parfois timidement complaisant, que l'Académie publia, et l'insultante
critique du ridicule capitan Scudéry, et les lâches injures de Mairet,
jusque-là maître de la scène, qui s'avoua jaloux et releva encore par
là le succès de Corneille.
Aurait-on pu, en 1637, après le _Cid_, ce qu'on avait pu en 1626,
punir de mort l'obstiné duelliste revenu pour se battre sous les
croisées du roi? Non, l'édit était aboli, la scène avait vaincu les
lois; sur Richelieu planait Corneille.
La campagne s'ouvrait. De quel coeur la noblesse allait-elle se battre
contre les descendants du _Cid_, ces Espagnols aimés et admirés?
Français et Espagnols allaient penser également que l'ennemi n'était
qu'à Paris, l'ennemi commun, Richelieu.
Tout en voulant apaiser le ministre et lui demandant pardon d'avoir
réussi, Corneille allait de crime en crime. Pas une de ses pièces qui
n'eût l'effet d'une conspiration. _Horace_, quoique dédié au cardinal,
fut avidement saisi par les Romains du Parlement, les Cassius de la
grand'chambre et les Brutus de la basoche. _Cinna_, la _Clémence
d'Auguste_, sous cet homme inclément, parut une sanglante satire.
_Polyeucte_ fut représenté au moment où le ministre venait de mettre à
la Bastille le Polyeucte janséniste, l'abbé de Saint-Cyran. Les femmes
de Corneille sont déjà les frondeuses, et ce sont elles qui firent
celles-ci. La Palatine se croyait Émilie. Madame de Longueville disait
de sang-froid, à Coligny, à la Rochefoucauld, ce que Chimène dit, dans
son transport, ne se connaissant plus:
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Mais la Chimène surtout, ce fut la reine. Avec ses trente-sept ans,
notre reine espagnole, oubliée, peu comptée, un peu moquée pour ses
couches douteuses, refleurit jeune et pure par la vertu du Cid. Sur
elle, aux représentations, se fixent tous les yeux, à elle reviennent
les bravos et l'enthousiasme public. Tout imite l'Espagne, se drape à
l'espagnole, pour être bien vu de Chimène. Elle accepte ce rôle, et,
quoique l'auteur inquiet ait dédié le Cid à la nièce du cardinal, la
reine se pose sa patronne. Elle demande, obtient de Richelieu qu'on
donne la noblesse au père de Corneille, et il n'ose refuser.
Contradiction flagrante. Il le fait honorer, il le fait condamner,
subissant malgré lui l'arrêt de l'opinion, si bien formulé par Balzac:
«Si Platon le met hors de sa cité, il ne peut le chasser que couronné
de fleurs.»
CHAPITRE XI
DANGER DE LA REINE
Août 1637
La reine Anne d'Autriche, en 1637, n'était plus jeune. Elle était à
peu près de l'âge du siècle. Mais elle avait toujours une grande
fraîcheur. Ce n'était que lis et que roses. Née blonde et
Autrichienne, elle brunissait un peu de cheveux, était un peu plus
Espagnole. Mais, comme elle était grasse, son incomparable blancheur
n'avait fait qu'augmenter. Flore devenait Cérès, dans l'ampleur et la
plénitude, le royal éclat de l'été.
Elle fut plus tard fort lourde. Retz la trouve, à quarante-huit ans,
«une grosse Suissesse.» Mais nous sommes encore en 1637.
Elle nourrissait un peu trop sa beauté, mangeait beaucoup et se levait
fort tard, soit paresse espagnole, soit pour avoir le teint plus
reposé. Elle entendait une ou deux messes basses, dînait solidement à
midi, puis allait voir des religieuses. Sanguine, orgueilleuse et
colère, elle n'en était pas moins faible; ses domestiques la disaient
_toute bonne_. Elle avait eu (jeune surtout) un bon coeur pour les
pauvres. Coeur amoureux, crédule et ne se gardant guère. La Chevreuse,
qui la connaissait, disait à Retz: «Prenez un air rêveur; oubliez-vous
à admirer sa belle peau et sa jolie main; vous ferez ce que vous
voudrez.»
