Mais rien ne fit meilleur effet auprès du roi que de voir le ministère

peuplé de ces robes grises. Rien n'affermit mieux sa conscience et

dans ses sévérités pour sa mère, et dans ses résistances au pape, dans

l'alliance avec Gustave. Il crut que beaucoup de choses étaient

permises à un roi qui faisait aller les Capucins en carrosse.

Du reste, Richelieu, qui connaissait Joseph et l'avait expérimenté le

premier fourbe de la terre, tout en le grandissant ainsi, le mit

parfaitement dans sa main. Il dit aimer tant ce cher frère qu'il ne le

logerait qu'avec lui. Lui et ses Capucins, ses employés, son petit

ministère, tout fut établi chez le cardinal, au même étage, dans son

appartement et sous ses yeux, de sorte qu'il pût toujours lui-même

espionner ce chef des espions.

Le tenant de si près, il l'employa à dire au roi certaines choses

difficiles, à ouvrir certains avis violents, se réservant pour lui des

dehors de modération. Le Capucin, né homme d'épée, passait pour en

garder l'esprit, et on en faisait cent histoires plaisantes. On

disait, par exemple, qu'un jour, disant sa messe, il reçut un

officier qui venait prendre un ordre pressé pour une surprise de

place: «Mais, s'ils font résistance?» dit l'officier. «Alors tuez

tout,» dit le bon père, et il reprit sa messe interrompue.

Richelieu ne pouvait, sans une mauvaise couleur d'ingratitude, parler

contre son ancienne protectrice, la reine mère. Peut-être fit-il

parler Joseph, et, par lui, enleva la grande mesure de la séparation

de la mère et du fils.

Monsieur, le 31 janvier, ayant repris la guerre par une sortie

furieuse et une bravade qu'il vint faire chez le cardinal, on acheva

de persuader au roi, excédé de ces orages, qu'avec sa mère et son

frère il n'aurait jamais de repos.

Il alla à Compiègne avec toute la cour, mais partit, y laissa sa mère

sous la garde de M. d'Estrée, lui faisant dire qu'il la priait d'aller

à Moulins, d'y rester. On lui enleva Vaultier, pour le lui rendre,

disait-on, dès qu'elle serait à Moulins.

Le lendemain (25 février 1631), on mit son fidèle Bassompierre à la

Bastille.

La soeur de Guise, princesse de Conti, fut exilée avec trois

duchesses, dont deux étaient aussi de la maison de Guise.

Monsieur s'enfuit en Franche-Comté, sur terre espagnole, le 11 mars,

avec le secours de sa mère, qui lui remit les pierreries de sa défunte

femme. Elle-même, laissée sans gardes à Compiègne, sur je ne sais quel

avis qu'on lui donna, s'enfuit aux Pays-Bas (18 juillet 1631).

C'est ce que voulait Richelieu.

Trois gouverneurs de provinces, Guise, Elbeuf et Bellegarde, avaient

quitté la France. On les fit condamner à mort par le parlement de

Dijon, ainsi que la Fargis, et Senelle aux galères. Le roi lui-même

avait été à Dijon pour assurer la Bourgogne, gouvernement du fugitif

Bellegarde.

Le roi fit ce voyage en mars, et partit de Dijon le 2 avril, pour

revenir. Ce fut en mars que la reine avorta.

Richelieu avait eu la complaisance de laisser revenir près d'elle la

Chevreuse, qui promettait de le servir désormais.

Monsieur en plaisanta. Il dit dans son exil «qu'on avait fait revenir

la Chevreuse pour donner plus de moyens à la reine de faire un

enfant.» (_Journal de Richelieu, Arch. cur._, t. V, p. 71.)

On lit dans le même journal, p. 41, cette note curieuse:

«Madame Bellier a dit au sieur Cardinal, en grandissime secret, _comme

la reine avoit été grosse_ dernièrement, qu'elle s'étoit _blessée_,

que la cause de cet accident était _un emplâtre_ qu'on lui avoit

donnée, pensant faire bien. Depuis, Patrocle (écuyer de la reine) m'en

a dit autant, et le médecin ensuite.»

Le roi ignora-t-il cette grossesse? Et Richelieu fût-il tellement

magnanime pour sa belle ennemie, jusqu'à la couvrir de son silence?

Je ne l'imagine pas.

Je crois plutôt qu'il laissa ce triste secret arriver au roi, pensant

ne pouvoir s'affermir sur une meilleure base que sur le mépris de la

reine.

