étant tué, l'affaire changeait de caractère; elle reparaissait tout à
fait étrangère, c'était une invasion, et elle manquait. Sept mille
impériaux pour conquérir la France, ce n'était pas assez. Les
Espagnols n'arrivaient pas. Et la descente des émigrés de Londres ne
se fit pas non plus. Bref, Bouillon demanda pardon, et jura au roi une
fidélité éternelle. Richelieu fit semblant d'y croire, et, pour
l'éloigner de France, lui promit le commandement de l'armée d'Italie.
Il savait tout. Il les avait tous sous la main, et, s'il ne frappait
pas, c'est qu'il n'y avait guère de témoins ni de preuves. Tous
s'entendaient et tous étaient coupables. Le roi même l'était en un
sens, par ses plaintes, ses protestations d'être excédé de Richelieu.
Cinq-Mars était dans l'affaire de Soissons. La reine en
était-elle[15]? On ne peut en douter quand on voit la subite, la
violente irritation que Richelieu montra alors contre elle, et que
n'explique aucun auteur du temps. Il fit écrire (et écrivit, dit-on)
la pièce de _Mirame_, pleine d'allusions à la situation, à sa victoire
sur tous ses ennemis, insultante surtout pour la reine qu'on y
reconnaissait dans mille traits injurieux. Il avait bâti tout exprès,
au Palais-Cardinal, un théâtre qui ouvrit par _Mirame_, et qui resta
le Théâtre-Français.
[Note 15: Campion le dit expressément. Le 15 août 1641, il
rassure la Chevreuse en lui disant qu'il a brûlé les lettres
de la reine. M. Cousin, le défenseur ordinaire de ces dames,
nous apprend pourtant, et dans sa _Hautefort_, et dans sa
_Chevreuse_, toute la gravité du complot et la part qu'y
prenait la reine. La Hautefort, par l'ordre d'Anne, y était
entrée. La Chevreuse, à Londres, avait formé l'association
des _émigrés français et des royalistes d'Angleterre_
(Holland, général de Charles Ier, Montaigu, conseiller
d'Henriette, ardent papiste), et la ligue des uns et des
autres _avec l'Espagne et le pape_. À Bruxelles, elle y
associa encore le duc de Lorraine et le comte de Soissons.
Complot trop vaste, trop mêlé d'éléments nombreux et
complexes, qui devaient marcher mal ensemble. Cette grande
politique, la Chevreuse, était un esprit romanesque,
nullement positif. Ceci rappelle les complots fous et
visionnaires des Jésuites avant l'Armada. On échoua. Puis on
reprit la chose plus follement encore par le petit Cinq-Mars.
Le sérieux de l'échafaud a trop relevé ce favori ridicule, si
outrecuidant, si absurde. Il voulait, lui, ce garçon de vingt
ans, que le roi le laissât _tuteur du dauphin_. Cela fit
connaître le personnage comme mannequin de la cabale, et
dégoûta entièrement Louis XIII.]
La reine y assista, la cour y assista, et personne n'osait y manquer.
On subit le ministre, mais on punit l'auteur. Un silence de glace, un
ennui calculé, lui revinrent de toute la salle et le morfondirent dans
sa loge. On traita le malade comme étant mort déjà. Il sentit le froid
du linceul, frissonna dans sa bière. Supplice inouï et cruel pour une
âme brûlante, affamée d'immortalité: on affecta de l'oublier vivant.
CHAPITRE XV
CONSPIRATION DE CINQ-MARS ET DE THOU
1642
Les choses inclinaient vers leur terme (janvier 1642). Le cardinal
était toujours malade, mais le roi beaucoup plus. Les médecins ne lui
donnaient pas six mois à vivre. Pour une solution si prochaine, chacun
songeait à se pourvoir.
C'était fait des ménagements. Richelieu fit exclure Cinq-Mars de tout
conseil, et engagea le roi à retirer le Dauphin des mains de la reine.
