Elle nous valut le gain de dix batailles. L'Espagne, étranglée

désormais entre deux révolutions, nous laissa faire partout. Elle ne

put empêcher ni Harcourt de prendre Turin, ni la Meilleraye de prendre

Arras. Cette dernière affaire traîna pourtant et nous mit en péril.

Pendant qu'on fait le siége en règle, à la façon de la Rochelle, en

entourant la place d'une circonvallation de cinq lieues, les Espagnols

ont le temps de ramasser des forces et d'assiéger les assiégeants.

Enfin, sans la lenteur qu'ils mirent de leur côté à attaquer le

secours qu'on envoya, il ne serait pas arrivé, et, malgré tant de

circonstances favorables, nous aurions échoué encore.

L'intérieur change aussi bien que l'Europe. Richelieu met en scène

deux acteurs nouveaux qu'il croit siens. Il donne au roi pour favori

un joli page, un écolier à lui, le jeune Cinq-Mars. Et en même temps

il établit en France le beau Mazarin, le futur mari de la reine.

La vengeance que l'Italie a tirée de la France pour avoir tant de fois

trompé sa confiance a été d'y mettre la peste qui s'exhalait de son

tombeau. Les plus grands corrupteurs des moeurs et de l'opinion nous

sont venus toujours d'Italie, nombre d'aventuriers funestes, de

_bravi_ scélérats, de séduisants coquins. Les uns réussissent, et les

autres avortent. Mais tous nous pervertissent. Concini règne ici sept

ans, Mazarin quinze. Et le Corse Ornano, gouverneur de Gaston, s'il ne

fût mort à temps, peut-être lui aussi eût été roi de France.

La France du XVIIe siècle procède de deux caducités, de la vide

enflure espagnole, de la pourriture italienne. Aussi, dans la

littérature, le moment vigoureux du siècle, son milieu, est marqué des

rides de la décadence. La préoccupation ridicule de la forme dépare,

non-seulement les Balzac et autres rhéteurs, mais les plus sérieux

écrivains. Richelieu, si net et si fort, n'en est pas moins souvent

burlesque. Saint-Cyran, ingénieux, parfois profond, se noie

fréquemment dans un galimatias énigmatique. Qui pourrait lire

Corneille, sauf ses quatre chefs-d'oeuvre? Le grand succès de l'époque

est _Clélie_, long, ennuyeux roman, écrit par une Sicilienne,

mademoiselle Scudéry. Et la dictature littéraire est au salon d'une

Romaine, née Pisani, madame de Rambouillet.

L'opéra nous vient d'Italie cette année même; ses machines d'abord

pour les fêtes de Rueil; puis la musique tout à l'heure, sous la

régente et Mazarin.

Richelieu connut-il celui qu'il mettait en France? Parfaitement. Il le

crut un faquin, et c'est pour cela qu'il le prit. Il l'avait vu double

et ingrat pour l'homme qui l'avait introduit, le père Joseph. Il le

savait très-bas, propre aux coups de bâton. Il raille sa bravoure et

ses reculades subites dans une lettre spirituelle (1639). À Paris,

Jules Mazarin avait donné des conseils de vigueur et fait le Jules

César, enhardi Richelieu à envoyer d'Estrées et menacer le pape. Mais,

rappelé à Rome, il eut grand'peur. Richelieu l'en plaisante, voudrait

qu'il prît coeur, qu'il restât. «Convenons, dit-il, qu'il n'y a que

les Italiens pour savoir faire les choses, pour jeter en paix les

parfums, les poudres odoriférantes, les fulminantes en guerre,» etc.

Mazarin, dans sa poltronnerie, voulait que Richelieu cédât et reculât

brusquement. Mais Richelieu persiste. Alors Mazarin n'y tient pas. Il

se sauve de Rome sans dire adieu, se réfugie en France.

La peur était mêlée d'espoir et de spéculation. Le rusé avait calculé

que son bon protecteur, le père Joseph, étant près de mourir, il

fallait se trouver là, prendre la place chaude et s'y fourrer. Il élut

domicile chez son intime ami, Chavigny, qu'il trahit plus tard, comme

Joseph. Chavigny, fils de Bouthilier, passait pour fils du cardinal.

