La Fronde est réputée, non sans cause, pour une des périodes les plus

amusantes de l'histoire de France, les plus divertissantes, celle où

brille d'un inexprimable comique la vivacité légère et spirituelle du

caractère national. Cent volumes de plaisanteries! toute une

littérature pour rire! Des bibliothèques entières de facéties!

n'est-ce pas régalant? Et on en retrouve tous les jours. En voici

quelques-unes qu'un jeune savant, M. Feillet, vient de retrouver à la

Bibliothèque:

«Il n'y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse

exprimer, point d'oreille qui puisse entendre ce que nous avons vu (à

Reims, à Châlons, Rethel, etc.). Partout la famine et la mort, les

corps sans sépulture. Ceux qui restent ramassent aux champs des brins

d'avoine pourrie, en font un pain de boue. Leurs visages sont noirs;

ce ne sont plus des hommes, mais des fantômes... La guerre a mis

l'égalité partout; la noblesse sur la paille n'ose mendier et

meurt.... On mange les lézards, des chiens morts de huit

jours....»--Ailleurs, en Picardie, on rencontre un troupeau de cinq

cents enfants orphelins et de moins de sept ans.--En Lorraine, les

religieuses affamées quittent leur couvent pour mendier. Les pauvres

créatures se donnent pour un morceau de pain (1651).

Nulle pitié. Une guerre exécrable, acharnée, sur les faibles. Une

chasse épouvantable aux femmes. En pleine ville de Reims, une belle

fille chassée par les soldats dix jours de rue en rue; et, comme ils

ne l'attrapent pas, ils la tuent à coups de fusil. Près d'Angers, à

Alais, à Condom, sur toutes les routes de Lorraine, tout violé, femmes

et enfants, et par des bandes entières, à mort! Elles expirent, noyées

dans leur sang.

Quoi de plus gai? Le duc de Lorraine, ce chevalier errant qui préféra

la guerre au trône, régale les nobles dames de ces récits honnêtes;

son armée galante, dit-il, est la providence des vieilles, etc. (V.

Haussonville).

Condé, sur un grand champ de mort, avait montré aussi une étrange

gaieté: «Bah! ce n'est qu'une nuit de Paris.»

Qui donne les détails de famine que l'on a vus plus haut?

Principalement les missionnaires envoyés de Paris par Vincent de Paul

pour porter à ce pauvre peuple les aumônes des dames charitables.

Secours minimes, en tout, six cent mille livres en six années.

En Picardie, on donne trois cents livres par mois pour dix-huit cents

personnes; donc, pour chacune, trois sous et demi par mois.

Vincent fut admirable, quelque peu qu'il ait fait. Ce qui étonne

seulement, c'est qu'ayant tant de coeur, dans ces extrémités qui font

tout oublier, il n'oublie pas son caractère de prêtre, et fait de la

confession catholique une condition de l'aumône. À sa recette des

soupes économiques que l'on distribuera aux pauvres, il ajoute qu'en

distribuant on leur lira des prières en latin, des _Pater_, des

_Confiteor_, des _Ave_, des _Credo_, et qu'on les leur fera «répéter

et apprendre par coeur.» Mais quoi! si cet homme affamé est luthérien,

calviniste, anglican, faut-il qu'il meure? faut-il qu'il abjure pour

manger?

Les dames continuent glorieusement leur généralat. Elles remontent à

cheval, et elles donneront des quenouilles aux hommes lassés ou

pacifiques, entre autres au grand Condé. L'intrigue de Paris, l'ennui

du Parlement, ses duels ridicules avec le petit prêtre, tout cela

l'avait rendu malade: «J'ai assez, disait-il, de la guerre des pots de

chambre.» Il était réellement un sauvage officier de la guerre de Trente

ans, et il se fût déprincisé pour s'en aller, comme le duc de Lorraine,

avec une bonne bande de voleurs aguerris, batailler en Allemagne. Ne le

pouvant, tenu, lié par sa maîtresse, madame de Châtillon, qui muselait

ce dogue, il eût accepté volontiers l'offre de Mazarin, de le laisser,

roi du Midi, dormir tranquillement en Guienne. Mais sa soeur ne le

voulait pas. Il eût fallu que madame de Longueville sortît du roman,

tombât au réel, rentrât en puissance de mari, dans l'ennui de la

Normandie. Donc, quand Condé fut en campagne, sa soeur et ses amis

firent entre eux un traité où ils l'abandonnaient, s'il faiblissait, et

lui substituaient, comme général, son petit frère bossu, Conti, élevé

pour l'Église, uniquement dévot aux beaux yeux de sa soeur.

