responsabilité d'un pareil acte. Mais le roi n'avait rien de spontané,
nulle initiative. On avait beau lui arranger la chose, lui bien
montrer la question. Il fallait que quelqu'un le poussât par un avis
exprès, lui fît signer la mort. Le panégyriste du père Joseph,
écrivain ailleurs très-peu grave, mérite ici quelque attention quand
il affirme, «d'après des mémoires sûrs,» que le Capucin eut l'honneur
de la chose, qu'il mena toute l'affaire, d'abord la trahison de
Bullion, l'espoir dont il leurra Monsieur, puis le conseil de mort.
Richelieu mit Joseph en avant et le fit parler avant lui. Il le
connaissait vain, aimant à se faire fort d'énergie machiavélique et à
faire blanc de son épée. Joseph parla d'autant plus ferme, qu'il
sentait trouver faveur et appui dans le coeur de Louis XIII, porté de
sa nature à la sévérité. Montmorency, condamné au Conseil, le fut
immédiatement par le Parlement de Toulouse, décapité le même jour (30
octobre 1632).
L'étonnement fut extrême en France et en Europe. On ne l'eût jamais
cru, et personne ne l'aurait prévu. Chacun baissa la tête, et sentit
bien qu'après ce coup il n'y avait de grâce à attendre pour personne.
L'effet fut plus terrible que celui de la mort de Biron. Montmorency
était si aimé, que ce fut pour beaucoup comme une perte de famille, un
coup tout personnel, l'effet d'un frère décapité.
On fit comme pour Biron. On calma les parents en leur donnant les
biens du mort. Le mari de sa soeur, le prince de Condé, le plus avare
homme de France, tendit la main, reçut. Principale origine de cette
énorme fortune des Condé. Celui-ci en 1609 n'avait pas dix mille
francs de rente. Sa femme l'enrichit, puis la mort de son beau-frère,
qui lui valut Écouen, Saint-Maur et Chantilly. Richelieu, déjà malgré
lui, avait fondé les Orléans (1626) et fonda encore les Condé.
Montmorency, qui mourut comme un saint, lança pourtant, par testament,
une rude pierre au front de Richelieu. Il lui fit un don, lui légua
un tableau de prix.
Plusieurs des amis de Montmorency, de ses principaux gentilshommes,
furent mis à mort, et leur fidélité punie. Chose nouvelle qui
scandalisa, indigna. Elle brisait les vieux attachements de vassal à
seigneur, de client à patron, de _domestique_ à maître. Nul maître
désormais que le roi et l'État.
Sévérité terrible, mais nécessaire. C'était le commencement du règne
de la loi. Et, dans les moeurs, dans l'opinion d'alors, il y avait à
oser cela et péril et grandeur.
L'effet voulu fut obtenu. Pour longtemps les partis restèrent
décapités, la guerre civile impossible, et l'Espagne n'eut plus de
prise. Les complots furent réduits aux chances de l'assassinat.
Dès ce jour, beaucoup désirèrent violemment la mort de Richelieu. Et
cela, il faut le dire, moins encore pour son audace que pour le
mélange d'une basse cruauté de robe longue qu'on crut y voir mêlé. On
trouva monstrueux qu'un des gentilshommes de Montmorency fût envoyé
aux galères ramer avec les forçats. Pour l'échafaud, à la bonne heure.
On trouvait même que l'acte hardi de la mort de Montmorency avait été
fait lâchement. Il l'avait voulue sans nul doute, et n'avait pas osé
la conseiller. Il y avait montré le courage d'une âme de prêtre, ne
frappant pas lui-même, mais poussant le couteau.
Il se sentit très-seul. Le spectacle de cette cour terrifiée, mais
désolée, était effrayant pour lui-même. Le roi avait tenu bon au
moment décisif. Mais n'aurait-il pas de retour? Par un revirement
surprenant et qu'on put croire timide, à ce moment de grande audace,
Richelieu envoya à Madrid et fit des ouvertures aux Espagnols.
Gustave-Adolphe avait pâli, et Richelieu, par un sens froid, exact, de
la destinée du héros, jugeait qu'il était temps de l'abandonner.
Waldstein et l'armée des brigands avaient ressuscité, et l'Allemagne
ne secondait pas sérieusement son libérateur. Quand Gustave vint
contre Waldstein défendre Nuremberg, la capitale du commerce et
l'arche sainte du génie allemand, on le laissa deux mois languir,
s'épuiser là de misère et de maladies.