Laisser le roi futur dans une main espagnole, c'était risquer de
revoir l'étranger régner encore au Louvre, comme Henri V aux temps de
Charles VI.
Le très-intelligent Fontrailles, notre auteur principal ici, assure
que la reine en péril désirait qu'il y eût un complot[16], et y
contribuait de son mieux, ne pouvant qu'y gagner, quel que fût celui
qui pérît, Richelieu ou Gaston, l'un ou l'autre de ceux qui pouvaient
à la mort du roi lui ôter la régence.
[Note 16: Et on peut dire que, pour son compte, elle en
tramait un elle-même. Son plan était d'enlever ses enfants, à
la mort de Louis XIII. Elle chargea de Thou de demander au
duc de Bouillon de la mener à Sedan (Cousin, _Chevreuse_, p.
101). Bouillon, comme on le voit dans toute la Fronde,
appartenait essentiellement aux Espagnols. La reine ne
voulait pas moins que mettre le roi de France entre les mains
du roi d'Espagne. Quoi de plus criminel?--De Thou fut
très-coupable. Richelieu venait de lui pardonner déjà sa
participation à un complot de la Chevreuse.--M. Cousin se
trompe (avec bien d'autres, il est vrai), en disant, p. 105
de sa _Chevreuse_, que Richelieu eut le traité le 11 juin.
Les notes écrites à Tarascon par Richelieu même, établissent
que, le 7 juillet, il n'avait pas encore cette pièce
essentielle.]
Était-elle capable d'un si grand machiavélisme? Par elle-même? Non,
mais peut-être par la Chevreuse, qui lui donna alors un homme à elle,
non pas pour conspirer, mais pour lier entre elles les conspirations
différentes, s'entremettre de l'une à l'autre, et, du moins
indirectement, pousser à l'action.
Bouillon, pardonné, exilé au généralat d'Italie, était plus que jamais
poussé par sa femme orgueilleuse à se venger de Richelieu.
Cinq-Mars, chassé par lui du conseil, et avec outrage, pleurait et
sanglotait, ne songeait qu'à le faire tuer.
Gaston allait être emmené par Richelieu à la guerre du Midi, mais sans
emploi, sans titre. Il disait à Fontrailles: «Ne le tuera-t-on
pas?»--On lui répondait: «Oui, devant vous, sur votre ordre, mais non
autrement.»
Il n'était pas jusqu'au roi qui ne parût contre lui. Il ne cessait de
dire qu'il voudrait _s'en défaire_. Mot équivoque, traduit
diversement. À tout ce qu'on disait, il n'objectait qu'une chose:
«Comment le renvoyer? Il est maître de tout...--Mais, Sire, on le
tuera...--Un prêtre! un cardinal!... Je serais excommunié!»--À quoi un
de ses mousquetaires, Troisville (homme estimé qui fut plus tard de
Port-Royal), répondait en riant: «Ordonnez seulement, laissez-moi
faire... Je m'en irai à Rome, où j'aurai mon absolution.»
L'homme de la Chevreuse, qui devint celui de la reine, l'intermédiaire
des mécontents et le trait d'union des partis, était un homme de
mérite, au fond sans importance, mais parent du duc de Bouillon,
familier de Cinq-Mars, lié avec Fontrailles et les hommes de Monsieur.
Auguste de Thou, fils de l'illustre historien, était jeune, candide,
dévoué, honnête, non sans élévation, et l'on s'étonne de le rencontrer
avec ces gens-là. C'était un savant, comme son père; il était
conseiller et bibliothécaire du roi, mais, de plus, intendant d'armée,
ce qui le mêla aux grands seigneurs, à la jeune noblesse, avec qui
volontiers il s'exposait en amateur. De nature tendre et généreux, il
ne recula point devant l'occasion romanesque de se hasarder «pour une
grande reine,» si malheureuse, à qui on voulait ôter ses enfants. Il
lia Cinq-Mars et Bouillon, jusque-là sans rapport, alla, vint,
s'entremit, porta de l'un à l'autre des paroles, des propositions.
