Ainsi l'attraction fatale de cette guerre terrible, affamée d'hommes,

entraînait la France. Et personnellement Richelieu, par son intérêt de

ministre et ses passions d'homme, n'y était pas moins attiré.

L'Espagne le minait au Louvre. Serait-ce toujours impunément que le

roi irait chaque soir chez la reine écouter cette fille dévote,

dangereuse et charmante, qui lui parlait pour sa maîtresse? Le plus

fort levier de l'Espagne était à Paris même. Richelieu lui avait déjà

ôté la prise de la reine mère. Il devait lui ôter encore celle que lui

donnait la petite cour de la reine Anne. Cette cour, qu'on voudrait

croire délicate, élégante, n'en était pas moins la fabrique des

plaisanteries fort sales et fort grossières qui couraient sur le

ministre, sur sa vessie, ses urines, sur un ulcère caché qu'aurait eu,

disait-on, sa nièce. On n'y épargnait rien pour faire arriver au roi

cent contes ridicules sur ses mauvaises moeurs, ses déclarations à la

reine, ses visites à Marion Delorme, les escapades invraisemblables

d'un malade de cinquante ans, et si souvent au lit. Ces sottises, lors

même qu'on les prouve fausses et controuvées, diminuent un homme à la

longue, l'avilissent, fatiguent ceux qui le défendent; ils finissent

par croire que, dans tant de choses fausses, il y a un peu de vérité.

En 1634, Richelieu avait pris enfin deux grandes décisions: rupture

ouverte avec l'Espagne, renvoi de la reine espagnole.

Cette dernière mesure eût été un grand coup en Europe. Elle eût

indiqué qu'on faisait peu de cas des forces de l'Espagne, puisqu'on ne

craignait pas de rompre sans retour avec elle, par un outrage

personnel, d'homme à homme et de roi à roi.

Une dépêche de Philippe IV (arch. Simancas, ap. Capefigue) montre

qu'il fut extrêmement effrayé. Elle nous apprend que Louis XIII était

tout décidé, qu'il voulait faire entendre raison à la reine par

l'ambassade même d'Espagne, en lui faisant craindre un procès

scandaleux qui l'eût couverte de honte, et qui l'eût perdue en

Espagne même, dans sa famille humiliée. Cette terreur agit si bien sur

Philippe IV, qu'il charge son ambassadeur d'une démarche assez basse

près de Richelieu, voulant l'apaiser _par tous les moyens_, lui

offrant tout, lui faisant dire qu'un esprit si vaste, si avide de

gloire, ne pouvait trouver un champ digne de lui qu'auprès du roi

d'Espagne et dans les moyens infinis de la monarchie espagnole.

La même dépêche nous apprend que M. de Créqui, le gouverneur du

Dauphiné, homme si important, et influent en Italie, était envoyé à

Rome pour le divorce. Vaine ambassade. Il était évident que le pape,

même sous la pression du parti français, n'en viendrait jamais à faire

une telle injure au roi d'Espagne, à la maison d'Autriche, avec qui

ses rapports secrets étaient bien plus intimes.

En tout, sur tout, à ce moment, le pape était contre la France. Il lui

refusait l'argent qu'il donnait à l'Espagne. Richelieu, pour obtenir

un don du clergé de France sans l'autorisation de Rome, fit valoir aux

évêques qu'il n'allait commencer la guerre que pour délivrer un

évêque, l'électeur de Trêves, enlevé par l'Espagne et prisonnier à

Vienne. Cette pieuse croisade devait s'exécuter par l'épée protestante

des Suédois et des Hollandais. Par son traité avec ceux-ci, Richelieu

leur donnait moitié des Pays-Bas, s'adjugeait l'autre.

Richelieu accuse Henri IV d'avoir imprudemment voulu la guerre au

moment de sa mort. Henri y était pourtant mieux préparé, plus en état

d'y frapper de grands coups. Il dit à tort qu'il avait assez

d'argent, de troupes, des places en bon état. Fontaine-Mareuil et

autres disent le contraire, et l'événement ne prouva que trop bien

qu'ils avaient raison.

Il ne vit pas, ne prévit pas. Ce qu'il aurait pu voir, c'était son

isolement réel, combien il était haï, et le profond bonheur que tout

le monde aurait à le faire échouer. Et il ne prévit pas que l'argent

manquerait dès la seconde année, que la France, au lieu d'envahir,

serait elle-même envahie.

