Cela calma Gaston, lui fit avaler l'amère pilule. Il avait fait une

protestation secrète contre la légitimité de l'enfant. Mais il

n'éclata pas, ne troubla pas le doux concert des félicitations dont on

flattait l'amour-propre du roi. Lafayette soutenait sa foi, et, d'une

bouche pure et non menteuse, affirmait, célébrait le miracle de la

Vierge. Mais, plus directement encore, mademoiselle de Hautefort

reprit et empauma le roi. Audacieuse de son dévouement, sûre

d'ailleurs de ne risquer guère, la vive Périgourdine lui fit des

avances innocentes. Elle le refit son chevalier. Il se remit à faire

pour elle des vers, de la musique. Il aimait à la voir manger avec les

autres demoiselles; il les servait à table; il parlait mal du

cardinal. Bref, il n'oubliait rien pour plaire.

De temps à autre, pour l'éveiller un peu, elle le piquait, le

querellait; il passait tout le temps à écrire ces petites disputes,

les dits et les répliques.

On gagna ainsi les neuf mois. Enfin, le jour venu (5 septembre 1638),

on aurait voulu que le roi fût ému, qu'il montrât des entrailles de

père. La Hautefort ne s'épargna de l'ébranler, le mettre en mouvement.

Elle y perdit son temps. La reine eut beau crier. On eut beau même

dire, à tort ou à raison, qu'elle était en danger. Le roi resta calme

et paisible.

Il ne fut pas pourtant inhumain pour l'enfant. La Hautefort, pleurant

et lui reprochant sa froideur: «Qu'on sauve le petit, lui dit-il. Vous

aurez lieu de vous consoler de la mère.»

Si je ne craignais de faire tort à ce pauvre roi, je dirais que,

malgré ses sentiments chrétiens, il se fût consolé sans peine de voir

crever son Espagnole. La Française était là (non plus Lafayette

impossible), mais cette vive Gasconne, qui le tenait alors. La dame

qui écrit son histoire assure que toute la nuit, pendant que la reine

criait, il se faisait lire l'histoire des rois veufs, qui, comme

Assuérus, épousèrent leurs sujettes.

CHAPITRE XIII

MISÈRE--RÉVOLTES--LA QUESTION DES BIENS DU CLERGÉ[13]

[Note 13: Les tableaux de l'administration de Richelieu, que

nous trouvons dans les ouvrages généraux de MM. Avenel

(Introd.), Chéruel, Bailly, Doniol, Dareste, etc., ne

pouvaient être que sommaires. Pour la première fois, les

faits, les dates, ont été réunis et donnés au complet avec de

nombreuses citations des actes, dans l'ouvrage spécial de M.

Caillet. Je l'ai eu constamment sous les yeux, en écrivant ce

chapitre. On y suit à merveille les tergiversations et les

contradictions de Richelieu, et pour la levée de l'impôt (par

élus, par trésoriers, par intendants), et pour ses tentatives

de faire aider l'État par le clergé. M. Caillet ne tire

aucune conclusion. Celle qui ressort des faits, c'est que,

Richelieu étant définitivement repoussé, et le clergé (le

grand propriétaire de France) ne donnant rien qu'un _don

gratuit_ minime, ni l'État, ni la Charité, ne pourront se

constituer. Richelieu mourra à la peine, Vincent de Paul fera

très-peu de chose (six cent mille livres en six années pour

des millions d'affamés). Puis, va venir Colbert qui mourra à

la peine. L'État s'enfonce dans la mendicité. La bureaucratie

progresse dans l'extermination du peuple. Mais, ce n'est pas

assez. C'est quand la terre elle-même semble exterminée et ne

produit plus, qu'arrive par les grandes famines la Révolution

de 89.--Sur les révoltes des _va-nu-pieds_ de Normandie, des

_croquants_ de Guyenne, voyez les textes intéressants réunis

par M. Bonnemère, _Histoire des paysans_. Gassion, qui

extermina les premiers, ne put s'empêcher d'admirer leur

valeur héroïque. Voir aussi l'importante _Histoire du

Parlement de Normandie_, par M. Floquet, et spécialement son

_Diaire du voyage du chancelier Séguier, à Rouen_.]

1638-1640

L'enfant fut un garçon, donc un roi. Gaston perdit le trône. La France

en fut folle de joie. Heureuse d'échapper à un autre Henri III, elle

acceptait aveuglément les chances d'une royauté de femme, la sinistre

loterie d'une régence étrangère où elle avait déjà gagné deux Médicis.

