fait, qui avaient commencé sa gloire. Sur une observation de Gassion,
il lui adressa devant toute l'armée ces paroles brutales qui resteront
sur sa mémoire: «Ce n'est pas à vous à raisonner, mais à obéir. Je
suis votre général, et j'en sais plus que vous. Je vous apprendrai à
obéir comme au dernier goujat.»
La vengeance de Gassion, qui lui avait donné sa victoire de Rocroy,
fut de le faire triompher encore. Dans la campagne de Flandres, que
le duc d'Orléans commença et où Enghien eut l'adresse de le remplacer,
Gassion prit Furnes pour lui et l'aida à prendre Dunkerque (11 octobre
1646) en le couvrant de sa personne contre les Espagnols qui venaient
dégager la place.
Un an après, il fut tué. Ce grand homme de guerre, nullement
courtisan, et protestant jusqu'à la mort, n'en avait pas moins été
honoré de Richelieu. Il l'appelait _la Guerre_. Il ne fut, ne voulut
jamais être autre chose. Sa vie passa comme un boulet de fer, n'ayant
molli jamais. Il n'eut aucune connaissance des femmes, ne fut jamais
amoureux que du grand Gustave. Quelqu'un voulait le marier. «Je
n'estime pas assez la vie, dit-il, pour vouloir la donner à personne.»
Puisque nous sommes à parler de grands guerriers, parlons de Mazarin.
Ancien soldat du pape, voici qu'il fait la guerre au pape (Innocent
X). Non sans cause, vraiment. Le pape ne veut pas faire cardinal un
sot moine, frère de Mazarin. Celui-ci, qui n'a pas d'argent pour
nourrir nos armées, en trouve pour une si belle cause. Il arme une
grande flotte à Toulon, il y met six mille hommes, et expédie le tout,
non pas à Rome même, il est vrai, mais à côté, sur un point que
tenaient les Espagnols. Quelle joie d'effrayer Rome! quelle gloire
pour les Mazarini restés là-bas! Malheureusement tout manque. L'amiral
est tué. Le vent éloigne les vaisseaux. La petite armée mazarine
s'enfuit par la Toscane. Énorme dépense perdue.
Croyez-vous que cela l'arrête? Que fait l'argent à un grand coeur? Il
recommence, et il en vient à bout. La signora Olympia, qui régnait
pour le pape, apaise ce conquérant à bon marché, lui jette le
chapeau.
L'amiral tué était beau-frère d'Enghien. Celui-ci demande sa
succession comme chose due, l'amirauté et la Rochelle. Mazarin, fort
embarrassé, ne trouve qu'un expédient, c'est de faire la reine
amirale. Enghien, devenu Condé alors, ne se paye point de cela. Il
insiste, il exige. La brouille est imminente.
Mazarin timidement avait imaginé de lui créer un concurrent. Il avait
envoyé en Catalogne Harcourt, illustré par Turin. Bien armé et bien
appuyé, il eut quelques succès, mais vint échouer devant le roc de
Lérida, place déjà funeste aux Français. Les amis des Condé crièrent
qu'il y fallait Condé. Il se laissa persuader. Mazarin malicieusement
l'y envoya. Il y avait plus d'un obstacle. Le principal, c'est que les
Catalans ne voulaient plus de nous. Ils savaient qu'au congrès de la
paix européenne, Mazarin offrait tous les jours de les livrer, voulait
les vendre. Donc, la Catalogne tourna. L'Aragon arma contre nous.
Condé, avec sa confiance ordinaire, ouvre la tranchée avec des
violons. Le commandant de Lérida, aussi poli que brave, envoie au
prince des glaces pour le bal et des oranges tous les jours. D'autres
oranges toutefois pleuvaient comme grêle, et l'on n'avançait pas. Le
fer de nos mineurs rebroussait sur ce roc. L'armée d'Aragon
s'avançait. Bref, la chaleur venait, les maladies. Condé désespéré fut
obligé de s'en aller, et, pour se soulager le coeur, égorgea tout dans
une petite ville qu'il prit sur son passage. Il eût bien mieux aimé
égorger Mazarin.
