peuplé de ces robes grises. Rien n'affermit mieux sa conscience et
dans ses sévérités pour sa mère, et dans ses résistances au pape, dans
l'alliance avec Gustave. Il crut que beaucoup de choses étaient
permises à un roi qui faisait aller les Capucins en carrosse.
Du reste, Richelieu, qui connaissait Joseph et l'avait expérimenté le
premier fourbe de la terre, tout en le grandissant ainsi, le mit
parfaitement dans sa main. Il dit aimer tant ce cher frère qu'il ne le
logerait qu'avec lui. Lui et ses Capucins, ses employés, son petit
ministère, tout fut établi chez le cardinal, au même étage, dans son
appartement et sous ses yeux, de sorte qu'il pût toujours lui-même
espionner ce chef des espions.
Le tenant de si près, il l'employa à dire au roi certaines choses
difficiles, à ouvrir certains avis violents, se réservant pour lui des
dehors de modération. Le Capucin, né homme d'épée, passait pour en
garder l'esprit, et on en faisait cent histoires plaisantes. On
disait, par exemple, qu'un jour, disant sa messe, il reçut un
officier qui venait prendre un ordre pressé pour une surprise de
place: «Mais, s'ils font résistance?» dit l'officier. «Alors tuez
tout,» dit le bon père, et il reprit sa messe interrompue.
Richelieu ne pouvait, sans une mauvaise couleur d'ingratitude, parler
contre son ancienne protectrice, la reine mère. Peut-être fit-il
parler Joseph, et, par lui, enleva la grande mesure de la séparation
de la mère et du fils.
Monsieur, le 31 janvier, ayant repris la guerre par une sortie
furieuse et une bravade qu'il vint faire chez le cardinal, on acheva
de persuader au roi, excédé de ces orages, qu'avec sa mère et son
frère il n'aurait jamais de repos.
Il alla à Compiègne avec toute la cour, mais partit, y laissa sa mère
sous la garde de M. d'Estrée, lui faisant dire qu'il la priait d'aller
à Moulins, d'y rester. On lui enleva Vaultier, pour le lui rendre,
disait-on, dès qu'elle serait à Moulins.
Le lendemain (25 février 1631), on mit son fidèle Bassompierre à la
Bastille.
La soeur de Guise, princesse de Conti, fut exilée avec trois
duchesses, dont deux étaient aussi de la maison de Guise.
Monsieur s'enfuit en Franche-Comté, sur terre espagnole, le 11 mars,
avec le secours de sa mère, qui lui remit les pierreries de sa défunte
femme. Elle-même, laissée sans gardes à Compiègne, sur je ne sais quel
avis qu'on lui donna, s'enfuit aux Pays-Bas (18 juillet 1631).
C'est ce que voulait Richelieu.
Trois gouverneurs de provinces, Guise, Elbeuf et Bellegarde, avaient
quitté la France. On les fit condamner à mort par le parlement de
Dijon, ainsi que la Fargis, et Senelle aux galères. Le roi lui-même
avait été à Dijon pour assurer la Bourgogne, gouvernement du fugitif
Bellegarde.
Le roi fit ce voyage en mars, et partit de Dijon le 2 avril, pour
revenir. Ce fut en mars que la reine avorta.
Richelieu avait eu la complaisance de laisser revenir près d'elle la
Chevreuse, qui promettait de le servir désormais.
Monsieur en plaisanta. Il dit dans son exil «qu'on avait fait revenir
la Chevreuse pour donner plus de moyens à la reine de faire un
enfant.» (_Journal de Richelieu, Arch. cur._, t. V, p. 71.)
On lit dans le même journal, p. 41, cette note curieuse:
«Madame Bellier a dit au sieur Cardinal, en grandissime secret, _comme
la reine avoit été grosse_ dernièrement, qu'elle s'étoit _blessée_,
que la cause de cet accident était _un emplâtre_ qu'on lui avoit
donnée, pensant faire bien. Depuis, Patrocle (écuyer de la reine) m'en
a dit autant, et le médecin ensuite.»
Le roi ignora-t-il cette grossesse? Et Richelieu fût-il tellement
magnanime pour sa belle ennemie, jusqu'à la couvrir de son silence?
Je ne l'imagine pas.
Je crois plutôt qu'il laissa ce triste secret arriver au roi, pensant
ne pouvoir s'affermir sur une meilleure base que sur le mépris de la
reine.