De Thou n'était nullement intéressé, point ambitieux. Mais c'était un
homme déclassé, hors de tout, hors de la robe sans être de l'épée,
n'ayant le pied ferme nulle part. Il était fils de l'_impartialité_
historique et de l'indécision. Lui-même, s'il était quelque chose, il
était l'agitation même. Ses amis l'appelaient en riant: «Votre
_inquiétude_.»
Ce n'est pas un tel homme qui pouvait penser à un assassinat. Que
voulait-il? Rien que sauver la reine, finir la guerre européenne. Or,
on croyait à tort que la guerre, c'était Richelieu, que l'Espagne
voulait la paix.
La paix! quelle belle parole! dit Jean Gerson, comme elle emplit la
bouche de miel!... Il faut se souvenir des terribles malheurs qui
avaient dépeuplé des provinces entières. Cinq cent mille hommes
étaient morts de misère en Lorraine et au Rhin. C'était le tour de la
France du Nord. Les familles les plus honorables (et c'étaient les
parlementaires, la bonne bourgeoisie) ressentaient cette douleur. Des
femmes charmantes, excellentes, femmes de présidents, de simples
conseillers, se réunirent bientôt autour d'un petit homme (resté si
grand), Vincent de Paul, et elles envoyaient quelques secours, hélas!
bien peu de chose, une goutte d'eau sur un grand incendie. La paix
seule pouvait atténuer ces maux. Mais pouvait-on la faire? C'était la
question.
Telle fut l'illusion de de Thou et d'autres parlementaires. Je ne leur
reproche rien. Quoique leur conduite ait été tantôt coupable et tantôt
ridicule, je comprends leur fluctuation. Ils ne sentirent pas assez,
sans doute, que la France eût péri sans cette violente dictature,
qu'elle eût été engloutie par Waldstein, puis par les menus brigands,
les Gallas et les Jean de Werth; ils ne virent pas que Richelieu,
malheureux à la guerre, nous aguerrit pourtant et prépara Rocroy.
D'autre part, quand on sait, par l'horrible affaire de Loudun, la
force et la furie que les tyrannies secondaires déployaient avec les
pouvoirs de la grande tyrannie centrale, on excuse les parlementaires
d'avoir (sans droit, sans mission, n'importe) tenté de suppléer les
garanties publiques qui n'existèrent jamais dans ce misérable pays.
Pour revenir, le pauvre de Thou se vit mené plus loin qu'il ne
croyait. Les hommes de Gaston, spécialement Fontrailles, homme
d'esprit, sans conscience, un furieux bossu, dont Richelieu s'était
moqué, organisaient deux choses. D'abord, le cardinal devant suivre le
roi qui partait pour la guerre d'Espagne, il fut réglé qu'on le
tuerait à Lyon; Gaston devait y aller tout exprès, et, brave cette
fois, donner lui-même le signal. Mais Richelieu tué, restaient ses
hommes et ses parents, tant de gens qu'il avait placés, les Brézé, les
la Meilleraye, les Chavigny, en tête les Condé, dont le fils venait
d'épouser sa nièce. Les grands militaires de l'époque, Guébriant,
Harcourt, Fabert, Gassion, tenaient personnellement à Richelieu, et se
seraient ralliés aux Condés pour faire face à Gaston. Celui-ci,
méprisé, n'avait pas grande chance hors de l'assistance étrangère. M.
de Bouillon l'exigeait, Fontrailles tira de Gaston une lettre où il
s'engageait à faire livrer aux Espagnols une place forte (c'était
Sedan) pour les enhardir à entrer en France. La reine ne donna point
de lettre, ne signa rien, resta derrière.