Condé céda, et madame de Longueville emmena triomphante ses deux

frères, la Rochefoucauld, enfin ses lieutenants, à la conquête du

Midi.

Mais, contre son drapeau de couleur isabelle, la reine, au nord,

déploie le drapeau blanc, et, favorisée par la Fronde, mène une armée

au-delà de la Loire. Elle n'avait que quatre mille soldats, il est

vrai aguerris, de plus le roi, la jeune et blonde image de la royauté

pacifique, et du repos futur pour lequel soupirait la France. Condé

vit aller en fumée tout ce que ses amis lui promettaient pour

l'entraîner. Tout sur la route suivit l'enfant royal. Les recrues ne

tinrent pas devant notre vieille infanterie de Rocroy qu'alors menait

Harcourt. Condé n'eut un petit secours des Espagnols qu'en livrant une

place près Bordeaux et se brouillant avec ce parlement. Celui de Paris

n'osa refuser d'enregistrer la déclaration qui le disait traître et

l'allié de l'étranger.

Ceci le 4 décembre 1651. Et, le 18, le Parlement apprend par une

lettre polie de Mazarin que, pour reconnaître les obligations qu'il a

au roi et à la reine, il vient les délivrer; il a levé une bonne armée

de dix mille hommes et la conduit en France.

Levé? avec quoi, s'il vous plaît? Avec son argent personnel, sur la

fortune d'un homme arrivé sans un sou en 1639. L'examen des registres

de son banquier Cantarini venait d'établir qu'il avait volé neuf

millions (quarante, tout au moins, d'aujourd'hui).

L'homme qui offrait d'assassiner Condé, Hocquincourt, avait levé et

conduisait cette bande, sous la noble _écharpe verte_ de Giulio

Mazarino.

Le Parlement a condamné Condé le 4. Le 30, il condamne Mazarin, qui

vient faire la guerre à Condé. Le Parlement veut qu'on arme les

communes pour arrêter le Mazarin, mais défend de prendre l'argent

nécessaire pour cet armement. Il ordonne aux troupes de marcher et

prohibe les moyens de pourvoir à leur subsistance, etc.

Sous sa grande fureur (simulée? ou sincère?), un sentiment contraire

va se fortifiant, le désir de la paix. Un serviteur de Monsieur ayant

hasardé le simple petit mot d'_union_ entre Monsieur et le Parlement,

ce mot, qui rappelait la Ligue, eut un effet terrible. «La tendresse

de coeur pour l'autorité royale,» la pensée de ces temps maudits,

firent repousser, détester l'_union_....

Pour achever la Fronde, en étouffer le faible souffle, un pesant

éteignoir tombe dessus, le chapeau rouge, qui coiffa Retz, l'anéantit.

Mazarin avait cru en faire la feinte seulement pour le perdre dans le

peuple. Mais le pape haïssait Mazarin. Il fit Retz cardinal, pensant

le faire plus fort; et ce fut le contraire, il le tua deux fois: dans

la cour, dans le peuple (18 février 1652).

Le héros, le vainqueur de ce moment, c'est Mazarin. Il va de succès en

succès, Condé de revers en revers. On se dispute en France la main de

ses nièces; ses pas victorieux sont marqués par des mariages. Les

Épernon déjà sont à lui. Les Vendômes ont ambitionné de mêler le sang

d'Henri IV au sang des Mancini. M. de Bouillon, pour son aîné, pour

l'héritier de sa principauté, recherche une autre nièce; ce qui

donnera au Mazarin le frère de M. de Bouillon, Turenne, pour arrêter

Condé. Celui-ci, perdu en Guienne, ne se voyant au nord qu'une petite

armée d'Espagnols que conduisaient fort mal deux étourdis, Beaufort et

Nemours, traverse toute la France et reprend son armée. Voilà Condé

devant Turenne.