Ce qui est sûr, c'est qu'Anne d'Autriche avorta en mars, et que

Richelieu, définitivement vainqueur et maître, osa, au mois d'avril,

clore et signer son traité avec Gustave, dressé dès le mois de

janvier.

CHAPITRE VI

GUSTAVE-ADOLPHE[8]

[Note 8: C'était ici le lieu d'en parler; mais j'ai dû à ce

grand homme le respect de commencer par lui mes

Éclaircissements. Je ne pouvais d'ailleurs, dans une histoire

de France, l'envisager que de profil. La vieille histoire

d'_Arkenholz_, sortie des pièces et des récits originaux, est

toujours excellente. Elle nous a sauvé beaucoup de pièces

importantes qui, je crois, n'existent plus ailleurs. Je parle

de celles qui racontent la mort de Gustave, le sac de

Magdebourg, etc.]

1631

Voilà quatre-vingts pages pour le récit de trois années. Et qu'ai-je

raconté? Rien du tout.

Ce rien est quelque chose. Car c'est le fond du temps. La grandeur de

l'effort, le sérieux des tentatives, la complexité des combinaisons,

l'ostentation savante d'une grosse machine politique et diplomatique,

entravée par la moindre chose, qu'il faut raccommoder sans cesse, et

qui crie, gémit, grince pour donner un minime effet, voilà ce qu'on a

vu. Les infortunés machinistes, Sully et Richelieu, par une force

très-grande de sagesse et de volonté, atteignent de petits résultats

éphémères.

Que reste-t-il de Sully, à cette époque, des bonnes volontés d'Henri

IV? Et ce retour que Richelieu, en 1626, comptait faire aux économies

de Sully, cet espoir de réforme, que sont-ils devenus? Louis XII et

François Ier conquirent la Lombardie avec moins de labeur que

Richelieu ces deux petites places de Pignerol et de Saluces qu'il nous

fait tant valoir. Le résultat unique et réel qu'on ait obtenu, c'est

l'amortissement définitif d'une grande force vive par où jadis la

France fut terrible à l'Espagne; je parle du parti protestant, de la

marine protestante.

Du reste, l'impuissance est le trait marqué de l'époque. Chacun sent

nettement que quelque chose meurt, et on ne sent pas ce qui vient.

Les vigoureux génies qui, dans ce siècle, ont un moment prolongé

l'autre, Shakespeare et Cervantès, ont une intuition fort nette de ces

pensées de mort. Ils jouent avec la leur et ne regrettent rien.

«Pleurez-moi seulement ce moment où la cloche tintera pour dire que je

vais loger avec les vers... Oubliez-moi et ne répétez point ce pauvre

nom de Shakespeare.»

L'Espagnol est plus triste, car il s'obstine à rire. Après une

histoire fort plaisante: «Je sens bien à mon pouls que dimanche il ne

battra plus. Adieu, gaieté! adieu, plaisanterie! adieu, amis! À

l'autre monde!»

C'est la fantaisie, direz-vous, qui part avec Shakespeare et

Cervantès. Une sérieuse renaissance va commencer, de prose et de bon

sens. Voici venir les gens de Port-Royal, l'austérité du jansénisme,

des efforts méritoires pour mettre la raison dans la foi. Il est

curieux de voir pourtant comment les fondateurs eux-mêmes jugeaient de

la situation. Jansénius et Saint-Cyran, jeunes en 1613, à l'occasion

de Gauffridi, _prince des magiciens_ (V. le volume précédent),

concluaient que le temps de l'Antichrist était venu, le dernier temps

du monde. Vers 1653, Saint-Cyran, au principe même de la réforme de

Port-Royal, montre infiniment peu d'espoir. Il dit en propres termes à

Angélique Arnauld: «Il se fera une réformation dans l'Église... Elle

aura de l'éclat et éblouira. Mais ce sera un éclat qui ne durera pas

longtemps et qui passera.»

En résumé, ce siècle même, à sa bonne époque, dans ses vigoureux

commencements jusqu'à Pascal, manque du haut et fécond caractère qui

marqua le XVIe siècle à son aurore. Je parle de l'_espoir_, du signe

décisif où le héros se reconnaît, la _joie_.

J'en ai parlé fortement pour Luther, qui, parmi ses tempêtes, offre

pourtant ce signe, la grande joie révolutionnaire, destructive et

féconde, et la charmante joie des enfants.

