la cour? Les nobles trouvaient dur d'être traités ainsi. Commencer une
nouvelle Fronde? Il eût fallu ménager les parlements; il menaça les
députés de celui d'Aix de les faire périr sous le bâton. Visait-il à
une principauté indépendante, comme plus tard il la voulut des
Espagnols? Ou bien songeait-il à enlever à Monsieur la lieutenance
générale? Il est difficile de deviner ce qui se passait dans cette
tête bizarre.
Il ne tenait à rien. On vit plus tard qu'il eût très-volontiers changé
de religion, s'offrant alors d'une part à Cromwell pour se faire
protestant et avoir une armée anglaise, de l'autre au pape pour qu'il
l'aidât à se faire élire roi de Pologne.
Les Condés, en 1609, avaient dix mille livres de rente, et en 1649,
outre les terres de Montmorency, ils tenaient une partie énorme de la
France:
1º Par le grand Condé, ils avaient la Bourgogne, le Berri, les marches
de Lorraine, une place dominante en Bourbonnais qui surveillait quatre
provinces;
2º Par Conti, la Champagne;
3º Par Longueville, mari de leur soeur, la Normandie;
4º Enfin l'amirauté, et Saumur, place dominante d'Anjou, étaient au
frère de la femme de Condé; ils vaquèrent par sa mort et furent
revendiqués par eux comme un héritage de famille.
Plus tard, ils négocièrent pour la Guienne et la Provence.
Cette furieuse faim des Condés, qu'on ne savait comment apaiser,
servit d'excuse à Mazarin pour se créer aussi quelque établissement.
La reine comprit bien qu'un contrepoids devenait nécessaire, qu'à la
dynastie des Condés il fallait opposer la dynastie des Mazarins.
Jusque-là c'était un homme seul, sans famille, sans racine en France.
Un matin, il fait arriver sept nièces à la fois. La première sera pour
Mercoeur, l'un des Vendômes; la seconde, pour le fils du duc
d'Épernon. Ce pauvre homme pour doter l'une trouve six cent mille
livres. Pour l'autre, il s'attire sur les bras la haine de tout le
Midi que foulait d'Épernon, il hasarde la guerre civile.
Condé lui fit beau jeu, allant de sottise en sottise. Pour une
question de tabourets, il blesse toute la noblesse.
Pour faire donner une place à Longueville, il met la main sur Mazarin,
lui tire la barbe et lui dit: «Adieu, Mars.»
Enfin il se fait fort de donner un amant à la reine, l'oblige par
menace de recevoir un fat, Jarzay, qui lui fait sa déclaration.
Brouillé avec la cour, le sage prince se brouille encore avec la
Fronde. Mazarin lui fait croire que les frondeurs veulent
l'assassiner. Condé accuse Retz et Beaufort, sur ce prétexte absurde,
au moment où ils auraient pu l'appuyer contre Mazarin (décembre 1649).
On croit écrire l'histoire de Charenton, mais moins folle encore que
honteuse. Le procès de Condé tombe au milieu d'un soulèvement des
rentiers, contre lesquels le Parlement autorise une suspension de
payement. Et ce procès révèle une création nouvelle de Mazarin, qui
depuis a fleuri, celle des agents provocateurs et des témoins gagés.
Condé avait tenu, dans l'affaire de Jarzay, la conduite d'un fou
furieux. Il dit: «Je le ramènerai, le tenant par le poing; je forcerai
la reine à le recevoir.» Cet excès d'insolence la décida. Elle écrivit
à Retz de venir la trouver la nuit. Elle lui offrit le cardinalat,
s'appuya de cette Fronde, tant détestée, contre le tyran commun. On
résolut d'arrêter les trois princes, Condé, Conti et Longueville. On y
fit consentir Monsieur.
Mais Mazarin n'eût pas trouvé la pièce bonne s'il n'y eût mêlé une
farce. Il tira de Condé, sous un prétexte, sa signature pour une
arrestation, s'amusa à lui faire ordonner sa captivité.
Ce grand acte se fit fort aisément et sans cérémonie. Les princes
vinrent d'eux-mêmes se mettre dans la souricière. Arrêtés par Guitaut
et Comminges, ils furent menés la nuit par une petite escorte de vingt
hommes à Vincennes (18 janvier 1650).
La soeur de Condé, la fière madame de Longueville, naguère si
populaire, fut trop heureuse de se sauver. Mais, avant de partir, elle
eut le temps de voir l'allégresse publique, les transports du peuple
et les feux de joie.