Sa parfaite ignorance et son esprit borné la livraient infailliblement
aux amants par spéculation et aux rusées friponnes qui s'en faisaient
un instrument.
Par deux fois, dans deux grands dangers de la France, on la mit en
rapport avec l'ennemi. En 1628, quand l'alliance monstrueuse de
l'Angleterre et de l'Espagne se faisait sous main contre nous, et
qu'on poussait Waldstein à l'invasion de la France, elle sollicita le
duc de Lorraine de nous abandonner, c'est-à-dire d'ouvrir la porte à
Waldstein (chose avouée par un des Guises). Et, quand l'invasion se
réalisa, en effet, dans l'année 1636, où la grande armée des voleurs
impériaux entra par le Nord et par l'Est, où commença en Lorraine et
au Rhin l'immense destruction dont nous avons parlé, nous retrouvons
notre grosse étourdie aux Carmélites, écrivant aux Espagnols, qui
viennent à dix lieues de Paris!...
Elle trahissait et elle flattait. Elle s'était rapprochée de
Richelieu. Elle lui demandait des grâces. Elle se laissa même aller,
pour l'enivrer et l'aveugler, jusqu'à aller le voir chez lui à Ruel,
où elle accepta ses fêtes galantes et ses collations, les concerts et
les vers qu'il faisait faire pour elle.
Il n'était pas tout à fait dupe. Un si grand changement l'inquiétait
plutôt. Et, à ce moment même, il accueillait l'idée d'un petit complot
qui eût écarté mademoiselle de Hautefort, l'avocat de la reine, son
vertueux espion. Saint-Simon et quelques autres avaient entrepris de
changer les platoniques amours du roi et de lui faire aimer une fille
plus jeune, Lafayette, moins jolie, toute brune, mais nature tendre,
amoureuse, élevée, de celles qui ravissent les coeurs. Le confesseur
du roi, le Jésuite Caussin, que l'on croyait un simple, entrait dans
cette intrigue. Le fond du fond, ce semble, que Richelieu n'aperçut
que plus tard, était que, Lafayette étant proche parente du père
Joseph, son succès près du roi eût fait l'élévation du fameux Capucin,
donc la chute de Richelieu.
Les choses allèrent très-loin. La haine de la reine, un essai fort
grossier qu'elle fit pour humilier la pauvre fille en surprenant cette
nymphe idéale dans nos basses fonctions de nature, ne firent
qu'irriter, échauffer le roi. Sa réserve, sa dévotion, cédèrent une
fois dans sa vie. Il eut un vrai transport, et proposa à Lafayette de
venir s'établir _chez lui_, dans son petit Versailles, et d'être toute
à lui.
Elle aurait fort bien pu être reine de France. Le roi ne pouvait avoir
qu'une épouse, non une concubine. Tous furent saisis, surpris,
épouvantés.
Richelieu commençait à voir à qui l'affaire profiterait. Et les
parents de Lafayette commencèrent à prendre peur, à craindre d'être
sacrifiés, si le roi, toujours incertain, n'allait pas jusqu'au bout.
Ils abandonnèrent Lafayette, firent dire par la jeune fille qu'elle
voulait se retirer à la Visitation. Le roi pleura, mais, de toutes
parts, on éveilla ses scrupules, on fit appel à sa dévotion. Lafayette
pleura encore plus, mais s'en alla (19 mai 1637). Le père Caussin, qui
ne lâchait pas prise, insinua au pénitent royal qu'il pouvait sans
péché continuer de la voir à la grille. Religieuse et toujours aimée,
elle n'en eût été que plus puissante peut-être pour amener le roi où
l'on voulait.
