jusqu'à lui passer tout, adopter ses amants, puis jusqu'à la haïr.
Conti, sottement, servilement, se faisant son jouet, ne voyant rien
que ce qu'elle lui faisait voir, dupé, moqué par ses rivaux. Condé le
père maria son aîné, qu'on appelait alors Enghien, à une nièce du
cardinal, croyant que le ministre allait à sa Bourgogne ajouter je ne
sais combien de gouvernements, refaire en lui Charles le Téméraire. Il
lui devait déjà la dépouille de son beau-frère, Montmorency, décapité.
Puissance merveilleuse des maris sur les femmes. Condé dressa la
sienne à faire sa cour au cardinal, à lui faire visiter, pour affaire
et pour intérêt, les juges qui avaient envoyé son frère à la mort.
Le serviteur du grand Condé, Lenet, nous apprend que cette famille, si
mendiante auprès de Richelieu, tâchait pourtant à tout hasard de se
créer contre lui des moyens de résistance. De temps à autre, sous
différents prétextes, ils ajoutaient aux fortifications d'une bonne
place qu'ils avaient en Bourbonnais au carrefour des routes de quatre
provinces. Madame la princesse, par tout moyen, attirait la noblesse à
sa cour. Quand le petit prince monta à cheval, on ouvrit à portée de
la résidence un marché de chevaux, pour que, sous ombre d'achats, les
gentilshommes vinssent, montassent au château pour faire leurs
hommages, devinssent clients de la maison.
L'enfant fut élevé d'une manière populaire et ambitieuse. On le mit au
collége à Bourges, sous un Jésuite, parmi nombre d'enfants de
gentilshommes qui s'attachèrent à lui. Il eut l'éducation variée,
littéraire, que donnaient les Jésuites, sans fond moral, mais bien
combinée pour l'effet; les langues, les exercices publics, des thèses
où l'écolier brillait. Mais, après le collége, son père voulut encore
qu'il sût un peu d'histoire, de mathématiques. On entendait par là
surtout la fortification, l'art de l'ingénieur.
Son couronnement d'éducation fut d'être envoyé par son père pour tenir
sa place en Bourgogne, pour s'informer de tout, et du militaire, et de
la justice, pour caresser le Parlement.
Il fut du premier coup très-brave (campagne d'Arras, 1640). Son père
voulait le pousser au commandement et lui faire avoir une armée. C'est
pour cela surtout qu'il lui fit épouser malgré lui mademoiselle de
Brézé. Il avait vingt ans, elle douze. Il fut très-dur pour elle,
vivant à côté d'elle sans en tenir compte et tout à fait à part. En
réalité, maladif (il fut un moment à la mort), ambitieux comme sa
mère, avare comme son père, il visait de loin la grande héritière,
mademoiselle de Montpensier, l'énorme fortune d'argent que feraient
les biens d'Orléans par-dessus les biens des Condé et des Montmorency.
Seulement le roi y consentirait-il? Ce jeune homme d'aspect si
sauvage, mais excellent calculateur, trouva moyen d'aller au coeur du
roi en s'associant à sa mère, à sa soeur, dans leur zèle pour les
Carmélites. Il quêta pour leur faire avoir un reliquaire fort riche.
Chose rare qu'un jeune militaire eût une dévotion si précoce.
Richelieu le voyait venir, et il en était indigné. Cette chasteté
persévérante, ce divorce dans le mariage pour en préparer un plus
riche, montraient en celui-ci un homme qui passerait son père. Il y
avait là avarice, insolence, l'orgueil et la haine secrète qu'il
avait sucés de sa mère, soeur de Montmorency. Quoi! le sang de
Richelieu était-il donc si vil, qu'un prince d'une princerie fort
douteuse dédaignât d'y mêler le sien? Qu'avait-elle fait, cette enfant
innocente? Était-ce sa faute si elle était nièce du plus grand homme
de l'Europe, et si le prévoyant ministre refusait d'armer les Condés
de ces moyens de guerre civile dont tant de princes en notre histoire
ont si cruellement abusé?