Ce ténébreux jeune homme, sombre reflet de Richelieu, malgré sa

défiance et sa pénétration, accueillit le fourbe Italien. Il venait,

disait-il, se donner corps et âme au grand maître de la politique,

étudier sous un tel professeur. Richelieu, qui, dans sa grandeur,

n'avait pas moins des côtés de pédant, le prit au mot sur cette

éducation, l'accepta pour élève. Lui-même le disait à sa nièce un jour

qu'elle sortait du théâtre: «Pendant que vous êtes à la comédie, je

forme un ministre d'État.»

Quand Mazarin réfugié vint ainsi se mettre à l'école, Richelieu sentit

le parti qu'on en pouvait tirer. Lui qui voyait tant d'hommes, il

n'avait jamais vu un homme ni si fin ni si bas. S'il ne s'y fia pas,

il crut cependant qu'avec un tel valet il n'y avait du moins pas grand

danger de révolte, qu'on le tiendrait tout au moins par la peur. Il

résolut de le pousser, de le mettre au plus haut, insista près du

pape, et tant, qu'à la longue il arracha pour lui le chapeau. Mais je

crois qu'il fit plus. Il y avait six mois à peu près qu'il avait donné

au roi son joujou, le petit Cinq-Mars. Répugna-t-il à ce que Mazarin,

bien vu dès longtemps de la reine, intéressant alors par son malheur,

son dévouement pour nous, s'avançât, réussît près d'elle? Les fêtes de

décembre et janvier, les repas qu'on y fait, sont des temps

d'attendrissement pour les dames qui aiment la table. Ce qui est sûr,

c'est qu'elle fut enceinte de la nuit de Noël (1639), et qu'au 22

septembre suivant elle accoucha de son second fils, d'un prince tout à

fait italien. C'est le frère de Louis XIV.

On a dit que ce roi fut fils de Mazarin; à tort certainement; il fut

Français, lesté d'Autriche. Mais son frère, le duc d'Orléans, tout

comme le premier, Gaston, ne fut rien qu'Italie, pour l'esprit, pour

les moeurs. Il fut tout aussi Mazarin que Gaston était Concini.

Je sais bien les difficultés. Les contemporains croient qu'elle ne se

donna à lui que plus tard. Il y a eu tout au moins un entr'acte dans

sa faveur. Richelieu l'avait présenté «comme ressemblant à

Buckingham,» et pour qu'il réussît. Ressemblance invincible, mais

présentation trop suspecte. Il put être favorisé d'amour plus que de

confiance. Lui-même fut peut-être effrayé du succès, et recula vers

Richelieu.

Mais revenons au roi et à Cinq-Mars, histoire plus ridicule encore.

Louis XIII, on l'a dit, n'était pas Henri III. Je le crois bien. C'est

un temps bien plus vieux. La virilité baisse encore. Tous les rois de

l'Europe n'en peuvent plus, et, si Anne d'Autriche n'eût

vigoureusement relevé la race, les nôtres en seraient venus au

rachitisme de Charles II d'Espagne.

Cette misère physique et cet épuisement général se marque par l'usage

très-grand des excitants, vieux ou nouveaux. Les écrivains du siècle

buvaient beaucoup de vin; la plupart se grisaient (V. le dîner connu

d'Auteuil). Le café va bientôt donner l'ivresse sobre. Le _scocolato_

espagnol est reproché par Richelieu au cardinal son frère, comme une

drogue nouvelle et funeste qu'il a apportée de Rome.

Mais, si les forces baissent, les passions restent, ou du moins les

velléités. L'admiration de la beauté (admiration non pure, mais

abstinente) est le vice singulier des princes du temps, tous Italiens

dégénérés. Le faible et gras Jacques Ier (fils éreinté du chanteur

Rizzio) n'a aucun besoin de maîtresse. Il lui suffit d'aimer une jeune

âme, docile et imparfaite encore, que lui, maître Jacques, formera,

rendra parfaite; cette âme est Buckingham. Le _castoiement_ (comme dit

le Moyen âge), le plaisir, non de châtier avec des coups, mais de

gronder, de corriger, d'humilier, de faire pleurer, de se brouiller

toujours pour se raccommoder sans cesse, c'est tout l'amusement de ces

rois. Louis XIII (Orsini?) n'avait d'autre plaisir. Jusque-là peu

heureusement. Son premier ami, Baradas, jeune homme grand et fort,

était un rustre qu'on ne pouvait mener ainsi. Saint-Simon fut trop

nul. Et mademoiselle de Hautefort, au contraire, eut trop d'esprit

gascon, de nerf et de saillie; il n'y avait pas plaisir à la gronder;

elle rendait les coups; elle ne pleurait pas; elle riait. Et c'était

le roi qui s'en allait pleurer chez Richelieu.