Richelieu demeura sans voix. Sa fatalité était désormais d'avoir pour

maîtres l'infant de la maison d'Autriche, la régente espagnole. Dans

le compliment sec, en deux lignes, qu'il fait à la reine, les paroles

lui restent à la gorge: «Madame, les grandes joies ne parlent pas...»

L'avenir était très-obscur. Richelieu, il est vrai, n'avait plus à

craindre Gaston. Mais quels seraient les amants de la reine? C'était

la question. Haï d'elle à ce point, pourrait-il lui faire accepter un

homme à lui? Un homme sans famille et sans racine aucune, un étranger,

un prêtre, un aventurier sans naissance, lui valait mieux qu'un autre.

C'est, si je ne me trompe, la raison principale qui lui fit adopter

bientôt un Italien que lui-même lui présenta comme ressemblant à

Buckingham, le fin, le délié, le beau Mazarini.

Il avait apparu en 1630, comme on a vu, pour sauver l'armée espagnole.

Cependant le père Joseph l'avait fait accepter de Richelieu comme

pouvant être utile à Rome, Mazarin étant _domestique_ de celui des

neveux du pape qui tenait le parti français. La mort du père Joseph,

en décembre 1638, rendit sa place vide; bientôt Mazarin succéda.

Joseph, cette année même, appuyé par sa jeune parente Lafayette, avait

hardiment travaillé contre Richelieu. Il avait tiré du roi promesse de

rappeler sa mère, et la demande au pape de le faire cardinal. Le pape

n'osait. Il savait que Richelieu, sous main, contre Joseph, poussait

le client de Joseph, ce Mazarin, qu'il croyait à lui maintenant, et

qu'il voulait faire cardinal. Joseph vit bien qu'on l'amusait. Le

désespéré Capucin sentit que le chapeau, l'ambition de toute sa vie,

ne lui viendrait jamais, et comprit que son Mazarin le lui soufflait.

Il étouffa, il étrangla; une attaque d'apoplexie le frappe en mai. Et

chacun dit: «Il est empoisonné.» Il confirma ce bruit tant qu'il put

en quittant l'hôtel du cardinal et se réfugiant à son couvent.

Richelieu l'y calma un peu en lui faisant venir la promesse tant

désirée _pour la première vacance_. Mais le pape était averti. Joseph

fut joué jusqu'au bout. Le roi seul était sérieux dans l'affaire, il

insistait contre le ministre. Ordre aujourd'hui et contre-ordre

demain. Le pauvre martyr n'y tint pas. Une mauvaise nouvelle qui vint

de Rome l'acheva, et il mourut deux heures après (18 décembre 1638).

Entre la naissance du Dauphin et la mort de Joseph, Richelieu régala

la cour d'une grande fête. Il fit danser le _ballet de la félicité

publique_. Chose hardie au moment où de toutes parts il avait des

revers. Impuissance complète en Italie. En Espagne, un honteux échec,

Condé, Sourdis en fuite. Au Nord, nouveau projet de conquérir les

Pays-Bas avec le prince d'Orange, et, pour tout résultat, la reprise

d'une petite place. Richelieu n'avait réussi que là où il n'était pas.

Le général aventurier, Weimar, qui guerroyait aidé de quelque argent

de la France, battu, battant, avait pourtant à la fin quatre fois

défait l'ennemi, pris Brisach. Il songeait à se faire, entre nous et

l'Empire, un petit royaume d'Alsace.

Richelieu assurait qu'il avait pris Brisach pour nous. Mais Weimar

montra le contraire. Il garda sa conquête, et il allait devenir un

danger pour la France quand une fièvre nous en délivra (18 juillet

1639). On admira encore que les ennemis de Richelieu mourussent ainsi

toujours à temps.

L'invincible ennemi dont on ne pouvait se défaire, c'était

l'épuisement du royaume, l'abîme de la misère publique qui se creusait

de plus en plus. Le gouvernement était sérieux, nullement

dilapidateur, le ministre économe, le roi avare. Il avait réduit à

rien les libéralités royales. Les grands revenus de Richelieu ne

paraîtront pas excessifs si l'on songe que sa maison était réellement

un ministère des arts qui pensionnait les gens de lettres (nullement

nourris par leurs ouvrages alors). Ajoutez-y les fêtes et les diverses

dépenses de représentation que Richelieu prenait sur lui. Au milieu de

cette guerre dévorante, de cet effort immense pour refaire l'armée

chaque année, il avait réussi pourtant à créer une marine. Dans tout

cela, il y avait certes beaucoup à admirer, et les éloges de Balzac et

de tant d'autres ne sont pas entièrement déraisonnables. Madame de

Motteville, comparant Richelieu à Mazarin, le voleur, le prodigue, si

justement méprisé et haï, a été jusqu'à dire cette parole excessive et

absurde: «Richelieu était adoré.»

