CHAPITRE XXI

LE PREMIER ÂGE DE LA FRONDE--LES BARRICADES--LA COUR, APPUYÉE SUR LA

FRONDE, EMPRISONNE CONDÉ

1648-1650

Une chose grave à observer dans l'histoire des révolutions, c'est de

savoir si les acteurs parlent avant ou après le repas. Aux assemblées

publiques, les séances du soir, pour cette raison, sont toujours

orageuses. Anne d'Autriche dînait à midi, et dînait fort (Motteville).

De là, ses paroles violentes, ses hasardeux _spropositi_, qui, dans

une révolution plus sérieuse, l'eussent mise sur la voie de Charles

Ier.

Au début de la Fronde, elle lança, à l'étourdie, un mot qui pouvait

faire crouler le trône, faire regarder en face l'infaillibilité

royale: «Dites-moi, avant tout, prétendez-vous borner les volontés du

roi?»

Qu'eût répondu Cromwell? Heureusement pour elle, elle avait affaire à

Talon. Ce bon avocat général, au nom des magistrats, recula; il

frémit «d'_entrer en_ _jugement_ avec le souverain.... Ils ne peuvent,

ils ne doivent décider une telle question, pour laquelle il faudrait

_ouvrir les sceaux et les cachets de la royauté, pénétrer dans le

secret de la majesté du mystère de l'Empire_.»

Le galimatias de Talon couvrit l'imprudence de la reine. Elle put, à

son aise, braver, gourmer le Parlement, lui donner des nasardes. Un

jour, elle voulait le faire pendre. Et quand? Précisément au jour où

peut-être, sans lui, le peuple aurait forcé le Louvre.

On dit que le Parlement fit la Fronde. Il serait bien plus vrai de

dire qu'il l'empêcha et la fit avorter. La question, sans lui, se

serait posée autrement. La reine, allant tous les lundis ouïr la messe

à Notre-Dame, y trouvait à la porte un peuple de femmes qui lui

criaient: «À Naples!» la menaçant d'une révolution radicale et

napolitaine. La presse fut tout d'abord très-franche et très-sincère.

Nombre de petits livres racontèrent la vie intime de la reine sous

Louis XIII. Mais le Parlement tint pour elle et tâcha de la protéger.

En laissant courir les mazarinades, il châtia, et même de mort, les

écrits trop sincères. Il voulut à tout prix sauver le _secret de la

majesté du mystère de l'Empire_. Deux imprimeurs auraient péri en

Grève si le peuple ne les eût sauvés.

Donc, contemplons, sans trop nous émouvoir, une révolution sans issue,

sans résultat possible, dont la stérilité confirma la France dans

l'amour du repos _quand même_, la résignation à la mort, que dis-je?

l'amour pour la mort même et pour l'anéantissement. Rien autre chose

qu'une répétition un peu vive de la danse éternelle, du triste menuet,

que le Parlement exécute devant la royauté, s'avançant deux pas,

reculant de trois, enfin tournant le dos.

Le Parlement, sans bien sans rendre compte, trahit le peuple, lui-même

amusé et trahi par ses chefs, le président Molé, et le très-remuant,

très-brouillon Retz, coadjuteur de l'archevêque de Paris. Le vieux

Molé, mené par ses enfants, jouait sa compagnie en parlant fort et

haut pour elle, mais, en toute chose grave, suivant l'intérêt de la

cour.

Mazarin attendait l'armée. Après un petit essai de violence qui ne

réussit pas, il sentit qu'il n'y avait rien à faire qu'à mentir et

plier, gagner du temps. La reine eut beau pleurer tout une nuit. Il

céda, toléra l'arrêt d'_union_, permit aux compagnies de s'assembler,

de réformer l'État.

Le pouvaient-elles réellement? Une constitution, bâtie en l'air, sans

base (ni élection, ni jury, etc.), écrite sur le sable par des gens

qui avaient acheté leurs charges, serait-elle sérieuse?

Ils y écrivirent, il est vrai, les deux garanties principales, _celle

de la personne_ (nul arrêté sans être interrogé dans les vingt-quatre

heures); _celle des biens_, nul impôt sans vérification parlementaire.

Mais, même dans les choses bonnes, leur incapacité parut. En vertu du

dernier article, ils firent précisément ce que désirait Mazarin,

annulèrent ses traités avec les financiers. La cour n'osait faire la

banqueroute. Le Parlement la fait pour elle, la sanctifie, la canonise

par le grand mot de bien public. Mazarin avait emprunté à tout le

monde, et ne pouvait ni ne voulait payer. Le Parlement, tête baissée,

se jette sur les financiers, sans voir que derrière eux se trouve la

masse des petites gens qui, par leurs mains, ont prêté à l'État.