J'en ai parlé pour le sublime fou de la Renaissance, l'engendreur du

Gargantua, qu'on range avec les fantaisistes, et qui, tout au

contraire, eut la conception première du monde positif, du monde vrai

de la _Foi profonde_, identique à la science.

Je ne vois au XVIIe siècle que deux hommes gais, Galilée et

Gustave-Adolphe.

Galileo Galilei, fils du musicien qui trouva l'opéra, et musicien

lui-même, élève des grands anatomistes de Padoue, qui lui apprirent à

fond le mépris de l'autorité, professait les mathématiques. En

littérature, son livre, c'était l'Arioste; il laissait là le Tasse et

les pleureurs.

Deux choses un matin lui tombent dans les mains, un gros livre

d'Allemagne et un joujou de Hollande. Le livre, c'était l'_Astronomia

nova_ de Keppler (1609) et le joujou, c'était un essai amusant pour

grossir les objets avec un verre double.

Keppler avait trouvé les mouvements des planètes, affermi Copernic et

pressenti Newton. Galilée, au moyen de l'instrument nouveau qu'il

organise, suit la voie de Keppler, et, derrière ses planètes, il voit

la profondeur des cieux (1610).

Foudroyé et ravi, saisi d'un rire divin, il communique au monde la

joie de sa découverte. Il en fait un journal: _Messager des étoiles_.

Puis les célèbres dialogues. Nulle pompe, nulle emphase; la grâce de

Voltaire et le style le plus enjoué.

Voilà la vraie grandeur.

Nous la trouvons la même dans le maître de l'art militaire,

Gustave-Adolphe, créateur de la guerre moderne. Si l'on veut croire ce

qu'il disait, qu'il l'apprit d'un Français, il restera du moins le

héros qui la démontra.

Vrai héros et grand coeur, dont ses ennemis, terrassés, ne bénirent

pas moins la douceur et l'inaltérable clémence.

Ce qui étonnait le plus en lui, c'était surtout son étonnante

sérénité, son sourire en pleine bataille. La conception du bon

Pantagruel, du géant qui voit de haut les choses humaines, semblait

s'être réalisée dans ce véritable guerrier. Il n'eut ni le génie

morose de notre Coligny, ni le froid sérieux du Taciturne, ni l'âpreté

farouche du prince Maurice. Tout au contraire, une humeur gaie, des

traits de bonhomie héroïque.

Cet enjouement de Galilée et de Gustave-Adolphe, des deux hommes

vraiment supérieurs, est un trait fort spécial, fort étranger au

temps, et qui n'y a nulle influence. Le temps est sec, et triste,

sombre.

Gustave n'apparut que pour un jour, pour montrer une science nouvelle,

vaincre, périr. Galilée, pendant très-longtemps, influa peu; vingt ans

après sa découverte, le jeune Descartes, qui va en Italie, ne le

visite point et semble ignorer qu'il existe. La révolution de Luther,

en l'autre siècle, a couru en un mois par toute l'Europe, et jusqu'en

Orient. Celle de Galilée est négligée vingt ou trente ans, comme

serait un badinage astrologique. Personne n'en sent l'énorme portée,

morale et religieuse.

Avant de faire connaître la révolution militaire qu'opéra

Gustave-Adolphe, il n'est pas mal de le montrer lui-même.

C'était un homme de taille très-haute (quelques-uns disent le plus

grand de l'Europe). Très-large front. Nez d'aigle. Des yeux gris

clairs (assez petits, si j'en crois les gravures), mais pénétrants. Il

avait pourtant la vue basse, et il eut de bonne heure, étant Allemand

par sa mère, beaucoup d'embonpoint. Sa grande force d'âme et de

corps, sa paix profonde dans le péril où il passait sa vie, et

l'absence absolue de trouble, n'avaient pas peu contribué à le faire

gras. Cela le gênait un peu; on ne trouvait guère de chevaux assez

forts de reins pour le porter. Mais cela le servait aussi. Une balle,

qui eût tué un homme maigre, se logea dans sa graisse.

Il était fort sanguin, et il avait parfois de petits moments de

colère, fort courts, après lesquels il se mettait à rire. Il

s'avançait aussi trop en bataille, comme un soldat. Sans ces défauts,

les seuls qu'on lui reproche, on aurait pu le croire plus haut que la

nature humaine.

Il était étonnamment juste, et trouvait bon que ses tribunaux suédois

le condamnassent en ses affaires privées. Il apparut dans cette

horrible guerre de Trente ans, où il n'y avait plus ni loi ni Dieu,

comme un divin vengeur, un juge, la Justice elle-même.