Condé avait trouvé une auxiliaire inattendue. Une femme encore avait

pris la grande initiative. Mademoiselle de Montpensier, fille de

Monsieur, mais fort indépendante de son père par sa fortune immense,

était dépitée, à vingt-cinq ans, de n'être pas mariée. Elle avait le

coeur haut, la grande émulation des reines célèbres, les Christine de

Suède et les Henriette d'Angleterre. Elle voulait un trône, et

d'abord elle s'était proposée à l'Empereur. À la rigueur, elle eût

descendu à prendre l'archiduc pour régner sur les Pays-Bas. Mais son

rêve favori, c'était le mot d'Anne d'Autriche sur Louis XIV, avant sa

naissance et pendant la grossesse: «C'est ton petit mari.» L'enfant

avait quatorze ans, elle, vingt-cinq. Et cette grosse différence

allait encore augmentant; Mademoiselle perdait de sa première fleur;

son teint rougissait trop, son grand nez devenait rosé. Donc, elle

imagina, dans sa sagesse, que le meilleur moyen d'épouser le roi,

c'était de le battre; que Condé, chassant Mazarin, payerait sa

vaillante alliée en la faisant asseoir sur le trône de France.

Pour mettre les choses au pis, la princesse de Condé, souvent malade,

ouvrait une autre chance; si Condé était veuf, qui épouserait le

héros, sinon l'héroïne qui l'aurait soutenu? Donc, en se jetant dans

la guerre, cette intelligente Clorinde pouvait y gagner deux maris.

C'est dans ses Mémoires qu'il faut lire la grotesque épopée, son

intrépidité dans une occasion sans péril. Elle y montra du moins que,

pour vouloir, oser et se mettre en avant, il suffit de ne rien savoir,

de ne rien voir, de peu comprendre. Elle ferma les portes d'Orléans,

et donna à Louis XIV, pour premier début de son règne, la

mortification de reculer devant une femme, la chance d'être vaincu,

peut-être enlevé par Condé, ce qui fut très-près de se faire

(Laporte).

Condé eut un grand avantage, il entra à Paris. Il croyait dès lors

tenir, dominer, entraîner Monsieur et le Parlement. Mais son

étonnement fut grand en voyant, au Parlement, et à la Cour des Aides,

où il alla, les magistrats lui reprocher en face et son traité avec

l'Espagne, et l'argent de l'Espagne qu'il venait de recevoir, et son

audace à se représenter devant les tribunaux qui venaient de le

déclarer coupable de lèse-majesté. Il se troubla, s'emporta, mais ne

put rien nier. Un simple président des Aides l'accabla, lui parlant de

par la loi, de par la France, bravant la sinistre figure qui respirait

le meurtre. Il fut bien clair dès lors que les magistrats sentaient

derrière eux la bourgeoisie armée, qu'ils repousseraient Mazarin, mais

n'adopteraient pas Condé, et que, si celui-ci mettait dans Paris sa

petite armée étrangère, ce serait à force de sang.

C'est ce qui rendait si bonne et si forte la position de Mazarin. Le

ministre italien semblait encore, ayant le roi de son côté, contre

l'allié de l'Espagne et l'armée espagnole, représenter le vrai parti

français. La question de nationalité, mise en jeu, prime toujours et

domine la question de liberté. Plus d'un frondeur sincère, plutôt que

d'ouvrir Paris aux drapeaux de Philippe IV, l'aurait ouvert au

Mazarin.

Celui-ci était fort tranquille. Il avait sous la main Turenne, et plus

loin la Ferté avec une seconde armée. Le duc de Lorraine vint un

moment aider les princes, mais fut aisément renvoyé, ou par terreur ou

par argent. N'ayant de bien que son armée, il hésitait beaucoup à la

risquer en agissant contre Turenne. Il partit le 16 juin.

Condé, désespéré, retomba sur Paris, son unique ressource, étant sûr

de périr s'il n'en venait à maîtriser la ville, à s'y loger

militairement, à l'exploiter à fond par sa fausse Fronde, mi-canaille

et mi-gentilshommes, faux savetiers, faux maçons qu'il jetait dans le

peuple, et qui, sous cet habit, étaient de vieux soldats, nés et

habitués dans le sang, et tout prêts aux plus mauvais coups.

Déjà cette terreur avait réussi contre Monsieur. Un de ces maçons de

Condé tira sur lui deux coups de pistolet par-devant tout le peuple

aux portes du Palais de Justice. Monsieur s'enfuit à toutes jambes.

Depuis ce temps, il aima fort Condé et ne put lui rien refuser.

Monsieur dompté, il fallait dompter le Parlement. Le 25 juin, une

foule immense assiége le Palais. Le peuple veut qu'on en finisse.

D'abord, malentendu entre des compagnies bourgeoises, qui tirent l'une

sur l'autre. Les gens de Condé en profitent. Ils nettoyent le grand

escalier à coups de pistolet, tuent trente personnes, en blessent un

nombre infini dans cette foule compacte. Les magistrats veulent

sortir. On leur saute à la gorge. On les fait rentrer pour voter. On

bat, on gourme, on traîne les conseillers plus morts que vifs. Les

arrêts désormais seront rendus dans le désert, sans président ni

conseillers, par quelques jeunes gens des Enquêtes.