Les Espagnols hésitaient fort, pour cette raison. Ils voyaient la
régence qui allait leur venir par Anne d'Autriche. Avaient-ils besoin
de Gaston? Et, s'il réussissait par eux, ne publierait-il pas sa
secrète protestation pour détrôner le fils de leur infante? Cependant
les succès de Richelieu en Allemagne, une bataille qu'il gagna sur le
Rhin, le voyage du roi pour prendre Perpignan, le Roussillon, la
Catalogne, les décidèrent, et le traité se fit. Ils promirent secours
à Gaston (mars 1642).
Comment de Thou resta-t-il dans l'affaire lorsqu'elle devenait si
criminelle? Une lettre qu'il écrivit à sa mort nous le fait deviner.
Il était alors amoureux d'une dame très-aimée de la reine, jolie
petite princesse à tête légère, madame de Guémené. Elle était
janséniste, et refusait tout à de Thou. Il était roux, il était homme
de robe, etc. Elle fut vertueuse pour lui, mais non pour Retz. Elle
prodigua au prêtre libertin (et fort laid) ce qu'elle avait refusé à
l'amour, au culte d'un homme supérieur qui, dans un meilleur temps,
eût été peut-être un grand homme, qui avait mis son idéal en elle, et
dont elle fut la suprême pensée.
Ce fut, je crois, le vain espoir de fléchir les rigueurs de cette
cruelle qui aveugla de Thou, lui cacha l'énormité de sa faute, et le
rendit, non pas témoin seulement, comme on a dit, mais acteur
très-actif dans cette affaire coupable qu'il croyait celle de la
reine.
Gaston, à son ordinaire, manqua de parole. Les conjurés l'attendaient
à Lyon; il resta à Blois. Les deux malades, le roi en avant, le
cardinal derrière à quelques lieues, continuèrent d'avancer au Midi.
Mais, à Narbonne, le dernier, craignant, sur les rapports qu'il
recevait, que le roi ne permît sa mort, dit ne pouvoir aller plus
loin. Son incertitude était grande; tout en se disant incapable de
bouger, il partit de Narbonne sans trop savoir où il irait. Le
gouverneur de Provence le reçut dans un abri sûr, au château de
Tarascon, d'où il pouvait toujours s'embarquer et gagner la mer, puis,
en tournant l'Espagne, aller s'enfermer à Brouage qu'il avait
fortifié. Dans sa mortelle inquiétude, il fit prier le prince d'Orange
d'intercéder pour lui, et fit dire au vaillant colonel Gassion que le
moment venait où il faudrait _qu'on se déclarât_, qu'on distinguât ses
amis de ses ennemis.
Le roi n'était pourtant nullement décidé contre lui. L'impertinence de
Cinq-Mars, qui bravait, démentait les meilleurs officiers, provoqua
une explosion. Le roi lui dit: «Je vous vomis.» Souvent il lui ferma
sa porte. Une défaite éprouvée dans le Nord, qui jeta la panique
jusqu'à Paris, fit vivement sentir l'absence de Richelieu.
Cependant le roi semblait si malade, qu'on se croyait au moment
décisif. De Thou, qui était à l'armée, pensa qu'il était bon que la
reine s'assurât des chefs, et, comme il était difficile de deviner de
loin quelles conditions ils feraient, il la priait de lui envoyer des
blancs seings qu'il pût remplir selon les circonstances. Elle l'aurait
fait étourdiment. Brienne se donne l'honneur de l'en avoir empêchée.
Je crois qu'auprès de Richelieu même elle eut un autre conseiller qui
la renseigna et la dirigea. Mazarin très-probablement. Il put lui
faire entendre que les choses n'en étaient pas où on le lui disait,
que le roi vivait, que Richelieu vivait et tenait encore les armées,
que le danger, d'ailleurs, de la future régente, était Gaston bien
plus que Richelieu, que Gaston se noyait dans une entreprise manquée,
qu'au lieu de se lier à lui il fallait l'enfoncer plutôt et aider au
naufrage.