La reine triomphait du départ de Lafayette. Cependant, au mois d'août,
elle fut frappée à son tour. Un avis positif permit à Richelieu de
saisir enfin sa correspondance. On arrêta Laporte, qui ne la trahit
pas. Ce fut elle qui trahit Laporte, avoua, et, de plus, se laissa
dicter une lettre pour lui ordonner de tout dire. Amené devant le
ministre, il nia fermement. On ne poussa pas trop. Richelieu se montra
doux et courtois jusqu'à envoyer de l'argent à madame de Chevreuse,
qui s'enfuyait et partait pour l'Espagne. Il fit visiter le couvent,
ne trouva rien que haires, cilices et disciplines. Il est faux et
absurde qu'en cette visite le chancelier ait fouillé la reine
effrontément, mis la main dans son sein. Elle n'était pas même à
Paris, mais à Chantilly, près du roi.
À quoi tint son salut? À ce qu'on ne trouva pas les pièces
essentielles? À ce que mademoiselle de Hautefort alla déguisée à la
Bastille, et avertit Laporte de ce qu'il devait dire? Il y eut tout
cela, mais encore autre chose. La douceur de Richelieu pour Laporte
(qui ne fut pas mis à la question), les éloges même que le ministre
donna à sa résistance, à sa fidélité, montrent assez qu'alors il
ménagea la reine. Pourquoi? Elle était à ses pieds et elle avait
demandé grâce.
Il l'avait terrifiée d'abord, lui faisant croire qu'il avait trouvé
tout. Et alors, perdant la tête, elle l'avait prié d'éloigner les
témoins et de rester seul avec elle. Le manuscrit cité par Capefigue,
quoique de la main du cardinal, est si naïf, qu'on n'y peut
méconnaître ce que dut sentir la femme effrayée. Par sa trahison de
Laporte, par celle qu'elle fit (plus haut) de la Fargis, on voit comme
elle était peureuse. Elle fut d'autant plus caressante, plus qu'une
reine, plus qu'une femme ne pouvait l'être avec sûreté: «Quelle bonté
faut-il que vous ayez, monsieur le cardinal!... Tirez-moi de là; je ne
ferai plus de faute à l'avenir.» Elle avançait, offrant sa main
tremblante. C'était fait de la fière Chimène. Au vainqueur de dicter
les conditions.
Au grand étonnement de la reine, Richelieu recula. Il ne prit point
cette main, s'inclina humblement et dit qu'il allait demander les
ordres du roi. Que dire des contradictions humaines? La faveur que,
cinq ans plus tôt, en novembre 1632, il avait cherchée, désirée, il la
décline en 1637. Y vit-il une perfidie, un piége féminin pour le
perdre? Ou peut-être, malade, vieilli, il se jugea, se contenta de
tout pouvoir.
Revenu, rapportant l'ordre du roi, il la retrouve humiliée, anéantie.
Comme une petite fille, elle écrit devant lui une confession de ses
rapports avec l'Espagne, une promesse de ne plus récidiver, de se
conduire selon son devoir, _de ne rien écrire qu'on ne voye_, de ne
plus aller aux couvents, du moins seule, et de n'entrer dans les
cellules qu'avec telle dame qui en répond au roi.
Pièce grave, qui pouvait servir si l'on allait jusqu'au divorce.
Mais, même en donnant cet acte contre elle, elle n'eut pas grâce
entière du roi. Il ne lui parla plus. Tout le monde s'éloigna d'elle.
Les courtisans qui entraient dans la cour de Chantilly tenaient les
yeux baissés, afin qu'on ne pût dire qu'ils regardaient les fenêtres
de la reine. Elle étouffait de honte et de douleur, et, les deux jours
qui suivirent son pardon, chose inouïe pour elle, elle ne put manger.
