moment gagnée à la droite, perdue à la gauche.
À droite, Gassion et le duc marchèrent vers un petit rideau d'arbres
où les Espagnols avaient caché mille mousquetaires pour nous fusiller
en flanc quand nous irions à eux.
Gassion les tailla en pièces, et, ce bois bien purgé, tomba sur la
cavalerie ennemie, enfonçant le premier rang, le renversant sur le
second et mettant tout en fuite.
Grande tentation pour le prince d'imiter l'autre Enghien de Cérisoles,
de se lancer à la poursuite. Gassion ne le permit pas, n'alla que
bride en main, se rallia, se ramassa.
À l'autre aile, L'Hospital fut battu, blessé, son lieutenant pris, et,
chose plus grave, notre canon aussi.
Cette aile paraissait si malade, qu'Enghien, qui vit de loin le
désastre, envoya dire à la réserve que Sirot commandait de marcher au
secours.
Le vieux soldat comprit que, s'il obéissait, si ses troupes venaient à
la file, il ne ferait ajouter qu'au désastre et serait battu en
détail. Il dit: «Il n'est pas temps.»
Un officier de cette aile battue vint pour la seconde fois ébranler
Sirot: «Monsieur, la bataille est perdue... Retirons-nous...--Monsieur,
rien n'est perdu. Car Sirot reste encore.»
À ce moment, l'ennemi fondit sur lui, le trouva tout entier et ferme.
Sans reculer d'une semelle, il tint, étant bien sûr que Gassion
venait.
Celui-ci, en effet, ayant terminé sa besogne, c'est-à-dire passé sur
le corps de toute la fausse Espagne (l'infanterie d'autres nations),
revint en face de Sirot, et chargea par derrière ceux qui le
chargeaient par devant.
Ces vainqueurs de notre gauche furent vaincus à leur tour.
Restait la vraie Espagne, la fameuse infanterie, comme un gros
hérisson de piques, où on ne mordait pas.
On y donna de tous côtés, et, pour l'entamer sûrement, on y fit sur un
flanc une percée à coups de canon, par où on y entra. D. Francisco
échappa. Mais le vieux comte de Fontaine, qui avait la goutte et qui
se faisait porter ici et là dans sa chaise l'épée à la main, ne la
posa pas, fut tué.
On ne fit pas la faute de Ravenne, où Gaston de Foix s'obstina à
massacrer et périt. Nos Français, qui, dès ce jour, avaient pris
l'avantage et pour jamais, respectèrent, admirèrent ces pauvres
diables, qui avaient la mort dans le coeur.
L'infanterie française resta, reste la première du monde. Et cela
indépendamment de ses généraux. Il y parut bientôt. Quiconque l'eut
avec soi vainquit. Harcourt, un bon soldat et général passable, fut
assez heureux pour battre Condé dès que celui-ci n'eut plus avec lui
l'invincible infanterie. Dans la comédie de la Fronde, on vit, chose
plus comique encore, Mazarin général et vainqueur de Turenne.
L'espiègle avait volé l'épée de la France endormie.
CHAPITRE XVIII
L'AVÉNEMENT DE MAZARIN
1643
Ce grand bonheur fit deux malheurs. Il créa un héros insatiable et
insupportable, monté sur des échasses et prêt à tout tuer pour la
moindre prétention d'orgueil ou d'intérêt. D'autre part, il glorifia
l'avénement de Mazarin, il sacra le roi des fripons.
C'est une grande simplicité de croire qu'un événement aussi prévu que
la mort du roi ait trouvé la reine au dépourvu, qu'elle n'ait su où
donner de la tête, qu'elle ait sérieusement offert le pouvoir à
celui-ci, à celui-là. Toute l'affaire était certainement réglée
d'avance. Et par quoi? Par son indolence qui lui disait qu'un lit tout
fait lui valait mieux pour s'allonger, dormir, qu'un arrangement
nouveau qui l'obligerait de vouloir, de penser.
Elle voyait prêts à partir de Londres, de Bruxelles ou Madrid, je ne
sais combien d'exilés, se disant tous martyrs de la cause de la reine,
et venant exiger la couronne de ce martyre. Comment les satisfaire?
Son oreille était tout ouverte à celui qui lui enseignait les douceurs
de l'ingratitude.