Il y avait du jeune homme en ce grand homme, et de fortes chaleurs de

coeur. Deux fois l'audace en choses improbables lui avait réussi, et

dans la tentative de dompter la mer à la Rochelle (n'ayant pas de

marine encore), et dans celle de forcer les Alpes au Pas de Suze

(n'ayant pas même de poudre). Donc, il se remit à la chance, dans

cette guerre contre l'Espagne, guerre contre la reine, guerre contre

la cour, contre tous ses ennemis.

Pour leur crever le coeur, le jour même où il envoya la déclaration de

guerre à Bruxelles, il exigea que l'on rît à Paris. Il fit représenter

une comédie sur son théâtre, dont il fit l'ouverture (16 avril 1635).

Il voulut voir la mine que ferait cette cour ennemie, et si elle

oserait ne pas rire. La pièce, les _Tuileries_, avait été esquissée

par lui-même, écrite par Rotrou, Corneille et trois autres. Mais le

drame était l'auditoire, et les spectateurs étaient le spectacle.

Devant la face pâle du pénétrant esprit, du revenant qu'on voyait au

fond de sa loge et qui surveillait tout, on travaillait à être gai.

Plus d'un de ses applaudisseurs se vengèrent de leur lâcheté de

courtisans par leur perfidie à l'armée. Ils y vinrent impatients de se

faire battre et prêchant la désertion.

Il y avait bientôt quarante ans que la France n'avait fait la grande

guerre. Et personne ne la savait plus. Nos gentilshommes duellistes

n'étaient pas du tout des soldats. Pas un général sérieux, sauf Rohan,

Thoiras, qui moururent, sauf peut-être le jeune Feuquières et le

très-vieux La Force. Turenne est encore un enfant. Personne qui mérite

confiance. Richelieu, en 1630, avait trois généraux à l'armée

d'Italie, qui commandaient chacun son jour. En 1635, il suit une

méthode moins absurde, mais mauvaise encore, deux généraux à chaque

armée, et l'un d'eux un parent ou ami du ministre qui observe l'autre,

l'empêche de trahir. Au nord, ce fut Brézé, son beau-frère, et sur le

Rhin, le cardinal la Valette. Prétexte pour ne point obéir. La

noblesse ne veut prendre l'ordre d'un général prêtre. L'armée, arrivée

à Mayence, lui signifie qu'elle n'entrera pas en Allemagne. À quoi

bon? Le parti protestant qu'on veut secourir est dissous, puisque Saxe

et Brandebourg ont traité avec l'Empereur. Loin de pouvoir rejoindre

les Suédois, la Valette est forcé de faire une retraite désastreuse.

Aux nouveaux corps qu'on envoie, les anciens prêchent la révolte.

L'arrière-ban, convoqué, vient ajouter l'insolence féodale d'une

chevauchée de gentilshommes qui veulent bien servir le roi en France,

mais non ailleurs, et encore faire seulement leurs quarante jours, le

petit service de l'_ost_, d'après les _us_ de saint Louis. Ni guet, ni

garde; tout cela est au-dessous de la noble gendarmerie. Charger, à

la bonne heure; une bataille, et aujourd'hui, sinon ils retournent

chez eux.

Tout manqua de tous les côtés. La grande invasion des Pays-Bas n'eut

d'autre effet que la ruine d'une ville, l'horrible saccagement de

Tirlemont. En Italie, quoiqu'on eût pour soi le Savoyard, on resta, on

échoua devant une bicoque.

Bref, la première campagne resta de tout point ridicule. Madrid dut

être satisfaite. Mais le Louvre l'était bien plus, et la cour nageait

dans la joie.

Richelieu réussirait-il mieux en 1636? Il n'y avait pas d'apparence.

L'argent manquait. Il avait entrepris, en commençant la guerre, une

chose hardie, et révolutionnaire alors, d'alléger quelque peu la

taille du peuple en faisant payer quelques exemptés, les gros

bourgeois pour une partie de leurs fiefs, les ecclésiastiques

propriétaires pour ce qu'ils possédaient d'étranger à l'Église.

Très-vive irritation. Elle ne fut pas moindre dans les gens d'épée

quand, pour punir l'armée du Rhin, il déclara dégradés de noblesse

ceux qui quittaient l'armée; les officiers non nobles envoyés aux

galères, et les soldats punis de mort.