Richelieu calcula qu'il fallait profiter d'une situation encore
entière et de l'effet moral qu'allait avoir ce coup de vigueur sur
Montmorency. Avant l'exécution, il fit partir Beautru (le bouffon,
l'_esprit fort_ et l'excellent espion), de manière qu'il fût à Madrid
quand la nouvelle de la mort arriverait, à temps pour voir la mine
piteuse des Espagnols et pour en profiter. Beautru les trouva en effet
abattus, détrempés, d'autant plus tendres aux avances imprévues de
Richelieu. Il saisit ce moment pour dire qu'après tout on n'était pas
ennemi, et il présenta les prisonniers espagnols que renvoyait le
cardinal. On s'arrangea, d'abord pour l'Italie.
Chose agréable à l'Espagne, qui pourrait en tirer des forces pour agir
sur le Rhin contre les Suédois. Agréable, honorable au pape, qui,
depuis quatre ans, s'entremettait fort pour la paix, faisait trotter
son Mazarin et jouait son petit rôlet. Enfin chose agréable à notre
jeune reine espagnole, à sa cour, qui, par mademoiselle de Hautefort,
n'était pas sans influence sur le roi. La bonne entente avec Rome et
l'Espagne allait peut-être atténuer l'effet du sang versé, adoucir
quelque peu les haines, faire rentrer le cardinal dans le concert des
honnêtes gens.
Il semblera bien étonnant, bizarre, absurde, que justement alors
Richelieu, couvert d'un tel sang, voulût plaire à la reine! On ne peut
pourtant en douter. Ce qu'on a dit du goût qu'il avait pour Anne
d'Autriche et de ses tentatives près d'elle est incertain pour le
temps qui précède et démenti pour le temps qui va suivre. Mais, pour
ce moment où nous sommes, la chose est sûre et constatée.
On l'a vu en avril 1631 l'espionner, la désespérer, en surveillant sa
grossesse. On le verra en 1635 demander son divorce à Rome et vouloir
la chasser. Mais aujourd'hui (novembre 1632) il est galant près
d'elle, lui fait sa cour, semble en être amoureux.
Tyrannique esprit de cet homme, de précipitation sauvage et sans
respect du temps. La tête de Montmorency vient de tomber le 30
octobre, presque sous les yeux de la reine. Et il lui faut sourire et
accepter des fêtes, descendre avec lui la Garonne, se laisser promener
en France, et loger et coucher chez lui!
Il semblait espérer justement dans le deuil de la reine, dans sa
terreur et son abaissement. Depuis l'avortement d'avril 1631, sa
situation était fort humble. Le roi n'en tenait pas le moindre compte,
et venait tous les soirs chez elle pour mademoiselle de Hautefort sans
lui dire un seul mot. On l'avait amenée au voyage du Midi, moins comme
reine que comme otage, comme une prisonnière suspectée qu'on ne
pouvait laisser à Paris. Elle semblait n'être venue que pour aller
d'exécution en exécution, sur le Rhône d'abord, puis en Languedoc.
L'étrange demande de Gaston de rendre la Fargis à la reine disait
assez qu'il restait encore quelque lien entre la reine et son
beau-frère. L'indifférence haineuse du roi dut s'en accroître. Il la
laissa aux mains de Richelieu, et s'en alla droit à Paris.
À celui-ci d'en faire ce qu'il voudrait, de la régaler et fêter dans
l'intérêt du traité espagnol. C'est le prétexte qui couvrit son
changement à l'égard de la reine. Changement inespéré, douce surprise
pour elle, rassurée tout à coup. Surprise forte pour un coeur de
femme. Elle pouvait défaillir et mollir, laisser prendre de grands
avantages à l'audace d'un homme tout-puissant, d'un vainqueur, disons
d'un maître, et qui voulait ce qu'il voulait.
Richelieu n'était beau ni jeune, et ne ressemblait pas à Buckingham.
En revanche, il l'avait battu; le brillant fanfaron était mort
ridicule. Richelieu, au contraire, nécessaire aux Suédois, et désiré
des Espagnols, semblait l'arbitre de l'Europe, grandi des victoires de
Gustave, des succès de Lorraine, de la défaite de Monsieur. Même la
tragédie de Toulouse, pour laquelle on avait pleuré, elle le servait
peut-être au fond. Les femmes aiment qui frappe fort, et parfois ceux
qui leur font peur.
