Pour bien pousser cette guerre à l'intérieur, il eût fallu finir la

guerre extérieure et s'arranger, sacrifier la petite question

politique et la balance de l'Europe à la grande question de la foi.

Pour cela, il fallait replacer près du roi le bon conseil d'Espagne,

la reine mère. Et c'est à quoi Joseph commençait à travailler

timidement. Il recevait les lettres de Marie de Médicis, ses prières

pour rentrer, et les montrait au roi.

Le Capucin avait plus d'une chance près de Louis XIII et dans le

public même. Ce qui tuait le roi et tout le monde sous Richelieu,

c'était l'ennui. L'éternelle guerre d'Allemagne où la France épuisée

entrait, la misère éternelle (avec certitude de croître), c'était

toute la situation. L'air, d'année en année, plus pesant et moins

respirable. Un brouillard monotone couvrait la scène où l'on ne

distinguait qu'un seul acteur, cette grande figure de plomb. Joseph

aurait bien autrement occupé le théâtre. L'intérêt dramatique eût tenu

chacun éveillé. Les tragédies de l'autre siècle auraient recommencé,

incidentées par le génie burlesque, italien, des cappuccini.

Dans les _Mémoires d'État_ qu'avait écrits Joseph, qu'on ne connaît

que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment supprimés comme

trop instructifs, ce bon père expliquait qu'en 1633 ou 1634 il avait

eu le bonheur de découvrir une hérésie, une hérésie immense, où

trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs.

Les Capucins, légion admirable des gardiens de l'Église, bons chiens

du saint troupeau, avaient flairé, surpris, non pas dans les déserts,

mais en pleine France, au centre, à Chartres, en Picardie, partout, un

terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illuminés ou

quiétistes), qui, trop persécutés là-bas, s'étaient réfugiés chez

nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents,

glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos.

La merveille, c'était qu'on n'eût pas su plus tôt la chose. Elle ne

pouvait guère être cachée, étant si étendue. Les Capucins juraient

qu'en la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang

plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante

mille professeurs. Tout le clergé en était-il? tous les confesseurs,

directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels

nombre de laïques s'adjoignirent, brûlant du même zèle pour le salut

des âmes féminines. Un de ceux-ci qui éclata plus tard avec talent,

audace, est l'auteur des _Délices spirituelles_, le trop fameux

Desmarets de Saint-Sorlin.

Que les couvents fussent corrompus, ce n'était pas là une grande

nouvelle. Il n'était nécessaire de supposer que la corruption vînt

d'Espagne, qu'elle fût un fruit propre à tel pays, à telle époque. Au

temps de saint Louis, l'un de ses confidents, Eudes Rigault, homme

très-austère, qu'il avait fait archevêque de Rouen, ayant entrepris la

visite des couvents de Normandie, écrivait chaque soir ce qu'il avait

vu dans le jour. Son journal fait frémir. Il trouva chez les moines

toute la violence féodale, un libertinage effréné, leurs nonnes

pleines, et sans pudeur, sans réserve, publiquement, n'imaginant pas

même qu'il y eût là rien à cacher.

Qui ramena quelque décence? Surtout la satire hérétique, la

concurrence des Églises nouvelles, et le vis-à-vis du protestantisme.

Il fallut un peu de tenue en face de cette austérité. Les confesseurs

s'abstinrent, mais le Diable ne s'abstint pas. C'était un de ses jeux

au XVIe siècle de prendre la figure du pauvre confesseur pour le

calomnier et le perdre, de faire sous son visage et sa parfaite

ressemblance l'amour aux religieuses. Dans le fameux procès des

Augustines du Quesnoy, l'une d'elles avoua que cette ruse du Diable

l'avait trompée quatre cent trente-quatre fois, et dans l'église même.

Le père était en fuite. Tout retomba sur elle; jetée pour toujours à

l'_in pace_, elle n'y languit pas du moins: elle y mourut au bout de

quelques jours (V. Massée. 1540). Nous retrouvons ceci au couvent de

Louviers exactement un siècle après.