Mazarin ici était admirable. Il a bien varié, mais jamais sur ce
point. Son caractère offre la beauté d'un type bien soutenu qui ne se
dément pas. Ingrat pour ses auteurs, Joseph et Chavigny qui le
créèrent en France, il se tira d'affaire deux fois pendant la Fronde
par le même moyen, ingrat pour Condé, puis pour Retz. Enfin il
couronne sa vie par le plus fort, l'ingratitude pour la reine, sa
vieille amoureuse.
Rappelons ses précédents. En 1631, il plut; Richelieu, en le
présentant, fit valoir qu'il ressemblait à Buckingham. En 1639,
réfugié et fixé en France, il fut favorisé, ce semble, au moins un
moment. En 1642, il devint maître de la reine, _après le traité
d'Espagne_, dit Tallemant, ce qui signifie, selon moi, _quand il lui
conseilla de révéler le traité_, pour obtenir de garder ses enfants.
Les hommes de Richelieu, odieux et détestés, les Chavigny, les
Bouthilier, se trouvaient impossibles. Mazarin était étranger, sans
racine ici et prêt à partir dès qu'il aurait mis la reine au courant.
Il faisait ses paquets. Bon moyen pour rester.
Mais que n'eût-on pas dit si l'on eût prévu Mazarin? La reine parut
fort incertaine. Elle consulta beaucoup, hésita beaucoup, alla jusque
dans l'Oratoire demander à Gondi, père de Retz, s'il voulait le
ministère. En attendant, elle suivait les avis d'un simple, un vieux
bonhomme d'évêque de Beauvais.
Une concurrence plus sérieuse pour Mazarin fut celle de la maison de
Vendôme, de leur cadet Beaufort. Ce petit-fils de Gabrielle en avait
la beauté. Il était jeune, brave, tout fleuri, en longs cheveux d'or,
un Phébus Apollon. C'est celui qui bientôt sera le roi des halles,
dont les poissardes raffolaient.
Facilité brillante pour le galimatias, éloquence grotesque, un torrent
de non-sens. Il ne lui manquait rien pour charmer une sotte.
Femme avant tout et tendre, la reine eut un moment pour lui. Le jour
même de l'avénement, elle l'avait près d'elle, et, pour faire retirer
la foule qui l'étouffait, elle employa Beaufort, qui, pour son coup
d'essai de maladresse, parla comme le maître de la maison, et se fit
une affaire avec le vieux Condé. Ce fut encore à lui qu'elle se remit
pour aviser à la sûreté du roi et l'amener à Paris dans ce moment
douteux où elle pouvait craindre encore les tentatives du parti
d'Orléans.
Donc, Beaufort, un moment, eut l'attitude et l'apparence du favori, du
préféré. Deux choses l'empêchèrent d'en avoir le réel. D'abord, il fut
conquis à grand bruit par Vénus, la Vénus effrontée du temps, madame
de Montbazon, beauté superbe et colossale, qui reconnut bientôt les
petits moyens de Beaufort, et dit partout que, pour les dames, _cet
innocent_ n'avait aucun danger. Moins jeune, Mazarin valait mieux.
Mais il ne parut pas d'abord, et resta derrière le rideau jusqu'à ce
que la reine fût régente absolue.
Gaston, assez piteusement, puis Condé, renoncèrent à l'autorité que
leur donnait le feu roi; les autres à plus forte raison. M. Talon,
avocat général, _requit_ qu'elle fût régente, mais libre de se faire
assister par qui elle voudrait, et «sans être obligée de suivre la
pluralité des voix.»
Donc, le tour était fait. Deux heures après, Condé vint dire à
Mazarin, «prêt à partir,» que la reine le faisait chef du conseil,
gardant aussi Chavigny et son père, le chancelier Séguier, le même qui
avait fait contre elle l'enquête de 1637.
Coup mortel pour Beaufort et les Vendômes, les amis de la reine. Quand
ils lui demandèrent explication, elle dit que Mazarin ne lui ferait
point oublier ses amis, qu'il était au courant des choses, étranger,
donc peu dangereux, qu'il était amusant, mais surtout _désintéressé_.
Ce désintéressement alla au point, et ce pauvre homme resta si pauvre,
qu'au bout de peu d'années, quand on le chassa, et qu'il voulut
rentrer, il put lever une armée de son argent.
Pour revenir à l'avénement, Mazarin commença dès lors l'éducation de
la reine, enfermé toutes les soirées avec elle pour lui apprendre les
affaires. La cour, la ville, ne jasaient d'autre chose.