Donc ce triomphateur, menant la cour vaincue, la reine souriante et
tremblante, descendait doucement de Garonne en Gironde. À Bordeaux, sa
victoire devait doubler encore par la mortification, le désespoir du
vieux gouverneur, le duc d'Épernon. Il touchait aux quatre-vingts ans.
La fête eût été belle si la rage remontée l'eût expédié et que le
cardinal eût pu l'enterrer en passant.
Vain espoir! À Bordeaux, tout change.
Vicissitude étrange de la destinée qui s'amuse à nous prendre au plus
beau moment, en pleine fête et couronnés de fleurs, pour nous tordre
le cou!... Les violentes émotions de Richelieu, sa préoccupation
terrible, l'effort qu'il avait fait, son audace craintive, enfin,
par-dessus tout, le tourment de l'espoir, tout cela fut plus fort que
lui. Et il fut frappé à Bordeaux.
Il n'y avait pas à lutter avec ce mal. L'irritation de la vessie,
l'impossibilité d'uriner, semblent du premier coup l'approcher de la
mort. L'augure fâcheux d'une mort subite vient le frapper, Schomberg
mort en soupant. Et déjà, en Allemagne, il a perdu d'Effiat, général,
financier, homme universel, son autre bras droit. Tout s'assombrit. La
reine part en avant. Les fêtes qu'il lui préparait chez lui (à
Brouage) et dans sa conquête sur son champ de gloire à la Rochelle,
tout se fera sans lui. Pour comble, le vieux coquin d'Épernon,
insolent d'être en vie, vient chaque matin, à grand bruit, avec toute
une armée de spadassins, pour lui tâter le pouls et le voir au visage,
lui aigrissant son mal par ces accès de peur. Qui l'empêche, en effet,
d'enlever le malade, de le mettre au château Trompette, sinon dans
l'autre monde? Le roi eût été en colère, mais on l'eût entouré, calmé,
félicité, et, dans la joie universelle, il eût accepté les faits
accomplis.
La reine, quitte à si bon marché, continuait joyeusement son voyage,
profitait pleinement des fêtes du cardinal, que sa présence aurait
gâtées. Il y eut à la Rochelle des magnificences incroyables, arcs de
triomphe, joutes, combat naval, des danses et des concerts. Une
extrême gaieté, car on disait qu'il était mort ou qu'il allait mourir.
On dansait. Cependant la reine, qui palpitait d'espoir, impatiente,
envoya son bon La Porte, un confident valet de chambre, pour s'assurer
de l'heureux événement. «Je le trouvai, dit La Porte, entre deux
petits lits, sur une chaise où on le pansait. Et on me donna le
bougeoir pour l'aider à lire les lettres que je lui apportais.» Il
interrogea fort La Porte pour savoir ce que faisait la reine, si M. de
Châteauneuf, le garde des sceaux, y allait souvent, _et s'il y restait
tard_, s'il n'allait pas ordinairement chez madame de Chevreuse, etc.
Mais il ne s'en rapporta pas au valet de chambre, et recueillit des
notes exactes sur ceux qui avaient ri et sur ceux qui avaient dansé.
Le bal ne dura pas, et la joyeuse cour revint au sérieux tout à coup,
apprenant deux nouvelles qui changeaient le monde. Richelieu avait
uriné, et Gustave-Adolphe était mort (16 novembre 1632).
CHAPITRE VIII
RICHELIEU, CHEF DES PROTESTANTS--SES REVERS--LA FRANCE ENVAHIE
1633-1636.
Le monde a vu et perdu une chose bien rare, un vrai héros, et, avec
lui, une admirable chance de salut. Si Gustave-Adolphe eût vécu, on
arrivait dix ans, quinze ans plus tôt, à la paix de Westphalie.
Il ne fit qu'apparaître, et n'en reste pas moins un bienfaiteur du
genre humain. Sa victoire eut deux résultats qu'on n'a pas assez
remarqués. Elle sauva les villes impériales, non-seulement Nuremberg,
mais Strasbourg, mais Augsbourg et toutes, que l'armée des brigands
aurait certainement visitées. La sienne, la primitive armée
libératrice, s'épuisa devant Nuremberg et y laissa ses os; mais elle y
eut le succès admirable de détruire en même temps le monstre
militaire, l'armée de Waldstein. Celui-ci, à Lutzen, ayant perdu ses
hommes de confiance, fut en réalité éreinté pour jamais. Il ne les
remplaça que par de petits officiers, brigands de troisième ordre,
parmi lesquels l'Autriche trouva sans peine un assassin.