Il lui avait fallu licencier cette armée. Et, d'autre part, celle du

Nord était retenue en Hollande au service des Hollandais, qui ne la

renvoyèrent qu'en plein été. Donc, la France était découverte. Une

invasion n'était pas improbable. Le divorce demandé à Rome, le plan

pour partager les Pays-Bas, c'étaient deux crimes, deux injures

personnelles que la maison d'Autriche brûlait certainement de venger.

Richelieu fit visiter nos places du Nord par un homme qu'il croyait

très-sûr, par Sublet Du Noyer[10]. C'était un petit homme, de méchante

mine cagote et d'âme pire, mais un boeuf de labour qui, ni jour ni

nuit n'arrêtait, qui satisfaisait le maître de quelque charge dont on

chargeât son dos. Il faisait toujours plus, il faisait toujours trop.

Un ministre homme d'esprit, à qui les affaires n'ôtaient nullement

l'ambition littéraire, trouvait bien doux de trouver là toujours les

grosses épaules voûtées de ce Sublet pour y mettre tout ce qu'il

voulait. La facilité plate d'expédier passablement une foule de

matières qu'il ne connaissait point rendait ce terrible commis en état

de suffire à tout. On lui mit dessus la marine où il ne savait rien,

et il s'en tira assez bien. On ajouta la guerre, et tout alla

très-mal; mais était-ce sa faute?

[Note 10: Richelieu doit être jugé relativement aux

difficultés infinies de sa position. La dévotion du roi, ses

ménagements pour Rome, l'espoir de devenir légat, lièrent le

ministre aux Jésuites, et l'empêchèrent d'être ce que la

fierté de son génie l'aurait fait être, un gallican, un

sorboniste (lui, fondateur de la Sorbonne nouvelle). Ce qui

étonne le plus, c'est que dans sa politique et son intérieur

même, il les subit par l'ascendant croissant d'un homme

affilié à la Société, d'un sot fieffé, dangereux, haineux,

venimeux, mais le scribe des scribes et d'un travail énorme:

Sublet du Noyer. Richelieu le fit, en 1633, secrétaire d'État

de la guerre, le chargea fort imprudemment d'inspecter nos

places en 1636, crut aux rapports de l'ignorant, ce qui nous

valut l'invasion et les faciles succès de l'ennemi qui vint

presque à Paris. Cette bévue, qui devait le faire chasser,

fut au contraire récompensée. Il fut chargé de fortifier des

places, de diriger des siéges, d'organiser la marine: il eut

la surintendance des bâtiments et manufactures, la

surveillance de l'imprimerie royale, etc. Richelieu, accablé,

malade, ne s'occupait plus que de l'extérieur, et bien plus

encore des complots dont il était environné. Sublet régna, à

tort et à travers; il a laissé partout des marques de son

génie, l'érection des églises jésuites à pots de fleurs, la

destruction des oeuvres les plus hautes de la Renaissance,

spécialement de la sublime _Léda_ de Michel-Ange, l'unique

tableau qu'il eût peint à l'huile, qui était à Fontainebleau.

Cet animal, chargé de recevoir le Poussin que Richelieu

appelait de Rome et logeait aux Tuileries, eut l'impertinence

de lui tailler la besogne, exigeant qu'il lui fît tant de

chefs-d'oeuvre par mois. Le Poussin se sauva à

Rome.--L'attraction des sots pour les sots rendait Sublet

très-cher au roi. Ils disaient leur rosaire ensemble. Cela

enhardit fort le petit homme, si bien qu'en dessous il

commençait tout doucement à trahir le roi pour la reine,

croyant être par elle archevêque de Paris. Le mourant le mit

à la porte. Et la reine, une fois régente, ne se souvint plus

de Sublet, qui prit la chose à coeur, et, comme le pauvre

père Joseph, creva d'ambition rentrée (1645).]

Par l'entraînement des affaires, peu à peu, tout alla à lui. Il avait

deux choses pour lui: son énorme travail, qui semblait consciencieux,

et sa bassesse de nature, peinte en sa face de hibou, qui empêchait de

croire qu'il pût avoir aucune prétention élevée. Au total, un homme

ténébreux, haineux et dangereux, qui ruinait sourdement ses

concurrents, et qui, à la longue, eût bien pu oser miner Richelieu

même, car il plaisait au roi par sa dévotion, et secrètement il était

aux Jésuites.

