Le Démon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais

les passions étaient trop animées pour que la chose en restât là. Le

flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis

devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut

pris à partie par une riche demoiselle de la ville, qu'il disait être

maîtresse du curé. Comme calomniateur, il fut condamné à l'amende

honorable.

La supérieure était perdue. On eût aisément constaté ce que vit plus

tard un témoin, que ses stigmates étaient une peinture, rafraîchie

tous les jours. Mais elle était parente d'un conseiller du roi,

Laubardemont, qui la sauva. Il était justement chargé de raser les

forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger

Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accusé était curé et ami

de la _Cordonnière de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de

Médicis; qu'il s'était fait le secrétaire de sa paroissienne, et, sous

son nom, avait écrit un ignoble pamphlet.

Du reste, Richelieu eût voulu être magnanime et mépriser la chose,

qu'il l'eût pu difficilement. Les Capucins, le Père Joseph,

spéculaient là-dessus. Richelieu lui aurait donné une belle prise

contre lui près du roi s'il n'eût montré du zèle. Certain M. Quillet,

qui avait observé sérieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais

celui-ci craignit de l'écouter, et le regarda de si mauvais oeil, que

le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie.

Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir

illimité. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une

horrible massue, pour écraser une mouche.

Les magistrats furent indignés, le lieutenant civil avertit Grandier

qu'il l'arrêterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit

arrêter. Enlevé à l'instant, sans forme de procès, mis aux cachots

d'Angers. Puis ramené, jeté où? dans la maison et la chambre d'un de

ses ennemis, qui en fait murer les fenêtres pour qu'il étouffe.

L'exécrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier, en lui

enfonçant des aiguilles pour trouver la marque du Diable, est fait par

les mains mêmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur

vengeance préalable, l'avant-goût du supplice!

On le traîne aux églises en face de ces filles, à qui Laubardemont a

rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamné

soûlait de ses breuvages, les jetant en de telles furies qu'un jour

Grandier fut près de périr sous leurs ongles.

Ne pouvant imiter l'éloquence de la possédée de Marseille, elles

suppléaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des

prétendus diables, pour lâcher devant le public la bonde à la furie

des sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait

ouïr là, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais.

Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant. Le peu qu'on leur

soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public

trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrième_. Les

Capucins, sans se déconcerter, dirent que, si ces démons étaient

faibles en latin, ils parlaient à merveille l'iroquois, le

topinambour.

La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre,

apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et

tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Il

fit payer les exorcistes, payer les religieuses.

Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout à fait folle.

Après les paroles insensées vinrent les actes honteux. Les exorcistes,

sous prétexte de la fatigue des nonnes, les firent promener hors de la

ville, les promenèrent eux-mêmes. Et l'une d'elles en revint enceinte.

L'apparence du moins était telle. Au cinquième ou sixième mois, tout

disparut, et le démon qui était en elle avoua la malice qu'il avait

eue de calomnier la pauvre religieuse par cette illusion de grossesse.

C'est l'historien de Louviers qui nous apprend cette histoire de

Loudun (Esprit, p. 135).

On assure que le père Joseph vint secrètement, mais vit l'affaire

perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jésuites vinrent aussi,

exorcisèrent, firent peu de chose, flairèrent l'opinion, se dérobèrent

aussi.

Mais les moines, les Capucins, étaient si engagés, qu'il ne leur

restait plus qu'à se sauver par la terreur. Ils tendirent des piéges

perfides au courageux bailli, à la baillive, voulant les faire périr,

éteindre la future réaction de la justice. Enfin ils pressèrent la

commission d'expédier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller.

Les nonnes même leur échappaient. Après cette terrible orgie de

fureurs sensuelles et de cris impudiques pour faire couler le sang

humain, deux ou trois défaillirent, se prirent en dégoût, en horreur;

elles se vomissaient elles-mêmes. Malgré le sort affreux qu'elles

avaient à attendre si elles parlaient, malgré la certitude de finir

dans une basse-fosse (c'était l'usage encore, voir Mabillon), elles

dirent dans l'église qu'elles étaient damnées, qu'elles avaient joué

le Diable, que Grandier était innocent.