Les cardinaux sont protecteurs des trônes. Richelieu, comme cardinal,
avait la prétention de ceux d'Espagne et d'Italie, qui passent devant
les princes. Visité par la reine, il restait assis devant elle. La
pourpre qu'il portait, lui et son frère, l'archevêque de Lyon, lui
semblait l'égaler aux rois.
Haï de Richelieu et le lui rendant bien, Enghien eut pourtant la
prudence de se garder de l'affaire de Cinq-Mars. Il ne varia pas, ne
douta pas un moment de la victoire du cardinal, à ce point qu'il
quitta le siége, laissa le roi et revint à Tarascon.
C'était s'offrir à Richelieu. Mais celui-ci n'en était pas moins
envenimé. L'injure faite à son sang lui cuisait d'autant plus, qu'il
se sentait mourir. Que serait-ce après lui si, lui vivant, on
méprisait les siens? Il voulut à tout prix que le rang supérieur des
cardinaux, admis par les Condés, les menât à avouer qu'il n'y avait
point mésalliance du sang d'un cardinal au sang d'un prince. Pour la
même raison, Enghien se réservait cette cause de divorce. Quand il
passa à Lyon, il évita de voir l'archevêque, frère de Richelieu et
cardinal, n'accepta pas la fête qu'il avait préparée, ne coucha pas
chez lui. Richelieu, porté aux eaux de Bourbon, semblait près de sa
fin. Il n'en fut que plus furieux, ne put se contenir; devant ses
domestiques, «il jura si terriblement, qu'ils en eurent horreur.»
Le père d'Enghien, cependant, avait pris peur. Il envoie son fils
demander pardon. Mais nul moyen d'apaiser le cardinal. Il en était à
regretter Gaston. Il ne le laissa pas aller à Venise, lui fit dire
qu'il pouvait rester à notre frontière de Savoie. Visiblement il
aimait mieux son mortel ennemi que les Condés ingrats.
Enghien, désespéré, faisait sa cour à madame d'Aiguillon, la
très-puissante nièce, la priait de dicter ce qu'il avait à faire. Elle
lui dit: «Aimez votre femme.» Il obéit sur l'heure, vole à Paris, et
aime. La petite femme fut enceinte.
Mais ce n'était pas tout. Il fallut boire le fond du vase, le plus
amer. Richelieu ne le tint pas quitte qu'il n'allât faire excuse à
Lyon au cardinal, et, pour mieux mater le jeune homme, le rancuneux
ministre envoya son frère en Provence, afin que d'Enghien, qui courait
après, eût tout le royaume à traverser.
Tel est le chemin de la gloire. À ce prix, d'Enghien espérait obtenir
une armée. Mais on pouvait sans peine augurer qu'un jeune homme,
chaste par avarice et servile par ambition, ne ménagerait rien, et
que, s'il avait des succès, il en abuserait cruellement pour
brouiller, troubler le royaume.
C'est dans ces pensées sombres que Richelieu revenait vers Paris,
rapporté par ses gardes, revenait vers la mort. Il rapportait ce
sentiment amer que le roi dont il avait tant honoré le règne était son
plus grand ennemi, entouré de ses ennemis, et peut-être de ses
assassins.
Le roi n'allait guère à Rueil, et Richelieu n'osait aller à
Saint-Germain. Il voyait le roi entouré précisément des officiers qui
avaient offert de le tuer à Lyon. Il priait, insistait, pour qu'on les
éloignât, déclarant qu'autrement il ne pouvait entrer qu'avec ses
propres gardes. Précaution fort raisonnable, mais que le roi trouvait
injurieuse. Longue fut cette négociation. Elle fut poussée à bout par
l'insistance de Chavigny, que le roi n'aimait pas, mais que dès lors
il prit en grippe, et qui décidément, comme on verra, fut perdu pour
tout l'avenir.