Ce commis ne connaissait rien aux places de guerre. Il rapporta à

Richelieu ce que désirait le ministre, que tout était en bon état. Et

celui-ci, tranquille sur le Nord, regarda au sud-est, où le prince de

Condé, gouverneur de Bourgogne, lui proposait d'envahir la

Franche-Comté. Le prince le flattait de l'espoir qu'en cette campagne,

la Meilleraie, un bon soldat, parent du cardinal, éclaterait sous lui,

justifierait la faveur singulière du ministre, qui venait d'obtenir du

vieux Sully sa démission de grand-maître de l'artillerie pour donner

cette haute charge au brave et peu capable la Meilleraie.

Pour faire réussir celui-ci, on met dans cette armée deux officiers

solides, très-fermes et très-forts sur leurs reins, déjà vieux dans la

guerre de Trente ans, soldats du grand Gustave, que le roi venait

d'acquérir. L'un, l'Allemand Rantzau; l'autre, le Béarnais Gassion. On

croyait surprendre, emporter Dôle; elle prise, la province eût suivi;

la Meilleraie revenait couvert de gloire, le premier général du

siècle.

Pendant ce temps, une chose facile à prévoir est arrivée au nord. La

France est envahie.

L'ambassadeur d'Espagne, en ce moment, gouvernait ceux qui

gouvernaient Ferdinand II. Il obtint qu'à vingt mille fantassins

espagnols qui iraient vers Liége (sous prétexte d'une révolte),

l'Empereur joindrait quinze mille cavaliers sous Piccolomini et Jean

de Werth. Pendant ce temps, le duc de Lorraine entrait en Bourgogne,

et Gallas, autre général de l'Empereur, allait par la Franche-Comté.

Union pour la première fois, parfaite entente, accord actif de

l'Espagne et de l'Autriche.

Le gouverneur des Pays-Bas, le cardinal infant, menait l'armée du Nord

en France (1er juillet 1636).

Il assiége et prend la Capelle. Nul obstacle. Des places non

approvisionnées, démantelées. Des gouverneurs tremblants, que les

habitants forcent de se rendre. Un indicible effroi dans les

campagnes. Toute la barbarie des guerres turques; incendie, pillage et

massacre. Jean de Werth remplissant tout de son nom et de sa terreur.

La grande masse espagnole s'arrête à assiéger Corbie, qui est prise

(15 août). Le torrent roule vers Paris. Les Croates vont jusqu'à

Pontoise. Paris, épouvanté, déménage, fuit vers Orléans.

Richelieu, ce génie si sérieux et si attentif, à qui l'on supposait le

don de prescience, souffrait ici plus qu'un revers; il semblait

convaincu d'étourderie. C'était l'astronome tombé dans un puits,

c'était le prophète aveugle qui se voit avalé au ventre de la baleine.

Il avait cru prendre, et il était pris. Il sentait les risées du

Louvre, la joie sournoise du monde de la reine. On dit que le coeur

lui manqua, qu'il fut troublé de voir un peuple immense qui

remplissait les rues, qui, pour la première fois, parlait. Ce fut,

dit-on encore, le Capucin Joseph qui le releva, le ranima. J'en doute.

À ce moment, ce personnage double s'était fait l'avocat de la mère du

roi, le doucereux réconciliateur de la famille royale. Loin

d'encourager son ami à rester et tenir ferme, il l'eût plutôt poussé à

bas et aidé à sa ruine.

Richelieu, comme tout homme d'imagination, en telle rencontre, était

très-agité. Mais, homme d'esprit avant tout, il comprit bien qu'en ce

pays de France, sous les croisées moqueuses du Louvre, il fallait de

l'aplomb et une belle contenance. Il sortit en voiture, à peu près

seul, traversa en tous sens cette foule qui jusque-là le maudissait et

qui ne sut plus qu'applaudir.

Paris, en ce moment, fut très-beau. Il y a toujours d'étranges

ressources avec ce peuple. Les métiers, reçus par le roi dans la

grande galerie du Louvre, montrèrent un noble enthousiasme et

promirent une armée. On la leva réellement avec l'aide du Parlement et

de toute la bourgeoisie, qui donna sans compter.

Nos troupes grossissaient. Et celles de l'ennemi fondaient chaque

jour. Les cavaliers d'Allemagne, enrichis de pillage, laissaient le

camp et s'évanouissaient chaque nuit. Voilà pourquoi le cardinal

infant traînait et hésitait pour s'enfoncer en France. Il ne profita

pas des perfidies secrètes de nos généraux princes du sang, le comte

de Soissons et Monsieur, qui craignaient de trop réussir contre les

Espagnols et tramaient un complot pour tuer Richelieu. Il ne tenait

qu'à eux, et sa vie était dans leurs mains. Monsieur, se rappelant

sans doute ce qu'on disait, que, Richelieu tué, le roi pourrait bien

le tuer lui-même, Monsieur, dis-je, cette fois encore, saigna du nez,

tourna le dos au moment où les conjurés le regardaient et attendaient

son ordre.