Elles se perdirent mais n'arrêtèrent rien. Une réclamation générale de

la ville au roi n'arrêta rien. On condamna Grandier à être brûlé (18

août 1634). Telle était la rage de ses ennemis, qu'avant le bûcher ils

exigèrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantât partout l'aiguille

pour chercher la marque du Diable. Un des juges eût voulu qu'on lui

arrachât même les ongles, mais le chirurgien refusa.

On craignait l'échafaud, les dernières paroles du patient. Comme on

avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres,

ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. On se

souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée

avaient lancées contre leurs juges, on se rappelait le mot suprême de

Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui dit que,

s'il était sage, on lui sauverait la flamme, qu'on l'étranglerait

préalablement. Le faible prêtre, homme de chair, donna encore ceci à

la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien sur le chemin

et rien sur l'échafaud. Quand on le vit bien lié au poteau, toute

chose prête, et le feu disposé pour l'envelopper brusquement de flamme

et de fumée, un moine, son propre confesseur, sans attendre le

bourreau, mit le feu au bûcher. Le patient, enragé, n'eut que le temps

de dire: «Ah! vous m'avez trompé!» Mais les tourbillons s'élevèrent et

la fournaise de douleurs... On n'entendit plus que des cris.

Richelieu, dans ses Mémoires, parle peu de cette affaire et avec une

honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui

vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant

les exorcistes, en lâchant bride aux Capucins, en les laissant

triompher par la France, encouragé, tenté la fourberie. Gauffridi,

renouvelé par Grandier, va reparaître encore plus sale dans l'affaire

de Louviers.

C'est justement en 1634 que les diables, chassés de Poitou, passent en

Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans

invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Léviathan de

Provence, contrefait à Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se

tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues

de Sodome. Hélas! tout à l'heure, à Louviers, il perd son audace même;

il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit.

CHAPITRE X

LES CARMÉLITES--SUCCÈS DU CID

1636-1637

Nous ne sortons pas des couvents ni du surnaturel. L'histoire de ce

temps va de miracle en miracle. Au cloître se fait et se défait par

voie occulte le noeud brouillé des plus grands intérêts. Le fil qu'une

politique savante croit diriger aux _cabinets des princes_, une main

ignorante de femme le coupe en se jouant. Richelieu propose; la Vierge

dispose. Tous les calculs du Palais-Cardinal sont bafoués par le

Val-de-Grâce.

Un mot d'avance qui contient tout, qui enveloppe le siècle même.

La question du siècle, c'est le mariage espagnol, redouté d'Henri IV,

accompli par sa femme, presque brisé par Richelieu. À l'intérieur, à

l'extérieur, Richelieu sue à combattre l'Espagne et la maison

d'Autriche. Mais, malgré lui, le mariage espagnol porte décidément son

fruit. Une grossesse miraculeuse met dans le trône de France le sang

de Charles-Quint, _Dieudonné_, ou Louis XIV, lequel ne combattra

l'Espagne que pour prendre son rôle et la continuer par la ruine de la

Hollande et de la France protestante.

C'est la victoire d'un mort sur un vivant, celle de l'Espagne sur la

France; l'esprit espagnol, en un siècle, mène celle-ci à sa mutilation

et à sa banqueroute de trois milliards.

Est-ce à dire que ce mort, ce blême et faible revenant, ait eu

directement cette victoire sur les puissances de la vie? Non,

l'Espagne n'aurait pas eu prise si la France elle-même ne s'était

ouverte et livrée par l'admiration de cette vieille ruine, employant

la vivacité d'un réveil de génie à relever l'Espagne dans l'opinion.

Il y fallut Corneille, il y fallut le _Cid_ et son succès national;

événement énorme, d'une portée qui n'a jamais été sentie jusqu'ici.

Examinons. En 1635, à la rupture, lorsque l'ambassadeur d'Espagne,

Mirabel, partit de Paris, où resta le foyer de l'intrigue espagnole?

Aux Carmélites de la rue Saint-Jacques. «C'est alors, dit Laporte,

valet de chambre de la reine, qu'elle renoua correspondance avec son

frère Philippe IV.» Elle écrivait dans ce couvent.