Il dit dans ses Mémoires qu'il avait augmenté l'impôt _modérément_.

Cela est vrai relativement, eu égard à l'immensité des dépenses.

D'année en année se succèdent des édits sages pour mieux régler la

répartition des taxes. Mais toute cette sagesse devait échouer contre

ce que nous avons dit ailleurs: _il ne pouvait toucher au grand corps

riche_, au clergé, pas davantage à la noblesse, obérée, ruinée,

mendiante. Il s'efforçait d'atteindre la bourgeoisie par sa _taxe des

gens aisés_, et par un examen sévère des exemptions sans titre et de

la fausse noblesse.

La bourgeoisie propriétaire se revengeait sur ses fermiers, métayers,

paysans, haussait les baux, suçait et resuçait la terre. En dernière

analyse, c'était sur le cultivateur que l'impôt retombait d'aplomb.

En 1635 et 1639, les parlements de Toulouse et de Rouen révélèrent le

cruel mystère de ce gouvernement. Même quand le chiffre des taxes

n'augmentait pas, elles devenaient chaque année plus pesantes.

Pourquoi? Parce qu'en chaque commune, ce que ne payaient pas les

insolvables, les ruinés, les pauvres gens en fuite, ceux qui restaient

solvables le payaient. Mais, écrasés par cette solidarité désolante,

ils devenaient peu à peu moins solvables, grossissaient le nombre des

ruinés et des gens en fuite. Des villages devenaient déserts.

On saisissait, on prenait, vendait tout, jusqu'aux jupes des femmes.

Le parlement de Normandie dit qu'elles ne vont plus à la messe,

n'osant montrer leur triste nudité. La saisie principale, malgré les

ordonnances d'Henri IV, tombait généralement sur les bestiaux. On

enlevait le troupeau du village. Et dès lors, plus d'engrais; la terre

jeûnait, ainsi que l'homme, ne se réparait plus. Le maigre laboureur

semait chaque année dans un sol plus épuisé, plus maigre. Voilà la

route où nous entrons, où nous irons de plus en plus. Vauban et

Boisguilbert la déplorent sous Louis XIV. Mais on n'y va pas moins

jusqu'en 89.

Une guerre sans élan moral, et faite à contre-coeur, ne se soutenait

qu'à force d'argent. On n'entrait en campagne que par l'emploi nouveau

de quelque expédient violent, une fois en saisissant la rente et ne

payant pas les rentiers, qui s'ameutèrent et qu'on emprisonna. Une

autre fois, on fait croire aux provinces, mangées, foulées par les

logements de troupes, qu'en payant elles seront quittes de ces

misères. Elles paient, et les soldats n'en sont pas moins logés chez

l'habitant.

La _taxe des gens aisés_, acceptée au moment de l'invasion comme une

rigueur passagère, subsista, s'étendit, et toute la bourgeoisie fut

tenue sous la terreur d'un arbitraire indéfiniment élastique, qui

croissait ou baissait à la volonté des commis. Ces commis gouvernèrent

en 1637 sous le nom d'_intendants_, armés d'un pouvoir triple de

justice, police et finances, suspendant, entravant et les anciens

pouvoirs de Gouverneurs, d'États, de Parlements, supprimant

brusquement les élus par qui Richelieu avait voulu d'abord régler

l'impôt, mais dont l'action lente ne donnait pas les rentrées sûres,

rapides, que demandait la guerre. Un seul roi reste en France, armé

des trois pouvoirs, c'est l'Intendant, l'envoyé du ministre; un homme

généralement inconnu et de peu de poids, un cadet de famille de juges

ou de la cour des aides, de la chambre des comptes. Petit jeune homme

en habit court, qui fera faire taire les robes longues, menacera les

Parlements, qui sait? par une accusation, fera mener à la Bastille

monseigneur le Gouverneur même de la province et les plus grands noms

de la monarchie.

Il est curieux de voir la versatilité de ce gouvernement. Richelieu,

pendant six années, de 1630 à 1636, emploie toute sa vigueur à

introduire partout l'_impôt levé par les élus_, par trois mille

notables de France. Il brise, pour y réussir, les résistances des

États provinciaux et des Parlements.