CHAPITRE XXII
SECOND ÂGE DE LA FRONDE.--LA COUR, APPUYÉE PAR LA FRONDE, CHASSE CONDÉ
1650-1651
Le héros sorti de la scène, elle appartient aux héroïnes. Nous allons
voir les femmes, à peu près seules, mener la guerre civile, gouverner,
intriguer, combattre. Grande expérience pour l'humanité. Belle
occasion d'observer cette translation galante de tout pouvoir d'un
sexe à l'autre. Les hommes traînent derrière, menés, dirigés, en
seconde ou troisième ligne. À la tête de chaque parti, je vois ces
nobles amazones, les Clorindes et les Herminies.
S'il n'y a pas beaucoup de suite, si tout remue, varie, ne vous
étonnez pas. Elles sont filles d'Éole et tournent volontiers au vent
de la passion. Ne les blâmons pas trop. Le vrai tort est à la nature.
Ces brillantes guerrières n'en sont pas moins soumises aux révolutions
de Phoebé. La femme la plus héroïque est pourtant sous le poids d'une
fatalité naturelle; délicate de corps, d'imagination vive, faible
souvent, et parfois lunatique.
La première héroïne, comme toujours, est madame de Chevreuse, mère
complaisante, qui, fournissant sa fille au jeune prélat de Paris, plus
que personne mène la Fronde. À elle l'honneur principal de cet acte
hardi, l'arrestation du grand Condé.
Mais la plupart des femmes sont du parti de celui-ci. Son malheur, un
roman tout fait, remue les coeurs généreux et sensibles. La gloire
sous les verrous! Le héros pris en trahison et prisonnier de qui? De
l'abbate Mazarini. Toute la dépouille des Condés distribuée aux sbires
du favori, la Normandie à Harcourt, la Champagne à L'Hospital, etc.
Une alliance monstrueuse entre le roi et le peuple. La reine maintient
la Bastille dans les mains du fils de Broussel; elle donne aux
magistrats les hauts emplois, et, ce qui est plus fort, aux rentiers
même la surveillance des rentes! Renversement de toutes choses! La
noblesse de France ne va-t-elle pas se soulever?
Mais rien ne bouge. Ni les clientèles militaires de Condé, ni ses
nombreuses seigneuries, ni ses places, ses gouvernements, ne prennent
parti. Bien loin de là, madame de Longueville, qui croit remuer la
Normandie, y est repoussée partout. Elle fuit aux Pays-Bas, tourne à
l'est; elle englue Turenne, mais ni lui ni elle ne peuvent rien qu'en
s'adressant aux Espagnols, pour qui madame de Bouillon travaille de
son mieux à Paris. Pendant que la belle amazone perd son temps,
chevauche et parade, un secours plus direct et bien plus énergique fut
donné à Condé du côté où il eût espéré le moins, de sa maison de
Chantilly. Il y avait laissé sa vieille mère et sa jeune femme, son
fils âgé de sept ans. Mazarin hésitait à faire arrêter ces deux
femmes, craignant l'opinion. La mère vint se cacher à Paris, et, un
matin, apparut dans le Parlement, suppliante, versant force larmes,
descendant aux prières, aux flatteries et jusqu'aux bassesses.
Mais le plus étonnant fut le courage inattendu de la femme de Condé,
cette jeune nièce de Richelieu, tant méprisée, avec qui il coucha par
ordre, et dont l'enfant fut fils des volontés absolues du ministre.
Elle s'était confiée à un homme de capacité, l'auteur des beaux
Mémoires, Lenet. Il la sauva de Chantilly avec son fils, la mena
d'abord à Montrond, forte place des Condés, puis, craignant d'y être
assiégé, droit à Bordeaux. Le parlement de Guienne était brouillé à
mort avec le Mazarin, qui soutenait le gouverneur, cet Épernon à qui
il s'obstinait d'allier sa famille. Grande fut l'émotion de la ville
et du Parlement de voir cette dame de vingt-deux ans, sous les habits
de deuil, cet enfant innocent, qui, porté dans les bras, les prenait
par la barbe de ses petites mains, leur demandant secours pour la
liberté de son père. Le cortége de la princesse n'y gâtait rien, formé
de grandes dames, jeunes pour la plupart et charmantes.