Selon Fontrailles, selon Voiture et autres, ce fut la reine _qui fit
trouver_ le traité. Chavigny, sans le dire, fit un jour entendre la
même chose.
Elle envoya un homme sûr au cardinal (dit Monglat), et, sans doute par
cette voie, lui donna connaissance du traité. La paix se fit entre eux
à ce prix. Elle garda ses enfants.
Le roi malade avait quitté le siége et était revenu à Narbonne quand
l'homme de Richelieu, son ombre, Chavigny, vint le trouver et lui
dévoila tout. Le roi saute au plancher. Quelle preuve cependant?
Chavigny ne lui donnait pas le traité (comme on l'a dit à tort); il
apportait seulement l'affirmation de Richelieu. Le roi hésitait fort.
Il fallut que l'on s'adressât à sa conscience. Chavigny alla trouver
le confesseur, le père Sirmond, le fit parler. Sirmond, le cas posé,
décida qu'en un grand péril de l'État, un roi ne pouvait se dispenser
d'agir préventivement, d'arrêter l'accusé.
Cinq-Mars eut un jour pour s'enfuir et n'en profita pas. En voyant
Chavigny, il avait deviné sa perte. Il eut l'idée, à tout hasard, de
le faire poignarder avant qu'il pût parler au roi. Mais déjà il était
trop tard. Il aurait pu encore, en sautant à cheval, passer les portes
de Narbonne. Mais il perdit la tête, et on eut le temps de les
fermer.
On fit crier peine de mort pour qui cacherait Cinq-Mars. Une femme
l'avait caché dans son lit même. Mais le mari alla le dénoncer. On
arrête Cinq-Mars et de Thou. Ordre envoyé à l'armée d'Italie, où
commandait Bouillon, pour l'arrêter et l'envoyer en France (13 juin
1642).
Ce qu'on craignait le plus, c'était que Gaston ne s'enfuît et qu'on
n'eût pas son témoignage. Le roi, pour le tromper, lui écrivit que
«c'était pour ses insolences» que Cinq-Mars était arrêté.
Richelieu était en péril peut-être autant que Cinq-Mars même. On voit,
par ses notes écrites à Tarascon le 5 et le 7 juillet, qu'il faisait
commencer le procès sans preuves ni témoins, donc sur la simple
révélation verbale qui lui venait de la reine. Mais il ne pouvait
avouer cette source. Il parle dans ces notes comme s'il eût _deviné_
l'existence du traité. Il dit qu'il faut l'avoir, l'acheter à tout
prix d'un confident de Gaston.
Avec un homme moins peureux que Gaston on n'eût rien obtenu, et
Richelieu, n'ayant nulle pièce, eût été conspué, chassé pour calomnie,
poursuivi à son tour. Mais Chavigny, qu'il lui envoya, le terrifia en
assurant qu'on avait le traité, une copie du moins, «trouvée par des
pêcheurs dans une barque échouée en Catalogne.» À lui, Gaston, de
mériter sa grâce en délivrant l'original. C'est ce qu'il ne pouvait
plus faire; dans sa peur, il l'avait brûlé. Mais il offrit d'y
suppléer par la confession la plus complète; confession terrible,
meurtrière, où il allait dire les péchés des autres, ne risquant pour
lui que la honte; un fils de France ne peut aller en Grève.
Le roi avait comblé sa terreur en écrivant que, si sa confession était
incomplète, _on le poursuivrait avec des troupes et qu'on
l'enfermerait_; mais que, s'il disait tout, on le laisserait aller
libre à Venise en lui faisant une pension.
Il parla tout au long, et chacun de ses mots tuait,--d'abord
Cinq-Mars, Bouillon, Fontrailles, puis de Thou même.