La nouvelle de Rocroy, qui arriva deux jours après pour faire une fête
publique, était à point pour Mazarin. Il se serrait sous les Condé. Il
écrivit au jeune vainqueur qu'il ne serait que son chapelain, et
ferait tout ce qu'il voudrait. Le vieux Condé, sa femme, lui
rendaient le service d'exclure du ministère le seul homme qu'il
craignît pour concurrent, le très-capable Châteauneuf, prisonnier si
longtemps pour la cause de la reine. Lorsque madame de Chevreuse,
l'ancienne amie de coeur, revint, proposa Châteauneuf, Mazarin
répondit que la princesse de Condé ne laisserait jamais arriver celui
qui avait fait couper la tête à son frère, M. de Montmorency.
Il y avait un autre homme que Mazarin brûlait de perdre, celui
naturellement à qui il devait le plus, son bienfaiteur fils de son
bienfaiteur, Chavigny (fils de Richelieu?). On l'entama par son père
officiel, Bouthilier, que l'on renvoya du conseil. Puis madame de
Chevreuse imposa à Mazarin d'éloigner Chavigny, et, quoique son coeur
en saignât, il lui fallut immoler son ami.
Pour avoir un ministère harmonique et bien homogène, il fit bientôt
contrôleur des finances un Italien, Émeri de Particelli, homme
d'esprit, d'expédients, qui, jeune, avait eu le malheur d'avoir
affaire avec la justice et d'être pendu à Lyon (en effigie). C'était
le temps où Mazarin, alors soldat du pape, commençait ses campagnes en
pipant et volant au jeu.
Pour faire accepter ce gouvernement de _Trivelino principe_, il y eut
une profession de grâces extraordinaire, un débordement de faveurs, un
déchaînement de prodigalités. Les admirateurs des faits accomplis
appellent cela la détente _naturelle_ du règne tendu de Richelieu; ils
diraient presque _légitime_. Nul doute cependant que, si la reine
n'eût pas pris son amant si bas, si elle n'eût pas appelé au suprême
pouvoir ce bouffon italien, elle eût eu moins à faire et à donner
pour se faire pardonner son choix. Châteauneuf, à meilleur marché, eût
été chef du ministère. Il ne déplaisait pas aux ennemis de Richelieu,
et il avait été jadis l'ami du grand ministre; il avait sa tradition.
Mais il faut avouer que la reine fut embarrassée pour excuser son
choix, et qu'il lui fallut l'expier, l'excuser, l'acheter, en jetant
tout à tous, livrant la France en proie.
Mazarin n'y eût pas suffi s'il n'eût trouvé moyen de se débarrasser de
tous les amis de la reine. C'est à quoi le servit admirablement leur
imprudence, celle de Beaufort et de sa Montbazon, qui irritèrent à
plaisir les Condé, surtout la soeur du héros, madame de Longueville.
Et cela au moment où Rocroy faisait le frère et la soeur rois de la
cour, rois de l'opinion, où la reine et Mazarin étaient leurs
protégés. Madame de Longueville, la belle, la prude, la précieuse, une
déesse de l'Empyrée, du haut de son nuage, favorisait fort Coligny. La
Montbazon eut la malice de se procurer deux lettres de cette divinité
où elle descendait de l'autel, s'humanisait pour son adorateur. Dès
lors, explosion. Les écritures confrontées chez la reine, à l'honneur
de madame de Longueville (cependant un ami de celle-ci crut prudent de
brûler les lettres). La Montbazon, condamnée aux excuses par la reine
(donc, par Mazarin). De là une rage extraordinaire. Je ne sais combien
de gentilshommes, jusqu'à quatorze princes, viennent offrir leur épée
à la Montbazon contre le ministre.
Non pas que cette belle eût vraiment tant de chevaliers. Mais on était
déjà assommé de la tyrannie des Condé et de leur ami Mazarin, de la
vertu immaculée de madame de Longueville, de sa princerie
prétentieuse. Dans sa modestie fausse, on sentait déjà l'insolence du
héros que l'on attendait.
L'ancienne cabale de Monsieur, abandonnée par lui, les Fontrailles et
les Montrésor, maintenant amis de Beaufort, et que la cour appelait
les _importants_, avaient, dès Richelieu, leurs traditions violentes,
la politique d'exécution pour trancher les noeuds embrouillés. Ils
furent d'avis de tuer ce nouveau Concini, sûrs que la chose serait
reçue avec applaudissement. D'accord avec les dames de Chevreuse et de
Montbazon, ils mirent cela en tête de l'_innocent_ Beaufort. L'affaire
était très-bien montée et infaillible. Elle manqua par madame de
Chevreuse, qui, pour éviter un combat, avertit un intime ami qui
commandait au Louvre de faire le sourd s'il y avait du bruit aux
portes. Mazarin, averti, obtint de la reine qu'elle fit arrêter
Beaufort et ses amis. Elle obéit, et donna l'ordre, en pleurant à
chaudes larmes sur Beaufort, comme sur un amant sacrifié. Mais déjà
Mazarin avait le pouvoir d'un mari[18] (2 septembre 1643).