La guerre venue, il quitte brusquement ce système et fait lever

l'impôt (révolutionnairement, on peut le dire) par trente-cinq

dictateurs sous le nom d'Intendants. L'ordre y gagne; les pouvoirs

locaux sont écrasés. Mais l'action violente, précipitée, d'un

gouvernement si terrible, décide l'explosion du désespoir. Révoltes,

non contre le roi, mais contre le fisc. Les _croquants_ du Midi sont

massacrés par la Valette, et les _nu-pieds_ normands sont massacrés

par Gassion, beaucoup pendus, plusieurs roués vifs à Rouen

(1639-1640).

Tout cela fait, rien de changé. L'impossibilité de payer est la même.

Et le roi, dans une ordonnance de novembre 1641, avoue, «les larmes

aux yeux,» ce sont ses termes, précisément les mêmes maux dont se

plaignaient les insurgés, précisément l'horreur de cette solidarité de

ruine qu'ont accusée les Parlements. Mais quel remède propose-t-il? Il

n'ose articuler le seul qui serait efficace.

La grande question du monde en ce siècle et aux trois derniers, c'est

celle des biens ecclésiastiques. Elle domine toute la guerre de Trente

ans. En Allemagne, en France, partout, c'est la question, plus ou

moins formulée, ici parlante et là muette.

Il était évident que les biens donnés à l'Église servaient au Moyen

âge diverses utilités publiques, écoles, hôpitaux, entretien des

pauvres, etc. L'État n'existant pas alors (à proprement parler),

l'État réel, sérieux, était dans l'Église. Celle-ci, peu à peu, se

dégagea des charges, garda les avantages, s'enfonça dans son repos,

donnant pour tout secours à l'État... ses prières.

L'État, chargé de plus en plus par l'organisation de tous les services

publics, et frémissant de faim, tournait tout autour du clergé, et

rencontrait de toutes parts une merveilleuse clôture. Les grands

siéges dont on parle depuis celui de Troie, l'Anvers du prince de

Parme et l'Alesia de César, sont fort peu de chose à côté.

François Ier crut pénétrer dans la place par la connivence du pape. Ce

fut le Concordat. Le roi mit les siens dans l'Église, paya en

bénéfices des emplois, des retraites. Mais on put voir la vertu

singulière des terres d'Église pour transformer les hommes. À peine

mis dessus, les serviteurs du roi n'étaient que prêtres et défendaient

les biens sacrés.

Au premier mot que l'Hôpital risqua pour demander un état de ces biens

(mai 1561), le clergé appela l'Espagne. Mais les huguenots étaient là.

Il eut peur, il jeta un os, une rente d'un million à peu près pour la

dette du roi à l'Hôtel de Ville. Somme minime au siècle suivant, où

toute valeur avait changé.

Henri II et Henri IV imaginaient avoir trouvé une fente, une étroite

fissure. Au nom de la charité, ils priaient que les abbayes reçussent,

_comme frères convers_, de vieux soldats mutilés. Les pauvres diables

y furent reçus si mal, qu'ils aimaient mieux s'en aller et tendre la

main aux passants. Leurs places n'en furent pas moins remplies. Les

grands abbés y mettaient leurs domestiques en retraite, leurs favoris,

les parents de Jeannette.

Aux assemblées qui précédèrent le siége de La Rochelle, puis la

rupture avec l'Espagne «pour délivrer l'archevêque de Trèves,» le

clergé donna quelque chose, comme une subvention de croisade. En 1638,

Richelieu, aux abois, les dents aiguisées par la faim, et peut-être

poussé par les conseils hardis du moine révolutionnaire Campanella,

sembla déterminé à exiger davantage. On peut croire, toutefois, que,

de longue date, il avait prévu ce moment, ayant encouragé un long

travail, l'immense compilation des _Libertés gallicanes_ de Pierre Du

Puy. Ce savant archiviste, excellent instrument de guerre que

possédait le cardinal, l'avait armé de pièces pour prendre la

Lorraine. Et il lui prépara un arsenal d'actes et de vieux livres,

réimprimés en trois in-folios, pour battre le clergé en brèche. Le

sens total fut résumé hardiment par Du Puy dans ce grand axiome:

«L'Église ne peut pas posséder.»