Trois personnes lui restaient fidèles et travaillaient pour elle en
dessous; d'abord deux femmes généreuses, Hautefort par dévouement,
Lafayette par dévotion; enfin le père Caussin, qui, sous son air béat,
saisissait adroitement toute occasion de faire scrupule au roi de
vivre mal avec sa femme, de tenir sa mère en exil et de continuer la
guerre. Pour s'amender des trois péchés, une chose suffisait: renvoyer
Richelieu.
Les Jésuites, qu'on croit de si grands politiques, satisfont peu ici.
Ils se montrent flottants et peu d'accord. Plusieurs étaient pour
Richelieu. Plusieurs, un père Monod, qui gouvernait la régente de
Savoie et qui influait sur Caussin, Caussin même et d'autres sans
doute voulaient renverser Richelieu. Mais qui eussent-ils mis à la
place? On a dit le vieux Angoulême, bâtard (fort méprisé) de Charles
IX; j'ai grand'peine à les croire si sots. Angoulême peut-être aurait
suffi comme drapeau et mannequin; mais dessous, très-probablement,
était en embuscade le seul homme capable, le père Joseph, que sa
parente Lafayette eût mis sans peine au ministère.
Quoi qu'il en soit, ces souterrains, ces mines, poussés d'août en
décembre, avaient réussi chez le roi. Il était pris. On le voit par
une lettre craintive de Richelieu où il lui explique qu'à tort le père
Caussin _dit qu'il désire se retirer_; il le fera _quand la paix sera
faite_. Humble manière de conjurer l'orage et de gagner du temps.
Il arriva pour Angoulême ce qui était arrivé pour les parents de
Lafayette. Il s'effraya de cet honneur de succéder à Richelieu. La
terrible réputation du cardinal le servit encore cette fois. Angoulême
lui dénonça tout. Richelieu le mena lui-même au roi, demanda si
vraiment c'était lui qui le remplaçait. Le roi balbutia, s'excusa. Et
Richelieu resta plus maître que jamais.
C'était le 8 ou le 9 décembre. Tous les fils laborieusement ourdis par
la cabale se trouvaient à la fois rompus. Tous les moyens humains,
Caussin, Hautefort et Lafayette, les avertissements, les prières, les
suggestions de l'amour et de la dévotion, avaient échoué. Il fallait
un coup d'en haut pour trancher le noeud, un miracle. Il se fit.
CHAPITRE XII
LA NAISSANCE DE LOUIS XIV
1636-1637
Les origines des grandes choses ne sont pas toujours claires. Le Nil
cache sa source, et l'on peut disputer sur celles du Danube et du
Rhin. Ne nous étonnons pas si les vraies origines du Messie de la
monarchie sont restées un peu troubles, si son fameux Noël n'en est
pas moins louche. Pour bien y voir, il manque l'étoile d'Orient.
Ce qui nous permet l'examen et même l'encourage, c'est la conduite du
roi, qui se montra tellement désintéressé de la chose, subit
patiemment le miracle, mais n'en fut pas mieux pour la reine, ne
s'émut point de ses souffrances, enfin, ne l'embrassa pas, comme
c'était l'usage, après l'accouchement.
Le sceptique Henri IV s'était montré bien autre à la naissance de
Louis XIII. Tout en le proclamant aussi un don de Dieu, il avait
prouvé par sa joie qu'il se jugeait l'instrument du miracle; il avait
embrassé la mère, versé des larmes paternelles.
Mais ici rien pour la nature. Dieudonné est le fils de la raison
d'État.
La date est importante et très-délicate à fixer. Si l'on en croyait la
dame qui écrit la vie de mademoiselle de Hautefort, celle-ci eût fait
parler le confesseur au roi et décidé le rapprochement des époux la
_veille d'une grande fête_, évidemment Noël (25 décembre 1638). Date
improbable, qui, admise, ferait naître l'enfant avant terme, ce qu'on
n'a jamais dit. Date plutôt certainement fausse; au 25, le confesseur
Caussin était chassé; son successeur, donné par Richelieu, n'aurait
pas conseillé au roi de se rapprocher de la reine.