Répétons-le, Gustave ne mourut pas en vain. Il fit la grande chose
pour laquelle il était né. Il coupa la tête au dragon, au gouvernement
de soldats qui eût anéanti la civilisation de l'Europe.
La menue monnaie de Waldstein, toute cette populace de bons généraux
qui continueront la guerre de Trente ans, perpétuent les misères, mais
ne renouvellent pas le danger du monde.
Chaque fois que j'entre dans Strasbourg ou Francfort, dans Nuremberg,
ce grand musée, dans la splendide Augsbourg, dans ces puissants foyers
du génie allemand d'où jaillirent Goethe et Beethoven et tant d'autres
lumières, je me remémore avec un sentiment de religion le grand soldat
Gustave, qui sauva l'Allemagne, et qui sait? la France peut-être.
Et je dis à ces villes: «Où seriez-vous sans lui?... Dans les ruines
et les décombres, les cendres où finit Magdebourg.»
Tout ce que l'histoire fabuleuse avait conté du héros fut accompli ici
et à la lettre: Sauver le monde, mourir jeune et trahi.
On sait sa mort. À cette furieuse bataille de Lutzen, il accable
Waldstein, le bat, le blesse, le crible, le renverse, lui tue ses
fameux chefs, l'homme surtout qui fut la guerre même, ce Pappenheim,
qui, en naissant, eut au front deux épées sanglantes. Il revenait,
paisible et pacifique, confiant comme à l'ordinaire, de la terrible
exécution. Il n'avait avec lui qu'un Allemand, un petit prince qui
avait passé, repassé plus d'une fois d'un parti à l'autre. Un coup
part, et Gustave tombe. L'homme suspect qui l'accompagnait s'enfuit et
alla droit à Vienne (16 septembre 1632).
Il avait fait beaucoup, et beaucoup lui restait à faire. S'il eût vécu
quelques années de plus, non-seulement il eût imposé, forcé la paix,
mais il eût obtenu un résultat moral immense; il eût imprimé au coeur
abaissé de l'Europe un idéal grand, fort, fécond.
L'allégresse héroïque qui fit ce bon géant calme et serein, et «joyeux
tout le jour,» elle eût été comme une aurore morale dans cette sombre
époque. C'est l'effet d'une telle force de tout rasséréner et de tout
élever à soi. Chacun regarde, admire, et grandit d'avoir regardé. La
moyenne générale change. Tous gagnent un degré; même les moindres sont
moins petits. Le vrai héros, de loin, et là même où il n'agit pas, par
cela seul qu'il est, imprime à tous une gravitation par en haut; le
monde aspire et monte, hausse vers le niveau de son coeur.
Le politique, le grand homme d'affaires, comme fut Richelieu, ou tel
grand militaire, tel soi-disant héros, n'ont point du tout cette
influence. Leur forte tension, et le bras d'airain, par lesquels ils
serrent les ressorts, bandent la machine à casser presque, n'ont
après, pour effet définitif, qu'une détente déplorable, une énervation
générale. Et le monde en reste aplati.
L'idée de Richelieu, celle de l'équilibre et du balancement des
forces, était-elle une idée vitale qui renouvelât l'esprit européen?
Point du tout. L'équilibre peut avoir lieu entre vivants ou entre
morts. Le très-faux semblant d'équilibre qu'on obtint à la longue par
le traité de Westphalie, on ne l'eut réellement que par l'épuisement
définitif et par voie d'extermination.
Maintenant, osons le dire, Richelieu se méprit sur le fond de son idée
même. En cherchant l'équilibre entre protestants et catholiques, il ne
s'aperçut pas que les protestants isolés, débandés, n'étaient pas même
un parti, tandis que les catholiques avaient la force et l'unité d'une
faction.
Quand Rome, Vienne, Madrid, les Jésuites, illuminèrent et firent des
fêtes pour la bataille de Lutzen, ce n'était pas seulement pour la
mort de Gustave, mais pour la ruine de Waldstein, qui, rendu et fini,
bientôt tué, allait restituer à l'Empereur son rôle de chef des armées
catholiques et donner à ce parti, lié si fortement, l'unité
absolue[9].