Avec nos fameuses victoires, il était évident que l'Espagne avait
pourtant l'avantage. Deux ou trois fois, nous nous étions heurtés à
cette porte redoutable, Lérida, et toujours en vain. Nous ne nous
relevâmes que par les révolutions imprévues de Naples et de Sicile,
dont l'Espagne vint pourtant à bout. Résurrections tardives des
nationalités antiques. Le sublime corroyeur de Sicile, qui menait
tout, périt. Et de même, Mazaniello, le pêcheur roi de Naples. Elle
appela les Français, qui y coururent sous Guise, plus fou que le
pêcheur. Mazarin promit tout, ne tint rien, et fit le plongeon.
Ce grand ministre, aussi longtemps qu'il eut un sou, voulut la guerre
européenne, la continuation du gâchis militaire où il pouvait, de cent
façons, escroquer, faire sa main. Mais enfin Émeri lui dit qu'il avait
tout vendu, que personne, à aucun prix, ne voulait plus prêter, qu'il
fallait s'arranger. Mazarin, dès ce jour, se sentit pour la paix un
coeur humain, chrétien. Il l'avait jusque-là effrontément retardée de
toutes ses forces[20]. Nous avions fait attendre tout le monde au
congrès, où nous siégeâmes les derniers, et fîmes mille insolences
calculées pour rompre tout[21]. Nous y suivîmes la maxime admirable
que notre ambassadeur rappela à celui de Suède: «Qu'on était convenu
de se relâcher sur l'intérêt public, à proportion qu'on serait
satisfait sur ses intérêts particuliers.»
[Note 20: Quand on n'aurait pas là-dessus le témoignage de
Brienne et autres contemporains, on jugerait très-bien que
les rôles de nos plénipotentiaires avaient été arrangés, que
les impertinences du belliqueux Servien, en opposition avec
la pacifique d'Avaux, étaient voulues par Mazarin pour gagner
du temps et attendre quelque bonne circonstance. Celle qui
vint, ce fut la paralysie financière, la ruine, la
banqueroute, qui le mit hors d'état de profiter des
révolutions de Naples et de Sicile. Puis, par-dessus tomba la
Fronde, la révolution de Paris. Mazarin n'avait rien
prévu.--La guerre avait duré si longtemps qu'on en avait
oublié la cause, la spoliation du Palatin, l'oppression du
Rhin (ce paradis devenu un désert. V. Turenne _passim_),
l'exécrable extermination de la Bohême. Tout fut approuvé,
sanctionné au profit de l'Autriche et de la Bavière. Victoire
réelle des catholiques allemands sur nos alliés protestants.
Que signifie donc ce sot enthousiasme de quelques-uns sur
l'impartialité du traité de Westphalie, sur cette fondation
de l'équilibre de l'Europe, sur la gloire de la France, etc.?
Il n'y eut aucun équilibre. Le parti catholique resta le plus
fort en Europe, jusqu'à ce que l'Angleterre eût fini sa
longue trahison, jusqu'à ce que la France, ruinée par Louis
XIV, eût cédé l'ascendant aux puissances protestantes.]