Au XVIIe, l'intervention du Diable est bien moins nécessaire. Toujours

puissant dans les campagnes, il n'est appelé dans les couvents que

comme un auxiliaire fort accessoire. Dans les trois grands procès

d'Aix, Loudun et Louviers (Gauffridi, Grandier et Pinart), le Diable

arrive pour donner l'intérêt dramatique, l'effet de la finale. Mais on

voit trop qu'avant qu'on produise cet acteur populaire, la pièce était

bien avancée, quoiqu'on ait eu l'attention de laisser dans un

demi-jour les premiers actes, trop naturels, pour faire valoir la fin

surnaturelle et diabolique.

On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les

religieuses, cent fois plus maître alors qu'il ne le fut dans les

temps antérieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles.

La réforme du concile de Trente pour la clôture des monastères, fort

peu suivie sous Henri IV, où les religieuses recevaient le beau monde,

donnaient des bals, dansaient, etc., cette réforme commença

sérieusement sous Louis XIII. Le cardinal de la Rochefoucauld, ou

plutôt les jésuites qui le menaient, exigèrent une grande décence

extérieure. Est-ce à dire que l'on n'entrât plus aux couvents? Un seul

homme y entrait chaque jour, et non-seulement dans la maison, mais à

volonté dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires,

surtout par David à Louviers). Cette réforme austère et cette clôture

ferma la porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tête-à-tête

au directeur et l'influence unique.

Qu'en résulterait-il? Les spéculatifs en feront un problème, non les

hommes pratiques, non les médecins. Dès le XVIe siècle, le médecin

Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son

livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et,

dans son livre III, un prêtre espagnol estimé qui, à Rome, entré par

hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant qu'épouses de

Jésus, elles étaient les siennes, celles du prêtre, vicaire de Jésus.

Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnât la grâce d'épouser

bientôt ce couvent. (Wyer, lib. III. c. VII.)

Si cette visite passagère eut cet effet, on peut comprendre quel put

être l'état du directeur des monastères de femmes quand il fut seul

chez elles, et profita de la clôture, put passer le jour avec elles,

recevoir à chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs,

de leurs faiblesses.

Les sens ne sont pas tout dans l'état de ces filles. Il faut compter

surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir

d'une vie monotone par quelque écart ou quelque rêve. Que de choses

nouvelles à cette époque! Les voyages, les Indes, la découverte de la

terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au

dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante

uniformité de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans

assaisonnement que de quelque sermon nasillard?

Les laïques même, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent

de leurs confesseurs la variété du plaisir, l'absolution de

l'inconstance.

Le prêtre est entraîné, forcé de proche en proche. Une littérature

immense, variée, érudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout

permettre. Littérature très-progressive, où l'indulgence de la veille

paraîtrait sévérité le lendemain. Courbés sur Navarro, Sanchez,

Ovando, Escobar et autres, les confesseurs pâlissent à scruter ces

mines immenses d'expédients, de fines et subtiles ressources pour

exterminer le péché, je veux dire pour le nier, en supprimer partout

l'idée. Des hommes si charitablement occupés nuit et jour à trouver

des moyens pour autoriser le plaisir, ne garderont-ils pas pour eux

une part de tant d'absolutions?

Les mondains exigeaient de l'art; ils n'acceptaient pas l'indulgence,

à moins que le confesseur ne l'assaisonnât d'un sophisme. Mais

était-ce la peine de ruser, de faire tant de frais avec les pauvres

religieuses, faibles et convaincues d'avance?

La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents.

Les fines recettes et les _distinguo_ de la première ne sont pas

nécessaires ici. La mystique n'a que faire de ces pointes d'aiguille,

ayant la flamme d'amour pour brouiller, brûler tout, dans sa dévorante

équivoque.

L'anéantissement de la personne et la mort de la volonté, c'est le

grand principe mystique. Desmarets nous en donne très-bien la vraie

portée morale. Ces dévoués, dit-il, immolés en eux et anéantis,

n'existent plus qu'en Dieu. _Dès lors ils ne peuvent mal faire._ La

partie supérieure est tellement divine, qu'elle ne sait plus ce que

fait l'autre.

Doctrine très-ancienne qui reparaît souvent dans le Moyen âge. Au

XVIIe, elle est commune dans les couvents de France et d'Espagne,

nulle part plus claire et plus naïve que dans les leçons d'un ange

normand à une religieuse (affaire de Louviers).