[Note 9: Un récit curieux et inédit de cet événement est
celui que l'abbé Fontana écrit à monseigneur Panzirole la
même année 1634. Il l'appelle _Valestayn_. Mais le célèbre
général signait lui-même _Waldstein_.--Il y donne d'abord la
version officielle des impériaux, avec des circonstances
nouvelles, puis il ajoute: «Plusieurs répandent que la
trahison de Waldstein n'est point avérée; que ce sont ses
ennemis, les Espagnols et Bavière (sans doute le duc de
Bavière), qui ont tout fait pour le faire paraître coupable.»
(_Extraits des Archives du Vatican_, conservés à nos
_Archives de France_, carton L, 386.)]
Qui dit l'Empereur, dit les Jésuites. Ils sont les vainqueurs des
vainqueurs.
La guerre, menée par des hommes de paix, par des hommes qui n'y vont
pas, ne peut manquer d'être éternelle. La médiocrité, la platitude et
la bassesse, centralisées au cabinet jésuite, vont de Vienne s'étendre
partout comme un pesant brouillard de plomb.
Où est le général en chef après Waldstein? Au prie-dieu, entre deux
Jésuites. En réponse à cette question, ceux-ci avec satisfaction vous
auraient montré là leur ouvrage, leur créature et leur propriété, un
petit homme gras, qu'ils tiennent jour et nuit, gardent à vue, mènent,
ramènent de l'oratoire à la chapelle. Créature étonnante! Il serait
curieux d'expliquer comment ces pères ont couvé, fait éclore cette
espèce jusque-là inconnue en histoire naturelle. On avait bien le
fanatique, mais on n'avait pas le _bigot_. Heureux mélange du sot, du
furieux, combinaison savante d'aveugle docilité et de stupidité
sauvage. Le fanatique était terrible; mais enfin il avait des yeux; il
risquait par moments d'entrevoir des lueurs. Mais rien ici; le sens de
la vue manque. Aussi quelle force et quelle roideur! Nulle courbe; une
droite ligne de férocité sotte qu'on n'eût imaginée jamais.
On ne peut contester qu'il n'y ait là une puissance réelle. L'absence
de doute et de scrupule, la parfaite unité automatique, garde cet être
à part des tergiversations humaines. En lui est scellée l'unité du
parti catholique. Parti très-fort, qui ne peut se disjoindre. Que le
pape ait des velléités pour la France, que l'Espagne parfois soit
tentée de traiter à part, ces petites inconséquences n'ont aucune
portée. L'un et l'autre essentiellement sont unis à l'Autriche. Même
le Bavarois, rival jaloux de l'Autrichien, comment s'en
séparerait-il? Richelieu, bien à tort, a bâti sur cette espérance.
Comment ne voit-il pas la fatale unité, l'indissolubilité de ce parti,
où la Bavière et tous, par la grande question de spoliation
territoriale, sont liés, attachés, collés et cimentés ensemble. Le
drapeau de l'Empereur, c'est _l'Édit de restitution_.
Les protestants, qu'étaient-ils en substance? La transition du
christianisme à la liberté, la liberté naissante, sous forme encore
chrétienne.
La liberté, c'est la variété spontanée du génie humain. Elle arrivait
avec vingt masques qui ne se reconnaissaient pas encore dans leur
unité intime. Les calvinistes, à chaque instant, étaient maudits,
trahis par les luthériens et les anglicans. Le grand traître, c'était
l'Angleterre de Charles Ier, au jugement de Gustave. Entre les
luthériens, le Danemark frappé, effrayé, laissa les autres; la Saxe,
même le Brandebourg, ne furent pas plus fidèles. L'Allemagne
luthérienne, en masse, était jalouse des Suédois, applaudissait peu
leurs victoires.
Les protestants, si faibles par leur division nécessaire, furent un
moment liés par un miracle. Ce miracle est Gustave-Adolphe.
Il fallait le laisser aller. Richelieu ne le pouvait pas avec son roi
dévot. Et il ne le voulait pas non plus, étant prêtre, cardinal, légat
de Rome en espérance. Il soutint, fortifia moralement les catholiques,
c'est-à-dire les plus forts. Voilà quel fut son équilibre en 1632.
Somme toute, ce grand homme d'affaires ne montra pas beaucoup de
prévoyance. Il ne prévit pas le rapide succès de Gustave, puis se
l'exagéra. Il ne prévit pas la mort de Gustave, et agit comme s'il
devait vivre toujours, comme si un homme mortel, un héros toujours en
bataille, était le danger futur de l'Europe plus que la faction
durable de Vienne. Il ne prévit pas la fidélité forcée de la Bavière à
l'Autriche. Il ne prévit pas l'infidélité de Saxe et de Brandebourg,
qui le poussèrent à la guerre, et puis le plantèrent là.