L'explosion fut vive, comme toujours, dans les foules du Midi. Mais
le récit même de Lenet laisse voir parfaitement le peu de fond
qu'avait ce semblant de révolution populaire. Le peuple, misérable,
espérait avoir par les princes des débouchés à l'étranger qui feraient
mieux vendre les vins et l'aideraient à vivre. Il domina le Parlement,
emporta tout par la terreur. Bouillon et la Rochefoucauld, les
conseillers de la princesse, étaient d'avis de laisser mettre en
pièces un envoyé du roi. Lenet craignit que cet acte, un peu vif, ne
la rendît moins populaire. Deux ou trois fois le peuple faillit
égorger le Parlement, dont la minorité fut tenue sous le couteau.
L'Espagne promettait de l'argent, et l'on avait la simplicité de la
croire. Elle donna à peine une petite aumône. Cependant Mazarin, ayant
paisiblement occupé et la Normandie et la Bourgogne, les gouvernements
des Condés, s'acheminait vers la Guienne avec l'armée royale. Les
Bordelais se montrèrent intrépides, un peu troublés pourtant de voir
que les soldats allaient vendanger à leur place. Tout se mit à la
paix. La princesse ne se maintenait plus que par l'appui des
va-nu-pieds, qu'elle faisait boire et danser la nuit, et qui lui
hurlaient aux oreilles cent choses sales contre le Mazarin; ils les
lui faisaient répéter, à elle et à son fils. Cet avilissement où elle
tombait lui fit désirer la paix à elle-même, accepter la permission de
sortir de la ville qu'on lui donnait, avec de vagues promesses de la
liberté de Condé (3 octobre 1650).
Bien loin de les tenir, Mazarin, au contraire, éloigna ses prisonniers
de Paris, les transporta au Havre. La fortune semblait travailler pour
cet homme. Dans cette année où il avait tout oublié, tout négligé
pour l'affaire de Bordeaux, presque perdu la Catalogne, compromis la
Champagne même, délaissée, sans défense, il fut sauvé de l'invasion
par un événement fortuit, l'obstination héroïque d'un certain Marois,
qui arrêta quarante jours les Espagnols devant Mouzon, une mauvaise
place, à peine fortifiée. Ils rentrèrent en quartier d'hiver. Mazarin
eut beau jeu pour guerroyer seul à coup sûr. Maître de tout, rien ne
l'arrête. Il ramasse en décembre tout ce qu'il a de force au Nord,
avec son armée de Guienne. Son homme, Du Plessis, entraînant sous ses
yeux cette grosse avalanche, fond sur Rethel, la prend avant que les
Espagnols eussent remué. Turenne, qui était avec eux, ne venait pas à
bout de leur lenteur. Ils viennent tard et mal. Mazarin veut, exige
que Du Plessis attaque; il lui faut, à tout prix, rapporter à Paris
une belle bataille contre les amis de Condé. Dérision de la fortune:
c'est Turenne qui est battu. Mazarin a défait Turenne (15 décembre
1650)!
Ingrat de sa nature, Mazarin s'était méconnu, avait tourné le dos aux
frondeurs dès qu'il eut mis ses prisonniers loin de Paris. Son succès
de Bordeaux, sa victoire de Rethel, lui portèrent à la tête. Il crut
décidément qu'il n'avait que faire d'eux. Qui cependant avait gardé
Paris pendant sa longue absence, qui, sinon les chefs de la Fronde,
sinon Retz, la Chevreuse? Ils avaient endormi et trahi la révolution,
sur l'espoir du cardinalat promis par Mazarin à l'amant de
mademoiselle de Chevreuse.
Une chose parut cependant, c'est qu'à ce moment même où Mazarin
paraissait le plus fort, rapportait dans Paris les drapeaux espagnols,
il n'y avait de force réelle que dans la Fronde, trahie, vendue,
tournant au vent des intérêts de ses chefs.
En un mois, ce vainqueur, ce héros monté sur sa victoire, a perdu
pied; il glisse, il enfonce, il se noie.
Le 30 janvier 1651, sur quelques mots hardis du Parlement, notre
homme, se croyant très-fort, compare cette compagnie au parlement de
Londres; il s'emporte devant Monsieur, parle de Cromwell et de
Fairfax. La reine, violente d'elle-même et violente de servilité pour
son heureux vainqueur, folle de son laurier de Rethel, met les ongles
au nez de Monsieur, qui se sauve éperdu, jure qu'il ne remettra jamais
les pieds «chez cette furie.»
On saisit ce moment. Retz et les amis de Condé s'étaient réconciliés.
