public, imprima cet acte que Richelieu voulait secret. L'effet en fut
immense. Ce nom, réellement, donna des ailes à sa fortune.
Avril 1631 est mémorable par les traités contraires que fit la France
en même temps.
Le 22 avril fut ratifié le traité avec Gustave-Adolphe contre
l'Empereur.
Le 6 avril, avait été conclu, à Chérasco, un traité de la France avec
l'Empereur. Ce traité pour l'Italie seule, il est vrai, mais qui
permettait à Ferdinand de retirer une armée d'Italie et de l'envoyer
contre Gustave.
Troisièmement, en mai, Richelieu fit un traité secret avec la Bavière
(rival secret de l'Empereur, ennemi public de Gustave), que la France
eût voulu faire respecter du roi de Suède pendant que le Bavarois
envoyait contre lui Tilly.
Honteuse politique et misérable imbroglio. Mais les événements
déchirèrent les fils brouillés de cette toile d'araignée.
D'abord, le cabinet jésuite de Ferdinand, très-sottement rusé pour ne
tromper personne, déclare aux protestants qu'il renonce à leur faire
des procès _religieux_ pour les restitutions; on ne fera que des
procès _civils_; les gens de loi de l'Empereur vont s'établir chez
chaque prince et s'immiscer partout dans le régime intérieur des
États. En réalité, plus de princes, plus de gouvernements; la justice
impériale aurait remplacé tout.
Il s'éleva un cri d'indignation contre une telle hypocrisie. Et, au
même moment, un fait horrible perça le coeur de l'Allemagne,
Magdebourg brûlé et quarante mille hommes égorgés par Tilly au cri de
_Jésus! Maria!_ Lui-même écrit paisiblement: «On n'a rien vu de tel
depuis la ruine de Jérusalem.»
Ce fut le fruit des hésitations de l'ivrogne électeur de Saxe, qui,
parmi les brouillards du vin, croyait tenir la balance entre Gustave
et l'Empereur, ne faisait rien et paralysait tout.
Tilly marcha vers lui, et, dans sa peur, il fallût bien alors que le
Saxon se réfugiât sous la main de Gustave. Celui-ci entraîna encore le
Brandebourg, et il avait déjà le Mecklembourg, la Poméranie. Le
courageux landgrave de Hesse, si loin de sa protection, seul sur le
Rhin, se déclarait aussi pour lui.
L'approche de Tilly s'annonça à la Saxe par l'incendie de deux cents
villages. Il n'était pas loin des armées suédoises et saxonnes. Mais
il voulait attendre l'armée des bourreaux de Mantoue pour en fortifier
celle des bourreaux de Magdebourg. Notre traité de Chérasco lui
faisait espérer ce gros renfort. Gustave ne lui donna pas le temps de
le recevoir. Le 7 septembre, il le défit et l'anéantit à Leipzig. Ce
fut le solennel essai de la tactique nouvelle.
Gustave fit un usage habile, heureux, d'une rapide et mobile
artillerie légère. Il dit aux fantassins: «Ne tirez pas avant d'être
assez près pour voir le blanc des yeux.» Et, comme la masse pesante
des cuirassiers impériaux pouvait les alarmer, il dit: «Poignardez les
chevaux.»
Les vieux régiments de Tilly combattirent avec une fureur
inexprimable, d'autant qu'ils perdaient leur métier, que dès lors la
chance était aux Suédois. Mais ils furent écrasés. Leur fuite fut plus
sanglante encore que la bataille. Car la terre délivrée, la terre se
souleva, les montagnes du Hartz fondirent sur eux, et les pierres sur
tout le chemin semblèrent s'être changées en paysans armés pour
consommer cette juste vengeance et cette punition de Dieu.
Il n'y eut jamais victoire si belle. C'était celle du peuple, celle de
l'humanité, de la pitié, de la justice.
Gustave pouvait faire ce qu'il voulait, aller où bon lui semblerait, à
droite ou à gauche;--ou tout droit au midi, par la Bohême ruinée,
aller frapper l'Autriche à Vienne;--ou bien, au sud-ouest, aller
s'établir et se refaire dans les pays non ruinés, dans les bonnes
terres de prêtres sur le Rhin, et, s'il le fallait, en Bavière.
Le chancelier Oxenstiern, qui était loin, eût voulu qu'on allât à
Vienne. Gustave, qui était près, jugea qu'il fallait aller vers le
Rhin.