En six semaines, Richelieu et le roi reprirent Corbie, une méchante

petite place qu'on aurait pu enlever en vingt-quatre heures, et à qui

on fit les honneurs d'un siége.

La tempête du Nord dissipée, celle de l'Est eût pu nous emporter

encore si le duc de Lorraine et Gallas, qui arrivaient par deux

chemins, eussent combiné leur invasion. Mais Gallas, affaibli aussi

par la désertion des pillards, vint s'aheurter au siége d'une petite

place, Saint-Jean de Losne, dont la population, attendant les

dernières horreurs des brigands impériaux, fit une défense incroyable,

les femmes comme les hommes. Rantzau parvint à s'y jeter, et dès lors

régala les Allemands de sorties furieuses. La Saône se mit de la

partie et déborda. Les assiégeants étaient dans l'eau, et ne

réchappaient qu'à la nage. Cette ville fut délivrée le jour où Corbie

fut reprise (14 novembre 1636).

On peut dire que la France s'était sauvée elle-même. Ce gouvernement,

fort, dur, pesant, s'était vu désarmé, et, loin de protéger, c'est lui

qui, dans la crise, fut protégé par la nation.

Mais comment la nation le put-elle, appauvrie qu'elle était et

déshabituée de la guerre? Il faut l'avouer franchement, parce que

l'invasion n'était pas sérieuse, et que les conquérants se souciaient

peu de conquérir. Les bandes qui entrèrent par le Nord, par la

Lorraine et la Franche-Comté, sous le drapeau de l'Espagne et de

l'Empereur, ne se battaient ni pour l'un ni pour l'autre; elles ne

voulaient rien que piller. C'est ce qu'elles firent à leur aise,

non-seulement en France, mais en Franche-Comté sur terre espagnole.

Puis, chargées, surchargées, ayant déménagé, vidé, ruiné le pays de

fond en comble, elles plantèrent là leurs généraux.

Nous pûmes triompher à notre aise de leur départ que nous n'avions pas

fait, mais triompher dans le désert sur nos propres ruines.

La Franche-Comté, jusque-là protégée par une neutralité tolérée, était

pleine de biens. Elle périt alors, et ne s'en est jamais bien relevée.

La Picardie entra dans le terrible _crescendo_ de famine que l'on

verra plus tard. La Lorraine resta rasée comme la main, et tout le

pays à l'Est. L'invasion des Barbares, attendue depuis dix ans,

retardée par Gustave quand il brisa Waldstein, ne fut pas une

conquête, comme elle l'eût été sous ce chef, mais un grand pillage

anarchique. Tous retournèrent à leurs camps d'Allemagne, ramenant

chacun sa charge de vol, qui un cheval, qui un âne, qui une grosse

charrette pleine. Ils ne laissèrent à manger que les pierres. On

assure qu'en deux ans, dans l'Est seulement, un demi-million d'hommes

mourut de misère et de faim (V. l'historien jésuite et autres,

rapprochés par Bonnemère, _Histoire des Paysans_).

Donc Richelieu n'empêcha rien. Sa petite combinaison d'opposer la

Bavière à l'Autriche ayant échoué complétement, tous les princes

allemands se soumirent, et firent roi des Romains le fils de

l'Empereur, consolidèrent la couronne impériale dans la maison

d'Autriche.

En France même, les Espagnols prirent à notre barbe et gardèrent

longtemps nos îles de Provence, tenant nos côtes en crainte et nos

flottes en échec.

En remontant à la cause première de nos revers de 1636, on trouvait

que Richelieu, privé de son armée du Rhin et ne pouvant ravoir celle

de Hollande, employant le peu qu'il avait de forces en Franche-Comté,

n'avait pas eu à temps l'argent qu'il eût fallu pour recruter l'armée

du Nord.

Donc, l'argent, l'argent, et de suite, c'était le seul moyen pour

éviter de grands malheurs en 1637. Mais, l'impôt étant augmenté, la

Guyenne ruinée par les armes.

Devant ce désespoir d'une misère trop réelle, le parlement de Toulouse

faiblit, dispensa de payer.