Ce qui rend ceci plus horrible, c'est ce qu'explique fort bien

Mademoiselle, la grande alliée de Condé. En frappant ce coup sur le

Parlement pour l'empêcher de traiter, il voulait traiter lui-même. Il

prêtait une oreille crédule aux vaines propositions dont l'amusait le

Mazarin. Mais celui-ci employait ce temps; de tous côtés, il

rassemblait des troupes, fortifiait Turenne. Une révélation curieuse

nous montre qu'à ce moment il était occupé de l'intérieur de la petite

cour, autant et plus que de Paris. Le jeune roi avait quatorze ans. On

pouvait le croire assez près d'une crise de nature qui donnerait prise

sur lui. Sa mère le garderait-elle? ou Mazarin s'en emparerait-il?

C'était déjà la question.

Mazarin avait honteusement, indignement négligé l'enfant, et il

portait la mère sur ses épaules. Il était excédé des assiduités d'une

grosse femme de cinquante ans. Tendre, en réalité trop tendre, elle

avait pris dans son absence assez patiemment les galanteries du

facétieux Retz. Cela eût été loin si elle n'eût su qu'on en répétait

tous les soirs la comédie chez les Chevreuse. Bref, Mazarin, à son

retour, ne fut plus le doux, le charmant cardinal, l'ancien Mazarin,

mais un rude et brusque mari, ne daignant même ménager les convenances

du rang, et disant à la pauvre reine devant témoins: «Il vous sied

bien, à vous, de me donner des avis!»

Il n'avait rien fait jusque-là pour gagner le jeune roi. Il le

laissait sans argent dans la poche, ne renouvelait pas même ses

habits, si bien qu'à quatorze ans il avait ceux de douze, beaucoup

trop courts. Il n'aimait que sa mère, était très-caressant pour elle.

À vrai dire, elle achetait cela par une complaisance sans bornes,

faible et molle, soumise à ses moindres caprices. On pouvait croire

qu'elle le voulait garder dépendant, à force de tendresse. La grande

affaire de cour tant disputée entre les dames, la question de savoir

laquelle donnait la chemise au lever, avait été tranchée; elle ne la

prenait que des mains de son fils. Déjà grand, il voulait, exigeait

qu'elle le baignât avec elle. Il le voulut un jour, ayant très-chaud,

au risque de sa vie, et, sans le médecin, elle hasardait la chose,

plutôt que de lui résister.

Déjà il recherchait les dames, se plaisait au milieu des filles de la

reine. Il y avait à parier qu'il choisirait bientôt, qu'il aurait

quelque favorite. Mais s'il avait un favori? C'est à quoi songea

Mazarin. À la Saint-Jean (précisément la veille du massacre fait au

Parlement), Mazarin invite l'enfant à dîner. On dînait vers midi. Il

revint à sept heures du soir. Que se passa-t-il dans cette longue

fête? On ne le sait; mais il revint triste, dit Laporte; il voulut se

baigner, et Laporte «vit bien de quoi il étoit triste.»

Laporte sut les choses, mais non pas les personnes. L'enfant ne

dénonça pas «l'auteur du fait,» celui avec qui le pervers avait cru le

lier par une complicité de honte. Je ne vois près de Mazarin de jeunes

gens que ses neveux. L'un fort petit, élevé aux Jésuites, dans leur

collége de Clermont. L'autre, déjà hors de pages, n'avait que deux ans

de plus que le roi, et pouvait être un camarade. Il était fort aimé de

tout le monde pour sa douce et jolie figure, et pour un charme

d'esprit et de bonté. Ces deux neveux périrent très-misérablement. Le

petit, que son oncle avait mis au collége pour se populariser, fut

berné par ses camarades sur une couverture, mais tomba par terre, fut

tué. L'autre, cette brillante fleur d'Italie par laquelle il croyait

tenir le roi, périt victime de l'impatience qu'il avait de l'avancer.

Il l'exposa au combat du faubourg Saint-Antoine, l'y fit lieutenant

général à dix-sept ans, et au moment il fut tué.