Cette colonie de Carmélites avait été, sous Henri IV, une vraie

invasion espagnole. On a vu leur entrée triomphale à Paris sous les

auspices des Guises. Elles établirent rue Saint-Jacques leur dévot

ermitage, leur désert extatique, au lieu le plus peuplé et sur la

grande route du Midi, la plus fréquentée de France. Ce fut un autre

Escurial à un quart d'heure du Louvre.

Nous devons à M. Cousin de connaître les pieuses origines de ces

solitaires[11]. Il est heureux. Au revers du critique qui croyait

_dénicher_ des saints, il a trouvé, rétabli dans leur niche, je ne

sais combien de saintes, acceptant de confiance ce que les

religieuses elles-mêmes ont écrit de leur propre sainteté, leur

donnant la publicité de ses livres charmants, écrits sur les femmes et

pour elles.

[Note 11: Ici, et plus haut, je suis la Vie anonyme de madame

de Hautefort, publiée par M. Cousin.--On lui a très-amèrement

et très-justement reproché son culte pour les Chevreuse, les

Longueville, etc. Il est triste, en effet, de voir cet ancien

et illustre maître, éloquent initiateur de la jeunesse au

stoïcisme de Kant et de Fichte, de le voir, dis-je, aux

genoux de ces coureuses dont les intrigues noyèrent la France

de sang. Elles avaient de l'esprit, je le veux bien. Qui n'en

avait? Elles parlaient à merveille. «Celui qui parlerait mal

à la cour, dit La Bruyère, aurait le mérite d'un savant dans

les langues étrangères.»--Avec tout cela, M. Cousin a publié

des textes inédits dont on doit profiter, révélé des faits

curieux. On ne connaissait bien ni madame de Hautefort, ni

mademoiselle Lafayette, ni même la reine Anne. La fameuse

affaire du Val-de-Grâce n'était pas bien éclaircie. On sait

maintenant (_Chevreuse_, p. 52) que, le jour de l'Assomption,

la _reine communia et jura par l'Eucharistie_ qu'elle avait

dans l'estomac, _qu'elle n'avait pas correspondu avec

l'Espagne_. Puis elle avoua _qu'elle avait menti et qu'elle

s'était parjurée_, qu'elle avait averti son frère de l'envoi

d'un espion français en Espagne, et des traités que

l'Angleterre et le duc de Lorraine allaient faire avec la

France pour que l'Espagne pût les empêcher.

Partout ailleurs, la partialité de M. Cousin pour la galante

reine est bien naïve. Il doute du succès de Buckingham auprès

d'elle. Et pourquoi? Parce que Tallemant n'en a rien dit (il

a omis bien d'autres choses), parce que la Rochefoucauld n'en

a rien dit. Mais la Rochefoucauld, le chevalier personnel de

la reine, si dévoué, qu'elle voulait se faire enlever par lui

à Bruxelles, n'avait garde de parler d'une telle aventure.

Retz, qui la conte, la tenait de la meilleure source, de la

Chevreuse, de celle même qui livra la reine à Buckingham dans

le jardin du Louvre.--M. Cousin, dans un autre passage

(_Hautefort_, p. 28, etc.), dénature les faits et les

obscurcit par une simple intervention chronologique. Il parle

de la retraite de Lafayette, de la grossesse de la reine, de

la naissance de Louis XIV (1638) _avant de parler_ du danger

de la reine, de l'affaire du Val-de-Grâce, de l'expulsion de

Caussin, etc. C'est placer les causes après les effets. On

n'y comprend plus rien. Dès que l'on rétablit les dates dans

leur ordre sévère, la clarté reparaît. C'est parce qu'en 1637

elle se crut perdue par deux fois (en août au Val-de-Grâce,

et le 9 décembre par l'échec de Caussin), c'est pour cela

qu'on fit le 9 la tentative extrême. Sa grossesse, qui date

de cette nuit, fit son salut et lui donna quinze ans de

règne.--Une chose singulière, et qu'on peut vérifier à

Westminster sur l'effigie de Buckingham, c'est que Louis XIV

ressemblait (un peu lourdement, il est vrai) à ce bel

Anglais, mort dix ans avant sa naissance. Dira-t-on que la

reine, qui toute sa vie garda ce souvenir, l'eut présent à

l'esprit au moment de la conception? Du reste, si elle fut

enceinte en 1628 du fait de Buckingham, comme elle le

craignit (V. Retz), il ne serait pas étonnant que l'enfant de

1638 lui eût ressemblé. Le premier amant (dit M. Lucas,

_Hérédité_) détermine souvent le type des enfants futurs qui

naîtront de ses successeurs.]