L'approche seule de son camp, irréprochablement austère, était une

révolution. Un de ses hommes, qui venait de prendre les vaches d'un

paysan, sent une main pesante qui se pose sur son épaule. Se

retournant, il reconnaît le bon géant Gustave, qui lui adresse avec

douceur ces fortes paroles: «Mon fils, mon fils, il te faut t'aller

faire juger.» Ce qui voulait dire: Te faire pendre.

Il était le représentant du principe opprimé, le protestantisme, celui

de la liberté de l'Europe. Car son père ne fut roi de Suède que par la

ruine du catholique Jean. Il fut le roi de la défense nationale contre

la Pologne et les Jésuites. Son père le désignait, enfant, comme le

vengeur de cette cause. «Je n'achèverai pas, disait-il; ce sera

celui-ci.» L'Allemagne le comprit ainsi. Et, quand il eut vingt ans

(1614), les grandes villes impériales, si éclairées, Strasbourg,

Nuremberg, Ulm, voulaient déjà le nommer leur défenseur contre la

maison d'Autriche. Le landgrave de Hesse l'appelait aussi.

Il avait eu une éducation très-forte. Il écrivait et parlait

l'allemand et le hollandais, le latin, l'italien et le français. Il

entendait le polonais et le russe. Mais ce qui était plus important,

c'est que, dans la trêve de douze ans entre la Hollande et l'Espagne,

nombre d'officiers, de toute nation, qui vinrent servir en Suède lui

apprirent à fond toute cette savante guerre de Hollande. Situation

très-favorable. Il se trouva, en réalité, le successeur du prince

Maurice.

C'était la guerre des siéges, des canaux, des marais. Mais, pour la

stratégie proprement dite, la guerre des grandes manoeuvres en plaine,

le maître était en Suède. Pontus de la Gardie (de Carcassonne) l'avait

entrevue, et son fils Jacques la trouva tout entière, la réalisa,

l'enseigna à Gustave.

Né en 1585, Jacques avait dix ans de plus que lui. La nécessité de

faire face avec une petite infanterie à l'immense cavalerie polonaise

et aux profondes masses russes le força d'avoir du génie et

d'inventer. Il pénétra jusqu'à Moscou. Et ce qui prouve que l'homme en

lui fut aussi grand que l'homme de guerre, c'est que les Russes,

battus par lui, eussent voulu le canoniser.

La Suède parut quelque temps irrésistible. Elle reprit Calmar sur le

Danemark. Elle conquit la Finlande, imposa la paix à la Russie. Elle

conquit la Courlande, la Livonie, la Prusse polonaise, imposa la paix

à la Pologne.

En Pologne déjà, Gustave se trouva en face des impériaux, venus comme

alliés. Il allait les retrouver en Allemagne, sur la côte du Nord,

pour l'empêcher d'accomplir, ce qui semblait le mouvement naturel de

sa conquête, le tour de la Baltique.

Ce n'était pas une querelle accidentelle, mais naturelle, essentielle

et fondamentale; la Baltique, visiblement, allait appartenir à

quelqu'un; à Gustave? à Waldstein? Celui-ci assiégeait Stralsund, et

Gustave la lui fit manquer (1628).

Dès 1625, la Suède, sous Jacques la Gardie et Gustave, avait planté le

drapeau de la réforme militaire, fait hardiment (elle si pauvre!) son

plan pour une armée de quatre-vingt mille hommes. Et quelle prime

offrait-elle? Un code d'une sévérité extraordinaire. De plus, elle

supprimait presque les armes défensives.

Un Français avait trouvé un principe de guerre opposé aux trois

guerres d'alors. On peut le formuler ainsi: que ce qu'il y avait de

plus fort, ce n'était pas l'élan des Turcs, la tempête de cavalerie,

ce n'était pas la pesanteur des cuirassiers impériaux, ni même les

murs et les savantes fortifications de la Hollande,--mais bien les

murs humains, le ferme fantassin en plaine et la poitrine de l'homme.

Et, bien loin de faire des carrés épais comme ceux des Espagnols, des

Janissaires, des rangs serrés contre les rangs, qui, une fois rompus,

s'embrouillaient de plus en plus, il mit ses hommes en files simples,

et du vide derrière, disant: «Si la cavalerie vous rompt, laissez

passer, et reformez-vous à deux pas.»

Cette confiance extraordinaire à la force morale eut son effet. Et

cette belle tactique suédoise tenta les braves au point que beaucoup

quittaient des services lucratifs, et la Hollande même, pour venir

prendre part à la guerre hasardeuse où, pour rempart, on n'avait que

le coeur.