[Note 21: Mazarin continuait la guerre, mais la reine eût
fort désiré s'arranger avec l'Espagne. Cela ressort des
lettres inédites et fort amusantes d'un général des Capucins,
Innocent de Calatagiron, qui se charge de rétablir la paix de
l'Europe. Il explique lui-même avec beaucoup d'audace et de
forfanterie comment il se glisse partout et fait la leçon aux
reines et aux rois. Il s'adresse au duc d'Orléans, à sa fille
Mademoiselle, aux dames d'honneur, etc. Il croit les avoir
toutes _remplies du saint désir de la vengeance de la
religion en Allemagne_ et de la nécessité de la paix
générale. Les moyens de cette paix sont peu pacifiques. _Il
en faut d'extraordinaires et de terribles_, il faut
exterminer ce qui n'est pas catholique. La reine Anne
d'Autriche lui dit qu'elle ne demanderait pas mieux que de
faire la paix et de se rapprocher des Espagnols. «_Alors, mon
caractère, mon habit, me firent tout oser_;» je lui dis qu'il
ne suffisait pas de le désirer, qu'il fallait le faire,
l'ordonner à ses ministres,» etc. Ailleurs, la reine lui dit
qu'elle a donné ses ordres à ses plénipotentiaires: «_Je me
mis alors à genoux pour rendre grâce au ciel. Elle
s'agenouilla aussi et ne voulut se relever qu'après
moi._»--Le Capucin croit alors avoir tout fait. Il finit
fièrement en disant: «_Ego plantavi.... Illustrissimus
dominus Nuntius rigabit._»--Ce Capucin infatigable court et
va partout, en Bretagne, à Bordeaux, en Espagne. La foule le
suit, l'environne comme un messager de paix, l'étouffe
presque: «C'est sans doute en punition de mes péchés, mais
ils devinent toujours où je vais passer.» Ce concours de
monde est chose incroyable, effrayante: c'est comme une
insurrection. «Et il y en aura une, si on fait trop attendre
la paix.» (E, 1035.) Extraits des _Archives du Vatican_,
conservés à nos Archives de France, carton L, 386.]
Je reviendrai sur ce grand replâtrage où tout le monde, excédé et
lassé, se désista de ce qu'il avait si longtemps défendu. Nous
gardâmes les conquêtes de Richelieu sur l'Empire, quelques morceaux
d'Alsace. Mazarin resta un grand homme et un politique profond qui
avait finalement étendu le royaume.
Mais pouvait-on garder ce qu'on avait pris à l'Espagne? La question
restait tout entière. Elle ne fut nullement tranchée par la bataille
de Lens, une des meilleures de Condé qui firent admirer le plus et son
tact militaire, et son héroïque intrépidité.
Avec cela, il avait le coeur gros, et il en voulait mortellement à
Mazarin, croyant qu'il l'avait perfidement envoyé contre ce roc de
Lérida pour s'y casser le nez.
Un soir, à je ne sais quelle comédie où était le prince, un
impertinent siffle. On voulait l'empoigner. Il s'évanouit dans la
foule en décochant ce trait: «On ne me prend pas.... Je suis Lérida.»
Cette rage de Condé n'a pas peu aidé à la Fronde.
CHAPITRE XX
LE JANSÉNISME--LA FRONDE
1648
La France de Mazarin, décorée au dehors des drapeaux de Rocroy, et au
dedans dévastée, ruinée, me rappelle ces vieux palais délabrés de
Venise dont le perron triomphal de vingt marches de marbre et dont la
porte aussi me semblaient faire bonne figure sous leurs armes
héroïques[22]. Mais au rez-de-chaussée, jadis plein d'amiraux, de
vaillants capitaines, vous ne trouviez que trois coquins qui y
prenaient le frais. Par un escalier magnifique, vous montiez, l'odorat
saisi (chaque palier servant de latrine). Et, dans cette saleté, sous
des toiles d'araignée, quelque bon vieux tableau pourtant, tout
noirci, se montrait encore. En cherchant bien, vous trouviez dans un
bouge un escroc d'intendant avec un brocanteur, vendant les derniers
meubles. À force de monter, vous auriez découvert dans quelque galetas
l'héritier, joli garçon malpropre et mal peigné, vautré tout le jour
sur un lit dont les draps passent à l'état de dentelle, à quoi
travaille de son mieux le jeune seigneur, prenant plaisir à agrandir
les trous, y passant le pied ou la jambe, ou enfin se levant le soir
pour s'amuser à quelque farce où il jouera Mascarille ou Scapin. On
travaille du reste à son éducation. L'_abbate_ le régale de contes
gras, et, le soir, l'intendant, s'il ne lui fait courir les filles, le
travestit en fille et le mène je n'ose dire où.