Contradiction étrange. En 1629, quand Richelieu crut devenir légat, il

obligea le doyen de Sorbonne d'abjurer les doctrines gallicanes. Il

les ressuscite aujourd'hui, en 1638. Il les pousse à leur dernière

conséquence. On concluait à Rome qu'il voulait se faire patriarche.

J'en conclus seulement qu'il périssait faute d'argent, et qu'il

voulait rançonner le clergé. La dévotion du roi ne permettait pas une

révolution sérieuse. Richelieu, pour gagner le roi, trouva un Jésuite,

Cellot, qui appuya Du Puy; un autre, Rabardeau, pour soutenir et

autoriser cet épouvantail du patriarcat. Mais tout cela rassurait peu

la conscience de Louis XIII.

Ce qu'on pouvait lui faire entendre, c'est que ce clergé économe, qui

disputait une aumône à l'État, était effroyablement riche. Son revenu

de trois cents millions d'alors a été évalué très-mal douze cents

millions d'aujourd'hui. C'est s'arrêter au pur rapport des valeurs

métalliques. Mais il faut tenir compte aussi de l'avilissement des

denrées (personne ne pouvant acheter dans cette misère), tenir compte

de la position du seul riche, du seul acheteur, du seul qui eût de

l'argent pour faire toute bonne affaire et pouvoir s'enrichir encore.

Pour parer le coup, Rome avait choisi pour nonce le doux, le charmant

Mazarin. Celui-ci obtint en effet de Richelieu une surprenante

reculade, un arrêt du conseil contre son propre livre; le livre qu'il

avait commandé à Du Puy. Mazarin, par ce grand service, croyait

charmer le pape, enlever le chapeau. Mais, en même temps, pour plaire

à Richelieu, il l'engagea à envoyer à Rome un ambassadeur militaire

qui poussât le pape, Rome étant du tempérament des belles qui ne

haïssent pas une douce contrainte. Richelieu envoya d'Estrées, l'homme

même qui avait chassé le pape de la Valteline. Enhardie par l'Espagne,

Rome manqua à d'Estrées et rappela Mazarin. En octobre 1639,

l'ambassadeur interrompit ses relations avec le saint-siége.

Donc la petite guerre commença. Déjà Richelieu avait créé des

procureurs du roi dans les tribunaux ecclésiastiques pour les

surveiller. Il fit décider par le Parlement que l'enquête ordinaire

sur les moeurs des nouveaux bénéficiés se ferait par les évêques, non

par les nonces de Rome.

Enfin le modéré Marca, jusque-là contraire à Du Puy, dépassa Du Puy en

un point; il enseigna que les églises, ayant droit d'élire leurs

évêques, pouvaient donner ce droit au roi. Louis XIII aurait eu les

pouvoirs d'Henri VIII. Ces évêques royaux, en concile, eussent pu

créer un patriarche.

Le roi (le 16 avril 1639), acceptant, proclamant comme siennes les

hardiesses de Du Puy qu'il a désavouées, déclare «que le clergé _est

incapable de posséder_ et peut être contraint de vider tout immeuble

un an après l'acquisition. Mais il veut bien ne pas le dessaisir; il

se contentera d'exiger les droits d'amortissement.» Fière et

redoutable menace, mais bien peu soutenue. Le 7 janvier 1640, on avoue

platement que le roi s'en tiendrait à un petit don de trois millions.

Le roi est donc vaincu? Du Puy ne l'est pas, et il continue la

bataille, aidé surtout par l'ennemi, par les pamphlets papistes qui

indignent le public, relèvent le courage du ministre. Trois millions

ne sont plus assez; il lui faut le _sixième du revenu_ pendant deux

ans (_cent millions de ce temps-là_), 6 octobre 1640. Une commission,

créée par Richelieu pour établir ce droit, sur le refus des pièces,

fait enfoncer les portes des archives que lui fermaient les agents du

clergé. La bataille est bien engagée.

Et, à ce moment même, Richelieu fait décidément le plongeon. Il se

résigne à demander cinq millions et demi, une fois payés (1641).

Il marqua sa mauvaise humeur en faisant renvoyer dans leurs diocèses

les cinq ou six évêques dont la résistance avait tout arrêté. Ils

partent, mais vainqueurs. La question, dès ce jour, est finie pour

jamais.

Le clergé sera quitte dès lors pour donner peu ou rien. Dès lors, le

grand riche est exempt, et l'on ne prendra rien qu'aux pauvres.

Si Richelieu veut soutenir la guerre, si le gouvernement a des besoins

croissants de toute sorte, qu'il demande à ceux qui n'ont rien.