Ainsi apparut dans la guerre le vrai génie moderne qui méprise les

sens et la platitude du sens commun, qu'on appelle souvent le bon

sens, et qui, le plus souvent, est la routine. Les sens, le sens

commun, avaient dit que le ciel était une voûte de cristal à clous

d'or.

Galilée n'en crut rien, y vit et y montra un abîme infini. Les mêmes

sens disaient que le plus sûr en guerre était de se mettre derrière

des cuirasses et des murs. Gustave n'en crut rien, et il crut, d'après

la Gardie, que le vrai mur, c'est l'homme ferme, et que cette fermeté

mobile, dégagée des armures de limaçon sous lesquelles on traînait,

est le secret de la victoire.

Dans ces hardis joueurs qui venaient à cette noble loterie, on voyait

un bon nombre de nos Français réfugiés de Hollande. L'armée suédoise

était surtout, avant tout, l'armée protestante. L'alliance française,

qui eût été désirable à Gustave en 1627, quand Richelieu faisait la

guerre au pape en Valteline, lui fut extrêmement antipathique en 1629,

quand Richelieu, vainqueur de la Rochelle, appelé par le pape en

Italie, était chanté et célébré par tout le parti catholique. Et,

d'autre part, le ministre, qui alors comptait sur Rome, et déjà se

croyait légat, n'eût eu garde de tout gâter par une telle alliance. Il

tenait cependant près de Gustave un militaire distingué, Charnacé, qui

négociait, semblait vouloir traiter, se mêlait fort des affaires de

Gustave (de sa trêve avec la Pologne). Ce qu'il voulait surtout,

c'était d'inquiéter l'Empereur, de retenir Waldstein au Nord, tandis

que le duc de Lorraine et Monsieur l'appelaient en France.

Une alliance que préférait Gustave était celle de Bethlem Gabor, son

beau-frère, le chef des Marches turques, qui tenait l'Empereur par

derrière. Mais il mourut en novembre 1629. Gustave eût volontiers pris

des subsides du roi d'Angleterre, directement intéressé aux affaires

d'Allemagne pour la spoliation de son parent, le Palatin. Mais

Charles, en lutte avec sa nation, et sous l'influence de sa femme

Henriette, n'était nullement ennemi de la maison d'Autriche. Gustave

ne l'ignorait pas; il jugeait déjà Charles comme aurait fait Cromwell,

et voyait dans son employé Vane un traître, un employé de Madrid.

Quant au Danois, la terreur de sa défaite l'avait mis si bas, que,

pour se sauver seul, il sacrifiait tous ses alliés protestants. Bien

plus, il entrait (en dessous) dans un honteux traité avec

l'aventurier, le grand marchand de meurtres, Waldstein, et il allait

mêler le sang de cet homme au sang royal en épousant sa fille, riche

des pleurs de l'Allemagne!

Donc, Gustave était seul.

Richelieu ne vint sérieusement à lui que fort tard, le 24 décembre

1629. Ayant alors vaincu la cour par la découverte des lettres qui

dévoilaient les trois cabales, à cette époque aussi décidément

désabusé du pape, il offrait de l'argent à Gustave pour qu'il passât

en Allemagne. À quelles conditions? En promettant de respecter

l'usurpation que la Bavière avait faite du Palatinat. Or, c'était le

point grave dans les affaires de l'Allemagne. L'électorat du Palatin,

transmis à la catholique Bavière, était le signe suprême de la

victoire des catholiques. En respectant cela, quoi qu'on fît, on ne

faisait rien. Richelieu n'appelait Gustave en Allemagne qu'en

l'entravant, voulant qu'il s'abdiquât et s'énervât d'avance.

Et cela pour trois cent mille francs!... Richelieu offrait cette somme

_pour chaque année_. Mais y aurait-il plusieurs années? La première,

dans une si grande et si terrible lutte, ne serait-elle pas la

victoire ou la mort?

La question fut décidée par le sénat de Suède, indépendamment de la

France. Le chancelier Oxenstiern était contre le passage. Le roi et le

sénat furent pour: 1º parce qu'on avait déjà un pied en Allemagne,

Stralsund, qu'on avait défendu contre Waldstein et qu'on voulait

garder; 2º pour garder (chose grave pour un pays pauvre comme la

Suède) le gros revenu de la douane de Dantzig qu'on venait d'acquérir;

3º pour garder surtout la Baltique. Waldstein s'y établissait

décidément, comme maître du Mecklembourg. Il s'intitulait follement

_propriétaire des mers du Nord_. Mais l'Espagne, mais la Hollande,

avec leurs grandes flottes, ne l'auraient pas laissé paisible. Elles

seraient venues se battre dans la Baltique, s'y faire des

établissements. Et le Suédois n'eût plus été chez lui.