Tous l'en blâment. Moi, non. Ce misérable Empereur, qui avait fait de
ses mains une Arabie de la Bohême, qui avait épuisé ses États
patrimoniaux et bu leur sang, d'où tirait-il un peu de moelle encore?
Des pays de l'ouest, des princes-prêtres qui l'aidaient malgré eux. La
main mise sur ceux-ci, et la perfidie bavaroise étant neutralisée,
d'un seul revers à gauche, Gustave eût abattu l'Autriche.
Il chargea donc la Saxe d'envahir le désert de Bohême, et il s'en alla
vers le Rhin, guerroyant à son aise, ménageant tout le monde, riant
avec les prêtres, dont ses Suédois buvaient le vin. Il était sûr de
réussir s'il n'avait d'obstacle que ses ennemis.
Mais il pouvait aussi trouver obstacle en ses amis, en ses alliés
malveillants. En approchant du Rhin, il allait toucher Richelieu.
CHAPITRE VII
COMMENT RICHELIEU PROFITA DES VICTOIRES DE GUSTAVE
1632
Quand Richelieu vit son ami Gustave venir à lui à travers toute
l'Allemagne, faire sans obstacle deux cents lieues vers l'Ouest et
arriver au Rhin, il fut étonné, j'allais dire effrayé. Quel
dérangement de l'équilibre! quelle énorme prépondérance du parti
protestant! Il n'avait deviné en rien ce roi de Suède. Il l'avait
mesuré à la mesure de Spinola, de quelque autre bon général, et il
avait compté sur une guerre hollandaise où les deux partis, faisant
pied de grue, restaient des dix ans à se regarder.
Gustave était bien plus qu'un général. C'était une révolution.
Bien vite Richelieu fit trois choses:
Il poussa son roi en Lorraine dès le lendemain de la bataille de
Leipzig, pour profiter, happer quelque dépouille (octobre 1631). Chose
peu difficile dans ce grand moment de terreur.
Deuxièmement, il avertit les catholiques, et en général les princes
d'Allemagne, de se réfugier tous sous la garantie du traité de France,
dans une neutralité armée, de n'aider ni Gustave ni l'Empereur.
Neutralité qui, plus tôt aurait été favorable à Gustave, mais qui,
lorsqu'il était vainqueur, devenait son obstacle. S'avançant seul et
si loin, il avait besoin d'être aidé si l'on voulait que sa victoire
fût sérieuse, durable, fatale à la maison d'Autriche.
Enfin Richelieu invita Gustave même à ne pas profiter de son succès, à
laisser ces prétendus neutres garder leurs forces entières et se tenir
armés, au profit réel de l'Autriche, dont ils restaient les secrets
alliés, et demain les auxiliaires actifs, au premier revers du
Suédois.
Il semble qu'il eût cru, pour ses trois cent mille francs, avoir
acquis Gustave pour le diriger, l'arrêter, le mener ici et là. Voilà
que, sans avoir rien fait, on voudrait limiter, détourner la conquête
de cet Alexandre le Grand. Il ne touchera pas à la Bavière, évitera
l'Alsace, tournera Trêves, respectera Mayence, n'ira pas en Lorraine,
dont le duc était allé le provoquer et se faire battre.
Gustave eut la bonté de répondre qu'il ne lui était pas facile
d'épargner tous ces princes amis de l'Autriche; que le Bavarois jouait
double, armait en faisant négocier; qu'on savait ses pensées, et par
lui-même, ayant intercepté ses lettres; que l'ennemi, d'ailleurs, qui
venait de lui disputer l'Allemagne à Leipzig, était le Bavarois Tilly.
Gustave n'avait pas la moindre idée de se détourner en Lorraine. La
protection dont Richelieu couvrait un pays que l'on n'attaquait pas
n'était qu'un prétexte pour y prendre des gages, s'y établir comme
protecteur. Quant à l'Alsace, Gustave pensait certainement à
Strasbourg, qui l'avait appelé, comme bien d'autres villes. Richelieu
n'y pouvait trouver à redire, lui qui, aux derniers dangers de
Strasbourg, n'avait osé lui donner des secours que l'autorisation
d'emprunter quelque argent aux marchands de Paris!