Ce qui est sûr, c'est qu'Anne d'Autriche avorta en mars, et que
Richelieu, définitivement vainqueur et maître, osa, au mois d'avril,
clore et signer son traité avec Gustave, dressé dès le mois de
janvier.
CHAPITRE VI
GUSTAVE-ADOLPHE[8]
[Note 8: C'était ici le lieu d'en parler; mais j'ai dû à ce
grand homme le respect de commencer par lui mes
Éclaircissements. Je ne pouvais d'ailleurs, dans une histoire
de France, l'envisager que de profil. La vieille histoire
d'_Arkenholz_, sortie des pièces et des récits originaux, est
toujours excellente. Elle nous a sauvé beaucoup de pièces
importantes qui, je crois, n'existent plus ailleurs. Je parle
de celles qui racontent la mort de Gustave, le sac de
Magdebourg, etc.]
1631
Voilà quatre-vingts pages pour le récit de trois années. Et qu'ai-je
raconté? Rien du tout.
Ce rien est quelque chose. Car c'est le fond du temps. La grandeur de
l'effort, le sérieux des tentatives, la complexité des combinaisons,
l'ostentation savante d'une grosse machine politique et diplomatique,
entravée par la moindre chose, qu'il faut raccommoder sans cesse, et
qui crie, gémit, grince pour donner un minime effet, voilà ce qu'on a
vu. Les infortunés machinistes, Sully et Richelieu, par une force
très-grande de sagesse et de volonté, atteignent de petits résultats
éphémères.
Que reste-t-il de Sully, à cette époque, des bonnes volontés d'Henri
IV? Et ce retour que Richelieu, en 1626, comptait faire aux économies
de Sully, cet espoir de réforme, que sont-ils devenus? Louis XII et
François Ier conquirent la Lombardie avec moins de labeur que
Richelieu ces deux petites places de Pignerol et de Saluces qu'il nous
fait tant valoir. Le résultat unique et réel qu'on ait obtenu, c'est
l'amortissement définitif d'une grande force vive par où jadis la
France fut terrible à l'Espagne; je parle du parti protestant, de la
marine protestante.
Du reste, l'impuissance est le trait marqué de l'époque. Chacun sent
nettement que quelque chose meurt, et on ne sent pas ce qui vient.
Les vigoureux génies qui, dans ce siècle, ont un moment prolongé
l'autre, Shakespeare et Cervantès, ont une intuition fort nette de ces
pensées de mort. Ils jouent avec la leur et ne regrettent rien.
«Pleurez-moi seulement ce moment où la cloche tintera pour dire que je
vais loger avec les vers... Oubliez-moi et ne répétez point ce pauvre
nom de Shakespeare.»
L'Espagnol est plus triste, car il s'obstine à rire. Après une
histoire fort plaisante: «Je sens bien à mon pouls que dimanche il ne
battra plus. Adieu, gaieté! adieu, plaisanterie! adieu, amis! À
l'autre monde!»
C'est la fantaisie, direz-vous, qui part avec Shakespeare et
Cervantès. Une sérieuse renaissance va commencer, de prose et de bon
sens. Voici venir les gens de Port-Royal, l'austérité du jansénisme,
des efforts méritoires pour mettre la raison dans la foi. Il est
curieux de voir pourtant comment les fondateurs eux-mêmes jugeaient de
la situation. Jansénius et Saint-Cyran, jeunes en 1613, à l'occasion
de Gauffridi, _prince des magiciens_ (V. le volume précédent),
concluaient que le temps de l'Antichrist était venu, le dernier temps
du monde. Vers 1653, Saint-Cyran, au principe même de la réforme de
Port-Royal, montre infiniment peu d'espoir. Il dit en propres termes à
Angélique Arnauld: «Il se fera une réformation dans l'Église... Elle
aura de l'éclat et éblouira. Mais ce sera un éclat qui ne durera pas
longtemps et qui passera.»
En résumé, ce siècle même, à sa bonne époque, dans ses vigoureux
commencements jusqu'à Pascal, manque du haut et fécond caractère qui
marqua le XVIe siècle à son aurore. Je parle de l'_espoir_, du signe
décisif où le héros se reconnaît, la _joie_.
J'en ai parlé fortement pour Luther, qui, parmi ses tempêtes, offre
pourtant ce signe, la grande joie révolutionnaire, destructive et
féconde, et la charmante joie des enfants.
J'en ai parlé pour le sublime fou de la Renaissance, l'engendreur du
Gargantua, qu'on range avec les fantaisistes, et qui, tout au
contraire, eut la conception première du monde positif, du monde vrai
de la _Foi profonde_, identique à la science.