Donc, on résolut le passage. Le 20 mai 1630, Gustave apporta aux

États de Suède son unique enfant dans ses bras (la petite Christine),

la leur remit, leur fit ses adieux, et il chanta son psaume (le

quatre-vingt-dixième): «Rassasie-nous, le matin, de ta Grâce... Nous

serons joyeux tout le jour!»

Le 24 juin, il débarqua en Allemagne, près de l'île Rugen, avec quinze

mille hommes. Il écrivit ses griefs à l'Empereur, l'appelant sans

souci de l'étiquette, dans sa bonhomie de soldat: «Notre ami et cher

oncle.» À quoi Ferdinand, exaspéré, ne répondit pas moins avec une

douceur jésuitique «qu'il ne se rappelait pas avoir fait de la peine

au roi de Suède.»

Celui-ci, en touchant ce rivage désolé de l'Allemagne, fut bien

surpris de voir que ce peuple, qui l'appelait depuis si longtemps, qui

semblait vouloir l'appuyer, le nourrir, «qui lui aurait donné son

coeur même à manger,» ne bougea plus, se recula plutôt de lui avec

terreur. Tant la tyrannie exécrable de Waldstein les avait brisés. Le

Poméranien, obligé de recevoir Gustave à Stettin et ne pouvant lui

résister, en fit à Vienne les plus basses excuses. Les électeurs de

Saxe, de Brandebourg, en qui il espérait, ne lui envoyèrent personne.

Ils envoyèrent à l'Empereur, à sa diète de Ratisbonne. Bref, Gustave

n'eut ni ami ni ennemi sérieux. Il eut beau laisser tout ouvertes les

portes de Stettin pour inviter les impériaux à venir l'attaquer. Ils

restèrent à distance. Il prit des villes, il prit l'embouchure de

l'Oder, et n'en fut pas plus fort. Sa guerre était tout autre que

celle des impériaux. Ils prenaient tout et affamaient les villes. Lui,

il leur apportait du pain.

Cette situation dura presque une année (de juin en juin). Les princes

protestants, au lieu de se joindre à Gustave, exploitèrent seulement

sa présence en Allemagne pour faire peur à l'Empereur à Ratisbonne, et

obtenir de lui la destitution de Waldstein.

Cette affaire fut poussée d'ensemble et par les protestants (Saxe et

Brandebourg) et par le catholique duc de Bavière, qui espérait

succéder à Waldstein comme général des forces de l'Empire. Mais la

destitution de celui-ci n'était que nominale. Simple particulier, il

n'en restait pas moins le chef secret de ces loups effrénés qui

n'eussent jamais trouvé un si bon maître, c'est-à-dire si cruel ni si

tolérant pour le crime.

On a dit à la légère que le père Joseph avait fait son beau traité à

Ratisbonne pour obtenir de l'Empereur la destitution. Chose prouvée

fausse par les dates. Waldstein fut destitué en septembre, le traité

signé en octobre (1630).

En décembre, Gustave était encore fort seul dans le nord de

l'Allemagne, dans un affreux désert. Il croyait y périr. Le 4, il

écrit à son ami Oxenstiern en lui donnant courage, mais sans cacher

qu'il espère peu, et il lui recommande son enfant, sa mémoire. C'est

peu de jours après qu'il reçut l'offre de Richelieu, un subside, une

entrave, un très-faible subside; avec la condition de s'abstenir des

plus riches pays de l'Allemagne, des gras électorats ecclésiastiques

du Rhin, et de respecter la Bavière. De janvier en mars, dans sa

grande misère, il résista encore, dit Non. Cependant il avait contre

lui l'armée de Tilly. Et l'Empereur songeait à rappeler Waldstein en

lui donnant la dictature militaire de l'Allemagne. Deux armées

catholiques allaient se former contre lui, tandis que les princes

protestants tergiversaient. Il prit enfin la plume, signa et reçut

l'argent catholique, secours minime et illusoire, trois cent mille

livres pour la première année, et libéralement un million pour chaque

année suivante, probablement après sa mort.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 5 / 24 段