Chavigny, fils de Bouthilier et d'une mère aimée de Richelieu, passait
pour fils du cardinal, et il était la seule personne à qui il se fiât.
Il le méritait en réalité, l'ayant servi en ce dernier moment, comme
il avait besoin de l'être, avec un âpre dévouement, sans réserve, sans
considération de l'avenir ni de sa fortune. Richelieu le croyait un
grand esprit, «et le plus grand du monde,» dit Tallemant. En réalité,
c'est lui qui lui donna le conseil de ménager Gaston, de le garder
contre la reine et les Condés, de le retenir à portée pour pouvoir, au
jour nécessaire, les neutraliser les uns par les autres.
Quant à Mazarin, le rusé s'est posé, donné à l'histoire comme l'élève
chéri de Richelieu, une espèce de fils adoptif. Le croire serait faire
peu d'honneur à la pénétration du grand ministre, à son expérience des
hommes. Il voyait, comprenait très-bien où visait cette glissante
couleuvre dans ses douces ondulations et son frétillement. Mais il
était tellement seul! Il ne voyait guère mieux autour de lui. Il
flottait entre deux pensées, l'éloigner, l'employer. Parfois il
voulait l'envoyer au pape, le tenir hors de France; il demanda aux
commis de la marine s'il y avait un vaisseau prêt. «Pas encore, mais
bientôt,» dirent-ils.
D'autre part, le sachant si lâche, il crut le gouverner encore après
sa mort, et le tenir par Chavigny. Il voyait celui-ci antipathique au
roi, et pensait que peut-être, Mazarin (créé par Chavigny) lui
demeurant uni, l'un ferait passer l'autre, que l'Italien compenserait
la roideur du Français par ses grâces et par sa bassesse.
Dans les instructions qu'il laissait par écrit au roi, et où il lui
formait son conseil, il y donna place à Mazarin, mais en réalité
Chavigny aurait dominé, ayant deux voix, celle de son père Bouthilier
et la sienne. On pouvait croire que l'homme de travail, l'universel
commis, Dunoyer, qui faisait la grosse besogne dans une docilité
servile, continuerait de labourer sous Chavigny et Mazarin, qui, ayant
besoin l'un de l'autre, continueraient d'ensemble la pensée de
Richelieu.
Voilà tout ce que le mourant put prévoir, arranger dans l'intérêt
public. Il ne lui restait plus qu'à s'acquitter de la grande et
commune fonction humaine. Il s'en tira fort honorablement, mourut
d'une manière conséquente à sa vie, en théologien catholique et en
controversiste, faisant honneur à ses livres (qu'il aimait plus que
chose au monde) par la fermeté de sa foi. Assisté du curé de
Saint-Eustache, qui l'engageait à pardonner à ses ennemis, il dit
cette parole noble et, je crois, vraie: «Je n'en eus pas d'autres que
les ennemis de l'État.»
Que ses actes le jugent. Ne nous amusons pas à ces portraits où, pour
concentrer les _grands traits_, on fait abstraction des détails
nombreux et complexes où est justement la vie propre, l'intime
individu. Encore moins nous jetterons-nous dans les vagues
comparaisons qui obscurcissent en voulant éclaircir. Richelieu,
quoiqu'on l'ai tant dit, ne ressemble guère à Louis XI. Et combien
moins au dernier roi de France qu'on appelle la Convention!
Qu'il ait eu un génie systématique et centralisateur, cela est vrai.
Moins pourtant qu'on n'a dit, car ce qu'il fit de plus grand dans ce
sens (la création des _intendants_), cela, dis-je, se fit le lendemain
de l'invasion, sous l'empire d'un besoin pressant, non d'après une
idée préméditée. Celle-ci même était contraire à celle que Richelieu
essayait de faire prévaloir depuis plusieurs années (la levée de
l'impôt par les _élus_).