Je ne vois au XVIIe siècle que deux hommes gais, Galilée et
Gustave-Adolphe.
Galileo Galilei, fils du musicien qui trouva l'opéra, et musicien
lui-même, élève des grands anatomistes de Padoue, qui lui apprirent à
fond le mépris de l'autorité, professait les mathématiques. En
littérature, son livre, c'était l'Arioste; il laissait là le Tasse et
les pleureurs.
Deux choses un matin lui tombent dans les mains, un gros livre
d'Allemagne et un joujou de Hollande. Le livre, c'était l'_Astronomia
nova_ de Keppler (1609) et le joujou, c'était un essai amusant pour
grossir les objets avec un verre double.
Keppler avait trouvé les mouvements des planètes, affermi Copernic et
pressenti Newton. Galilée, au moyen de l'instrument nouveau qu'il
organise, suit la voie de Keppler, et, derrière ses planètes, il voit
la profondeur des cieux (1610).
Foudroyé et ravi, saisi d'un rire divin, il communique au monde la
joie de sa découverte. Il en fait un journal: _Messager des étoiles_.
Puis les célèbres dialogues. Nulle pompe, nulle emphase; la grâce de
Voltaire et le style le plus enjoué.
Voilà la vraie grandeur.
Nous la trouvons la même dans le maître de l'art militaire,
Gustave-Adolphe, créateur de la guerre moderne. Si l'on veut croire ce
qu'il disait, qu'il l'apprit d'un Français, il restera du moins le
héros qui la démontra.
Vrai héros et grand coeur, dont ses ennemis, terrassés, ne bénirent
pas moins la douceur et l'inaltérable clémence.
Ce qui étonnait le plus en lui, c'était surtout son étonnante
sérénité, son sourire en pleine bataille. La conception du bon
Pantagruel, du géant qui voit de haut les choses humaines, semblait
s'être réalisée dans ce véritable guerrier. Il n'eut ni le génie
morose de notre Coligny, ni le froid sérieux du Taciturne, ni l'âpreté
farouche du prince Maurice. Tout au contraire, une humeur gaie, des
traits de bonhomie héroïque.
Cet enjouement de Galilée et de Gustave-Adolphe, des deux hommes
vraiment supérieurs, est un trait fort spécial, fort étranger au
temps, et qui n'y a nulle influence. Le temps est sec, et triste,
sombre.
Gustave n'apparut que pour un jour, pour montrer une science nouvelle,
vaincre, périr. Galilée, pendant très-longtemps, influa peu; vingt ans
après sa découverte, le jeune Descartes, qui va en Italie, ne le
visite point et semble ignorer qu'il existe. La révolution de Luther,
en l'autre siècle, a couru en un mois par toute l'Europe, et jusqu'en
Orient. Celle de Galilée est négligée vingt ou trente ans, comme
serait un badinage astrologique. Personne n'en sent l'énorme portée,
morale et religieuse.
Avant de faire connaître la révolution militaire qu'opéra
Gustave-Adolphe, il n'est pas mal de le montrer lui-même.
C'était un homme de taille très-haute (quelques-uns disent le plus
grand de l'Europe). Très-large front. Nez d'aigle. Des yeux gris
clairs (assez petits, si j'en crois les gravures), mais pénétrants. Il
avait pourtant la vue basse, et il eut de bonne heure, étant Allemand
par sa mère, beaucoup d'embonpoint. Sa grande force d'âme et de
corps, sa paix profonde dans le péril où il passait sa vie, et
l'absence absolue de trouble, n'avaient pas peu contribué à le faire
gras. Cela le gênait un peu; on ne trouvait guère de chevaux assez
forts de reins pour le porter. Mais cela le servait aussi. Une balle,
qui eût tué un homme maigre, se logea dans sa graisse.
Il était fort sanguin, et il avait parfois de petits moments de
colère, fort courts, après lesquels il se mettait à rire. Il
s'avançait aussi trop en bataille, comme un soldat. Sans ces défauts,
les seuls qu'on lui reproche, on aurait pu le croire plus haut que la
nature humaine.
Il était étonnamment juste, et trouvait bon que ses tribunaux suédois
le condamnassent en ses affaires privées. Il apparut dans cette
horrible guerre de Trente ans, où il n'y avait plus ni loi ni Dieu,
comme un divin vengeur, un juge, la Justice elle-même.