[Note 22: Ce que je dis ici de Venise est un souvenir bien
ancien de ma première jeunesse. Grâce à Dieu, ce peuple
héroïque s'est bien relevé. La Venise de Manin n'a guère
ressemblé à celle-là.]
Nous venons presque de redire, mot à mot, ce que Laporte, valet de
chambre dévoué, confident de la reine, raconte de l'éducation que
Mazarin donnait au jeune roi, de l'abandon, de la misère où il était,
du plaisir qu'il avait à jouer les valets, etc., etc.
La reine disait en 1643 que Mazarin n'était pas dangereux pour les
femmes, qu'il avait _d'autres moeurs_. Deux ans après, elle lui confie
son fils.
La lutte du pauvre valet de chambre pour garder cet enfant (dans
l'abandon dénaturé où le laisse sa mère) pour en faire un honnête
homme, malgré tout le monde, est une chose très-belle à lire.
Laporte essaye d'apprendre un peu d'histoire de France au roi de
France; il lui lit Mézeray. Mais Mazarin se fâche. On verra ce qu'il
lui apprit.
Le jeune roi était très-beau, bien né et bien doué, sans grand éclat
d'esprit, mais d'un bon jugement. Il préférait Laporte, malgré toutes
ses sévérités. Il leur fallut chasser cet honnête homme pour que
l'enfant cédât aux vices.
On verra, Laporte chassé, comment allèrent les choses, et dans quel
bourbier allait tomber l'enfant, si de bonne heure il n'eût eu des
maîtresses. Les femmes le sauvèrent de l'effroyable éducation de
Mazarin.
La révolution de la Fronde, songeons-y bien, fut une révolution
morale. On a fort obscurci ceci. Mais il faut le tirer à clair. Plus
on était dévot au culte, à l'idolâtrie royale, moins on pouvait
laisser cette innocente idole, sur qui portait la destinée d'un
peuple, aux mains d'un homme dont la reine elle-même ne contestait pas
l'infamie.
La Fronde, au total, fut la guerre des honnêtes gens contre les
malhonnêtes gens[23].
[Note 23: Par quelle faiblesse d'esprit, par quelle
impuissance de critique, nos contemporains ont-ils été
admirateurs exagérés de Port-Royal, etc., et dénigreurs
méprisants de la Fronde? Et qui ne voit que c'est la même
chose? Il y eut des deux côtés de bonnes intentions, de
l'honnêteté, des vertus (vertus intrigantes, cabaleuses,
disputeuses, si l'on veut). Au total, un médiocre génie. La
grande fureur d'Arnauld contre les calvinistes est ridicule,
avec tant de côtés communs. Le jansénisme, faible
résurrection de saint Paul, de saint Augustin, et, en
plusieurs points, de Calvin et Luther, a nui beaucoup, en ce
qu'il a donné une petite porte à l'esprit de liberté qui
s'est fait tout petit pour passer là. Un seul, bizarre et
contrefait, mais grand, Pascal, s'est fait écraser au
passage.--Du reste, il faut appliquer à toute l'Église du
XVIIe siècle ce que j'ai dit en parlant de la guerre, au
sujet des petits grands hommes comparés aux vrais géants.
Qu'est-ce que c'est que ses prédicateurs illustres, ses
éloquents controversistes, devant Newton et Galilée? Gloire,
gloire aux inventeurs! Les autres doivent rester bien loin
derrière et en grande modestie.]
Lenet, l'homme des princes et l'ennemi des parlementaires, qui ne
déguise pas leurs sottises, déclare pourtant qu'ils furent en général
«des hommes de _grande vertu_.»