Dispense de les rembourser. Bref, le gouvernement est libéré, et la

reine, plus douce, commence à croire qu'il y a quelque bien dans la

révolution.

Une autre faute insigne du Parlement, c'est de vouloir supprimer les

_intendants_, la grande création du dernier règne. Ces rois commis, il

est vrai, étaient lourds, et, sous Mazarin, aussi voleurs que leur

maître. Cependant, en les supprimant, qui eût pris le pouvoir? Les

gouverneurs de provinces, les vieilles puissances féodales qu'avait

écrasées Richelieu.

Avec quelques concessions, Mazarin endormait le Parlement, quand la

question suprême fut précisée, formulée par le vieux conseiller

Broussel: 1º _remise au peuple d'un quart des tailles_; 2º l'_intérêt

de tous les parlements mêlé_, et soutenu par le Parlement de Paris;

refus de celui-ci d'être seul garanti pour la possession de ses

charges (4 août 1648).

La ruse était vaincue par la sincérité. Mazarin fit le mort. Il

attendit son salut de l'armée. Quoiqu'il fût mal avec Condé, une

victoire de Condé le relevait. On pouvait l'espérer. Car l'Espagne,

accablée par ses quatre révolutions (Portugal, Catalogne, Naples,

Sicile), obligée de faire face de tous côtés, n'avait pas grande force

en Flandre. L'archiduc, étant sans argent, sans vivres, sans

munitions, fut lent à se mouvoir. Condé put faire une marche

hasardeuse en défilant par les marais; il eut le temps de faire six

lieues de circonvallation pour prendre une ville. L'archiduc

cependant, lui ayant pris Lens, l'avait obligé (19 août) à une

retraite difficile qui fut près d'être une déroute. Le 20, il

l'attaqua. Condé certainement était prié, pressé par la cour de livrer

bataille. Voyant les Espagnols quitter leur bonne position et venir à

lui, il hasarda de faire ce que fit le roi de Suède à Lutzen; il

commanda aux Français de recevoir le feu et de ne pas donner à

l'ennemi le temps de recharger. Notre infanterie égala la suédoise. La

première lignée fut rompue. Lui-même attaqua la seconde dix fois de

suite, et fut admirable de valeur et de présence d'esprit. Victoire

complète, cinq mille prisonniers, trois mille morts.

La reine, ivre de joie, ayant reçu soixante-treize drapeaux espagnols,

ne daigna plus rien ménager et se moqua des peurs de Mazarin. Celui-ci

voulut toutefois que, si on se jetait dans les hasards de violence, on

ne le fît que sur l'avis de l'homme qu'il détestait le plus, Chavigny

(fils de Richelieu?), sur qui il pût se rejeter si la chose tournait

mal.

Chavigny avait soufflé le feu de son mieux dans le Parlement. Consulté

pour l'éteindre, il fut pourtant fidèle aux traditions violentes de

l'autre règne, et dit, ce que voulait la reine, qu'il fallait arrêter

les chefs.

Cela était très-hasardeux. La reine en chargea, non le vieux Guitaut,

mais son neveu, un jeune homme à elle, Comminges (dont nous avons

parlé), et le chargea de lui donner, au péril de sa vie, cette

jouissance et cette vengeance personnelle. En sortant à midi du _Te

Deum_, elle lui dit d'une voix émue: «Va et que Dieu t'assiste!»

Il n'y avait pas loin à aller. Des six qu'on devait arrêter, le plus

populaire, Broussel, demeurait à deux pas, sur la Seine, au port

Saint-Landry. Il n'avait pas été au _Te Deum_ de la bataille (_De

profundis_ des libertés publiques). Il venait de faire son sobre

repas; il était au milieu de sa famille, cinq enfants, dont deux

jeunes demoiselles à marier. Comminges entre et montre son ordre; il

faut partir, Broussel doit le suivre tel qu'il est, en pantoufles.

L'aînée des demoiselles prie en vain. Comminges n'entend rien et

l'enlève.

