconde fois.

CHAPITRE XXV

TURENNE RELÈVE MAZARIN.--RÈGNE DE MAZARIN

1652-1657

Les Mémoires véridiques du modeste Turenne et ceux de son jeune

lieutenant York (depuis Jacques II) nous apprennent que, sans la

fermeté de ce grand militaire, la cour et Mazarin lâchaient pied,

cédaient tout. N'étant reçus ni à Paris, ni à Rouen, _ni dans aucune

ville de France_, sans lui, ils fuyaient jusqu'à Lyon.

C'est-à-dire que Paris, que la France, qui vomissait Condé, ne voulait

pas pour cela ravaler Mazarin. Excessif était le dégoût, et la nausée

mortelle. Pour qu'on subît cette odieuse médecine, il fallut un peu

d'aide. Il fallut la douce contrainte d'une exécution militaire par

trois armées (de Turenne, de Condé et des Lorrains), qui fit de la

banlieue, à dix lieues à la ronde, un désert comparable à ceux de

Picardie et de Lorraine.

Turenne, qui s'efface partout ailleurs, dit ici nettement (et je le

crois) qu'il eut les grandes initiatives du temps:

1º Il arrêta la cour, effrayée de l'entrée des Espagnols qui venaient

secourir Condé; _il l'empêcha de fuir_ (juillet 1652).

2º Mazarin, s'éloignant encore pour apaiser et faire céder les

résistances de Paris (août), Turenne prit toute précaution pour que

cet éloignement ne fût pas définitif et _pour assurer son retour_.

3º Il inquiéta les Espagnols, qui n'allèrent pas plus loin que Laon.

Il prit une bonne position à Villeneuve-Saint-Georges, et y _tint un

mois en échec Condé et les Lorrains_ (septembre).

4º Enfin, il donna à la cour, à la reine et au jeune roi le courage de

_rentrer dans Paris_, qu'ils redoutaient toujours. À ce point

qu'arrivés aux portes, et sachant que Monsieur y était encore, la peur

qu'ils eurent de ce peureux leur eût fait rebrousser chemin si Turenne

n'avait insisté, se mettant au même carrosse, et les couvrant de la

présence du redoutable général qui venait de primer Condé (21

octobre).

La chose réussit. Le peuple applaudit fort le roi. Déjà le clergé de

Paris, Retz en tête, les corps de métier, l'avaient prié de revenir.

Le 22, le Parlement est mandé au Louvre, dans une salle pleine de

soldats et sous l'oeil de Turenne. Là, ce beau jeune roi, qui la

veille avait été si près de rebrousser chemin, fait lire aux

magistrats, vaincus sans combat, la défense de se mêler d'aucune

affaire publique, ni spécialement de ses finances, ni entreprendre

contre ceux à qui il confie l'administration. C'est la proclamation

solennelle et définitive de la monarchie absolue, du grand règne, et

de l'âge d'or, qui, parti de la banqueroute, aboutit en un demi-siècle

à la sublime banqueroute des trois milliards qui rasa le pays.

Le cardinal de Retz, qui, dès septembre, a reçu le chapeau, est

accueilli, caressé et choyé. La reine lui déclare que lui seul a mis

le roi dans Paris (éloge vrai, il divisa la Fronde). Et lui seul aussi

est frappé. Le 18 décembre, on le met à Vincennes. Alors Mazarin,

rassuré, hasarde de rentrer à Paris (février 1653).

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 21 / 24 段