La protection que Richelieu offrait aux catholiques d'Allemagne
n'était pas sérieuse. Il n'était pas armé encore, et, quoiqu'il se
vante d'avoir eu au printemps suivant cent mille hommes, on a peine à
le croire. En comptant bien les trois armées qu'il eut, on n'en trouve
que cinquante mille. Mais alors, à la fin de 1631, il n'avait encore
presque aucune force. C'était par le nom seul du roi qu'il voulait
arrêter Gustave et lui faire respecter ces petits princes. Tous leurs
ambassadeurs vinrent se grouper auprès de Louis XIII. Ils en tirèrent
une sotte confiance. Les moindres en prirent une assurance ridicule
pour chicaner, marchander avec une force irrésistible.
On le vit à Francfort. Les Francfortois le prièrent de passer son
chemin, disant que, s'il leur faisait manquer à la fidélité qu'ils
devaient à l'Empereur, ils pourraient bien être privés du privilége de
leurs foires. Ce qui leur valut la verte semonce qu'on va lire: «Vous
ne parlez que de vos foires; mais vous ne parlez pas de conscience et
de liberté... Si j'ai trouvé la clef des places, de la Baltique au
Rhin, je trouverai bien encore celle de Francfort... Suis-je venu ici
pour moi-même? Non, c'est pour vous et pour les libertés
publiques.--Que Votre Majesté nous permette du moins de consulter
monseigneur l'archevêque de Mayence...--C'est moi qui suis monseigneur
de Mayence. Et, comme tel, je vais vous donner une bonne absolution
qui vaudra bien la sienne... Pour la Bavière, n'y pensez pas; j'ai
déjà pris de ses canons que je pourrais vous faire entendre...»--Là,
les voyant tout blêmes, il reprit sur un ton plus gai: «Je ne suis pas
votre ennemi. Mais j'ai besoin de votre ville... Votre Allemagne est
un vieux corps malade; il faut des remèdes héroïques. S'ils sont un
peu forts, ayez patience. Moi, j'en ai bien. Je ne suis pas ici pour
me divertir. Je couche sur la dure avec mes hommes, tandis que j'ai
là-bas une belle jeune femme avec qui je n'ai pas couché depuis
longtemps... Bref, Messieurs de Francfort, vous me tendez le bout du
doigt; moi, je veux votre main entière pour vous donner la main. Je
vois bien la manoeuvre... mieux que je ne vois celle de vos braves
soldats. Pour des paroles, la seule à quoi je me fie, c'est celle de
Dieu; il est ma garantie, avec ma propre prévoyance.»
Il avait dit: «Je suis électeur de Mayence et duc de Franconie.» Il
jugeait avec raison que l'Empire était fini. On le voyait crouler à la
première impulsion.
Les deux mensonges s'en allaient.
Le mensonge autrichien (de tant de peuples unis d'eux-mêmes,
disait-on) était violemment démenti, et par la Bohême qui, en deux
mois, passa à la Saxe, et par la Hongrie, demi-soulevée, et par
l'Autriche elle-même qui voulait armer contre l'Autrichien.
Et le grand mensonge allemand, la fiction du saint-empire, la sotte
comédie d'élire un prince réellement héréditaire, tout cela finissait
aussi. Tous ces princes et principicules, valets-nés du plus fort,
qui, sous l'ombre du grand vautour, mangeaient, suçaient le plus
patient des peuples, il leur fallait quitter le jeu. Un vengeur et un
protecteur arrivait à l'Allemagne pour briser à la fois et ses faux
protecteurs, et le fléau de l'armée des brigands. Il avait été droit à
Francfort, au champ d'élection, pour couper court avant tout à la
vieille farce qu'ils allaient jouer encore, de faire un faux roi des
Romains dans le fils de l'Autriche. Gustave, avec son titre de prince
des Goths que portent les rois de Suède, assurait ne connaître rien au
vieux droit de l'Empire. Son droit, c'était Leipzig, la vengeance et
la délivrance de l'Allemagne, prouvée si incapable de se délivrer
elle-même.
Nul doute qu'en présence du fléau exécrable qui rongeait le pays,
l'armée générale des voleurs qui se refaisait sous Waldstein, il ne
fallût un gardien de l'Allemagne qui campât, l'épée nue, non pas sur
la Baltique au petit bord, mais au coeur, sur le Rhin. Un grand
royaume armé du Rhin était la seule condition de salut pour cette race
infortunée, si Dieu avait assez pitié d'elle pour conserver
Gustave-Adolphe.