[Note 18: Le mariage secret de la reine et de Mazarin n'est
affirmé positivement que par la duchesse d'Orléans, mère du
Régent. Cependant il me semble à peu près certain. La reine,
déjà fort dévote, et de plus en plus, n'eût pas tellement
montré sa passion si elle ne l'eût crue légitime. Elle
l'affiche pendant la Fronde avec une assurance
extraordinaire. Elle l'avoue dans ses lettres à Mazarin,
absent, avec l'effusion toute charnelle d'une épouse
entièrement asservie par l'exigence du tempérament (Ravenel,
_Lettres_; Walckenaër, _Sévigné_, deuxième partie, p. 471;
Cousin, _Hautefort_, p. 95, et 471-482. Voir aussi dans les
_Appendices de Saint-Simon_, t. XII, édition de
Chéruel).--Les Mémoires témoignent que Mazarin se conduisait
avec elle, nullement avec les égards d'un amant, mais avec la
rudesse d'un mari indélicat, brutal.--Reste à expliquer
comment Mazarin, cardinal, a pu l'épouser. Mais il y a des
exemples de princes cardinaux que Rome a décardinalisés,
lorsqu'une nécessité politique les obligeait de se marier. Il
est très-possible que l'attachement dévoué et fidèle de
Mazarin pour les Barberini tînt au secret de cette dispense
qu'ils lui avaient sans doute obtenue de leur oncle. Du
reste, il n'est pas nécessaire d'être prêtre pour devenir
cardinal. Mazarin, d'abord officier dans l'armée du pape,
puis négociateur, était alors un _abbate_. Mais ce titre
n'engage à rien en Italie. «Je ne pense pas qu'il y ait
preuve que Mazarin ait jamais été prêtre. Je n'en trouve
aucune trace.» Cette assertion est grave; elle est du savant
et exact M. Chéruel, l'éditeur de _Saint-Simon_. Combien nous
avons à regretter que sa grande publication des _Lettres de
Mazarin_ n'ait point paru encore!]
CHAPITRE XIX
GLOIRE ET VICTOIRE--TRAITÉ DE WESTPHALIE
1643-1648
_Puer triomphator._ C'est la devise d'une médaille qui ouvre le grand
règne. Le nourrisson royal reçoit les clefs de trente villes ou
villages du Rhin, où l'on n'entra que pour sortir. C'est de cette
fumée que Mazarin nourrit la France et la tint cinq longues années
immobile pendant qu'il la saignait à blanc.
Sous Richelieu, on n'en pouvait plus; son sage et économe surintendant
Bullion ne savait comment vivre. Mais l'homme de Mazarin, Émeri, le
sait; Fouquet, tout à l'heure, le saura en doublant, triplant les
dépenses. Des emprunts usuraires, l'impôt vendu d'avance, toutes les
ressources de l'avenir compromises ou détruites, un gouvernement de
joueur qui ne ménage rien, de joueur furieux, mais non pas tant
aveugle, qu'en jetant l'or par les fenêtres il ne remplisse aussi ses
poches.
Ce gouvernement trouve, en pleine famine, cinq cent mille écus pour
créer l'Opéra. Quel besoin plus urgent? Il faut en effet des
surprises, des changements à vue, des rêves et des illusions, tous les
mensonges de la scène, pour distraire d'une réalité désespérée.
La grande scène du temps, le triomphe du faux, c'est la guerre. Le
machiniste, c'est Condé.
Sans Condé, Mazarin n'eût pu se soutenir. Il fût mort étouffé dans le
mépris public. La bassesse frappante dans sa figure de beau laquais,
son langage grotesque, son insolence alternée de tristes reculades,
ses petites noirceurs de femme pour brouiller les gens entre eux, tout
cela l'eût bientôt perdu, malgré la reine. On savait trop comment il
fallait lui parler. Miossens, à qui il avait promis de le faire
maréchal, le rencontre sur le Pont-Neuf, l'arrête, lui promet cent
coups de bâton. «À la bonne heure, dit-il, voilà qui est parler!» Il
signe sa nomination. Miossens est _maréchal d'Albret_.