Celui-ci, grand admirateur des Jésuites, et spécialement de leur

pédagogie, n'ignorant nullement le secret de leurs succès, comprit

qu'au goût du roi c'était un vrai écolier qu'il fallait[14]. Il le

fallait joli, fantasque, vicieux, mais susceptible de réforme, tel

que le roi entreprît de le _castoyer_ et de le refaire. Son ami

d'Effiat, en mourant, avait laissé un enfant charmant, le jeune

Cinq-Mars, et une fille qui épousa la Meilleraye, parent de

Richelieu. Cinq-Mars était presque allié de celui-ci. Il arrivait à

dix-sept ans. Il allait porter l'épée et entrer dans les grades.

Nouvel amusement pour le roi, né caporal, et qui ne parlait que de

soldats, même à mademoiselle de Hautefort. La vive demoiselle endurait

cet excès d'ennui assez patiemment. Mais combien mieux le roi

pouvait-il parler d'armes, de chasse et de tout à un jeune militaire!

Donc, le cardinal le lança, bien instruit, bien stylé, pour _observer_

le roi d'abord, et peu à peu pour lui plaire s'il pouvait.

[Note 14: Et cependant il ne suit pas leur plan d'études dans

son collége. On disait, et on dit encore, qu'ils enseignaient

_les sciences_ aussi bien que les langues. Les langues,

c'est-à-dire le latin (peu ou point de grec), s'enseignaient

en six classes et au moins en six ans; et, _dans une seule_,

entre la rhétorique et la théologie, ils enseignaient un peu

de philosophie, de mathématiques et de physique. Le plan que

Richelieu traça pour son collége modèle de Richelieu diffère

essentiellement, en ce qu'à chaque classe et chaque année, de

la sixième à la philosophie, les sciences sont toujours

enseignées et en français. À la classe du matin, quand

l'attention des enfants est neuve et fraîche encore, on leur

enseigne l'histoire, la géographie, la physique, la

géométrie, la musique, la mécanique, l'optique, l'astronomie,

la politique et la métaphysique. À la classe du soir, ils se

délassent par les poètes et les orateurs, les auteurs

épistolaires, les livres de dialogues, la prosodie et la

grammaire. Enseignement tout à fait différent de celui des

Jésuites; celui de Richelieu y donne la grande part, _plus de

la moitié_, aux sciences, qui, dans les colléges de La Flèche

ou de Clermont, n'entraient au total _que pour un douzième_.

L'originalité réelle de leur collége de Clermont (rue

Saint-Jacques) était surtout en ceci, qu'il y avait à peu

près autant de maîtres que d'élèves, _trois cents Jésuites_,

profès ou aspirants, pour _quatre cents écoliers_. Je parle

des écoliers _internes_ seulement, des seuls auxquels on fît

attention, et qui étaient les enfants des plus grandes

familles. La mécanique de leurs colléges était très-forte, en

ce sens que le même professeur suivait l'enfant de classe en

classe, le prenait en sixième et le menait en rhétorique.

L'élève maltraité ne pouvait dire: «Dans un an, je suis

quitte de ce professeur.» S'il déplaisait malheureusement, si

son maître le prenait en grippe, on le fouettait six ans de

suite. Cela rendait peureux, flatteur; on craignait

extrêmement un maître à perpétuité. Les enfants pauvres, les

boursiers, sous cette perspective, et suivis ainsi de la

verge, devaient travailler ou périr. La vieille Université de

Paris, qui fouettait tant, reproche cependant aux Jésuites de

ne fouetter que les pauvres, ces malheureux boursiers, tenus

au collége par leur subsistance.