La Suède lui est-elle étrangère? Elle parle un dialecte germanique,
et Gustave spécialement était Allemand par sa mère. D'où vint donc
cette répulsion, cette antipathie, cette froideur? D'elle-même,
l'Allemagne est jalouse. Si grande et si féconde, matrice et cerveau
de l'Europe en plusieurs de ses grandes crises, elle ne devrait rien
jalouser. Et le Suédois encore moins qu'autre chose. Grand vainqueur,
mais très-petit prince, très-pauvre, une force passagère qui ne
pouvait tirer consistance et durée que d'une extrême bonne volonté de
l'Allemagne. Elle lui manqua réellement. Les princes, ceux du moins
qui ne furent pas forcés par la présence de Gustave, suivirent de leur
mieux le conseil de Richelieu, de rester impartiaux et de garder une
juste balance entre Dieu et le Diable, entre leur sauveur et leur
exterminateur. La bourgeoisie des villes impériales, qui, quinze
années plus tôt, avait appelé Gustave, lui venu, se montra prudente,
fine et avisée, politique, aidant le moins possible celui qui
combattait pour tous, chicanant au libérateur ce que le lendemain elle
donna généreusement aux brigands.
Il me faut bien ici laisser les grandes choses pour conter les
petites, voir maintenant comment Richelieu, en entravant Gustave,
profita de ses victoires, exploita habilement la terreur de son nom et
grappilla sur sa conquête.
L'histoire est identique ici à l'histoire naturelle. L'astucieux
corbeau suit l'aigle ou va devant, attentif à se faire sa part,
s'invitant au repas et relevant les restes même avant la fin du
festin.
L'attention qu'il a dans ses Mémoires à brouiller son récit, à
intervertir les dates de mois et jours, empêche d'observer que chaque
pas de Louis XIII suit chaque victoire de Gustave; que nos succès sont
les contrecoups naturels des grands succès de là-bas. Il est bien
entendu que la plupart des auteurs de mémoires et historiens ont
reproduit soigneusement ce désordre. Rétablissons le synchronisme des
affaires d'Allemagne et de celles de France qui en étaient les
résultats.
Richelieu ne bougea avant que Gustave eût gagné sa bataille de Leipzig
(7 septembre 1631). À l'instant, il emmena le roi avec quelques
troupes qu'il avait en Champagne (23 octobre), et fondit sur la
Lorraine allemande, investit Moyenvic, petite forteresse de l'évêché
de Metz, que les soldats de l'Empereur occupaient et fortifiaient. Le
drapeau impérial flottant sur Moyenvic n'empêcha pas le roi d'y entrer
(27 décembre 1631). Après la déchirure qu'y venait de faire à Leipzig
l'épée du roi de Suède, ce drapeau n'était qu'un lambeau.
L'étourdi duc de Lorraine avait pris justement ce temps pour provoquer
à la fois les deux rois. D'une part, il avait chez lui le frère de
Louis XIII et le mariait secrètement à sa soeur. De l'autre, il s'en
allait, dans ce moment terrible où le torrent de Suède emportait tout,
se mettre devant. Éreinté et jeté au loin, il ne rentra chez lui que
pour y voir le roi de France. Le roi eut pourtant la bonté de le
recevoir, de lui dire qu'il le protégerait contre Gustave (qui ne
songeait guère à l'attaquer), mais que, pour rassurer Gustave sur les
intentions du duc de Lorraine, lui Louis XIII prendrait _en dépôt_ sa
ville de Marsal et ses salines, le meilleur de son revenu (6 janvier
1632).
Le duc de Lorraine méritait cela, et pis. On ne peut qu'applaudir à
une ruine si méritée. Cependant Richelieu mit à sa spoliation
successive, qui dura deux ans, un luxe de ruse et d'astuce absolument
inutile avec ce petit prince qui ne pouvait ni se défendre ni se faire
défendre par les impériaux ou Espagnols. Il prit la Lorraine en trois
fois, par trois cessions successives, tenant, ce semble, à ne rien
prendre que par le consentement forcé du spolié, et non comme
conquête, mais comme amende et punition. Enfin il le désespéra au
point qu'il alla se faire reître.
Le second grand coup de Gustave, la défaite, la mort de Tilly (5 avril
1632), donna à Richelieu une force inouïe au dehors, au dedans, pour
frapper ici les amis, là les alliés de l'Espagne.
L'Espagne, battue sur le Rhin par un petit parti suédois, tombait dans
le ridicule. Et ses malheurs la faisaient radoter. Elle en était à
faire sa cour au pape pour qu'il tirât le glaive spirituel, octroyât
la croisade contre le prince des Goths. Elle priait Venise et la
Toscane de vouloir bien faire avec elle une ligue italienne. Venise
s'en moquait et soudoyait Gustave-Adolphe.