Il était fort aimé; ses domestiques poussèrent des cris affreux. Il

n'en avait que deux: une vieille servante, qui, par la croisée sur la

Seine, appela les mariniers, et un petit clerc, qui se mit à courir

après la voiture de Comminges, criant: «Aux armes! aux armes! on

enlève M. Broussel!» Rue des Marmousets, un banc de notaire fut jeté

par la fenêtre, et ailleurs autre chose, si bien qu'au quai des

Orfèvres le carrosse tomba en pièces. Comminges prit celui d'une dame

qui passait. Le maréchal de la Meilleraye, soldat brutal à qui ce

gouvernement d'Arlequin venait de donner les finances, craignant les

pierres, fit tirer aux fenêtres. Une femme et deux hommes furent tués.

Alors ce fut une grêle. La Meilleraye ne s'en tira qu'en tuant encore

un crocheteur d'un coup de pistolet.

À point se trouvait là le coadjuteur de l'archevêque, Gondi (ou Retz),

qui confessa le crocheteur agonisant dans le ruisseau. Le peuple fut

touché, et pria le prélat d'aller au Louvre et de demander Broussel.

C'est justement ce qu'il voulait. Il s'était mis là tout exprès, dans

ses habits pontificaux, devant la statue d'Henri IV, pour bénir et

prêcher la foule. Les Gondi, créés par Catherine et conseillers

principaux de la Saint-Barthélemy, durent à ce grand exploit d'être à

peu près héréditaires dans l'archevêché de Paris. Mais ce dernier

Gondi eût voulu davantage, être en même temps gouverneur de Paris,

unir les deux puissances.

Il travaillait la ville par les curés, qui, dans cette grande misère,

maîtres absolus de l'aumône, distributeurs de pains, de soupes, etc.,

traînaient après eux des masses affamées. Avec un archevêque

gouverneur de Paris, ils croyaient y régner, comme au temps de la

Ligue.

Cela les rendait aveugles et sourds quant aux moeurs du petit prélat.

Fanfaron, duelliste, plus que galant, basset à jambes torses, laid,

noiraud; un nez retroussé. Mais les yeux faisaient tout passer,

étincelants d'esprit, d'audace et de libertinage. Peu furent cruelles

à ce fripon; il supprimait les préalables et sauvait l'ennui des

préfaces.

Il croyait qu'au Palais-Royal on solliciterait son secours. Mais la

reine se moqua de lui. Il eut le chagrin et la rage de prêcher la paix

en s'en allant, quand il voulait la guerre. Il calma un moment le

peuple, mais pour mieux l'exciter la nuit.

La cour avait fait dire que les bourgeois s'armassent. Ils arment le

27, contre la cour. Malheur à ceux qui ne l'eussent fait! Le peuple

était levé, et il fit un ouvrage énorme, _douze cents barricades en

douze heures_[25]. Il n'avait guère besoin de Retz. Ce fut toutefois

une de ses maîtresses, la soeur d'un président, femme d'un capitaine

bourgeois, qui, ayant chez elle le tambour du quartier, le fit battre

et donna l'exemple. Un des amis de Retz, capitaine aussi de quartier,

le maître des comptes Miron, battit le tambour de son côté. La journée

fut lancée.

[Note 25: Cela est sérieux et suppose une redoutable

unanimité. Rien d'analogue jusqu'au grand jour de la prise de

la Bastille. Que serait-il arrivé si Retz et le Parlement

avaient réellement lâché la Révolution, la presse, non contre

le faquin étranger, mais contre la reine, de manière à

établir ses trahisons, ses avis donnés à l'ennemi, etc. On

tenait à Paris deux femmes qui savaient tout et auraient tout

dit, madame de Chevreuse et madame de Guéméné. La reine

n'avait aucune idée de la prise qu'on avait sur elle. Tandis

que la Fronde mettait des gants pour la combattre, elle

montra une violence, une férocité que sa vie antérieure n'eût

pas fait deviner. Elle insista plusieurs jours pour faire

mourir le premier qu'on fit prisonnier. Elle l'eût fait. Mais

les siens avertirent ceux de Paris, qui prièrent la reine

d'épargner ce malheureux, en faisant entendre pourtant tout

doucement qu'eux aussi ils avaient des prisonniers qu'ils

pourraient faire mourir. (Retz, p. 100.)--Elle savait à qui

elle avait affaire. Ni Retz, ni le Parlement, ni Condé, ne

voulaient d'États généraux, ni de révolution sérieuse.