Conti devait payer la liberté que lui rendrait la Fronde en prenant
une fille salie, la jeune Chevreuse, avec qui vivait le coadjuteur. La
vieille Fronde de Retz et des Chevreuse adopte la nouvelle Fronde des
amis de Condé, des gens d'épée, des nobles. Ce monstre des deux
Frondes, associant deux choses hostiles et inassociables, naquit dans
le lit de mademoiselle de Chevreuse, par les soins de sa mère, qui la
livrait et faisait de sa honte le lien des partis.
Quoi qu'il en soit, le monstre hétérogène n'en éclata pas moins avec
une invincible forme. Les gens d'épée, en nombre, s'assemblent. Au
Parlement, sur cette injure de Cromwell et Fairfax, s'élève l'aigre
cri des Enquêtes, et bientôt le tonnerre du peuple. Mazarin, sans
savoir comment, se sent levé de terre, et si léger, qu'il ne tient
plus à rien. Bref, le 6 février, il perd la tête, il part seul du
Palais-Royal, seul, lorsqu'il pouvait sans obstacle emmener le roi.
Les portes étaient ouvertes, nul obstacle. Par excès de prudence, il
jugea qu'une femme, un enfant, retarderaient sa fuite, en rendraient
le succès douteux.
Comme on admire toujours ce qui réussit, plusieurs sont parvenus à
trouver dans cette lâcheté une politique profonde. Qui ne voyait
pourtant que les portes, ouvertes le 6, pourraient être fermées le 9,
le jour où il avait remis la fuite de la reine et du petit roi?
En contant cette belle histoire, on est tenté de croire qu'il n'y a
plus de mâles en France, plus de virilité que sous la jupe. Il faut
une femme pour dire qu'on doit fermer les portes de Paris; c'est la
jeune Chevreuse. Il faut une femme, celle de Monsieur, pour signer
l'ordre; il n'ose le faire. On s'agite, on s'éveille, on s'arme la
nuit du 9; on pénètre au Palais-Royal. Mais une femme suffit pour
finir tout et endormir le peuple. La reine, avertie, a le temps de
débotter l'enfant royal, de le remettre au lit. Il dort ou fait
semblant. Les innocents bourgeois admirent ce bel enfant, leur roi
(déjà si bon acteur); ils retiennent leur souffle, s'en veulent
d'avoir troublé ce sommeil d'innocence, et, s'écoulant sur la pointe
du pied, maudissent ceux qui les ont trompés et leur font passer la
nuit blanche (9 février 1651).
Mazarin courait vers le Havre, voulant devancer les frondeurs, et
lui-même délivrer les princes. À quoi bon? Ceux-ci voyaient bien qu'il
agissait contraint, forcé. Ils rentrent dans Paris, et ils le trouvent
charmé de les revoir. Condé sortait refait et rajeuni par son
malheur, embelli du roman de sa vaillante petite femme. Les plus
hardis des siens lui parlaient d'enfermer la reine et de se faire
régent, roi. Mais Mazarin en fuite avait, comme les Parthes, décoché
derrière lui un trait aigu qui vint passer à travers les partis, les
disjoindre, les affaiblir tous.
Deux assemblées existaient à Paris, dont on pouvait tirer parti contre
le Parlement. La noblesse était réunie aux Cordeliers, et le clergé
aux Augustins. La première assemblée comptait huit cents messieurs des
plus gros bonnets du royaume, princes, ducs, seigneurs. Les voilà qui
raisonnent, qui cherchent aux vieux temps, qui se rappellent les hauts
_plaids_ féodaux qui gouvernaient jadis, qui se demandent comment le
gouvernement est maintenant aux mains sales des gens de chicane, des
procureurs crottés. Ils en viennent à cet axiome: «La loi est
au-dessus du roi, au-dessus de la loi les États généraux.»
Chose admirable. Le clergé fait écho. Il adopte, sans sourciller, le
principe révolutionnaire. Évidemment, la facilité des États de 1614,
le peu de peine que les privilégiés avaient eue à les éluder, les
enhardirent cette fois, et ils n'hésitèrent pas à prononcer le mot
qui, dans un autre temps, leur eût fait dresser les cheveux.
Mort, bien mort était donc le maître (nous voulons dire le peuple,
nous voulons dire la France), pour que les valets orgueilleux, les
dilapidateurs de cette pauvre maison ruinée, risquassent de prononcer
le nom redouté du défunt et de danser sur son tombeau!
L'effet fut excellent. Le faquin l'avait bien prévu de la frontière,
quand il envoya ce mot d'ordre. Le Parlement informe sur les injures
de la noblesse. La noblesse veut jeter le Parlement à l'eau (mars
1651).