Moi, je suis moins heureux. Sur ma route, je vois sortir de là

d'étranges réputations, la Fargis, par exemple. J'y vois que les

saintes elles-mêmes, fort occupées du monde, mirent toute leur ferveur

à avancer les affaires de l'Espagne.

Richelieu y avait l'oeil. Il avait cru se donner une prise sur

l'ordre en se faisant nommer protecteur des Carmélites, et sur la

maison de Paris en lui donnant pour supérieure une de ses parentes.

Parente ou non, elle était femme, et, comme telle, dans la ligue

universelle des femmes contre Richelieu. La reine trouva là une sûreté

qu'elle n'avait nulle part. Elle put y écrire tout le jour à son aise.

Elle put y voir à la grille qui elle voulait, des inconnus, de faux

pauvres, les agents que Mirabel envoyait de Bruxelles, le lord papiste

Montaigu; un joli cavalier aussi, qui, dans ses grandes crises, lui

venait à propos pour lui donner courage. Le cavalier n'était autre que

la Chevreuse, qui vint parfois de son exil, faisant trente lieues en

une nuit.

Entrait-on dans ce monastère? Un passage curieux de mademoiselle de

Montpensier nous apprend que les couvents de fondation royale

n'avaient point de clôture pour les officiers des princesses.

Elle-même, à douze ans, entrant dans un monastère, tous les hommes de

sa suite y entraient sans difficulté.

Que pouvait-elle donc tant écrire, n'entrant pas au conseil et tenue

hors des affaires? La réponse n'est pas difficile. Le couvent, mêlé de

noblesse, de bourgeoisie ligueuse, et visité par tant de gens, était

un grand centre d'informations. Et plus directement encore, la reine,

par mademoiselle de Hautefort, savait chaque matin ce que le roi avait

dit le soir. Plus d'un secret d'État pouvait, par cette voie, aller

droit à Madrid.

Il faut bien se rappeler la situation. L'Espagne épuisée se voyait

faire la guerre par la France épuisée. À chaque année, elle espérait

que Richelieu n'en pourrait plus, serait tari, fini. Elle le crut en

1636, où, faute d'argent, il ne put refaire à temps son armée du Rhin

et du Nord. La violente dictature des intendants, qu'il mit partout

alors, lui donna des ressources, mais à l'instant provoqua des

révoltes. L'Espagne comptait là-dessus, le guettait, l'attendait.

Mais les temps étaient bien changés. Les révoltes, isolées, partielles

et sans concert, ne rappelaient en rien la Ligue. Les insurrections de

paysans qui éclatèrent ici et là en 1638, la sournoise résistance (de

bourgeoisie surtout) qui se fit sous forme religieuse et s'appela le

jansénisme, n'auraient pas fait grand chose. L'homme tant détesté n'en

fût pas moins resté fort et haut dans l'opinion. On voyait sa terrible

route à travers tant d'obstacles, et les résultats (médiocres au fond)

qu'il obtenait étaient loués avec raison pour la grandeur de volonté,

l'invincibilité que l'on sentait en lui. Mais voici qu'un matin, sous

forme littéraire, sans pouvoir être arrêté, réprimé, un coup moral

inattendu lui est porté par la main d'un enfant, la main innocente et

aveugle du bonhomme Corneille. Coup oblique, indirect, qui entra

d'autant mieux. Tout fut changé, et le public, et peut-être Richelieu

lui-même. Il ne s'en est jamais relevé. Il faut dire que ce coup fut

asséné au jour le plus critique, en 1636, le lendemain de l'invasion,

quand la France entamée douta du génie du ministre et l'accusa

d'imprévoyance. Elle eut à ce moment un accès fou qu'elle a parfois,

celui d'admirer l'ennemi. Et, par un terrible à-propos (que l'auteur,

certes, n'avait pas calculé), l'Espagne éclata au théâtre et y fut

glorifiée.