«Voilà qui est bien dur, diront les mères. Et comment tant de

grandes dames confiaient-elles à ces terribles Pères leur

douce progéniture?» Rassurez-vous. Autant leur mécanique, vue

par là, était dure, autant, d'un autre côté, elle était

douce. Tous les Jésuites n'étaient pas professeurs, beaucoup

étaient _amis_. L'amitié était une position, un métier, une

profession spéciale. Parmi ces Jésuites non enseignants, mais

amateurs, qui causaient, conseillaient, observaient, se

promenaient, faisaient de la littérature, l'enfant pouvait se

choisir _un ami_. Quoi de plus rassurant pour la pauvre mère

qui amenait son nourrisson et s'en allait en larmes, que de

le confier à ce bon Père qui en faisait son pupille, se

chargeait de le recommander, d'intervenir pour lui, d'adoucir

le pédant, de sauver un enfant si tendre! «N'ayez pas peur,

madame. Tout cela est pour nos boursiers, des enfants rudes

qui ne vont que par là... Mais ce beau cher petit seigneur!

j'en réponds, et rassurez-vous,» disait le Père.--Un père?

bien mieux, une mère tendre qui partageait ses jeux mieux que

n'eût fait sa mère, l'aidait dans son devoir, le menait au

jardin, et cueillait avec lui des fleurs. Inutile de dire que

cet homme charmant devenait pour l'enfant un confident aimé,

indispensable; l'écolier le cherchait, dès qu'il était libre,

lui disait toutes ses pensées. L'_ami_ savait le fond du

fond, dix fois plus que le confesseur. Il renseignait

parfaitement la Compagnie, et sur l'enfant, ses qualités, ses

vices, ses tendances, son caractère, et sur tout ce que

l'enfant pouvait savoir ou entrevoir des secrets de sa

famille. Le connaissant à ce point-là, il avait sur lui les

plus fortes prises, s'en emparait de plus en plus. Tellement,

qu'au grand étonnement de la mère, quand elle venait voir son

enfant, il était froid, rêveur, distrait, visiblement ennuyé

d'elle, et fort impatient d'aller _jouer_ avec son _ami_.

Mais on jouait bien moins qu'on ne causait. Les Jésuites

étaient fort caillettes, commères intarissables, aussi

bavards que curieux.--Il y avait, en cette institution, du

bien, du mal. Sans nul doute, la société douce et bonne d'un

homme d'esprit peut affiner bien vite; c'est ce qu'il y a de

plus fort pour mûrir en serre chaude et donner de prompts

résultats. La concurrence était extrême et poussée par tous

les moyens. On faisait de petits parleurs, des académiciens

de douze ans, et des acteurs de treize pour les comédies de

collége.

Voilà le bien, si c'en est un. Le mal était ceci: Dans

l'éducation ordinaire, un même homme étant obligé d'alterner

la rigueur et l'indulgence, cumulant les deux rôles de Grâce

et de Justice, neutralise par l'une les effets de l'autre; il

influe moins comme homme que comme doctrine et ne prend

d'autorité que celle de la raison. Mais ici, l'homme de la

Grâce n'ayant point à sévir jamais, étant toujours un

camarade aimable, un aide utile, un protecteur surtout,

défendant l'enfant de la peur, infailliblement gagnait tout

le coeur de la petite créature. Ce qui en advenait, on le

sait trop.

Si des résultats moraux et de l'éducation nous passons à

l'instruction, examinons quelle était la valeur réelle de

leur enseignement. On le devine par leurs très-médiocres

commentaires sur les auteurs anciens. Grande chute! quand on

arrive là en sortant de la vigoureuse et mâle érudition du

XVIe siècle, qui retrouva parfois l'âme même de l'Antiquité.

À qui fera-t-on croire que de plats écrivains, grotesques et

ridicules, comme ils furent généralement, ont pu être de

vrais interprètes du noble génie antique? Cent ans avant

Pascal, Rabelais note d'un trait vigoureux l'aurore de cette

belle littérature (la Savatte de pénitence, la Pantouffle

d'humilité, etc.). Elle fleurit de plus en plus. N'inventant

plus rien, on édite, on ramasse, on balaye, on compile. Les

gros recueils commencent avec je ne sais combien de mauvais

livres de classe. Dans ces catacombes de l'ennui, l'on

recueille religieusement tout l'inutile, le _detritus_ et le

_caput mortuum_. À côté fourmille, frétille la fausse vie

plus morte encore, les épigrammes galantes, la dévotion en

madrigal, etc. Pour écarter les sottises honteuses et ne

parler que des choses fades, qui peut lire sans nausée une

seule page du livre capital et triomphant de la Société, si

somptueusement édité, l'_Imago primi sæculi Societatis Jesu_,

1640?--Mariana confesse que son ordre est très-corrompu. Eh

bien, la corruption morale se réfléchit dans celle du goût.

Leurs doctrines et leurs moeurs firent leur littérature, et

celle-ci qui subsiste, témoigne contre leur enseignement. M.