Que la corruption d'idées entrât dans ces familles, même celle des
moeurs chez les jeunes magistrats qui imitaient la cour, je ne le nie
pas. Mais les habitudes étaient honnêtes et régulières, et la vie
sérieuse, laborieuse. Et tranchons tout d'un mot dont on sentira la
portée: la _vie noble_, la fainéantise, avait tout envahi; les
_magistrats seuls travaillaient_.
Regardez sur la Seine, au quai de la Cité, en vue de la Grève, une
vieille maison triste et tournée au nord. Là demeurait celui dont les
Mémoires se moquent, le courageux Broussel, un bon, digne et grand
citoyen.
Harlay et Molé, intrépides, n'en ont pas moins molli, on l'a vu et on
va le voir, au vent corrupteur de la cour. Leurs enfants en furent
cause, et leurs mauvaises affaires, et leur besoin d'argent. Ils
avaient cent mille francs par an. Broussel n'eut pas de tels besoins;
il avait quatre mille livres de rente, et ne voulut point davantage.
Avec cela, il éleva une grosse famille et vécut honorablement.
Ce n'était plus le temps des grands jurisconsultes. On n'aurait plus
vu des princes d'Empire régler des successions d'États indépendants
sur la consultation d'un avocat de Paris. Un radotage immense
d'ordonnances non exécutées entravait, embrouillait le champ légal,
laissait aux juges un arbitraire sans bornes. Pauvres, ils donnaient à
qui ils voulaient des millions, et voyaient la cour à leur porte.
Jamais le Parlement n'eut plus besoin de probité.
Broussel ferma sa porte, ou ne l'ouvrit qu'aux pauvres. Il avait alors
soixante-quatorze ans, dont trente-six en 1610, à la mort d'Henri IV.
Il en garda l'impression, et pour toujours resta l'adversaire de la
cour, l'ennemi des ennemis de la France. À sept heures du matin, ce
doyen des grondeurs venait siéger au Parlement, auprès du rêveur
Blancménil, pur utopiste et fou, non loin de l'ambitieux et
très-dissimulé Longueil, du président Charton, honnête, borné et
violent, d'une vulgarité proverbiale, qui finissait toujours par un
mot attendu et risible: «J' dis ça.»
Broussel n'était pas ridicule. Tous ses avis étaient marqués d'un
caractère de simplicité forte et courageuse, nullement exagérée, quoi
qu'on ait dit. C'est le défaut contraire qui le fit échouer, lui et le
Parlement. Les révolutions étrangères qui avaient lieu alors, loin
d'enhardir, terrifièrent ces pauvres gens de bien. Celle d'Angleterre
leur fit horreur en leur montrant le billot de Charles Ier. Celles de
Naples et de Sicile leur firent peur; ils crurent voir de la Grève ou
de la Grenouillère sortir un Mazaniello. Bref, leur modération les
mena, par une voie étrange, au terrorisme; quand les princes
égorgèrent Paris, ils se trouvèrent sans force, sans espoir ni
ressource que de subir le Mazarin.
Broussel était-il janséniste? Je ne le vois pas. Mais il l'était de
moeurs. L'austérité du jansénisme, sinon son dogme, avait fait
d'honorables progrès dans le Parlement.
Cette fronde religieuse avait précédé la fronde politique, et
indirectement y aida fort. Le jansénisme était l'aîné. Déjà alors il
était constitué. Il avait son Pathmos au monastère des vertueuses et
disputeuses dames de Port-Royal. Son saint Jean fut le grand martyr
Duvergier de Hauranne, le prisonnier de Richelieu. Sa nuit de
Pentecôte est celle où, le corps du martyr étant encore exposé à
Saint-Jacques, la mère Angélique arme son chapelain d'un rasoir, et
lui dit: «Je veux, je veux les mains de M. de Hauranne, les mains qui
consacraient le pain de Dieu pour moi.» Il obéit. Le sacrilége pieux
s'accomplit dans l'église. Et, du moment que la relique est déposée à
Port-Royal, les langues se délient, le génie polémique, jusque-là
contenu dans les énigmes de Du Hauranne, éclate, strident et
provocant, par la voix des Arnauld.