Richelieu, essentiellement homme de lettres, aimait, nourrissait ses

confrères, qui alors ne pouvaient vivre de leur plume. Malgré la

détresse publique, il soutenait les bons écrivains du temps, la Mothe

le Vayer, Rotrou, Corneille, Benserade, Renaudot, l'historien Mézeray,

l'amusant Boisrobert, l'honnête et savant Chapelain. Il faisait plus

que de les payer, il les honorait. Par exemple, il ne souffrait pas

que Desmarets lui parlât découvert; il le faisait couvrir, asseoir.

Néanmoins sa nature violente et la violence de son gouvernement, qu'il

le voulût ou non, étouffait la littérature. Sa manie de faire faire

des pièces, dont il faisait le plan et rimait quelques scènes, était

despotique, irritante; ces pauvres rimeurs à grand'peine tiraient la

charrue sous l'aiguillon de ce terrible camarade.

Un petit juge de Rouen, Pierre Corneille, avait, dès 1629, relevé, ou

plutôt créé le théâtre, par une mauvaise pièce, _Mélite_, qui eut un

succès immense. La liberté d'esprit, chassée du monde réel, sembla

vouloir se réfugier dans celui des fictions, dans le drame d'intrigue.

Trois théâtres surgirent. Richelieu eut l'ambition de conquérir encore

cet asile de la fantaisie et de la libre opinion. À son confident

Boisrobert il attela quatre hommes, Corneille, Rotrou, l'Étoile et

Colletet, et les regarda travailler. Le plus indépendant fut Colletet

(de pauvreté proverbiale); il repoussa le plan du tout-puissant

ministre. Corneille essaya de résister, puis obéit et fit ce qu'il

voulut, mais se retira à Rouen (1635).

Là, un vieux secrétaire de Marie de Médicis, grand admirateur de

l'Espagne, lui montra, lui recommanda une pièce espagnole, le _Cid_,

de Guilain de Castro; il l'engagea à porter ce beau sujet sur notre

scène. Il y avait une difficulté; la pièce était la glorification du

duel, si sévèrement puni par les édits, à ce point qu'on y sacrifia en

1626 la tête même d'un Montmorency. Sévérité, du reste, qui indigna et

fut prise dans l'opinion comme un trait des plus odieux de ce

gouvernement de prêtre. «Plus de général prêtre!» Ce fut le cri de la

noblesse en 1635.

Glorifier le duel, c'était, dans les idées du temps, attaquer,

détrôner le prêtre et relever le gentilhomme.

Dans une pièce, du reste, médiocre, _Médée_, que Corneille venait de

faire jouer l'année même de l'invasion, on avait admiré et applaudi

ces vers.

Dans un si grand revers, que vous reste-t-il?--Moi,

Moi, dis-je, et c'est assez.

Mot fort et très-profond, bien plus que ne le sentit l'auteur. Le

sort, la pensée de la France et son état moral étaient dans cette

formule. La tempête d'idées et d'opinions qui battit le XVIe siècle

avait laissé un calme morne; plus de protestantisme; le catholicisme

stérile (sauf un fruit sec, le jansénisme). Il ne restait guère que

l'individu.

Des moeurs religieuses en dessus, fort gâtées en dessous. Et, avec

tout cela, cette France gardait une étincelle d'idées? Non, d'énergie,

une certaine pointe du moins, la langue acérée, l'épée prompte. Un

brillant coup d'épée, à cela véritablement se réduit l'idéal du temps.

«Que vous reste-t-il?--Moi.» Ce mot n'était que le duel.

Précisément la chose que le ministre poursuivait, punissait de mort.