En cela, comme en bien d'autres choses, il fit toute autre chose que
ce qu'il avait projeté. Mais la grandeur visible de son âme et de sa
forte volonté, l'immensité de son labeur, la dignité sinistre de sa
fière attitude, couvraient, sauvaient les sinuosités, les misères
infinies de ces contradictions fatales.
Le premier homme d'un mauvais temps ne peut guère être que mauvais. En
celui-ci, il y eut des laideurs, des caricatures, le prêtre cavalier,
les ridicules d'un pédant de Sorbonne, d'un rimeur pitoyable; plus,
des échappées libertines, communes chez les prélats d'alors, mais plus
choquantes dans un homme d'un si terrible sérieux.
Il eut des âcretés de prêtre. Il eut, comme politique, des furies de
joueur acharné à gagner _quand même_, qui met sa vie sur une carte, la
vie des autres aussi. Et cependant fut-il vraiment cruel? Rien ne
l'indique. Les quarante condamnés qui périrent sous lui, en vingt ans,
furent mal jugés sans doute (comme on l'était alors, par des
commissions), mais n'en étaient pas moins coupables, et la plupart
étaient des traîtres qui nous livraient à l'étranger.
Il ne pardonna guère. Mais il n'eût pardonné qu'aux dépens de la
France.
Il aimait fort ceux qu'il aimait. Il n'oublia jamais un bienfait, et
il n'y eut jamais un meilleur ami. Même à l'égard de ceux qu'il
n'aimait pas, il essayait parfois de se dominer à force de justice.
Fontenelle cite de lui un fait très-beau et curieux.
Richelieu, comme auteur, avait une misérable jalousie de Corneille,
et, comme politique (on l'a vu), il avait reçu de lui, au jour de ses
revers, le plus sensible coup, l'Espagne glorifiée par le _Cid_.
Toutes les pièces de Corneille semblaient des dénonciations indirectes
de guerre au tout-puissant ministre. Il le pensionnait cependant et le
recevait même. Un jour, il le voit arriver d'un air fort abattu,
triste, rêveur. «Vous travaillez, Corneille?--Hélas! je ne puis plus,
monseigneur. Je suis amoureux.» Et il explique qu'il aime, mais une
personne si haut, si haut placée, qu'il n'a aucun espoir. «Et qui
encore?--La fille d'un lieutenant général (des finances) de la ville
d'Andely.»
«N'est-ce que cela?» dit Richelieu. C'était justement le moment où
l'on venait de jouer _Cinna_. Richelieu prit l'âme d'Auguste. Il fit
écrire au père de venir sur l'heure à Paris. Le bonhomme, étonné,
effrayé, se présente. Et le ministre lui fait honte de refuser sa
fille au grand Corneille. Celui-ci fut marié de la main de son ennemi.
Il mourut tellement redouté, qu'on n'osait nulle part dire qu'il fût
mort, même dans les pays étrangers (Monglat). On aurait craint que,
par dépit, par un terrible effort de volonté, il ne s'avisât de
revenir.
Le roi le haïssait. Et il eut même, à sa dernière visite où Richelieu
mourant lui renouvela le don du Palais-Cardinal, l'indignité de s'en
emparer sur-le-champ et d'y mettre ses gardes. Et, avec tout cela, il
lui obéit de point en point après sa mort, refusant tout aux
prisonniers, aux exilés, si durement, que, madame de Vendôme priant
pour son mari, il lui dit: «Si vous n'étiez femme, je vous mettrais à
la Bastille.»
De toutes les personnes persécutées, la plus suspecte au roi, c'était
la reine. Des trois ministres, Dunoyer, Mazarin, Chavigny, le premier
se crut fort par les prédilections dévotes du roi pour sa dévotion; il
commença à travailler sourdement pour la reine. Il comptait arriver
par elle à l'archevêché de Paris. Cela le perdit près du roi, qui le
traita si mal, qu'il lui fallut demander sa retraite.