L'approche seule de son camp, irréprochablement austère, était une
révolution. Un de ses hommes, qui venait de prendre les vaches d'un
paysan, sent une main pesante qui se pose sur son épaule. Se
retournant, il reconnaît le bon géant Gustave, qui lui adresse avec
douceur ces fortes paroles: «Mon fils, mon fils, il te faut t'aller
faire juger.» Ce qui voulait dire: Te faire pendre.
Il était le représentant du principe opprimé, le protestantisme, celui
de la liberté de l'Europe. Car son père ne fut roi de Suède que par la
ruine du catholique Jean. Il fut le roi de la défense nationale contre
la Pologne et les Jésuites. Son père le désignait, enfant, comme le
vengeur de cette cause. «Je n'achèverai pas, disait-il; ce sera
celui-ci.» L'Allemagne le comprit ainsi. Et, quand il eut vingt ans
(1614), les grandes villes impériales, si éclairées, Strasbourg,
Nuremberg, Ulm, voulaient déjà le nommer leur défenseur contre la
maison d'Autriche. Le landgrave de Hesse l'appelait aussi.
Il avait eu une éducation très-forte. Il écrivait et parlait
l'allemand et le hollandais, le latin, l'italien et le français. Il
entendait le polonais et le russe. Mais ce qui était plus important,
c'est que, dans la trêve de douze ans entre la Hollande et l'Espagne,
nombre d'officiers, de toute nation, qui vinrent servir en Suède lui
apprirent à fond toute cette savante guerre de Hollande. Situation
très-favorable. Il se trouva, en réalité, le successeur du prince
Maurice.
C'était la guerre des siéges, des canaux, des marais. Mais, pour la
stratégie proprement dite, la guerre des grandes manoeuvres en plaine,
le maître était en Suède. Pontus de la Gardie (de Carcassonne) l'avait
entrevue, et son fils Jacques la trouva tout entière, la réalisa,
l'enseigna à Gustave.
Né en 1585, Jacques avait dix ans de plus que lui. La nécessité de
faire face avec une petite infanterie à l'immense cavalerie polonaise
et aux profondes masses russes le força d'avoir du génie et
d'inventer. Il pénétra jusqu'à Moscou. Et ce qui prouve que l'homme en
lui fut aussi grand que l'homme de guerre, c'est que les Russes,
battus par lui, eussent voulu le canoniser.
La Suède parut quelque temps irrésistible. Elle reprit Calmar sur le
Danemark. Elle conquit la Finlande, imposa la paix à la Russie. Elle
conquit la Courlande, la Livonie, la Prusse polonaise, imposa la paix
à la Pologne.
En Pologne déjà, Gustave se trouva en face des impériaux, venus comme
alliés. Il allait les retrouver en Allemagne, sur la côte du Nord,
pour l'empêcher d'accomplir, ce qui semblait le mouvement naturel de
sa conquête, le tour de la Baltique.
Ce n'était pas une querelle accidentelle, mais naturelle, essentielle
et fondamentale; la Baltique, visiblement, allait appartenir à
quelqu'un; à Gustave? à Waldstein? Celui-ci assiégeait Stralsund, et
Gustave la lui fit manquer (1628).
Dès 1625, la Suède, sous Jacques la Gardie et Gustave, avait planté le
drapeau de la réforme militaire, fait hardiment (elle si pauvre!) son
plan pour une armée de quatre-vingt mille hommes. Et quelle prime
offrait-elle? Un code d'une sévérité extraordinaire. De plus, elle
supprimait presque les armes défensives.
Un Français avait trouvé un principe de guerre opposé aux trois
guerres d'alors. On peut le formuler ainsi: que ce qu'il y avait de
plus fort, ce n'était pas l'élan des Turcs, la tempête de cavalerie,
ce n'était pas la pesanteur des cuirassiers impériaux, ni même les
murs et les savantes fortifications de la Hollande,--mais bien les
murs humains, le ferme fantassin en plaine et la poitrine de l'homme.
Et, bien loin de faire des carrés épais comme ceux des Espagnols, des
Janissaires, des rangs serrés contre les rangs, qui, une fois rompus,
s'embrouillaient de plus en plus, il mit ses hommes en files simples,
et du vide derrière, disant: «Si la cavalerie vous rompt, laissez
passer, et reformez-vous à deux pas.»
Cette confiance extraordinaire à la force morale eut son effet. Et
cette belle tactique suédoise tenta les braves au point que beaucoup
quittaient des services lucratifs, et la Hollande même, pour venir
prendre part à la guerre hasardeuse où, pour rempart, on n'avait que
le coeur.