Un certain Boismaillé offrit à Richelieu de lui apprendre à faire de

l'or, et de lui faire trouver deux cent mille écus par semaine. Tels

étaient sa détresse, son abattement et son inquiétude, que, tout

sérieux qu'il fût, il ne repoussa pas cette chimère, et se mit au

creuset pour travailler en alchimie.

CHAPITRE IX

LA TRILOGIE DIABOLIQUE SOUS LOUIS XIII--LES RELIGIEUSES DE LOUDUN

1633-1634.

La terrible _année de Corbie_ (on appela ainsi 1636) et l'année encore

qui suivit ne donnent nul autre résultat que de démontrer la faiblesse

d'un gouvernement forcé qui paraissait fort. Retournons un peu en

arrière, et regardons dessous. Nous serons étonnés de voir les

discordes morales, les ténébreux abîmes, les gouffres, crevasses et

fondrières, dont la plane unité de cette monarchie catholique était

minée réellement.

La formule acceptée et répétée de plus en plus en ce siècle, c'est que

la France est une, depuis la prise de la Rochelle. Les protestants,

s'ils ne sont pas convertis, vont se convertir. Richelieu en est

convaincu, et y travaille par de grosses sommes qu'on fait passer par

les mains des jésuites et qui gagnent quelques ministres. Il y

travaille encore par ses oeuvres de controverse qu'il étend, fortifie,

perfectionne jusqu'à la mort. Il emploie volontiers les protestants à

l'armée, et ailleurs, comme officiers ou _gens de lettres_. C'est à ce

dernier titre qu'il accueille les ministres et leur donne sa

protection. L'Académie française, ouverte chez un protestant

(Conrart), fut, dans les idées du ministre, un honorable asile et une

douce tentation aux littérateurs convertis, comme un hôpital du

protestantisme.

Un zèle si patient ne plaît pas à Aubry, son historien. Il veut faire

croire que le grand cardinal, s'il eût vécu, eût égalé la gloire de

Louis le Grand, employant le fer et le feu pour exterminer l'hérésie;

qu'il eût même, avec une armée, converti l'Angleterre. Du reste, pas

la moindre preuve. Avec bien plus de vraisemblance, d'autres auteurs

du même siècle attribuent ce zèle véhément, cette précipitation

guerrière au fougueux père Joseph, romanesque et violent, autant que

rusé.

Du reste, la matière manquait à la persécution.

Les protestants étaient alors les plus fidèles sujets du roi; il y

avait paru dans l'affaire de Montmorency. Les missions violentes,

insolentes, qu'on faisait parmi eux, comme on eût fait en pays turc,

ne parvenaient pas à lasser leur admirable patience. Les Jésuites, les

Capucins et moines de toute sorte avaient en vain organisé contre eux

une machine populaire très-provoquante. On voyait fréquemment

l'artisan paresseux, menuisier, perruquier, laisser là son métier, se

faire apôtre; emporté d'un excès de zèle, il allait dresser son

tréteau dans telle ville, et puis dans une autre, et prêcher en plein

vent contre les huguenots. Ils étaient la bourgeoisie riche dans

plusieurs lieux, et presque partout le commerce; ces sermons étaient

fort goûtés comme appel au pillage, au massacre peut-être, sous un

gouvernement plus faible; mais Richelieu ne l'aurait pas souffert, il

eût fait pendre les apôtres.

Donc, c'était d'un autre côté que devait se tourner le zèle ardent du

Capucin.

Les philosophes, athées et esprits forts, que l'on brûlait de temps à

autre, étaient trop peu nombreux, des individus isolés. Une affaire de

ce genre ne pouvait faire la fortune d'un homme. La dernière, la

persécution de Théophile, chassé à mort en 1623 par le jésuite Arnoult

et par tous les curés de France, n'avait pas grandi le Jésuite. Pour

que Joseph éclatât et brillât comme vengeur de l'Église, pour que Rome

fût forcée de lui donner le désiré chapeau, il lui aurait fallu une

classe nombreuse à persécuter, quelque grande, nouvelle, dangereuse

hérésie, qui motivât une croisade de Capucins.

La dévotion du roi y eût mordu, et, Richelieu n'osant y contredire, la

France entière devenait un théâtre où ces bruyants acteurs eussent

paradé devant les foules, rempli tout du tumulte de leurs enquêtes

dramatiques, terrorisé les simples. Un pouvoir nouveau se fût

constitué, une inquisition capucine, un grand inquisiteur, Joseph.

D'abord Torquemada, mais bientôt Ximénès, il eût jeté bas Richelieu.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 8 / 24 段