Caillet a tort de suivre ici, les yeux fermés, M. Émond, dans

son _Histoire du Collége Louis-le-Grand_. Il a tort aussi (p.

412) de révoquer en doute l'assertion de l'Université: «que

les Jésuites _traitaient mal les boursiers, les écoliers

pauvres_ (_Mss. de la Bibl. Mazarine_). Cela paraît bien

vraisemblable quand on lit dans Ranke (Papauté) l'expresse

recommandation du légat _de mieux traiter les écoliers nobles

et riches_.]

Le roi vit bien venir la chose, et, trouvant cet enfant qui dormait ou

faisait semblant dans les coins des appartements, il devina qu'il

dormait pour le cardinal, pour écouter et rapporter. Cela même lui

donna pitié de la jeune âme qu'on corrompait ainsi, et qui, logeant

dans ce beau corps, devait être mieux douée de Dieu, appelée par lui à

autre chose. De là une tentation naturelle de convertir Cinq-Mars et

d'en faire un honnête garçon, un parfait gentilhomme. Il était tard.

Car l'étourdi était déjà fort engagé dans la jeune société noble du

temps, le monde du _Marais_, comme on disait, autrement dit des

élégants, des esprits forts, des gens qui ne croyaient à rien et ne se

gênaient guère.

Cette préoccupation du roi commence vers juin 1639 au siége d'Hesdin,

où mademoiselle de Hautefort n'avait pu venir. Il y prit habitude

d'avoir toujours là Cinq-Mars pour le prêcher. Et voilà qu'il ne

pouvait plus s'en passer. À la moindre absence, il criait: «Où est

Cinq-Mars?» Richelieu usa sur-le-champ de cette première fleur de

passion. L'enfant gâté dit qu'il aimait le roi, mais voulait être

seul, c'est-à-dire qu'il n'aimât plus la Hautefort. Cela promis, ce

ne fut plus assez. Pria-t-il? pleura-t-il? On ne sait; mais le roi,

pour l'apaiser, eut la faiblesse de promettre qu'il la chasserait de

la cour. Chose plus facile à promettre qu'à faire. Car nulle

précaution n'y servit; elle se mit, malgré tous les ordres, sur le

passage du roi, et fit rougir le pauvre Sire.

Le cardinal, vainqueur, ayant un si bon instrument, et sachant que ces

choses-là durent peu, poussait son petit homme au grand galop. Il

l'engageait à exiger, faire le difficile et se faire valoir. Le roi,

ayant voulu lui donner la place qu'avaient eue Saint-Simon, Baradas,

le jeune insolent dit: «C'était bon pour eux, de petits gentilhommes.»

Il fallut que le roi négociât avec le vieux M. de Bellegarde pour

satisfaire sa volonté, qui fut d'abord d'être grand écuyer. Dans la

langue de cour, ce petit polisson fut appelé _Monsieur le Grand_.

Louis XIII avait jusque-là paru un homme sec, mais assez raisonnable.

Il avait eu deux lueurs poétiques, l'apparition première de

mademoiselle de Hautefort et la transfiguration de Lafayette.

Mouvements excusables de coeur, courts élans de jeunesse dans un homme

né vieux, mais enfin tout cela était d'humanité, de nature, donc non

ridicule. Un côté de son caractère qui l'était davantage, c'est qu'il

avait du temps pour tout, sauf pour la royauté. Il écrivait des plans

de campagne, envoyait de petits articles à la _Gazette de France_,

faisait de petits airs et des chansons en bouts rimés. Son extrême

désoeuvrement lui donna parfois des curiosités peu royales, celle, par

exemple, d'apprendre la cuisine; il prit des leçons pour savoir

larder.

Pauvretés, ennui, innocence. L'excuse, c'était Richelieu, un autre

roi, qui, en le consultant toujours avec respect, n'eût pas souffert

qu'il fît rien de sérieux.

Ce qui le mit plus bas que sa lardoire, ce fut son radotage pour un

enfant qui se moquait de lui. Il donna là des signes d'imbécillité

caduque, à quarante ans. Les froideurs de Cinq-Mars, ses rebuffades,

un simple oubli d'écrire dans les absences, faisaient pleurer le roi.

Mais, quand on voit ses lettres à Richelieu pour faire chapitrer

l'écolier, lettres si pesantes et si sottes, on est du parti de

l'enfant, on trouve qu'à bon droit il fuyait l'éternelle gronderie et

plus encore les burlesques tendresses de son royal Jésuite. Mieux

valaient les verges et le fouet.