Frappé par la mort de Gustave, par la mort de Waldstein, qui unifiait
le parti catholique et lui restituait sa prépondérance intrinsèque, il
fallut bien alors, tellement quellement, qu'il suppléât Gustave, qu'il
entreprît le rôle étrange et impossible de chef des protestants, lui
cardinal; que d'abord il payât la guerre, puis la fît. Avec quoi? Avec
des officiers tellement ses ennemis, qu'ils aimaient mieux les
Espagnols et désiraient être battus.
En janvier 1633, quand on le rapporta à Bordeaux, et que Louis XIII
alla dix lieues au devant du malade, il paraissait très-fort. Il
frappa ses ennemis, frappa ses faux amis. Mais maintenant quels seront
les vrais? Nous avons vu comment le P. Joseph l'avait trahi à
Ratisbonne. Montmorency, naguère ami à Lyon dans la crise de 1630, a
tourné et péri. Châteauneuf, son ami à la Journée des dupes, mais
depuis gagné par les dames, a dansé pour sa mort; il le fait arrêter.
Son instrument, d'Estrées, qui, en 1631, se fit pour lui garde,
presque geôlier de la reine mère, d'Estrées même, cette fois, est du
complot. Il a peur et se cache. Richelieu est forcé de le chercher, de
le rassurer, de le reprendre; à quel autre se fierait-il mieux?
Il est trop évident que personne ne croit que Richelieu puisse durer.
Il mourra, ou le roi mourra. Et d'ailleurs le roi peut changer.
Comment lui reste-t-il? C'est ce qu'on a peine à comprendre. Comment
supporte-t-il la vie que lui fait Richelieu?
Premièrement, celui-ci lui a chassé sa mère, la tient dehors, et ferme
solidement la porte, lui faisant, pour rentrer, la condition
impossible de livrer son confesseur qui, dit-on, veut faire tuer le
cardinal.
Deuxièmement, il maintient le roi en défiance de l'unique personne
qu'il aime, lui démontrant sans peine que la gracieuse Hautefort est
au fond l'espion de la reine, et lui redit tout ce qu'il dit.
Au moins ce roi dévot s'épanchera-t-il au confessionnal? Point du
tout. On lui prouve que le Jésuite Suffren appartient à sa mère, et
tout à l'heure que Caussin, l'un de ceux qui succèdent, intrigue pour
Anne d'Autriche.
Voilà un roi bien seul, bien ennuyé. De moins en moins, sa santé lui
permet la chasse. Et Richelieu, de plus en plus, lui interdit d'aller
à la guerre.
Par quoi donc le tient-il? Serait-ce par le douteux Joseph, si peu sûr
en lui-même, par le ministère capucin?
La nécessité politique le pousse à chaque instant à des choses qui
devraient être intolérables à la conscience du roi. En janvier 1633,
pour l'affaire Montmorency, il lui faut proscrire cinq évêques. Il lui
faudra bientôt agir contre le pape, qui approuve le mariage de
Monsieur avec une Lorraine, qui accorde à l'Espagne les moyens de la
guerre, l'argent de l'église espagnole, en refusant à Richelieu de
faire payer le clergé français.
Richelieu ménagea au roi l'amusement d'achever l'affaire de Lorraine
en entrant lui-même à Nancy.
La conquête fut menée comme une saisie judiciaire; le prétexte en
justice, passablement grotesque, fut le _rapt_ commis sur Gaston, un
homme de trente ans, par la jeune princesse de Lorraine, qui en avait
dix-huit.
En réalité, le roi était mené par la force des choses à se saisir de
la Lorraine, comme chemin de l'Allemagne, où il devenait le chef réel
du parti protestant.
Il avait travaillé l'hiver à refaire l'unité discordante de ce pauvre
parti, qui paraissait s'abandonner lui-même. En avril 1633, il signa
une ligue avec quatre cercles d'Allemagne, et avec les Suédois, à qui
il promettait un million par année. Secours insuffisant. On le lui
dit. Et il y parut bientôt à Nordlingen, où Bernard de Weimar, général
allemand des Suédois, fut battu par les Impériaux (août 1634).
L'Allemagne, à la discrétion de l'empereur, priait Richelieu de
prendre Brisach, Philipsbourg, le haut Rhin, mais d'armer et
d'intervenir, de descendre en champ clos, de remplacer Gustave.