On comprend le mépris avec lequel Richelieu reçut l'intervention des
deux protégés de l'Espagne, la reine mère et Gaston, dans le procès
qu'il faisait faire au maréchal Marillac. Ils avaient cru faire peur
aux juges, effrayer la commission qui procédait. Richelieu prit sur
lui le danger possible et futur. Il rassura les juges en leur laissant
l'excuse de pouvoir dire plus tard, s'il le fallait, qu'il les avait
forcés. Il fit faire le procès chez lui-même à Rueil. Marillac, comme
général, s'étant fort mal conduit, avait montré une inertie perfide
dans les moments critiques. La trahison pourtant était difficile à
prouver. Il fut condamné comme voleur, ayant détourné de l'argent,
l'argent des vivres, gagné sur la vie du soldat. Sa condamnation et sa
mort, malgré les menaces insolentes qu'on faisait de Bruxelles, furent
une victoire sur l'Espagne, sur ses alliés, la mère et le fils (10 mai
1632).
L'Espagne ne désespérait pas d'opérer ici par nos traîtres une petite
diversion. En mettant Gaston à la tête d'une bande de deux mille
coquins de toute nation (qu'on disait Espagnols), on le lançait en
France, où les Guise, les Créqui, les d'Épernon, et autres, même
Montmorency, faisaient espérer de le soutenir. Les Espagnols
promettaient tout, une armée aux Pyrénées, une flotte en Provence,
etc. Et cela au moment où, de toutes parts, ils étaient enfoncés,
battus, perdus, ne pouvaient plus se reconnaître. Louis XIII en fut si
peu inquiet, qu'il prit ce moment pour mordre encore un bon morceau
dans la Lorraine. Alléguant que Gaston avait fait en Lorraine sa
petite armée, il passa au fil de l'épée deux régiments lorrains, campa
devant Nancy (23 juin). Le duc, non secouru, est réduit encore à
traiter, et, cette fois, cède trois forteresses.
Lui et Gaston avaient agi comme des enfants. Au défaut de l'Espagne,
ils comptaient sur Waldstein; ils appelaient Waldstein, comme s'il eût
pu bouger, étant alors en face de l'épée de Gustave. Seulement, comme
celui-ci était obligé de se concentrer devant Waldstein, il était
faible sur le Rhin, presque autant que les Espagnols. Cela permettait
à Richelieu d'avancer entre les uns et les autres, de profiter de la
terreur des princes-prêtres et de se garnir les mains. Les Suédois
avaient préparé, Richelieu recueillait. Il arrivait, comme protecteur
des catholiques, pour escamoter les conquêtes, le prix du sang des
Suédois. C'est ainsi que ceux-ci, ayant battu les Espagnols dans
l'archevêché de Trêves, et croyant avoir pris Coblentz, virent sur la
forteresse flotter le drapeau d'une garnison française que
l'archevêque y mit lui-même.
Telle était l'union de ces bons alliés. Mais l'effet moral de
l'alliance n'en était pas moindre. «Ces deux puissances jointes
ensemble, dit Richelieu, on sentoit qu'il n'y avoit rien en terre qui
pût résister.» Donc, le pauvre Gaston put continuer en France son
pèlerinage solitaire. Pas une province ne bougea, pas une ville
n'ouvrit ses portes. Les gouverneurs qui avaient donné espoir,
d'Épernon, Créqui, se gardèrent bien de se déclarer. Une seule chose
était dangereuse, c'est que Valençay, qui tenait Calais, avait promis
de l'ouvrir à l'Espagne. Mais l'Espagne n'y fut pas plus à temps
qu'elle ne le fut aux Pyrénées pour soutenir Montmorency, gouverneur
du Languedoc. Celui-ci s'était brouillé avec Richelieu, fort
maladroitement, pour un chevalier comme il était, sur une question
d'argent. Richelieu et d'Effiat, son surintendant des finances,
avaient fait l'entreprise d'introduire en Languedoc, comme dans tous
les pays d'états, _l'impôt réglé par les élus_. Impôt, il est vrai,
non voté, donc d'un arbitraire élastique, mais en revanche dégagé des
surcharges insensées, honteuses et monstrueuses, que les états
votaient pour dons aux gouverneurs et autres grosses têtes de
l'assemblée. Montmorency y perdait cent mille francs. Belle et noble
occasion pour faire la guerre civile!