La reine prisonnière se retrouve si bien maîtresse, qu'elle ne daigne
consulter Monsieur, et seule change le ministère (3 avril). Qui pourra
y trouver à dire? Elle prend justement pour ministres les ennemis de
Mazarin, entre autres Chavigny, un ami de Condé. Elle lâche aux Condés
la Guienne, tout à l'heure la Provence. Elle lâcherait le royaume pour
brouiller Monsieur et Condé, briser l'unité des deux Frondes.
Condé, sorti de sa prison tel qu'il y est entré, borné, brutal,
aveugle, aide à cela, bien loin d'y mettre obstacle. Il oublie que la
vieille Fronde lui a seule ouvert la prison. Il ne veut plus que son
frère paye la rançon convenue, qui était d'épouser la maîtresse du
coadjuteur. On rompt brusquement et avec outrage avec les deux
Lorraines, les Chevreuse, mère et fille. Les valets, les agents
populaires du parti Condé, un savetier, Maillard, à la vue de ces deux
infantes, crient dans les rues ce que Paris savait. La demoiselle
s'évanouit presque. Du sang, il faut du sang, et «le sang de Bourbon
n'est pas trop pour laver l'affront fait au sang de Lorraine.» Il eût
fallu que le coadjuteur pût faire assassiner Condé. Il répugnait au
guet-apens. Toute la réparation qu'il imagine, c'est de remplir le
Parlement de gens armés à lui et de coupe-jarrets, qui, au besoin,
pourraient faire un massacre. Les Condés filèrent doux. Les deux
dames aux tribunes purent à leur aise triompher. Conti plia les
épaules en passant devant elles. Son savetier reçut quelques coups de
bâton. Retz, en contant cet exploit immortel, termine par ce grotesque
mot: «L'événement pouvait être cruel, me perdre de fortune et de
réputation... Je ne m'en suis pourtant pas fait reproche. Car ce sont
de ces choses que la politique condamne et _que justifie la morale_.»
Ce prélat respectable était alors de nouveau recherché par la reine,
qui le caressait fort dans sa jeune Chevreuse, «qu'elle baisait sur
les deux joues.» Il allait la nuit au palais en cavalier et en plumet.
On le rattrapait par l'espoir du chapeau, et par une idée qu'on lui
croyait fort agréable, comme devant venger les Chevreuse, l'assassinat
du grand Condé. La reine n'était pas moins altérée de vengeance. Condé
la jetait dans le désespoir en l'attaquant sur Mazarin, révélant ses
correspondances, la montrant gouvernée par lui dans ses actes et dans
ses paroles, cachant ses envoyés aux greniers du Palais-Royal.
Jusque-là, Mazarin n'avait jamais paru féroce, il semblait moins
violent que la reine. Cependant la persévérance avec laquelle celle-ci
négocia la mort de Condé avec la Fronde, fait croire qu'il n'en
repoussait pas l'idée. Elle ne faisait rien de sa tête, rien sans
l'ordre du maître absolu. Ne pouvant vaincre les répugnances de Retz,
elle lui envoya, pour le convertir, d'abord ceux qui s'offraient pour
faire le coup, Hocquincourt et Plessis, enfin M. de Lyonne, agent
direct de Mazarin, qui lui fit honte de sa timidité. Ces braves
n'osaient agir, à moins que Retz n'assurât que son peuple, le peuple
frondeur, les sauverait du peuple des Condés.
Au total, la manoeuvre générale de la cour atteste la direction du
grand maître en friponnerie, qui du Rhin menait le Palais-Royal. La
reine avait d'abord tout lâché à Condé pour le perdre auprès de la
Fronde; puis, tourné aux frondeurs, pour tuer ou arrêter Condé. Retz
ayant refusé, on fit croire à Condé que c'était Retz qui demandait sa
mort.
D'autre part, celui-ci nous explique à merveille qu'il n'était guère
moins faux et guère moins hypocrite. Il était prélat populaire tout le
jour et frondeur; la nuit, il était cavalier empanaché et royaliste,
conseillant au Palais-Royal les mesures qui devaient le lendemain
annuler tout l'effet des mensonges et du bavardage qu'il allait faire
au parlement.
J'ai trop grand mal au coeur à conter tout cela. Il faut lire les
Mémoires du prélat, le voir triompher de sa honte, dire comment, sous
les yeux de sa Chevreuse, il disputait le pavé à Condé. Où cela, je
vous prie? Au sanctuaire de la Justice même, dans la première cour du
royaume et sur les fleurs de lis. Le prince, retiré à Saint-Maur et ne
se sentant plus appuyé dans Paris que par des criailleurs gagés,
revient pourtant avec ses gentilshommes menacer le coadjuteur.