Le calcul exact des neuf mois[12] nous reporte, au contraire, à une
date bien plus vraisemblable, au 9-10 décembre, au moment de la grande
crise, au jour où Richelieu vainquit Caussin et dut le faire partir le
lendemain.
[Note 12: Louis XIV naîtra le 5 septembre 1638. Anne
d'Autriche a-t-elle conçu le 5 décembre 1637? Non. Les mois
n'ont pas tous trente jours. Il faut ajouter six jours pour
les six mois qui ont trente et un jours; mais, comme le mois
de février n'en a que 28, il faut ôter deux de ces six jours,
c'est-à-dire n'en _ajouter que quatre au calcul
total_.--Donc, en ajoutant au 5 décembre quatre jours, on
obtient le 9 décembre, la veille de l'exil du Jésuite
Caussin, le jour même où Richelieu lui fit prononcer son
exil, et où la reine, ayant échoué dans cette dernière
intrigue, n'eut plus de salut que dans une grossesse.]
Il en advint à Paris en 1637, comme à Lyon en 1630. L'enfant apparut
au moment où la mère se croyait perdue si elle n'était enceinte. Il
vint exprès pour la sauver. C'est l'_Ultima ratio_ des femmes, c'est
le _Deus ex machinâ_, qui vient trancher le noeud qu'on ne peut
dénouer.
Rappelons-nous les terribles secousses par lesquelles elle avait passé
dans cette seule année 1637. Nous en comprendrons mieux l'extrémité où
elle se trouva en décembre. Elle s'était vue tour à tour très-haut,
très-bas. D'espoirs en désappointements et de triomphes en chutes,
elle avait trouvé finalement le fond du désespoir.
Le _Cid_ en janvier a remis l'Espagne en honneur, à la mode. Chimène a
glorifié, relevé Anne d'Autriche.
Mais un astre nouveau s'est levé, plus qu'une maîtresse,--une reine
possible, la jeune Lafayette. Cela dure quatre mois. Volontairement
l'astre s'éteint. La reine est rassurée (mai).
À tort. L'affaire du Val-de-Grâce la met à deux doigts de sa perte
(août). Pardonnée, écrasée, elle a chance encore contre Richelieu, si
Caussin, si les dames peuvent réussir auprès du roi. Mais Richelieu
l'emporte.
Richelieu, irrité de nouveau en décembre, poussera son avantage, fera
valoir pour le divorce les aveux qu'elle a faits, les pièces qu'elle a
données contre elle.
Elle était descendue où peut descendre une femme. Elle s'était
humiliée (et j'allais dire offerte), avait tendu la main. On avait
reculé.
Cruel affront au sang d'Autriche! L'âge aussi, pour la première fois,
dut lui venir à l'esprit, et la quarantaine imminente; surprise
inattendue, amère...
Plus jeune, elle avait dit à ceux qui parlaient de le tuer: «Mais il
est prêtre.» L'eût-elle dit alors après un si cruel dédain?
Peut-être elle s'en fût tenue, comme faible femme, au chagrin et aux
pleurs. Mais ceux qui la poussaient (je parle des agents espagnols),
ceux-là, dis-je, ne pouvaient s'en tenir là. Ils la voyaient bientôt à
quarante ans sans avoir encore pris racine en France. Chose honteuse
pour l'habileté du cabinet de Madrid d'avoir eu si longtemps ici une
infante et de n'en avoir tiré aucun parti. La Fargis n'était plus là,
comme à Lyon, pour pousser la reine aux aventures. Mais madame de
Chevreuse, de son exil de Tours, venant au Val-de-Grâce, y venait-elle
en vain? Le mot fort et amer de Gaston (V. 1631) indique assez que la
Chevreuse lui disait ce que l'oncle de Marie de Médicis lui dit au
départ: «Sois enceinte.»