Mazarin, Chavigny, ne se maintinrent qu'en paraissant très-contraires
à la reine. Monsieur, flétri naguère, déclaré incapable de toute
charge et mal voulu du roi, n'eût pu songer à la régence.
Ils dirent au roi habilement que, si on la faisait régente, il
fallait la lier et la subordonner, lui mettre sur la tête un conseil
souverain, et _non destituable_: Monsieur, Condé, Mazarin, et le père
et le fils, Bouthilier, Chavigny. Tout se déciderait à la pluralité
des voix. Le tout, ordonné par le roi, formulé en déclaration,
enregistré au Parlement.
Mais, en même temps, Mazarin faisait dire à la reine, par le nonce
Grimaldi, que cette ordonnance, si sévère pour elle, en réalité la
sauvait, lui assurait le point essentiel: _que son mari mourant ne
l'écartât pas de la régence_, parût l'en juger digne. Avec cela, elle
allait être maîtresse et ferait ce qu'elle voudrait.
Le flot montait si fort pour elle, que le roi, vers la fin, n'eut plus
la force de soutenir la digue. Les prisonniers sortirent, les exilés
revinrent, toute la vieille cabale à la file. On fit scrupule au
mourant de persister jusqu'à la fin.
Tout d'ailleurs le fuyait, lui échappait. Enghien, à qui il venait de
donner la grande armée du Nord, s'offre secrètement à la reine. À
Saint-Germain et à Paris, on travaille pour elle les gardes suisses et
les gardes françaises. On lui offre d'occuper le Palais avant même que
le roi expire, de crainte que Monsieur n'y soit le premier. Quand le
roi enfin meurt (14 mai 1643), le château où il meurt est déjà à la
reine, et le Parlement, et la ville. Le roi femelle occupe tout.
CHAPITRE XVII
LOUIS XIV--ENGHIEN--BATAILLE DE ROCROY
1643
La régente espagnole ouvre son règne de quinze ans par un chemin de
fleurs. Ce peuple singulier, qui parle tant de loi salique, est tout
heureux de tomber en quenouille. Sans qu'on sache pourquoi ni comment
cette étrangère est adorée.
Elle est femme et elle a souffert. Les coeurs sont attendris d'avance.
Elle est faible. Chacun espère en profiter. Ce sera un règne galant.
Mais où sera la préférence? Cette loterie d'amour autorise l'infini
des rêves. Quel qu'il soit, le nouveau Concini ira plus loin que
l'autre avec une Espagnole fort mûre qui va tourner à la dévotion,
aux scrupules, à la fixité des attachements légitimes. Que sera-ce si
elle finit par devenir fidèle, pour la ruine de la France?
En attendant, tout tourne à son profit. Les favoris du dernier règne,
les Condés, gagnent une bataille à point pour elle, et font à Rocroy
la brillante préface du règne emphatique de Louis XIV[17]. C'est
l'enfant qui en a la gloire, c'est la sage régente. Heureuse reine qui
gagne des batailles en berçant son fils?
[Note 17: Condé n'est pas sans droit à cette gloire; car,
sans lui, Gassion et les autres officiers inférieurs eussent
été paralysés par L'Hospital. Il y a droit encore par son
allégresse héroïque qui anima les troupes et par la part
qu'il prit à la vigoureuse exécution. L'excellent historien
militaire Montglat, mestre de camp du régiment de Navarre,
contemporain (mort en 1675), très-capable et très-informé,
explique parfaitement que la bataille fut _gagnée par
Gassion_, qui agit et s'arrêta à point dans l'action, _et par
Sirot_, qui refusa d'agir à contre-temps, et désobéit à un
ordre impérieux du prince.--Le récit de Lenet, serviteur des
Condés, n'est que ridicule.--La vie de Sirot, fort romanesque
en certains points, est fort sérieuse ici où elle s'accorde
avec Montglat. Du reste, elle n'est pas, comme on l'a dit, un
roman moderne. Elle est citée par l'abbé Arnaud (fils
d'Arnaud d'Andilly), qui fut carabinier sous Louis XIII.]