Pour revenir, Laporte comprit bien que, de toute façon, il était

perdu, qu'il parlât ou ne parlât pas. Mais cet homme honnête et

courageux, qui avait risqué sa vie pour la reine, s'immola encore,

l'avertit. Il était sûr que, dans sa misérable servilité pour Mazarin,

elle ne garderait pas le secret. Et, en effet, bientôt Laporte fut

chassé en perdant (sans indemnité) la petite charge qui était l'unique

patrimoine de sa famille.

Elle profita de l'avis toutefois. L'enfant, fort différent de son

jeune frère, aimait les femmes et n'aimait qu'elles. Sa mère paraît

l'avoir confié de bonne heure à la maternité galante d'une dame fort

laide, madame de Beauvais, sa première femme de chambre, pas jeune et

qui n'avait qu'un oeil. Elle n'en fut pas moins, dit Saint-Simon, la

première aventure du roi.

Voilà donc la situation à la Saint-Jean. Admirable de tous côtés.

Sodome à Saint-Germain. Et au Palais, l'avant-goût du carnage qui eut

lieu quelques jours après. Ici la boue, et là le sang.

Pendant qu'un prêtre, puis un chartreux, et encore une belle dame,

maîtresse de Condé, négocient pour lui à la cour, Mazarin a enfin ses

deux armées et peut agir. Condé va se trouver à Saint-Cloud pris entre

les deux. Il entreprend de filer sous les murs et d'aller se poster au

confluent de Charenton. Opération scabreuse devant un général aussi

attentif que Turenne, qui, de Montmartre, de Ménilmontant, de

Charenton, pouvait à chaque pas le foudroyer. Condé remit tout à la

chance, et compta sur son danger même, pensant qu'il déciderait Paris

à le recevoir. Mais le contraire advint. Il frappa à toutes les

portes. Aucune n'ouvrit. À la porte Saint-Denis, Turenne était là,

pouvait l'écraser de boulets. Il lui tua peu d'hommes d'arrière-garde,

et le laissa passer jusqu'à la porte Saint-Antoine.

Condé envoyait coup sur coup presser, prier Monsieur. Sa fille aussi

priait, pleurait. Monsieur faisait le malade, et tous les gens de sa

maison riaient, pensant que Condé serait tué. Cependant Monsieur,

sentant bien qu'il se compromettait par son inaction, sans agir,

écrivit. Il donna une lettre vague à Mademoiselle pour l'autoriser à

demander à l'Hôtel de Ville les _choses nécessaires_. Avec ce mot,

l'audacieuse princesse pouvait ce qu'elle voulait. Le gouverneur de

Paris L'Hospital et le prévôt des marchands lui étaient fort

contraires. Ils voulurent ajourner. Leur résistance ne dura pas le

temps d'une messe basse qu'elle prit en passant par morceaux. La Grâce

agit, surtout par les cris de la Grève, où l'on entendait nettement:

«Entrons, noyons ces Mazarins.»

Donc Mademoiselle emporta ce qu'elle voulait, un secours pour Condé,

et, le plus difficile, sa retraite à travers Paris. Elle avance

bravement au bruit des canonnades dans la rue Saint-Antoine,

rencontrant des morts, des blessés, la plupart ses amis. Elle s'émeut,

mais sans se troubler.

Condé a fait des efforts surhumains, mais fait des pertes énormes. Il

trouve Mademoiselle établie dans une maison tout près de la Bastille.

Elle lui offre de lui ouvrir Paris. Il refuse de reculer. «Il était

dans un état pitoyable. Deux doigts de poussière sur le visage, ses

cheveux mêlés, sa chemise sanglante, sa cuirasse pleine de coups,

l'épée nue à la main (ayant perdu le fourreau).... Il pleurait....»

Mademoiselle, pendant qu'il retourne au combat, lui envoie des

renforts, fait filer les bagages, reçoit, fait soigner les blessés.

Mais tout cela ne suffisait pas. Une seule chose pouvait sauver

celui-ci, c'était que la Bastille prît parti tirât de ses tours et le

reçut sous son canon.

Les Broussel tenaient la Bastille. Un fils du vieux Broussel en était

gouverneur. Se décida-t-il en ce jour sans l'aveu de son père, sans

l'aveu des frondeurs, des Miron, Charton, Blancmesnil, de la vieille

et pure Fronde? Je ne le pense pas. La désertion du cardinal de Retz,

qui s'était fait ermite à Notre-Dame depuis qu'il avait le chapeau,

n'avait pas enterré avec lui le parti. Il existait disloqué,

discordant. On le voit bien, malgré l'ombre fatale que jette ici la

partialité des Mémoires. À croire ceux-ci, Mademoiselle a tout fait.