Le manifeste fut le beau livre, grave et fort, incisif, contre la
_Fréquente communion_, contre la prostitution quotidienne que les
Jésuites faisaient de l'hostie, faisant litière du corps de Jésus et
le prodiguant aux pourceaux. L'effet fut saisissant, le contraste
violent et terrible, le Calvaire retrouvé pour l'effroi des marchands
du Temple, la pâle tête du Crucifié et sa sainte maigreur foudroyant
l'embonpoint ventru du père Douillet. Les Jésuites tombent à la
renverse. Éperdus, sachant trop que leur galimatias ne les sauvera pas
de ce livre, ils trottent à Saint-Germain, vont pleurer chez la reine,
chez le bon cardinal. De fripons à fripons, on s'aide et on s'entend.
Ce Mazarin, qui fait la guerre au pape pour que son frère ait le
chapeau, dès qu'il ne s'agit que de Dieu, est plus Romain que Rome; il
lâche et cède tout. Scandaleuse ignorance de la tradition de la France
dans un homme qui la gouvernait. Il fait décider par la reine qu'un
Français doit aller à Rome, et soumettre sa doctrine au pape,
c'est-à-dire aux Jésuites, contre qui son livre est écrit.
La Sorbonne réclame. Le Parlement réclame, toutes les chambres du
Parlement veulent s'unir, s'assembler. Alors notre homme prend peur.
Vite il s'explique, excuse sa sottise par une sottise: il n'a pas
voulu soumettre un Français au jugement de l'étranger, mais _éclaircir
à l'amiable_ un point de théologie (1644).
Il faut la guerre pour pêcher en eau trouble. Mazarin vivait de la
guerre et d'une victoire annuelle de Condé, qui lui donnait la force,
à l'intérieur, de faire la guerre aux bourses:
1º Guerre aux propriétaires. Il trouve un vieil édit fait le lendemain
de l'invasion de Charles-Quint quand on venait de craindre un siége,
lequel défend d'étendre les faubourgs. Mais Paris, en cent ans, avait
grossi, grandi, débordé de tous côtés. Les pauvres logeaient dans
cette banlieue, sous des maisonnettes de boue qu'ils se faisaient
eux-mêmes. Un matin, les gens du roi, avec des troupes, viennent
_toiser_ ce Paris nouveau qu'on va abattre si l'on ne paye sur
l'heure. L'effet fut si terrible, que Mazarin d'abord eut peur et
recula. Condé lui mit du coeur au ventre par sa bataille de
Nordlingen. Mazarin reprend le marteau. Tous ces infortunés accourent
au Parlement, pleurent, se mettent à genoux, prient qu'on ne les
jette pas dans la rue pour camper l'hiver sous le ciel. Un homme
s'attendrit, le président Barillon, vieil ami et défenseur de la reine
dans ses adversités. Il plaide pour ces pauvres propriétaires
mendiants, et le soir il est enlevé avec quatre ou cinq autres,
enfermé, non en France, mais à Pinerolo, sous la neige et le vent des
Alpes, et il y meurt dans quelques jours (1645).
On se le tint pour dit. Le Parlement, tout à coup raisonnable,
enregistre devant le roi, non-seulement la ruine de Paris, mais une
fournée de dix-huit autres édits.