Cromwell, qui avait envoyé à Retz un homme sûr, vit bien vite

que toute l'affaire était ridicule. Ce Catilina

ecclésiastique, mené par les femmes, avait pour agents des

curés et des bedeaux, des habitués de paroisse. Il veut

relever les libertés de France; avec quoi? avec un clergé et

une assemblée du clergé qui, par son obstination à fermer sa

bourse, s'est montré et déclaré le véritable ennemi de

l'État. Au moment de l'explosion, Retz ne sait ce qu'il fera,

il l'avoue. Il allait écrire à l'Espagne, dit-il? mais _il

attend Condé_; puis, sur quelques coquetteries de madame de

Longueville, il se jette de ce côté-là, et croit, contre

Condé, pouvoir créer l'automate Conti. Et c'est dans cette

indécision pitoyable qu'il fait le fier contre Cromwell, _le

méprise_, dit-il. Cromwell avait dit un mot fort et profond,

modeste, qui semblait un aveu: «On ne monte jamais si haut

que quand on ne sait où l'on va.» Ce mot, dit Retz, à

l'horreur que j'avais pour lui ajouta _le mépris_.--Lui, le

petit bonhomme, il sait bien où il monte et ce qu'il veut: il

veut monter d'abord à devenir _gouverneur de Paris_. Première

chute; l'Italien rusé, au premier pas, lui fait donner du nez

à terre. Puis, ce profond ambitieux veut être _cardinal_ de

Rome, et c'est pour cela qu'il fait l'amour à Anne

d'Autriche. Seconde chute; ce chapeau, pour lequel il trahit

la Fronde, lui tombe sur la tête et l'écrase définitivement.

On le fait cardinal, mais c'est pour le mettre à

Vincennes.--Tous ces ridicules de conduite et cette petitesse

de nature n'empêchent pas que ses confessions (c'est plus que

des Mémoires) ne soient le livre capital et primordial de la

nouvelle langue française. Ce piètre politique est un

admirable écrivain.]

Le Parlement, la veille, avait décrété contre Comminges. Le 27, à six

heures, la cour, audacieuse et timide, prenant l'heure matinale et

croyant que Paris n'est pas levé encore, envoie le chancelier casser

l'arrêt. La foule est déjà là. On le poursuit, on le pousse. Il se

cache. Il était mort s'il ne se fût jeté dans un hôtel; le chef de la

justice fût trop heureux d'entrer dans une armoire.

La Meilleraye le dégage. Poussé lui-même, en grand péril, le

maladroit, d'un coup de pistolet, tua une femme qui portait une hotte.

Le peuple s'empara, au quai de la Ferraille, de tout ce qui tomba sous

sa main.

Cependant le Parlement va en corps au Palais-Royal redemander ses

membres à la reine. Elle venait de dîner. Rouge, emportée, elle dit

avec un geste de furie: «Je les rendrai, mais morts.» Et elle passe

dans sa chambre grise, claquant la porte au nez du Parlement.

Ils reçurent cela tête basse. Mais il fallait retourner. Pour faire

ouvrir la première barricade, ils mentirent, dirent que la reine

donnait espoir, et ils mentirent aussi à la seconde. À la troisième,

un garçon rôtisseur, mettant sa broche au ventre du président Molé,

lui dit: «Retourne, traître! Tu seras massacré si tu ne nous ramènes

Broussel ou Mazarin!»

Vingt ou trente conseillers s'enfuirent par les ruelles. Le reste

retourna. Mais cette femme insensée, pleine de viande (et peut-être de

vin), parlait de faire accrocher aux fenêtres cinq ou six des

parlementaires qui venaient la sauver. Les princesses, qui se

mouraient de peur, se mirent à genoux devant elle, et Monsieur même.

Mazarin tremblait et priait. Ce qui la décida, ce fut la reine

d'Angleterre, qui avait déjà vu de pareilles fêtes à Londres, et dit

que Mazarin touchait au destin de Strafford.

Il se le tint pour dit, fit sceller une lettre de cachet pour délivrer

Broussel. Et, pendant que le peuple était tout occupé de cette lettre

et de sa victoire, notre homme, déguisé sous la perruque et l'habit

gris, avec des bottes de campagne, alla respirer hors Paris.

Le 28, à dix heures, ramené dans le carrosse du roi, Broussel fit son

entrée. Les barricades tombaient devant lui, et le peuple attendri

baisait ses mains et ses habits. Le bon vieillard pleurait à chaudes

larmes. Il reprit place au Parlement, en grande modestie, et proposa

qu'on décrétât la suppression des barricades.