La reine, sans le vouloir ni le savoir peut-être, en mettant Richelieu
sur la voie de tout découvrir, avait perdu de Thou. Il fallait bien au
moins une tête à la justice. Or Gaston ne pouvait périr. Bouillon,
arrêté, eut sa grâce en livrant sa place, Sedan. Fontrailles était en
fuite. Si le roi sauvait Cinq-Mars, un seul mourait: c'était de Thou.
Pour elle, elle n'avait rien à craindre. Elle pouvait dormir
paisiblement, attendre la régence. On la croyait perdue. Madame de
Lansac, que Richelieu avait faite gouvernante du Dauphin, vint
triomphante le matin lui dire qu'on tenait Cinq-Mars et de Thou. Elle
faisait la dormeuse entre ses rideaux. La Lansac les tira, mais la
trouva fort calme. Elle connaissait bien de Thou, savait qu'il
mourrait sans parler.
Quant à Gaston, ce qui aurait fait son supplice, c'eût été qu'on le
mît en face de ceux qui s'étaient immolés pour lui et qu'il faisait
périr. Mais les magistrats complaisants assurèrent qu'il n'y avait nul
exemple qu'un fils de France fût confronté. On le fit venir à deux
lieues de Lyon, et comme à la porte du tribunal, pour en tirer au
besoin ce que demanderait le procès. Principal accusé, il ne figura
que comme témoin, et ce témoin dispensa des pièces mêmes, puisqu'on
n'avait que des copies, des chiffons de papier, et sans caractère
authentique.
Cinq-Mars essaya de nier, et attesta Bouillon qu'il croyait loin. À
l'instant même, on le lui présenta pour le démentir. On l'avait pris
caché dans une meule de foin et amené à Lyon, où Mazarin lui conseilla
en ami de faire comme Gaston, de se sauver par la lâcheté. Le roi lui
laisserait sa tête et ne lui prendrait que Sedan.
De Thou montra du courage, mais il aurait plus honoré sa mort s'il eût
moins chicané sa vie par des fins de non-recevoir de procureur. Il se
retrancha trop habilement sur une chose fausse, qu'il avait eu _une
simple connaissance_ de la chose, n'avait pu trahir ses amis. En
réalité, il avait agi, dirigé même, indiquant tous les rendez-vous, y
conduisant les conjurés, les faisant entrer, sans entrer lui-même, et
restant à la porte.
Amené, dit-on, devant Richelieu, il prétendit «avoir ordre du roi.»
Nul écrit, à coup sûr; des paroles vagues, à la bonne heure.
De Thou fut bien jugé. Un coeur comme le sien ne pouvait manquer de le
reconnaître. Lorsque Cinq-Mars et lui allèrent à la mort, leurs juges
(dont était l'illustre Marca) étaient sur leur passage, et les
condamnés les remercièrent de la juste sentence qui, lavés et
purifiés, allait les envoyer à Dieu.
Cinq-Mars, si beau, si jeune, de Thou, si estimé jusque-là, si pur
(moins une erreur), excitèrent dans la foule un intérêt
extraordinaire. La maladresse d'un bourreau novice qu'on employa
ajouta encore à l'émotion. Quand la tête de Cinq-Mars tomba, il
s'éleva de toute la place un horrible cri de douleur. De Thou, manqué
d'abord et très-cruellement égorgé, jeta la foule dans un accès de
fureur frénétique. Des pierres volèrent sur l'échafaud. Ce bon peuple
de France maudit cette justice qu'il appelait vengeance, et pleura
amèrement les coupables qui l'avaient trahi.
CHAPITRE XVI
ISOLEMENT ET MORT DE RICHELIEU--MORT DE LOUIS XIII
1642-1643
Richelieu avait fait lui-même sa dernière maladie. Par propreté
galante, il avait supprimé un flux d'hémorrhoïdes, dérivatif utile de
maux plus graves, qui le tenait en vie. Immédiatement un abcès parut à
la main, au bras, d'autres ailleurs. Dès lors, rien n'y servit; il eut
beau faire; il était mort.