Si l'on est obligé d'organiser la charité publique, en présence du

nombre effroyable de ceux qui demandent l'aumône, les biens d'Église,

fondés pour cet usage, ne contribueront pas. Vincent de Paul et

autres chercheront des ressources fortuites pour les établissements

nouveaux.

Ni Richelieu pour le gouvernement, ni Vincent pour la charité, ne

feront rien de grand ni de solide.

Résumons en trois mots les trois chapitres précédents.

Richelieu, vaincu dans l'opinion par le drame espagnol et le succès du

Cid, vaincu dynastiquement par la grossesse de la reine et l'enfant du

miracle, reste vaincu encore dans la question d'argent par la

résistance du clergé.

D'autant plus pesant il retombe sur le peuple, et d'autant plus

maudit.

CHAPITRE XIV

RICHELIEU RELEVÉ PAR LES RÉVOLUTIONS ÉTRANGÈRES--LES FAVORIS, MAZARIN,

CINQ-MARS

1639-1641

L'Europe, épuisée, haletante, se mourait du désir de la paix. Mais la

France malade, l'Espagne agonisante, l'Empire exterminé, ne s'y

décidaient pas. Pourquoi? Nulle question essentielle n'avançait, ni la

question de propriété, ni la question religieuse. Pas un de ceux qui

avait pris ne voulait rendre. Le pape demandait un congrès, et

lui-même le rendait impossible, en refusant d'y paraître si l'on

admettait un seul protestant. On passa sept années à discuter la forme

du congrès, à régler l'étiquette, les passeports, etc.

Notre campagne de 1639 ne valut guère mieux que les autres. Richelieu

n'aboutit, avec sa principale armée et le roi en personne, qu'à donner

à la Meilleraye, son parent, le petit succès de prendre Hesdin. Et

l'on n'y arriva qu'au prix d'une diversion très-malheureuse à l'Est,

où on força le brave Feuquières d'attaquer sans avoir des forces,

c'est-à-dire de se faire tuer.

Le favori de Richelieu, Condé, en Catalogne, eut échec sur échec. Si

nous réussîmes en Savoie par la bravoure d'Harcourt et du jeune

Turenne, ce petit succès fut terni par la spoliation de la duchesse de

Savoie, fille d'Henri IV et soeur de Louis XIII, que l'on protégea

comme on avait protégé la Lorraine, en occupant ses places qu'on prit

et qu'on garda.

La scène change en 1640. Mais comment? Par des circonstances

extérieures, où, quoi que l'on ait dit, Richelieu eut bien peu de

part.

L'Angleterre, allié timide, mais efficace, de l'Espagne, tombe en

pleine révolution. Le jugement commence sur le grand traître du parti

protestant, déjà dénoncé par Gustave.

L'Empire espagnol tombe en pièces, la France n'aura qu'à ramasser.

Je ne crois pas ce que dit Temple, que Richelieu ait donné deux

millions aux Convenantaires pour renverser Charles Ier. Il n'avait

guère d'argent. Mais la faveur marquée de ce roi pour l'Espagne, mais

son opposition à notre invasion des Pays-Bas espagnols, jeta

certainement Richelieu dans les résolutions les plus sinistres. Ses

échecs au dehors, au dedans, l'avaient aigri. Il encouragea partout la

révolution, employant désormais contre ses ennemis des moyens

désespérés.

Notre succès en Catalogne fut très-étrange. Nous réussîmes à force

d'être battus. La résistance nationale que nous avaient faite les

Catalans méritait des couronnes; à la place, ils reçurent d'Olivarès

des garnisaires. Il mit en logement chez eux une armée de brigands qui

venaient d'Italie, habitués à tout prendre et tout faire. Les Catalans

tuèrent leur vice-roi, appelèrent les Français, qu'ils craignaient

d'autant moins qu'ils venaient de les battre.

Il n'y avait pas à marchander avec ce peuple, dans un si grand bonheur

et si inespéré. C'est ce qu'on fit pourtant. Louis XIII accepta, non

la protection d'une république catalane qu'ils auraient désirée, mais

la royauté du pays, alléguant que la Catalogne avait appartenu aux

Francs de Charlemagne.

La révolution de Portugal suivit de près. Elle fut toute spontanée.

Richelieu y avait pensé, et il cherchait un prétendant. Mais

l'explosion se fit d'elle-même et pour Bragance (1er décembre 1640).

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 12 / 24 段