Le jeune duc d'Enghien, nous l'avons vu, assez mal vers la fin avec
Richelieu, avait, par sa dévotion, gagné le coeur de Louis XIII, celui
du grand commis Dunoyer, si avant dans le parti dévot, qui, seul avec
le roi, faisait le travail de la guerre. On avait tout l'hiver arrangé
ce travail de manière à préparer une campagne au duc d'Enghien. Il en
fut justement comme en 1638, où l'on avait grandi la Meilleraye à
l'armée du Nord, en immolant Feuquières à l'armée de Lorraine. De
même, cette fois, on mit toutes les forces à l'armée royale que menait
Enghien. Aucun renfort à l'armée d'Allemagne, où Rantzau, Guébriant
venaient de gagner des batailles, de sauver les Suédois, de résister
aux efforts combinés des impériaux et Bavarois. La fameuse armée de
Weimar, achetée par nous et si bien menée par Guébriant, s'usa, tomba
à six mille hommes qui se maintinrent à grand'peine en Alsace.
Enghien eut seize mille fantassins, sept mille chevaux, surtout des
mentors admirables, vieux soldats de Gustave-Adolphe. Le succès était
vraisemblable. Il était nécessaire. C'était réellement la seule forte
armée de la France, la seule qui la couvrît de l'ennemi.
La France, qu'on dit si incrédule, si sceptique et si positive, a
pourtant toujours besoin d'un miracle, du miracle humain, le héros. Il
lui faut adorer quelqu'un ou quelque chose qui lui semble au-dessus de
l'homme. Nous avons déjà, pour François de Guise à Metz et à Calais,
observé la fabrique, les recettes pour faire des héros. Quand ce
royaume énorme, qui s'est fait de douze royaumes, centralise sa force
pour un général favori, il ne peut guère manquer de frapper un grand
coup. Le miracle se fait.
Un héros est tombé du ciel. Le peuple est à genoux.
Si un malencontreux critique cherche les cordes et les machines qui,
par derrière, ont aidé au miracle, c'est un envieux, un dénigreur; on
lui en sait très-mauvais gré.
Lisez le grand Bossuet, lisez l'historien de famille, l'homme
d'affaires des Condé, Lenet, vous verrez qu'Enghien seul nous fit la
victoire de Rocroy. Lenet craint tellement que ses lieutenants y aient
la moindre part, qu'il les note en passant de stigmates fâcheux. Il
voudrait flétrir même la probité de Gassion.
Nous avons ailleurs heureusement des sources plus sûres, des détails
plus exacts, plus dignes de l'histoire.
Les Espagnols, sachant le roi à l'extrémité, crurent que le moment
était bon, laissèrent là la Hollande, et, ramassant toutes leurs
forces sous deux excellents généraux, D. Francisco de Mello et le
vieux comte de Fontaine, firent mine d'entrer en Picardie, mais
tournèrent, percèrent les Ardennes, enveloppèrent Rocroy.
Le roi et Dunoyer, qui devaient mêler à tout leur médiocrité, avaient
eu soin, en lançant le duc d'Enghien, de le paralyser. Ils lui avaient
adjoint un _sage_ général (frère de Vitry, qui tua l'Ancre), camarade
fort aimé du roi qu'il voulut faire maréchal avant sa mort, Hallier ou
L'Hospital. Son _sage_ conseil était qu'on s'affaiblît en mettant des
secours dans cette méchante petite place, qu'on jetât là des gens pour
les faire prendre, et qu'on évitât la bataille. On eût été ensuite
poussé à reculons par l'Espagnol, qui, avançant toujours, ayant sur
nous l'avantage de l'offensive, nous eût de proche en proche
découragés, déconcertés, battus.