On sait que, bien souvent, des femmes condamnées à mort usèrent de ce
remède pour gagner du temps. Celle-ci risquait plus que la mort. Elle
risquait, non-seulement de ne plus être reine de France et de rentrer
dans l'ennui de Madrid, mais, par un procès scandaleux, d'irriter sa
famille, déshonorée par elle, et de se trouver perdue, même à Madrid.
Si les confidents de la reine, en mars 1631, n'osèrent cacher à
Richelieu ni son avortement ni ce qui le provoqua, l'auraient-ils
soutenue, couverte jusqu'au bout dans un procès poussé à mort par le
ministre tout-puissant? Que de choses on eût sues! Quelle eût été
l'indignation de la prude maison d'Autriche contre son imprudente
infante, quand on eût vu combien la dévotion espagnole était une
gardienne peu sûre, une duègne infidèle de la vertu des reines!
C'était justement cette duègne qui moyennait ici les choses. De quoi
s'agissait-il? De sauver l'Église en Europe, l'intérêt catholique
aussi bien qu'espagnol. Un tel but sanctifiait les moyens. Le Jésuite
Caussin n'était nullement étranger, à coup sûr, à l'art que les grands
casuistes professaient depuis quarante ans. L'ingénieux Navarro, le
savant et complet Sanchez, les nombreux éclectiques, comme Escobar et
autres, avaient creusé et raffiné. En cent cas, l'adultère, pour une
femme mal mariée, était un péché véniel.
Il est curieux de savoir quels serviteurs de confiance entouraient
notre reine à ce moment. Son écuyer Patrocle la trahissait; elle ne
l'ignorait pas. Laporte était à la Bastille. Bouvart, le médecin
dévot, peu scrupuleux (qui ordonnait au roi une maîtresse), n'était
pas très-sûr pour la reine; il avait avoué l'avortement (1631).
Au total, l'homme sûr à qui la reine pouvait se fier était Guitaut,
capitaine de ses gardes. Guitaut n'était pas jeune, et il avait
souvent la goutte. Il devait être suppléé dans ces moments par celui
qui avait la survivance de sa charge, son neveu Comminges, un beau
jeune homme, brave et spirituel, vrai héros de roman (V. Arnauld
d'Andilly). C'est lui, pendant la Fronde, à qui la reine donna la
périlleuse commission d'arrêter l'idole du peuple, le conseiller
Broussel. Mais Mazarin (jaloux, sans doute) ne le laissa pas près de
la reine, et l'envoya mourir en Italie.
La familiarité royale avec ces hauts _domestiques_ était extrême
alors. La disposition même des appartements était telle, que les
princes et princesses, à tout moment en évidence et dans les choses
que nous cachons le plus, vivaient (tranchons le mot) dans un étrange
pêle-mêle. L'exhaussement même de la royauté, la divinisation des
personnes royales, qui eut lieu en ce siècle, les enhardissaient fort,
et leur faisaient accorder aux simples mortels qui les entouraient une
trop humaine intimité.
Mais laissons tout ceci. Sortons des conjectures, voyons les faits,
les dates précises.
Le 8 décembre, Caussin fit près du roi la démarche dernière et le
suprême effort contre Richelieu. Angoulême avertit celui-ci, qui, le
matin du 9, vit le roi, le reprit, exigea la promesse qu'il renverrait
Caussin. Le roi, reconquis et forcé, rentrant en esclavage, pour fuir
la cour peut-être et les reproches muets de mademoiselle de Hautefort,
pour s'excuser aussi à mademoiselle de Lafayette, partit de
Saint-Germain, se proposant de la voir à Paris à la Visitation, mais
de ne pas revenir, de continuer le faubourg Saint-Antoine, et d'aller
coucher à Saint-Maur, chez les Condé, amis de Richelieu.