Ainsi apparut dans la guerre le vrai génie moderne qui méprise les
sens et la platitude du sens commun, qu'on appelle souvent le bon
sens, et qui, le plus souvent, est la routine. Les sens, le sens
commun, avaient dit que le ciel était une voûte de cristal à clous
d'or.
Galilée n'en crut rien, y vit et y montra un abîme infini. Les mêmes
sens disaient que le plus sûr en guerre était de se mettre derrière
des cuirasses et des murs. Gustave n'en crut rien, et il crut, d'après
la Gardie, que le vrai mur, c'est l'homme ferme, et que cette fermeté
mobile, dégagée des armures de limaçon sous lesquelles on traînait,
est le secret de la victoire.
Dans ces hardis joueurs qui venaient à cette noble loterie, on voyait
un bon nombre de nos Français réfugiés de Hollande. L'armée suédoise
était surtout, avant tout, l'armée protestante. L'alliance française,
qui eût été désirable à Gustave en 1627, quand Richelieu faisait la
guerre au pape en Valteline, lui fut extrêmement antipathique en 1629,
quand Richelieu, vainqueur de la Rochelle, appelé par le pape en
Italie, était chanté et célébré par tout le parti catholique. Et,
d'autre part, le ministre, qui alors comptait sur Rome, et déjà se
croyait légat, n'eût eu garde de tout gâter par une telle alliance. Il
tenait cependant près de Gustave un militaire distingué, Charnacé, qui
négociait, semblait vouloir traiter, se mêlait fort des affaires de
Gustave (de sa trêve avec la Pologne). Ce qu'il voulait surtout,
c'était d'inquiéter l'Empereur, de retenir Waldstein au Nord, tandis
que le duc de Lorraine et Monsieur l'appelaient en France.
Une alliance que préférait Gustave était celle de Bethlem Gabor, son
beau-frère, le chef des Marches turques, qui tenait l'Empereur par
derrière. Mais il mourut en novembre 1629. Gustave eût volontiers pris
des subsides du roi d'Angleterre, directement intéressé aux affaires
d'Allemagne pour la spoliation de son parent, le Palatin. Mais
Charles, en lutte avec sa nation, et sous l'influence de sa femme
Henriette, n'était nullement ennemi de la maison d'Autriche. Gustave
ne l'ignorait pas; il jugeait déjà Charles comme aurait fait Cromwell,
et voyait dans son employé Vane un traître, un employé de Madrid.
Quant au Danois, la terreur de sa défaite l'avait mis si bas, que,
pour se sauver seul, il sacrifiait tous ses alliés protestants. Bien
plus, il entrait (en dessous) dans un honteux traité avec
l'aventurier, le grand marchand de meurtres, Waldstein, et il allait
mêler le sang de cet homme au sang royal en épousant sa fille, riche
des pleurs de l'Allemagne!
Donc, Gustave était seul.
Richelieu ne vint sérieusement à lui que fort tard, le 24 décembre
1629. Ayant alors vaincu la cour par la découverte des lettres qui
dévoilaient les trois cabales, à cette époque aussi décidément
désabusé du pape, il offrait de l'argent à Gustave pour qu'il passât
en Allemagne. À quelles conditions? En promettant de respecter
l'usurpation que la Bavière avait faite du Palatinat. Or, c'était le
point grave dans les affaires de l'Allemagne. L'électorat du Palatin,
transmis à la catholique Bavière, était le signe suprême de la
victoire des catholiques. En respectant cela, quoi qu'on fît, on ne
faisait rien. Richelieu n'appelait Gustave en Allemagne qu'en
l'entravant, voulant qu'il s'abdiquât et s'énervât d'avance.
Et cela pour trois cent mille francs!... Richelieu offrait cette somme
_pour chaque année_. Mais y aurait-il plusieurs années? La première,
dans une si grande et si terrible lutte, ne serait-elle pas la
victoire ou la mort?
La question fut décidée par le sénat de Suède, indépendamment de la
France. Le chancelier Oxenstiern était contre le passage. Le roi et le
sénat furent pour: 1º parce qu'on avait déjà un pied en Allemagne,
Stralsund, qu'on avait défendu contre Waldstein et qu'on voulait
garder; 2º pour garder (chose grave pour un pays pauvre comme la
Suède) le gros revenu de la douane de Dantzig qu'on venait d'acquérir;
3º pour garder surtout la Baltique. Waldstein s'y établissait
décidément, comme maître du Mecklembourg. Il s'intitulait follement
_propriétaire des mers du Nord_. Mais l'Espagne, mais la Hollande,
avec leurs grandes flottes, ne l'auraient pas laissé paisible. Elles
seraient venues se battre dans la Baltique, s'y faire des
établissements. Et le Suédois n'eût plus été chez lui.