De toute façon, Cinq-Mars l'avait tué. Son maître le haïssait
désormais sans retour. L'auteur primitif du complot avait été le roi.
Tout avait commencé par ses paroles imprudentes qui semblaient
demander qu'on le délivrât de son ministre. Il avait été découvert par
les aveux des accusés; et, lorsque, revenant au Nord, il lui fallut à
Tarascon comparaître devant Richelieu, il y vint comme un accusé.
Malade, on le mit sur un lit en face du malade, et, quelque soin que
prît le cardinal de le rassurer, de lui donner le change, ni l'un ni
l'autre dès lors ne s'y trompa. C'étaient deux ennemis.
Le roi revint seul à Paris avec les mêmes hommes qui, même avant
l'affaire Cinq-Mars, offraient, au premier ordre, de le défaire de
Richelieu.
Dans ce triste château de Tarascon, plus tard fameux par les
massacres, au bruit monotone du flot qui sanglote en passant, la
petite cour du cardinal avait été un moment réduite à quatre hommes
trop compromis pour le quitter vivant. Ses instruments d'abord et
sous-ministres, Chavigny, Dunoyer, Mazarin. Le premier seul était bien
sûr; seul il représentait, exécutait sa violente volonté. Dunoyer, le
boeuf, le Jésuite, ne pouvait manquer tôt ou tard, par sa dévotion, de
tourner à l'Espagne, c'est-à-dire à la reine; c'est ce qui arriva.
Pour Mazarin, le plus douteux de tous, il avait bien servi pour
espionner Cinq-Mars, pour faire parler Bouillon; il marchait droit
sous l'oeil du maître; mais son zèle apparent, son patelinage italien,
son caressant baragouinage, n'inspiraient pas, comme on va voir,
grande confiance à Richelieu.
Le quatrième personnage, sur lequel il faut s'arrêter, était un homme
de vingt ans qui n'avait rien de jeune. Très-sinistre figure d'oiseau
de proie, la plus bizarre du siècle. Point de front et nez de vautour;
des yeux sauvages et fort brillants; rien d'homme, quelque chose de
moins ou de plus, et d'une espèce différente. Animal féroce et docile,
servile en ses débuts, plus servile à la fin. Ce personnage étrange,
nourri par Richelieu dans sa ménagerie, va éclater dans l'histoire.
C'est Condé.
Ces Condés étaient sombres et bas, et semblaient toujours inquiets.
Frappant contraste avec les Condés d'autrefois, avec celui des guerres
civiles, celui de la chanson (le Petit Homme tant joli, qui toujours
chante et toujours rit...). Mais ceux-ci étaient contestés. On a vu la
terrible affaire du père du grand Condé, né en prison d'une mère
accusée d'empoisonnement. On le disait l'oeuvre furtive d'un page
gascon qui se sauva. Henri IV, sans enfant alors, fit réformer le
jugement de la mère, prit le petit pour vrai Condé et lui fit sa
fortune en lui donnant mademoiselle de Montmorency.
Les deux époux se détestaient. Il n'aimait pas les femmes; tous ses
amours étaient dans l'Université de Bourges (Lenet). Cependant, quand
il fut mis à la Bastille par le maréchal d'Ancre, il joua à sa femme
le tour de dire qu'il ne pouvait se passer d'elle. Elle, glorieuse,
mit son honneur à accepter, et elle s'enferma avec lui. Homme
d'esprit, mais bas, sale, avare, portant sur le visage son âme
d'usurier, il avait tout ce qu'il fallait pour éloigner une femme.
Mais la prison, l'ennui, firent un miracle. Elle devint enceinte, et
fit tout à sa ressemblance la très-jolie madame de Longueville, la
future reine de la Fronde. Puis un garçon, cette figure crochue du
grand Condé; enfin Conti, prêtre et bossu, que sa soeur fit général de
Paris.