Il échappait tant qu'il pouvait. Parfois, aux antichambres, ce garçon,

que le roi eût voulu maréchal de France, passait le temps à lire le

roman de Cyrus avec les valets. Parfois, la nuit, il se sauvait de

Saint-Germain, galopait à Paris, au quartier élégant, à la place

Royale, dans les belles ruelles et les conversations galantes. On l'y

travaillait fort. Les dames politiques n'épargnaient rien pour le

gâter, lui brouiller la cervelle, le rendre fou et traître.

L'intrigante Marie de Gonzague en faisait son _Petit Jean de Saintré_,

et par le roman le menait à l'histoire (la plus triste). Le roi avait

beau le tenir, le garder, le coucher dans son lit, avec lui; il

fuyait, s'évanouissait.

Cependant l'influence occulte se révéla. Il ne se tint pas satisfait

d'un grand titre ni de la faveur. Il prétendit avoir part aux

affaires. Richelieu fut bien étonné lorsque, le roi tenant conseil

chez lui (il était malade à Rueil), Cinq-Mars resta, siégea. Le

cardinal refusa de parler devant lui, et le lendemain le tança fort de

son outrecuidance. Mais ceux qui menaient le jeune homme, loin de

reculer, avancèrent, lui firent demander... quoi? un bijou? une armée!

et dans le moment le plus difficile pour secourir notre camp d'Arras,

menacé par les Espagnols. Le roi était si faible, que, sans Richelieu,

il cédait. Du moins il lui donna à conduire le corps des volontaires,

toute la jeune noblesse de France. Il eut un cheval tué, se crut

Alexandre le Grand. Le roi ne souffrit plus qu'il se hasardât

davantage.

Les Espagnols battus regagnaient par l'intrigue ce que perdaient leurs

armes. La ligue universelle des femmes était pour eux. Marie de

Médicis en Angleterre, aux Pays-Bas, la Chevreuse à Madrid, à Londres,

les filles d'Henri IV, Henriette, Christine, ne travaillaient pas

seules. Le duc de Lorraine avait épousé (sa femme vivant encore) une

Italo-Flamande, qui le mena aux genoux du roi pour rentrer chez lui et

trahir. Le jeune Guise, archevêque de Reims, un brillant duelliste,

s'était marié deux ou trois fois, et suivait la sagesse de la

Palatine. Le duc de Bouillon, longtemps général de Hollande, et qui

passait pour une forte tête, ayant vieilli dans les affaires, avait

épousé sur le tard une catholique qui le fit catholique, le jeta dans

tous les casse-cous.

En 1641, la partie fut liée à merveille. Madame de Bouillon fit de son

vieux mari goutteux le centre, la clef de voûte d'une ligue

universelle. L'Empereur fournit des troupes, et l'Espagne en promit.

Mais, pour donner à l'invasion étrangère un air national, un prince du

sang, le comte de Soissons, réfugié chez Bouillon, prit le

commandement de l'armée. Les émigrés français, de tout parti, devaient

partir de Londres et faire une descente en France. Il leur semblait

faire la guerre à coup sûr, ayant Paris d'avance où le jeune Gondi eût

surpris la Bastille, ayant la cour, les voeux de la reine, ayant le

cabinet du roi et son secret par son enfant gâté, Cinq-Mars, à qui il

disait tout. L'armée même que Richelieu leur opposait était en grande

partie pour eux. L'armée, la France, tout le monde était gagné par le

mot séducteur que l'ennemi avait mis sur son drapeau: La paix.

Richelieu, en si grand péril, fit d'abord procéder le Parlement contre

Guise et Bouillon. Soissons étant prince du sang, on ne pouvait le

juger, mais bien le faire tuer. Le dévot et scrupuleux Dunoyer, homme

très-discret, se chargea, dit-on, de négocier l'affaire. Il partit,

emporta une forte somme pour payer l'assassin.

Des deux côtés, les choses se passèrent comme on pouvait le prévoir.

Soissons battit sans peine une armée qui voulait être battue. Mais,

d'autre part, pendant que ce vainqueur, autre Gustave-Adolphe,

regardait la déroute, il lui advint comme à Gustave, il fut frappé à

mort sans que l'on sût par qui (6 juillet 1641).

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 13 / 24 段