Celui-ci est en force. Il ne craint pas de pousser aux dernières
épreuves la patience de Condé. Quatre mille épées sont tirées. Les
amis de Condé essayent d'étouffer, d'étrangler le petit prélat entre
un mur et une porte. Enfin, par un miracle, les épées rentrent au
fourreau. Le galant prêtre peut retourner vainqueur à Notre-Dame et
triompher chez la Chevreuse.
Condé a perdu terre. Il ne lui reste plus que la guerre civile,
l'appel aux révoltes de provinces, déjà manquées et improbables,
l'appel à l'Espagne impuissante, à l'Empereur, à Cromwell ou au
Diable.
La Fronde ayant rendu à Mazarin le service de chasser Condé, il
pouvait à son aise se moquer de la Fronde, manquer aux paroles
données, bafouer Retz et le parlement, rire du public, à qui on a
promis les États généraux.
Ces tours de gobelet n'étaient pas difficiles. La fatigue était
excessive. La France, accablée, alourdie, ne sentait plus sa tête,
n'avait plus conscience d'elle-même, et de bon coeur consentait à être
trompée. Jamais escamoteur n'eut spectateurs si débonnaires.
À treize ans et un jour, le roi était majeur et capable de gouverner.
Précocité miraculeuse de la dynastie des Capets! Louis XIV, né le 5
septembre 1638, a atteint ses treize ans. Il entend régner désormais.
Quel besoin d'États généraux? Un bon roi, pour son peuple, est la
première des libertés.
Le 8 septembre 1651, grande fête. Amples distributions de vivres. Le
vin pleut sur les places, et les saucissons pleuvent; on se bat pour
les ramasser. Le beau jeune roi, à cheval, ayant son petit frère à
côté (un joli visage de fille), s'en va au parlement avec la reine,
Monsieur, toute la cour. Il remercie la reine, la fait chef du
conseil, innocente Condé (absent cependant par prudence), mais déclare
Mazarin coupable et seul coupable. Lui seul a fait le mal dans la
régence. Défense au susdit Mazarin de revenir jamais dans le royaume.
Le roi entend qu'il soit banni et proscrit éternellement.
Le second acte de la Fronde finit en 1651, comme le premier en 1649.
Impuissante deux fois, la cour n'a garrotté le lion à la première, ne
l'a chassé à la seconde, que par le secours des frondeurs. C'est la
révolution, quoique avortée au premier acte et agonisante au second,
qui reste encore plus forte et plus vivace, plus prête à l'action.
C'est par elle que l'enfant royal peut rentrer dans Paris, et, par
ordre de Mazarin, amuser les frondeurs de la proscription de Mazarin.
Douce situation pour celui-ci, qui, d'avance, par la force du peuple,
a brisé l'épée de Condé. Que lui reste-t-il, sinon de faire encore
comme il a toujours fait pour ceux qui l'ont servi, de perdre Retz et
d'être ingrat?
CHAPITRE XXIII
FIN DE LA FRONDE[26]--COMBAT DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE
[Note 26: Pourquoi ai-je abrégé la Fronde? Pour l'éclaircir.
Jusqu'ici elle reste obscure, parce que l'histoire y est
restée l'humble servante des faiseurs de mémoires et des
anecdotiers. L'histoire a été éblouie de tant d'esprit, de ce
feu d'artifice de bons mots, de saillies; et moi, j'en levais
les épaules. Un fléau me poursuit dans cette Fronde, le vrai
fléau de la France, dont elle ne peut se défaire, la race des
_sots spirituels_. Dans la très-vieille France, il n'y avait
que certains terroirs, surtout nos hâbleurs du Midi, qui nous
fournissaient des _plaisants_; mais, depuis Henri IV et
l'invasion gasconne, tout pays en abonde. Tout le royaume,
dans la Fronde, se met à hâbler. Le plus triste, c'est que,
de nos jours, les historiens de la Fronde, de ses héros et de
ses héroïnes, admirant, copiant ce torrent de sottises bien
dites et bien tournées, égayant ces gaietés ineptes de leurs
légèretés assez lourdes, ont réussi à faire croire à l'Europe
que la France, plus vieille de deux siècles, et moins
amusante, à coup sûr, n'a pas beaucoup plus de cervelle.]
1651