Funeste excès de confiance. Le peuple, tout en obéissant, sentait

trop que rien n'était fait. Mazarin ôta dix millions de tailles. Mais

l'armée revenait. Quand il l'aurait en main, que ferait-il? Au moment

même, le peuple prit une masse de poudre qu'on tirait de la Bastille.

La cour arme pendant qu'il désarme, et déjà prépare au jour de la paix

le moyen de le massacrer.

Les scrupules des parlementaires faisaient obstacle à tout.

Blancmesnil, mandé par Retz à un conciliabule de résistance, vint,

mais dit: «Les ordonnances veulent qu'un magistrat n'opine que sur les

fleurs de lis, en public, et sans consulter.»

Mazarin avait tout rejeté sur Chavigny. Il le fit arrêter (13

septembre). Cela étonna, effraya les amis qu'il avait au Parlement, et

le président Viole, renvoyant terreur pour terreur, demanda qu'on

renouvelât l'ordonnance contre Concini pour défendre aux étrangers de

se mêler du gouvernement.

Le Parlement sortit comme d'un songe. Il saisit, il comprit enfin ce

que la foule disait depuis un mois: «Il faut aller au Mazarin.»

Le peuple des barricades, le 28 août, avait manqué d'un chef. Molé,

Retz, l'avaient amusé. Cette révolution, aveugle et sans yeux, n'ayant

de chef sincère qu'un pauvre octogénaire, détournée de son but par

l'intrigue des curés, ayant pour centre un avorton de prêtre, ne

pouvait qu'être une triste contre-épreuve d'un triste original, la

tragi-comédie de la Ligue. L'ascendant des donneurs d'aumônes la

baptisait assez de son vrai nom, une insurrection de misère et la

révolution du ventre.

Cependant le jour même un élément nouveau surgit. Le Parlement,

apportant à la reine ses remontrances, trouve près d'elle l'insolence,

la violence, la brutalité militaire. Ce jour, 22 septembre, Condé

était revenu. Il menace le Parlement. Il suivait son instinct, la

haine de la loi; car lui-même ne savait pas encore ce qu'il ferait.

D'une part, il avait besoin de Mazarin pour dépouiller son frère

Conti, en hériter, le jeter dans l'Église et lui donner le chapeau.

L'avarice le mettait du côté de la cour. Mais l'ambition lui faisait

écouter les paroles de Retz, qui le tirait au Parlement, et le mena la

nuit chez Broussel. Enfin le prince à double face comprit que, pour

forcer le Parlement à accepter un chef militaire, pour s'emparer de la

révolution, vierge encore et trop scrupuleuse, il fallait d'abord être

du parti de la reine, assiéger et forcer Paris.

C'est le vrai sens de la conduite de Condé. Mazarin eût voulu éviter

la violence. Il traita à Munster, 24 octobre, et, le même jour, il fit

accepter les articles du Parlement. Mais le premier était la

diminution de l'impôt, la défense de le vendre d'avance aux partisans.

Article violé aussitôt qu'accepté. Donc, point de paix. L'armée

enveloppe Paris, insultant, ravageant comme en pays ennemi. La reine,

à trois heures du matin, le 6 janvier 1649, emmène le roi hors de sa

capitale. Elle est libre, elle est gaie et toute à sa vengeance. Ordre

au Parlement d'aller siéger à Montargis.

Le Parlement, toujours inconséquent, n'ouvre point la lettre royale,

et il envoie au roi. Il proteste de sa soumission, et il arrête qu'on

se munira d'armes et de subsistances. Il en charge l'Hôtel de Ville,

dévoué à la cour, prêt à trahir Paris.

Comment résister à Condé? La première idée de Retz fut d'appeler

contre lui les Espagnols; la seconde fut de lui opposer sa soeur même,

madame de Longueville, qui tenait sous la main, gouvernait Conti, son

jeune frère, fortement épris d'elle.--Idée sotte. La soeur et Conti

n'avaient de crédit, d'importance, que comme un reflet de Condé.

N'importe. Le généralissime sera le bossu Conti, ou bien plutôt sa

soeur, alors enceinte, qui campe et accouche à l'Hôtel de Ville.

Cet hôtel, fort petit alors, entasse et réunit je ne sais combien de

puissances contraires,--d'abord la trahison, le prévôt des

marchands;--madame de Longueville, le roman et le bel esprit;--madame

de Bouillon, ou l'intrigue espagnole;--enfin, le pauvre vieux Broussel

et quelques conseillers chargés de surveiller. Ce sera bien merveille

si ces influences opposées ne s'annulent l'une par l'autre. Nous

sommes sûrs d'avoir une révolution parleuse et sans action.