Donc, on résolut le passage. Le 20 mai 1630, Gustave apporta aux
États de Suède son unique enfant dans ses bras (la petite Christine),
la leur remit, leur fit ses adieux, et il chanta son psaume (le
quatre-vingt-dixième): «Rassasie-nous, le matin, de ta Grâce... Nous
serons joyeux tout le jour!»
Le 24 juin, il débarqua en Allemagne, près de l'île Rugen, avec quinze
mille hommes. Il écrivit ses griefs à l'Empereur, l'appelant sans
souci de l'étiquette, dans sa bonhomie de soldat: «Notre ami et cher
oncle.» À quoi Ferdinand, exaspéré, ne répondit pas moins avec une
douceur jésuitique «qu'il ne se rappelait pas avoir fait de la peine
au roi de Suède.»
Celui-ci, en touchant ce rivage désolé de l'Allemagne, fut bien
surpris de voir que ce peuple, qui l'appelait depuis si longtemps, qui
semblait vouloir l'appuyer, le nourrir, «qui lui aurait donné son
coeur même à manger,» ne bougea plus, se recula plutôt de lui avec
terreur. Tant la tyrannie exécrable de Waldstein les avait brisés. Le
Poméranien, obligé de recevoir Gustave à Stettin et ne pouvant lui
résister, en fit à Vienne les plus basses excuses. Les électeurs de
Saxe, de Brandebourg, en qui il espérait, ne lui envoyèrent personne.
Ils envoyèrent à l'Empereur, à sa diète de Ratisbonne. Bref, Gustave
n'eut ni ami ni ennemi sérieux. Il eut beau laisser tout ouvertes les
portes de Stettin pour inviter les impériaux à venir l'attaquer. Ils
restèrent à distance. Il prit des villes, il prit l'embouchure de
l'Oder, et n'en fut pas plus fort. Sa guerre était tout autre que
celle des impériaux. Ils prenaient tout et affamaient les villes. Lui,
il leur apportait du pain.
Cette situation dura presque une année (de juin en juin). Les princes
protestants, au lieu de se joindre à Gustave, exploitèrent seulement
sa présence en Allemagne pour faire peur à l'Empereur à Ratisbonne, et
obtenir de lui la destitution de Waldstein.
Cette affaire fut poussée d'ensemble et par les protestants (Saxe et
Brandebourg) et par le catholique duc de Bavière, qui espérait
succéder à Waldstein comme général des forces de l'Empire. Mais la
destitution de celui-ci n'était que nominale. Simple particulier, il
n'en restait pas moins le chef secret de ces loups effrénés qui
n'eussent jamais trouvé un si bon maître, c'est-à-dire si cruel ni si
tolérant pour le crime.
On a dit à la légère que le père Joseph avait fait son beau traité à
Ratisbonne pour obtenir de l'Empereur la destitution. Chose prouvée
fausse par les dates. Waldstein fut destitué en septembre, le traité
signé en octobre (1630).
En décembre, Gustave était encore fort seul dans le nord de
l'Allemagne, dans un affreux désert. Il croyait y périr. Le 4, il
écrit à son ami Oxenstiern en lui donnant courage, mais sans cacher
qu'il espère peu, et il lui recommande son enfant, sa mémoire. C'est
peu de jours après qu'il reçut l'offre de Richelieu, un subside, une
entrave, un très-faible subside; avec la condition de s'abstenir des
plus riches pays de l'Allemagne, des gras électorats ecclésiastiques
du Rhin, et de respecter la Bavière. De janvier en mars, dans sa
grande misère, il résista encore, dit Non. Cependant il avait contre
lui l'armée de Tilly. Et l'Empereur songeait à rappeler Waldstein en
lui donnant la dictature militaire de l'Allemagne. Deux armées
catholiques allaient se former contre lui, tandis que les princes
protestants tergiversaient. Il prit enfin la plume, signa et reçut
l'argent catholique, secours minime et illusoire, trois cent mille
livres pour la première année, et libéralement un million pour chaque
année suivante, probablement après sa mort.