Qui lui permit de faire? Celui qui lui baissa le pont-levis et qui la

mit dans la Bastille. Et qui celui-là? C'est la Fronde.

La vieille Fronde avait à choisir entre la brutalité militaire du

parti de Condé et l'infamie de Mazarin. Elle choisit, et sauva Condé.

Il était temps. Car on voyait la seconde armée royaliste qui, de la

Seine, venait pour prendre en flanc Condé, déjà trop faible contre

celle de Turenne. Encore dix minutes, il était perdu.

On voyait tout cela des tours distinctement. Et le fils de Broussel

fut trop heureux quand Mademoiselle lui montra l'ordre, faux ou vrai,

de Monsieur pour tirer _sur l'ennemi_.

Quel ennemi?

Les canons braqués sur la ville furent tournés vers Charonne, où était

le roi. Qui allait tirer sur le roi?

Ce fut un conseiller nommé Portail, donc le Parlement, qui tira.

Il n'y eut que trois volées et trois petits boulets. Mais, si la

Fronde n'eût été déjà divisée et morte par l'abandon de Retz, ce

n'était plus la Fronde, mais la révolution d'Angleterre. Et c'était

le _Long Parlement_.

CHAPITRE XXIV

FIN DE LA FRONDE--LE TERRORISME DE CONDÉ--MASSACRE DE L'HÔTEL-DE-VILLE

1652

Au messager qui porta la nouvelle et lui montra les tours couronnées

de fumée, Condé dit: «Tu me donnes la vie.» Et il faillit l'étouffer

de ses embrassements.

Ce feu ne pouvait guère pourtant intervenir de près dans le combat. Il

n'eût pas empêché Condé d'être écrasé aux pieds des tours. Il ne

portait qu'au loin. Il était admirable pour frapper à Charonne sur le

roi et sur Mazarin.

Cela même effraya. On le prit comme la voix de Paris, comme menace de

la grande ville, comme signification définitive que la Fronde adoptait

Condé, que la Révolution ne reculerait plus, mais se transformerait

et frapperait la royauté.

Mazarin fut surpris, atterré. À toutes les portes, il avait cru avoir

des gens à lui. Il était sûr d'entrer, et ne songeait qu'à amener la

reine et les dames en triomphe. Il resta aplati, ne profita pas de ses

forces. S'il eût permis à Turenne de droite, à la Ferté de gauche, de

pousser leurs armées, de s'unir en formant un coin, ils entraient

infailliblement; ils perçaient à travers Condé, perçaient jusqu'à

Paris, ayant de moins en moins à craindre les boulets qui volaient

par-dessus leurs têtes. Ils auraient ri sous ces canons tirés dans les

nuages, et trouvé à la porte Saint-Antoine un monde de gens impatients

de la leur ouvrir. Mais Mazarin perdit la tête. Turenne, je crois,

garda la sienne. Pour la seconde fois, il épargna Condé. Froid, calme

et prévoyant, il se soucia peu, pour faire triompher Mazarin, de

marquer dans l'avenir de sa maison, celle de Bouillon, du sang d'un

prince, et du carnage horrible où allaient périr pêle-mêle nombre des

grands seigneurs de France.

La porte Saint-Antoine s'ouvrit, non sans peine, à Condé. Il y fallut

des prières, des menaces, et l'intérêt aussi qu'excitait sa bravoure

héroïque. «Voulez-vous faire périr M. le Prince?» Cela emporta tout.

Mais, à la porte Saint-Denis, on n'entra que de force et en cassant la

tête à l'officier bourgeois qui commandait, d'un coup de pistolet.

L'entrée ne fut pas gaie. C'étaient des vaincus qui entraient et qui

venaient chercher asile. Une armée moitié espagnole, et des faux

Espagnols de Flandres. Des files de bagages infinis et des blessés

sans nombre, un encombrement désolant. Rien de moins rassurant,

d'ailleurs, que de mettre dans une ville si riche tant d'hommes de

pillage et de sang. On les logea entre Saint-Victor et Saint-Marcel,

dans un faubourg muré, gardé par la Seine et la Bièvre; on pouvait

dire qu'ils étaient dans Paris et qu'ils n'y étaient pas. Mais les

bourgeois ne s'aperçurent que trop du voisinage de ces troupes mal

disciplinées, battues, mais impudentes et de mauvaise humeur, qui

n'auraient pas mieux demandé que d'avoir sur leurs hôtes le succès

qu'elles n'avaient pas eu sur l'ennemi.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 20 / 24 段