La fuite du roi avait effrayé le Parlement, mais point le peuple. Il

n'eut que de la fureur, nul abattement. Donc, on pouvait tourner bien

autrement les choses, briser l'Hôtel de Ville d'abord, y mettre une

autorité sûre, au lieu de le remplir de femmes, et, tout en armant

Paris, acheter l'armée allemande que commandait Turenne. Paris l'eût

eue pour un million (et qu'est-ce qu'un million pour Paris?). Il n'en

coûta pas la moitié à Condé et à Mazarin pour la débaucher.

Le Parlement, en tout cela, agit faiblement, gauchement. Le blâme en

est surtout au vrai chef de Paris, à son petit prélat, son tribun

tonsuré, qui, sous sa calotte, couvrait plus d'esprit que de sens,

plus de saillies que de cervelle.

Leur langage à tous est curieux dès qu'on parle du peuple. Condé dit:

«Si je ne m'appelais Louis de Bourbon... Mais je suis prince du sang,

et je dois ménager le trône.» Retz dit: «Si je n'étais le chef du

clergé de Paris....» Il a peur évidemment d'aller trop loin et de

faire tort à l'hérédité épiscopale de la dynastie des Gondi, surtout

de manquer le chapeau.

Le siége de Paris dura trois mois (janvier, février, mars). Peu de

combats, beaucoup d'intrigues. Le peuple, au début, avait reçu, adopté

avec enthousiasme le beau et blond Beaufort, échappé de prison, brave

et sot, étourdi, bavard, ne sachant couvrir sa nullité de discrétion

et de silence. Ses non-sens et son ineptie ne déplurent pas au peuple.

La candeur apparente lui fait pardonner tout.

Paris était trahi dans les deux sens, pour la cour, pour l'Espagne. Le

prévôt des marchands et autres étaient pour Mazarin. Madame de

Bouillon, souveraine absolue de l'esprit de son mari, ne voulait rien

que recouvrer Sedan, et croyait l'obtenir en faisant peur des

Espagnols. Elle obtint de Bruxelles, non un ambassadeur, mais un moine

qu'elle habilla en cavalier et fit recevoir du Parlement (19 février

1649). Cet envoyé assura hardiment que le roi d'Espagne avait tant de

respect pour le Parlement de Paris, qu'il le voulait arbitre de la

paix générale, juge entre les couronnes. Le Parlement ne mordit pas à

cet excès de flatterie. Il était inquiet. Huit jours auparavant, la

cour avait déclaré qu'on se passerait de lui, que les tribunaux

inférieurs jugeraient sans appel, et que l'_on convoquerait les États

généraux_. Cet épouvantail des États, la menace de la suppression des

charges qui faisaient leur fortune, décourageaient fort les

parlementaires.

Le héros, d'autre part, Condé, qui n'avait pas fait grand exploit,

inclinait lui-même à la paix. Le 5 mars, on ouvre des conférences. Et,

brusquement, le 11, le président Molé déclare au Parlement qu'il a

signé le traité.

Il avait signé sans pouvoir. Avec un autre maître plus sérieux que le

parlement, il l'aurait payé de sa tête. Il était évident qu'en

précipitant les choses on livrait tout. Mazarin, qui tenait le roi,

n'avait qu'à donner des paroles; nulle garantie; la Fronde étant

dissoute, il allait se moquer de la crédulité des négociateurs.

Il eût fallu attendre encore. Les provinces, plus lentes, se

décidaient, suivaient Paris. Les parlements accédaient un à un. M. de

la Trémouille promettait d'envoyer du Poitou dix mille hommes, et

Longueville autant de la Normandie. On eût pu, par cette terreur,

obtenir quelques garanties. Ce traité finit tout. L'armée de Turenne,

voyant mollir Paris, traita avec la cour et s'arrangea pour quelque

argent avec Mazarin et Condé.

La France put savoir alors ce qu'il en coûte d'avoir fait un héros,

un prince à la Corneille, vivant dans le sublime, ne parlant aux

mortels que du haut des trophées. Sa soeur, madame de Longueville, de

même était passée à l'état de déesse. L'un et l'autre, dans l'Empyrée,

ne distinguaient plus les humains de si haut qu'avec un sourire de

mépris. Les grands attendaient à leur porte, et des heures. Quand on

était reçu, c'était avec des bâillements.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 18 / 24 段