L'ange enseigne à la nonne premièrement «le mépris du corps et

l'indifférence à la chair. Jésus l'a tellement méprisée, qu'il l'a

exposée nue à la flagellation, et laissé voir à tous...»

Il lui enseigne «l'abandon de l'âme et de la volonté, la sainte, la

docile, la toute passive obéissance. Exemple, la sainte Vierge, qui ne

se défia pas de Gabriel, mais obéit, conçut.»

«Courait-elle aucun risque? Non. Car un esprit ne peut causer aucune

impureté. Tout au contraire, il purifie.»

À Louviers, cette belle doctrine fleurit dès 1623, professée par un

directeur âgé, autorisé, David. Le fond de son enseignement était «de

faire mourir le péché par le péché, pour mieux rentrer en innocence.

Ainsi firent nos premiers parents.»

On devait croire que le zélé Joseph, qui avait poussé si haut le cri

d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas là, qu'il y

aurait une grande et lumineuse enquête; que ce peuple innombrable,

qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait

connu, examiné de près. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a

pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonnés. Mais nul

procès, un silence profond.

Selon toute apparence, Richelieu se soucia peu d'approfondir la chose.

Sa tendresse pour les Capucins ne l'aveugla pas au point de les suivre

dans une affaire qui eût mis dans leurs mains l'inquisition sur tous

les confesseurs.

En général, le moine jalousait, haïssait le clergé séculier. Maître

absolu des femmes espagnoles, il était peu goûté de nos Françaises

pour sa malpropreté; elles allaient plutôt au prêtre, ou au Jésuite,

confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait

lâché la meute des Capucins, Récollets, Carmes, Dominicains, etc., qui

eût été en sûreté dans le clergé? Quel directeur, quel prêtre, même

honnête, n'avait usé et abusé du doux langage des quiétistes près de

ses pénitentes? Leur grand accusateur Bossuet, dans ses lettres à une

femme qu'il mène parfois durement (la veuve Cornuau), ne peut

lui-même s'abstenir des molles douceurs, des équivoques malsaines, des

mots à double entente.

Richelieu se garda de troubler le clergé lorsque déjà il préparait

l'assemblée générale où il demanda un don pour la guerre. Un procès

fut permis aux moines, un seul, contre un curé, mais contre un curé

magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en

l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun

directeur, ne s'y reconnût, et que chacun, en sécurité pleine, pût

toujours dire: «Ce n'est pas moi.»

Grâce à ces soins tout prévoyants, une certaine obscurité reste en

effet sur l'affaire de Grandier. Son historien, le Capucin Tranquille,

prouve à merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable, et il est

nommé dans le procès (comme on aurait dit d'Astaroth) _Grandier des

dominations_. Tout au contraire, Ménage est près de le ranger parmi

les grands hommes accusés de magie, dans les martyrs de la libre

pensée.

Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier à part,

mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il

ne fut qu'un second acte, l'éclairer par le premier acte qu'on a vu en

Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume où périt

Gauffridi, l'éclairer par le troisième acte, par l'affaire de

Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copié), et qui eut à

son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.

Les trois affaires sont une et identiques. Toujours le prêtre

libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on

fait parler le Diable, et le prêtre brûlé à la fin.

Voilà ce qui fait la lumière dans ces affaires, et qui permet d'y

mieux voir que dans la fange obscure des monastères d'Espagne et

d'Italie. Les religieuses de ces pays de paresse méridionale étaient

étonnamment passives, subissaient la vie de sérail, et pis encore (V.

Del Rio, Llorente, Ricci, etc.). Nos Françaises, au contraire, d'une

personnalité forte, ardente, exigeante, furent terribles de jalousie

et terribles de haine, vrais diables (et sans figure), partant

indiscrètes, bruyantes, accusatrices. Leurs révélations furent

très-claires, et si claires vers la fin, que tout le monde en eut

honte et qu'en trente ans, en trois affaires, la chose, commencée par

l'horreur, s'éteignit dans la platitude, sous les sifflets et le

dégoût.

Ce n'était pas à Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous

leurs yeux et leurs railleries, dans la ville même où ils tenaient

leurs grands synodes nationaux, qu'on eût attendu une affaire

scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les

vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, en

liberté très-grande, pensant avec raison que des gens souvent

massacrés, tout récemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun

catholique (magistrats, prêtres, moines, un peu de noblesse et

quelques artisans) vivait à part de l'autre, en vraie colonie

conquérante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par

l'opposition du prêtre et du moine.

Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait

le haut du pavé contre les protestants et confessait les dames

catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune curé, élève des

Jésuites, lettré et agréable, écrivant bien et parlant mieux. Il

éclata en chaire, et bientôt dans le monde. Il était Manceau de

naissance et disputeur, mais méridional d'éducation, de facilité

bordelaise, hâbleur, léger comme un Gascon. En peu de temps, il sut

brouiller à fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les

hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent

et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes

les Carmes, déblatérait en chaire contre les moines en général. On

s'étouffait à ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage

apparaissait dans les rues de Loudun comme un père de l'Église, tandis

que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allées ou par les portes

de derrière.

Toutes lui furent à discrétion. La femme de l'avocat du roi fut

sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui

en eut un enfant. Ce n'était pas assez. Ce conquérant, maître des

dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses. Il y

avait partout alors des Ursulines, soeurs vouées à l'éducation,

missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient

les mères, attiraient les petites filles. Celles de Loudun étaient un

petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent

lui-même; en les fondant, on ne leur donna guère que la maison, ancien

collége huguenot. La supérieure, dame de bonne noblesse et bien

apparentée, brûlait d'élever son couvent, de l'amplifier, de

l'enrichir et de le faire connaître. Elle aurait pris Grandier

peut-être, l'homme à la mode, si déjà elle n'eût eu pour directeur un

prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays, étant proche

parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on

l'appelait, tenait la supérieure. Elle et lui en confession (les dames

supérieures confessaient), tous deux apprirent avec fureur que les

jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on parlait tant.

Donc, le directeur menacé, le mari trompé, le père outragé (trois

affronts en même famille!) unirent leurs jalousies et jurèrent la

perte de Grandier. Pour réussir, il suffisait de le laisser aller. Il

se perdait assez lui-même. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire

presque écrouler la ville.

Les religieuses, en cette vieille maison huguenote où on les avait

mises, n'étaient pas rassurées. Leurs pensionnaires, enfants de la

ville, et peut-être aussi de jeunes nonnes, avaient trouvé plaisant

d'épouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantômes, aux

apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mélange de petites

filles riches que l'on gâtait. Elles couraient la nuit les corridors.

Si bien qu'elles s'épouvantèrent elles-mêmes. Quelques-unes en étaient

malades, ou malades d'esprit. Mais, ces peurs, ces illusions, se

mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le

revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu,

senti la nuit près d'elles, audacieux, vainqueur, et s'être réveillées

trop tard. Était-ce illusion? Étaient-ce plaisanteries de novices?

Était-ce réellement Grandier qui avait acheté la portière ou risqué

l'escalade? On n'a jamais pu l'éclaircir.

Les trois dès lors crurent le tenir. Ils suscitèrent d'abord dans les

petites gens qu'ils protégeaient deux bonnes âmes qui déclarèrent ne

pouvoir plus garder pour leur curé un débauché, un sorcier, un démon,

un esprit fort, qui, à l'église, «pliait un genou et non deux;» enfin

qui se moquait des règles, et donnait des dispenses contre les droits

de l'évêque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'évêque de

Poitiers, défenseur naturel du prêtre, et livrait celui-ci à la rage

des moines.

Tout cela monté avec génie, il faut l'avouer. En le faisant accuser

par deux pauvres, on trouva très-utile de le bâtonner par un noble. En

ce temps de duel, l'homme, impunément bâtonné, perdait dans le public;

il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup.

Comme en tout il aimait l'éclat, il alla au roi même, se jeta à ses

genoux, demanda vengeance pour sa robe de prêtre. Il l'aurait eue d'un

roi dévot; mais il se trouva là des gens qui dirent au roi que c'était

affaire d'amour et fureur de maris trompés.

Au tribunal ecclésiastique de Poitiers, Grandier fut condamné à

pénitence et à être banni de Loudun, donc déshonoré comme prêtre. Mais

le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore

pour lui l'autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers,

l'archevêque de Bordeaux, Sourdis. Ce prélat belliqueux, amiral et

brave marin, autant et plus que prêtre, ne fit que hausser les épaules

au récit de ces peccadilles. Il innocenta le curé, mais en même temps

lui conseilla sagement d'aller vivre partout, excepté à Loudun.