Montmorency n'entraîna les états que par la force en emprisonnant les
récalcitrants. Mais il n'entraîna pas du tout nos protestants des
Cévennes, ni ceux des villes, Narbonne, Nîmes, Montpellier. Ils
n'avaient garde d'armer contre Richelieu, qu'ils croyaient ami de
Gustave.
Qui croirait que Gaston, Montmorency, ces pitoyables fous, eurent
l'idée ridicule d'écrire à Gustave, d'imaginer que, n'étant pas
content de Richelieu, il leur enverrait des secours? autrement dit,
que Gustave coopérerait avec les Espagnols?
Gaston n'était qu'un page, et ne méritait que le fouet. Son frère,
pour châtier ou ramener cet enfant prodigue, lui envoya, pour
pédagogues, deux protestants, la Force et Schomberg, avec quelques
mille hommes. Leur besogne fût peu difficile. Gaston était plus fort
que Schomberg, comme nombre. Mais, comme force morale, il était nul;
il apportait à la bataille le découragement de l'Espagne, sa reculade
universelle et l'entrain des défaites. Schomberg avait, tout au
contraire, la France et le roi derrière lui, plus l'alliance du
redouté vainqueur, la lointaine terreur et l'invincibilité de Gustave.
Gaston le sentait bien. Montmorency peut-être aussi. Mais il n'osa pas
reculer, et, les yeux fermés, à peine suivi, ce vaillant fou plongea
dans les rangs de Schomberg. Il n'eut pas le bonheur d'être tué; il
fut blessé et pris (1er septembre 1632).
Schomberg était trop politique pour faire prisonnier l'héritier du
trône. Gaston pouvait s'enfuir. S'il eût fait retraite vers la mer, il
aurait reçu au rivage six mille Napolitains que l'Espagne lui faisait
passer. Mais Schomberg négocia avec lui, lui fit espérer que, s'il ne
fuyait pas, il aurait de bonnes conditions. Il resta, les posa
lui-même comme s'il eût été vainqueur, exigeant des choses excessives,
qui auraient été la honte du roi, des places de sûreté pour lui, le
rétablissement des condamnés, entre autres, celui de la Fargis près de
la reine Anne. Pendant ce temps, on le tournait, on l'enveloppait, on
passait au midi entre lui et l'Espagne. Il lui fallut baisser de ton.
Bullion, homme de Richelieu, arriva, et lui dit qu'il n'avait de salut
que dans une soumission complète. Mais quelle? La plus déshonorante,
avec deux clauses terribles: promesse de dénoncer à l'avenir les
complots qu'on fera pour lui, engagement de ne prendre aucun intérêt à
ceux qui l'ont suivi et de ne pas se plaindre s'ils subissent ce
qu'ils méritent.
Gaston (à en croire ses lettres et ses mémoires écrits par un des
siens) avait peur et horreur d'avaler cette infâme médecine. On lui
dit que c'était la seule chance d'apaiser son frère et de sauver
Montmorency. La femme du prisonnier pria Gaston elle-même de trahir
son mari en paroles pour le sauver en acte. Le roi pourtant ne fut pas
engagé, Bullion n'ayant pouvoir ni caractère pour promettre la grâce
en son nom.
La situation était analogue à celle d'Henri IV dans l'affaire de
Biron, avec cette différence que Montmorency n'avait rien de la
noirceur de l'autre, qu'il était aimé de tout le monde et méritait de
l'être pour ses charmantes qualités. C'était un pauvre esprit, léger
et indécis (comme sa parole même, il bredouillait un peu), mais le
coeur sur la main, un attrait tout particulier de naïveté
chevaleresque. Toute la cour, toute la noblesse de France, étaient à
genoux devant le roi et priaient pour lui. Faire périr un tel homme,
et dans son Languedoc même, où il était adoré, et dont lui et ses
pères étaient gouverneurs depuis si longtemps, cela paraissait un
horrible coup. Et un coup qui serait vengé. Monsieur avait dit que, si
l'on touchait à cette tête, il connaissait plus de trente
gentilshommes qui poignarderaient Richelieu.
Celui-ci nous a conservé la délibération. On y voit qu'il donna les
raisons pour et contre, faisant valoir surtout les raisons pour la
mort, l'avantage de décourager à jamais le parti de Monsieur, la
grande difficulté de garder un tel prisonnier; puis se démentant tout
à coup, et concluant à le garder comme otage.