Un conseil fut tenu, et heureusement les maréchaux de camp qui avaient
fait les guerres d'Allemagne et vu Gustave-Adolphe, le très-avisé
Gassion, le ferme et fort Sirot, dirent qu'il fallait combattre.
Un mot de ces deux hommes. Lorsque le grand Gustave débarqua en
Allemagne, le premier homme qu'il vit au rivage fut ce petit gascon,
Gassion, qui venait se donner à lui. Il fut le plus ardent de tous les
amoureux de ce géant qui ravissait les coeurs et les grandissait à sa
taille.
Il plut fort à Gustave. «Va-t'en à Paris, lui dit-il, achète-moi des
Français.» Gassion en ramena une centaine qui firent bonne figure au
sublime moment de Leipzig.
Quant au Bourguignon Sirot, un peu vantard, quoique si brave, il
contait volontiers qu'il avait fait le coup de pistolet avec trois
rois, et même avec celui que personne n'osait regarder. Il avait mis,
disait-il, une balle dans le chapeau de Gustave, ramassé ce chapeau
que Gustave laissa derrière lui.
Richelieu, qui connaissait les hommes, prit à lui ces deux-ci, et en
même temps un brave ivrogne allemand, le célèbre Rantzau, qui se
ménageait peu et laissait un membre à chaque bataille.
Pour revenir, ces hommes d'expérience, et qui ne s'étonnaient de rien,
comprirent que cette armée, comme ordinairement celles d'Espagne,
n'était pas espagnole, sauf quelques milliers d'hommes, un petit
bataillon. C'était un mélange italien, allemand, wallon, flamand. Ils
insistèrent pour la bataille. Et le duc d'Enghien se mit avec eux. Un
nouveau règne commençait, celui de la reine, point du tout amie des
Condés. Il y avait à parier qu'on ne donnerait plus à celui-ci une
occasion pareille. L'Hospital se trouva tout seul de son avis. Le roi,
son protecteur, étant mort, son autorité n'était pas forte. Le
maréchal d'hier eût eu mauvaise grâce de s'obstiner contre des gens
qui avaient tant vu et tant fait.
Le roi avait laissé carte blanche à L'Hospital et au conseil du
prince. Mourant, il avait eu, dit-on, pressentiment de la bataille. Il
crut la voir. Il dit agonisant: «Ils sont aux mains. Enghien les
bat... Apportez-moi mes pistolets.»
Il meurt le 14 mai. La bataille a lieu le 19.
Les Espagnols étaient fort tranquilles autour de Rocroy, leurs corps
dispersés, et bien loin de croire que la France, malade et alitée sans
doute avec le roi, vînt les déranger là. Du reste, ils étaient
couverts de tous côtés par ces bois infinis de petits chênes qu'on
appelle la forêt des Ardennes, et dont le triste Rocroy, sur sa basse
colline, est une clairière peu étendue. Pour y venir, par où qu'on
vienne, il faut arriver à la file par les étroites avenues de ces
bois. Opération assez scabreuse. Gassion se la réserva, passa le
premier avec quinze cents chevaux. Pendant que les Espagnols, un peu
étonnés, s'appellent, se réunissent, Enghien passe, et tout passe, si
bien que, quand l'armée d'Espagne se trouve enfin en ligne, la
française lui fait vis-à-vis. Autre surprise pour eux. Ils avaient cru
d'abord que Gassion venait seulement pour se jeter dans la place. Mais
voici l'armée tout entière. On se canonne, on se salue (18 mai).
La nuit, un transfuge nous apprit que, le lendemain matin, les
Espagnols, déjà plus forts que nous, recevraient de surcroît une
petite armée de mille cavaliers, trois mille fantassins. Nouvel
argument pour Gassion, et décisif pour la bataille.
Le 19, vers trois ou quatre heures, à l'aube, Enghien, fort gai, passa
au front des troupes, n'ayant que sa cuirasse, sur la tête force
plumes blanches. Pour mot d'ordre de la bataille, il donna son nom
même, Enghien.