2º Cet impôt et dix autres, spécialement un emprunt forcé, ayant mis à
sec les propriétaires, on passe aux _non-propriétaires_. On frappe une
_entrée sur les vivres_ (1646). Bel impôt, disait Émeri (l'homme de
Mazarin), impôt égal pour tous, qui fait payer les riches. Comme si
c'était même chose pour celui qui n'a rien et qui cherche chaque jour
le pain qu'il mettra sous la dent! La Sicile avait armé pour l'impôt
des farines, Naples pour celui des fruits, le dernier aliment du
pauvre (1647). Paris, sans un pareil motif, n'eût pas eu le mouvement
universel et violent qui décida les Barricades.
L'_entrée_ sur les consommations rendit la tyrannie sensible, expliqua
la révolution. Paris, sans idée, sans parti, dans la torpeur de la
misère, se réveilla par l'estomac.
Mazarin, cette fois, ne craignit pas le Parlement. Il croyait tenir
les magistrats par leur fortune même et l'avenir de leurs enfants. La
Paulette, la garantie qui leur assurait la succession des charges
achetées, expirait le 1er janvier 1648. Ils avaient tout à craindre.
Ils n'en défendirent pas moins courageusement toute une année le pain
du peuple[24].
[Note 24: Voilà la moralité de la Fronde parlementaire, et la
gloire de nos magistrats. MM. les rieurs peuvent rire à leur
aise. Cela est très-beau et très-sérieux, et cela est
incontestable. Il faut seulement bien remarquer les dates.
Nos pauvres magistrats ne montrèrent pas beaucoup de génie,
dans toute l'affaire, mais une incontestable honnêteté. Retz
ne montre ni l'un ni l'autre, quand il se moque du bon
président Blancmesnil, qui, admis au conciliabule et voyant
sur la table le traité avec l'Espagne, «crut voir
l'holocauste du Sabbat.» Le niais ici, c'est Retz. Comment ne
voit-il pas que l'Espagnol se moquait de lui? Si la
conscience ne lui dit rien, le bon sens devrait lui dire que
le chat emploie sa patte de singe pour tirer les marrons du
feu. Il est curieux de voir un homme d'autant d'esprit être
le jouet de tous, surtout des femmes. Madame de Bouillon
(avec permission de son mari) l'amuse et le captive, lui lie
le pouce, lui tire du sang, etc. Madame de Longueville se
joue de lui aussi, dans l'intérêt de ses amants. Il n'est pas
jusqu'à la _grosse Suissesse_ (Anne d'Autriche) qui ne fasse
de la coquetterie avec lui, dans leurs nocturnes rendez-vous,
au profit de Mazarin. C'est le plus spirituel de tous dont
justement rit tout le monde.]
L'inquiétude était générale dans une classe nombreuse, et vraiment la
plus respectable. Il y avait en France quarante-cinq mille familles
qui, directement ou indirectement (veuves, enfants, parents, alliés),
pouvaient être ruinées par le refus de cette garantie. Mazarin employa
ce moyen de terreur, il refusa la garantie, envoya le roi au
Parlement, et fit enregistrer de force sept édits qui créaient de
nouveaux magistrats ou bien affamaient les anciens. On ne leur
continuait les charges achetées qu'en les empêchant d'en vivre, les
laissant quatre années sans gages. Beaucoup ne vivaient d'autre chose;
on leur ordonnait de mourir de faim.
Toutes les compagnies souveraines de Paris, soumises au même
retranchement, les Aides, les Comptes et le Grand Conseil, envoient
demander au Parlement association, _union_. Une assemblée générale se
formera par députés dans la Chambre de Saint-Louis, et l'on y
appellera les députés du Corps de ville. Le but est posé nettement: la
réformation de l'État (13 mai 1648).
Que la Chambre des Comptes, celles des Aides, ces compagnies
paisibles, eussent quitté leurs dossiers, leurs calculs, pour
commencer la guerre; que l'instrument de la cour, le Grand Conseil,
s'unît avec le Parlement! cela renversait toute idée, c'était la fin
du monde. Les choses mortes elles-mêmes, les papiers et les chiffres,
s'étaient levés d'indignation et avaient pris la voix.