C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du

triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il

rentra dans Loudun au grand jour, à grand bruit; toutes le regardaient

des fenêtres; il marchait tenant un laurier.

Non content de cette folie, il menaçait, voulait réparation. Ses

adversaires, ainsi poussés, à leur tour en péril, se rappelèrent

l'affaire de Gauffridi, où le Diable, le père du mensonge,

honorablement réhabilité, avait été accepté en justice comme un bon

témoin véridique, croyable pour l'Église et croyable pour les gens du

roi. Désespérés, ils invoquèrent un Diable, et ils l'eurent à

commandement. Il parut chez les Ursulines.

Chose hasardeuse. Mais que de gens intéressés au succès! La supérieure

voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientôt les yeux de la

cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur

victoire sur leurs rivaux, les prêtres. Ils retrouvaient ces combats

populaires livrés au Diable en l'autre siècle, souvent (comme à

Soissons) devant la porte des églises, la terreur et la joie du peuple

à voir triompher le bon Dieu, l'aveu tiré du Diable, «que Dieu est

dans le Sacrement,» l'humiliation des huguenots convaincus par le

démon même.

Dans cette comédie tragique, l'exorciste représentait Dieu, ou tout au

moins c'était l'archange terrassant le dragon. Il descendait des

échafauds, épuisé, ruisselant de sueur, mais triomphant, porté dans

les bras de la foule, béni des bonnes femmes qui en pleuraient de

joie.

Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les

procès. On ne s'intéressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours

le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610).

Mais on était du moins dédommagé par une grande, superbe mise en

scène. L'âpre désert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans

l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succès. Loudun eut

pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande armée

d'exorcistes divisés en plusieurs églises. Enfin, Louviers, que nous

verrons, pour raviver un peu ce genre usé, imagina des scènes de nuit

où les diables en religieuses, à la lueur des torches, creusaient,

tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachés.

L'affaire commença par la supérieure et par une soeur converse à elle.

Elles eurent des convulsions, jargonnèrent diaboliquement. D'autres

nonnes les imitèrent, une surtout, hardie, reprit le rôle de la Louise

de Marseille, le même diable Léviathan, le démon supérieur de chicane

et d'accusation.

Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs

s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par

quatre. Ils se partagent les églises. Les Capucins à eux seuls en

occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet

auditoire effrayé, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des

diables; six filles de la ville sont possédées. Et le simple récit de

ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon.

On en parla partout, à Paris, à la cour. Notre reine espagnole,

imaginative et dévote, envoie son aumônier; bien plus, lord Montaigu,

l'ancien papiste, son fidèle serviteur, qui vit tout et crut tout,

rapporta tout au pape. Miracle constaté. Il avait vu les plaies d'une

nonne, les stigmates marqués par le Diable sur les mains de la

supérieure.

Qu'en dit le roi de France? Toute sa dévotion était tournée au Diable,

à l'enfer, à la crainte. On dit que Richelieu fut charmé de l'y

entretenir. J'en doute; les diables étaient essentiellement espagnols

et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'eût été contre

Richelieu. Peut-être en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya

sa nièce pour témoigner intérêt à la chose.

La cour croyait. Mais Loudun même ne croyait pas. Ses diables, pauvres

imitateurs des démons de Marseille, répétaient le matin ce qu'on leur

apprenait le soir d'après le manuel connu du père Michaëlis. Ils

n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, répétition soignée

de la farce du jour, ne les eussent, chaque nuit, préparés et stylés à

figurer devant le peuple.

Un ferme magistrat, le bailli de la ville, éclata, vint lui-même

trouver les fourbes, les menaça, les dénonça. Ce fut aussi le jugement

tacite de l'archevêque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il

envoya un règlement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur

arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les

trouva point possédées, ni folles, ni _malades_. Qu'étaient-elles?

Fourbes à coup sûr.

Ainsi continue dans ce siècle ce beau duel du médecin contre le

Diable, de la science et de la lumière contre le ténébreux mensonge.

Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan

continua bravement à Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire

n'était que ridicule.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 9 / 24 段