Tout cela ne fut pas si prompt qu'on ne pût faire avertir Lafayette
pour qu'elle retînt le roi, l'empêchât d'aller s'endurcir et
s'obstiner dans ce désert, pour qu'enfin, dans ce jour suprême, s'il
se pouvait, elle fondît son coeur.
La reine courut après le roi. Sous je ne sais quel prétexte d'affaires
ou de dévotion, elle vint au Louvre, attendre, souper, coucher et
profiter peut-être de ce qu'aurait fait Lafayette.
La partie était extraordinairement montée. La reine n'avait pas caché
sa vive inquiétude. Des couvents étaient en prières (on le sut le
lendemain).
La jeune Lafayette, innocente complice d'une affaire si peu innocente,
fit d'autant mieux ce qu'on voulait. Elle tint le roi longtemps,
très-longtemps, deux heures, trois heures, quatre heures, tant que ce
fut soir. On devine bien ce qu'elle dit. Elle pria pour la reine,
supplia, et pour le roi même, pour sa conscience et son salut. Noël
allait venir. Pourrait-il bien, dans un tel jour où Christ vient
apporter la paix, ne pas donner la paix à sa femme et à sa famille, à
la France en péril s'il ne lui venait un Dauphin? Dernier point
délicat où cette enfant de dix-sept ans ne put ne pas rougir. Une
jeune sainte charmante, demandant, implorant un Dauphin pour la
France, belle de sa honte et de son trouble, de son effort suprême
pour obéir et dire ce qu'on lui faisait dire, c'était une scène plus
forte que celle des pinces d'argent.
Louis XIII, qui semblait de bois, sortit pourtant si animé, qu'il s'en
allait éperdu à Saint-Maur par une nuit glacée, un effroyable temps
d'hiver. Le bonhomme Guitaut, qui, depuis quatre heures, se morfondait
là à l'attendre, lui demanda lamentablement s'il était d'un roi
chrétien de faire courir ses gens par ce temps-là. Le roi n'entendait
rien. Deux fois, trois fois, il fit la sourde oreille, quoiqu'on lui
dît et répétât que la reine, avec un bon feu, était au Louvre, qui
bien volontiers lui donnerait à souper, à coucher. Enfin l'obstination
de Guitaut l'emporta. Tout entier à ce rêve, à ces brûlantes paroles,
à cette image enflammée du rayon de Dieu, il se laissa mener au
Louvre. Tout était prêt, et il soupa. Le journal de son médecin
malheureusement ne va pas jusque-là; nous saurions quel fut le menu,
quel le dessert, si les fameux _diavoletti_ y furent servis, ou les
breuvages d'illusion qu'on donnait au sabbat. Quoi qu'il en soit, le
roi coucha au Louvre dans le lit de la reine, s'en alla le matin.
Quand elle se leva pour dîner, un supérieur de moines se trouva sur la
route pour lui annoncer que la nuit un simple, un bon frère lai, avait
su par révélation ce bonheur de la France. Et il lui dit en souriant:
«Votre Majesté est enceinte.»
Toute la cour était pour la reine. On entoura le roi, on le félicita,
on le persuada. Eh! que ne peut la sainte Vierge? N'était-ce pas
elle-même que ce jour-là il avait vue dans mademoiselle Lafayette,
toute divine et transfigurée? De là l'acte célèbre. Le 13 janvier, par
un élan de chevalerie extatique qui revient, je crois, tout entier à
la gloire de la jeune religieuse, il mit le royaume de France à la
protection de la Vierge.
Neuf mois sont longs. La reine avait à craindre qu'en ces neuf mois un
mot, une plaisanterie calculée de Gaston (qui, après tout, perdait le
trône), n'assombrît fort le roi et n'éclairât les souvenirs confus qui
lui restaient de cette nuit. La fille de Gaston, alors enfant, nous
apprend que la reine la faisait venir, ne se lassait pas de la
caresser, lui disant et lui répétant: «Tu seras reine, tu seras ma
belle-fille.» Ou bien: «C'est ton petit mari.»