Pour qu'il durât, il fallait qu'on pût dire: «C'est un lâche, un
fripon, un escroc. Mais il _réussit_.» Lui-même n'eut pas d'autre
idéal. Quand on lui proposait un général, il ne demandait pas s'il
était brave, habile, mais seulement: «Est-il _houroux_ (heureux)?»
Être heureux, c'était chaque année frapper un coup brillant qui saisît
l'opinion. À quel prix? Peu importe. En concentrant tout sur un point,
dans une seule armée, et laissant le reste au hasard, par un grand
sacrifice d'hommes, chaque année, on frappait ce coup. Une bataille
sanglante, de nom sonore, occupait l'opinion. Qu'elle restât stérile,
sans résultat, qu'elle fût même suivie de revers, cela n'y faisait
rien. On avait le coup de trompette, le changement à vue, et le
miracle d'opéra.
La chose était plus facile qu'il ne semble. Il était arrivé en petit à
Richelieu ce qui arriva plus tard en grand à la Révolution, de mourir
à la peine, mais en mourant de laisser une épée, l'épée enchantée,
infaillible, pour gagner les batailles. En 1635, au début de la
guerre, Richelieu n'avait eu personne. Mais, en huit ans, par les plus
dures épreuves et de sanglants revers, un personnel s'était créé
d'officiers admirables et de passables généraux, plus, le maître des
maîtres, le modeste, le grand Turenne.
Il était jeune encore et en sous-ordre. Ce n'était point du tout
l'homme qu'il fallait à Mazarin. Il lui fallait non-seulement un
heureux capitaine, mais un très-grand acteur, qui, d'instinct, de
passion, avec une terrible âpreté, jouât chaque printemps la scène
émouvante que l'on attendait.
À vingt-deux ans, Condé avait déjà tout de la guerre, le brillant, le
sérieux, l'élan et la réflexion; de plus, la chose rare, très-rare
dans un jeune homme, une ténacité indomptable, une résolution fixe et
forte qui l'enracinait au champ de bataille. Tout cela parut à
Fribourg.
Néanmoins, la justice exige qu'on fasse une distinction quand on le
compare aux maîtres de la guerre de Trente ans, aux persévérants
militaires qui, toute leur vie, restèrent sur le terrain, et créèrent
l'art de la guerre; je parle des Mercy, des Turenne. Il fut un général
d'été.
Je m'explique. Ces savants généraux, les martyrs de leur art, avec des
armées peu nombreuses qu'il leur fallait industrieusement nourrir,
abandonnés pendant de longs hivers, firent face à des difficultés
incroyables, et souvent, à force de vertu militaire, de talent, de
génie, n'arrivèrent qu'à être battus. N'importe, en suivant bien leurs
campagnes, leur science profonde, leur divination surprenante des
pensées de l'ennemi, étonnent, remplissent de respect. On admire
jusqu'à leurs revers.
Telle ne fut pas la carrière de Condé. On le lançait aux beaux
moments, à l'instant favorable de la belle saison, avec de grands
moyens, qui, amenés par lui subitement, jetés sur le terrain, emportés
dans sa fougue, relevaient tout, opéraient la victoire.
Il ne faut pas dire seulement que les Condé étaient en faveur. Ils
étaient maîtres, et se donnaient les moyens qu'ils voulaient. Le vieux
Condé profitait des victoires de son fils pour grossir, gonfler sans
mesure sa monstrueuse fortune. Sous Richelieu, au moment où il attrapa
la dépouille de Montmorency, il demandait humblement, à genoux, des
terres, des abbayes, toute espèce de choses lucratives. Sous Mazarin,
Condé, mendiant fier et redoutable, exigea qu'à sa Bourgogne on
joignît le Berry et l'énorme gouvernement de Champagne, long de
cinquante lieues. Son gendre, Longueville, avait la riche Normandie.
Mais ce n'était pas assez. Il rêvait le Midi, rêvait l'amirauté, la
mer aussi bien que la terre. Il n'y avait pas à marchander; il
avançait toujours, il voulait tout.
La grosse armée, l'armée privilégiée, celle qu'on nourrissait (les
autres jeûnaient), était chaque année celle du duc d'Enghien. En mai
ou juin, emmenant une troupe leste, un gros renfort, parfois de huit
ou dix mille hommes, plus un tourbillon de noblesse, tous les jeunes
volontaires de France, il partait de Paris, volait à l'ennemi. Une
telle mise en scène exigeait un succès immédiat. Donc, sans tourner ni
rien attendre, souvent par le point difficile, on attaquait sur
l'heure, et on l'emportait à force de sang.