Comment ce pauvre petit juge de Rouen, fonctionnaire craintif,

bourgeois de moeurs et d'habitudes, s'emporta-t-il à cet excès

d'audace? Et fut-ce bien le vieux secrétaire de la reine mère qui fit

cette malice de relever par là nos ennemis les Espagnols? Non, à coup

sûr. Il y a une autre explication, meilleure, je crois. C'est que

Corneille était dans un moment où les hommes ne se connaissent plus,

et font parfois, sans savoir ce qu'ils font, de sublimes imprudences.

Il aimait, aimait sans espoir. Sans cette folie-là, il n'eût jamais

fait l'autre.

Une autre chose à expliquer, c'est de savoir comment cet homme de

robe, ce juge de Rouen, eut la pensée des gentilshommes, l'âme de la

noblesse plus qu'elle ne l'avait elle-même. L'esprit bourgeois était

très-belliqueux. Des Arnauld, avocats, nous voyons surgir cet Arnauld,

capitaine, qui fit le fort Louis contre La Rochelle et forma le

renommé régiment de Champagne. Du parlement de Pau sortit l'homme que

Richelieu appelait _la Guerre_, le fameux Gassion. Le fils du

président de Thou, cet Auguste de Thou qui doit périr, va comme

amateur à la guerre, en partie de plaisir, avec ses amis de la cour,

aux endroits les plus dangereux, et s'amuse à se faire blesser.

Corneille amoureux fit Chimène. Corneille escrimeur fit Rodrigue. Je

veux dire escrimeur d'esprit et disputeur normand. Ses drames, sauf

les moments sublimes, ne sont qu'escrime et polémique.

Le _Cid_, présenté comme une imitation de l'espagnol, allait droit à

la reine. Il fut représenté chez elle au Louvre. Richelieu fut

surpris. Cet incident si grave échappa à sa surveillance.

Le coup parti, tout fut fini; impossible d'y revenir. Dès la première

représentation, les applaudissements, les trépignements, les cris, les

pleurs, un frénétique enthousiasme. Joué au Louvre, joué à Paris, joué

chez le cardinal même, qui le subit sur son théâtre, supposant

très-probablement que sa désapprobation souveraine, toujours si

redoutée, tuerait la pièce, ou tout au moins verserait aux acteurs,

aux spectateurs, une averse de glace; que, les uns n'osant bien jouer

ni les autres applaudir, le _Cid_ périrait morfondu.

Phénomène terrible! Chez le cardinal même et devant lui, le succès fut

complet. Acteurs et spectateurs avaient pris l'âme du _Cid_. Personne

n'avait plus peur de rien. Le ministre resta le vaincu de la pièce,

aussi bien que don Sanche, l'amant dédaigné de Chimène.

Contre cette erreur du public, le tout-puissant ministre, n'ayant

nulle ressource en la force, fut obligé de faire appel au public même,

au public des lettrés contre celui des illettrés, aux écrivains contre

la cour et la ville ignorantes. Une compagnie littéraire, à l'instar

des académies italiennes, s'était formée vers 1629. Chapelain et

autres bons esprits se réunissaient chez un protestant aimé de

Richelieu, le savant Conrart. En 1634, le ministre eut l'idée d'en

faire une société qui s'occupât de mots (jamais d'idées), qui

consacrât ses soins à polir notre langue. Ce fut l'Académie française.

Nul péril. L'innocente et honnête société devait la protection du

cardinal à son fou Boisrobert, un bouffon de beaucoup d'esprit. Et

elle avait pour chancelier un homme qui était tout à lui, Desmarets de

Saint-Sorlin.

Le 10 juillet 1637, au moment où Richelieu recommençait encore contre

l'Espagne une campagne laborieuse, au moment où la cour l'entourait de

complots, son âme littéraire, plus occupée encore du succès de

Corneille, éclata toute dans une solennelle ouverture qu'il fit chez

lui de l'Académie française contre le _Cid_ et le public.

L'Académie naissante ne se souciait nullement de débuter par

contredire l'opinion. Il fallut les ordres précis, et même une menace

brutale du ministre, pour qu'elle obéît: «Je vous aimerai comme vous

m'aimerez,» dit-il. Évidemment il menaçait de supprimer leurs

pensions.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 10 / 24 段