C'est l'histoire uniforme de Fribourg, de Nordlingen, de Lens.
La boucherie de Fribourg dura trois jours. Condé, qui avait en face la
très-petite armée du très-grand général Mercy, voulut attaquer par le
côté le plus glorieux, c'est-à-dire par l'inaccessible. Il refusa,
comme indigne d'un prince, l'offre qu'on faisait de le conduire
derrière et de lui faire tourner l'ennemi. Il amena tout son monde
heurter aux palissades impénétrables de Mercy, qui, derrière, tuait à
l'aise. Des masses énormes périrent là (3 août 1644). La nuit, Mercy
se déroba, et avec une habileté, un ordre admirable, se posta mieux
encore sur la Montagne-Noire, qui domine Fribourg. Nouvelle attaque
infructueuse. Condé revient tout seul à petits pas, tous ses amis
tués. À l'un d'eux qui vivait encore: «Ce n'est rien, dit-il, nous
allons recommencer, et nous y prendre mieux.» Alors, sept fois de
suite, on charge, quoi?... du bois, les abatis dont Mercy s'était
entouré, et l'on se retire à grand'peine.
Mercy était si bien où il était, qu'il n'en eût bougé de sa vie. Il
laissait les Français triompher de leur échec et s'empester de leurs
propres morts. À la longue, craignant pour ses vivres, il marcha, mais
si bien, choisissant son terrain si habilement, qu'on ne pouvait le
joindre qu'en marchant à la file. On le fit. On reçut de ce prétendu
fugitif une charge terrible, où il nous prit plusieurs drapeaux.
Cela s'appelle la victoire de Fribourg.
Nous perdîmes bien plus que Mercy. Mais il y eut un résultat moral.
L'Europe fut effrayée de la docilité du soldat français qui avait obéi
à ce point-là, s'aheurtant sans murmure à une chose impossible. Et on
fut effrayé du courage tenace, froid et furieux, impitoyablement
cruel, de cet homme de vingt ans qui enterrait là un monde de soldats,
de noblesse, tous ses amis, plutôt que de lâcher prise. Toutes les
petites villes du Rhin, dans cette terreur, ouvrirent, et Mayence
même, qu'on rendit, il est vrai, bientôt.
Pendant ce temps, échec en Italie, échec en Catalogne. On ne parla que
de Fribourg.
L'anniversaire de la bataille, le 3 août (1645), même histoire à
Nordlingen. Turenne languissait très-faible et venait d'avoir un
revers quand le secours lui vint, mais conduit par celui qu'on
chargeait tous les ans de gagner la bataille. Mercy, cette fois
encore, sut nous faire combattre quand et où il lui plut. Une fois, à
l'improviste, il nous coupe la route, nous canonne derrière un marais.
Une autre fois, trompés encore, nous le voyons qui nous attend dans un
poste très-fort, sur une colline. On l'attaque sur l'heure, de peur
qu'il ne se fortifie. Le terrain est mal reconnu. Enghien, repoussé à
gauche, tire des troupes de sa droite, et tant, que la droite
affaiblie entre en pleine déroute. Nos cavaliers coururent jusqu'à
deux lieues. La gauche, formée de nos Allemands, restait seule entière
sous Turenne[19]. Enghien, désespéré, la prend, et charge avec succès.
Mercy était tué. On ne sait autrement comme eût tourné l'affaire (3
août 1645).
[Note 19: Le beau et modeste récit des Mémoires de Turenne
indique fort bien cependant qu'avec le corps Hessois qu'il
commandait, il sauva tout. Dans sa lettre à sa soeur, il lui
annonce avec une satisfaction contenue que Condé, dans
l'effusion de sa reconnaissance, le remercia solennellement
devant l'armée. Condé n'en reste pas moins dans l'histoire
«le vainqueur de Nordlingen.»]
La perte fut égale, quatre mille hommes de chaque côté. Et l'ennemi
s'en alla fièrement, sans être molesté, ayant détruit nombre de nos
canons. Tous nos officiers généraux tués ou blessés. On n'en fut pas
moins joyeux à la cour, la reine surtout. Mazarin fut plus grave.
Chaque victoire de Condé augmentait sa servitude, l'exigence et la
rapacité de cette famille. On ne savait plus trop, à force de donner,
s'il resterait au roi quelque chose.