3º La paix n'était pas pour la seule affaire d'Italie, mais générale,

donc _comprenant l'Espagne_, qui n'avait rien demandé, et qui restait

tout à fait libre de signer ou de ne pas signer. Le traité nous liait

les mains et n'obligeait pas l'ennemi.

Joseph a dit qu'il avait signé pour gagner du temps; que le roi

pouvait, après tout, ne pas ratifier. Très-mauvaise raison. Dans le

désir général de la paix, dans les rapides entraînements de la France,

ce chiffon de traité une fois répandu et connu, tout devait aller à la

dérive, son premier et son grand effet étant justement d'écarter la

main forte qui tenait la corde tendue.

Le tant désiré parchemin s'envole à Lyon, comme la colombe de l'Arche.

Saisi et baisé des deux reines, il est ébruité dans toute la ville,

célébré à cor et à cris. La paix! la paix!... Les feux de joie

s'allument. Les reines au balcon, croyant, dans la fumée, voir

s'évanouir Richelieu.

Cela le 20. Et, le 26, le même effet en Italie, sous Casal, effet

décisif et terrible sur notre armée. Richelieu, du 2 au 26, avait

obtenu du roi réveillé un effort désespéré; il avait de ses mains

arraché aux intendants, envoyé l'argent nécessaire. Plus, des

renforts. Plus, l'ordre précis du roi de donner la bataille, et, si on

la gagnait, de ne pas s'amuser à ménager l'Espagne, mais de finir ces

comédies et d'entrer dans le Milanais. Cette armée était sous trois

maréchaux, Schomberg et d'Effiat, deux hommes de talent et très-sûrs,

le troisième suspect (l'agent des reines), Marillac, frère du garde

des sceaux. Mais ce Marillac dut marcher. Schomberg, ayant l'ordre

précis et répété, ne voulut plus attendre une heure, et mena l'armée à

l'ennemi. Les Espagnols étaient perdus. Leur grand général Spinola

venait de mourir, et leur courage aussi. Les Français, pleins d'élan,

allaient leur passer sur le corps, et d'autant plus sûrement qu'ils

avaient carte blanche, non plus pour secourir une méchante ville de

Piémont, mais pour s'en aller voir Milan, la Lombardie.

À ce moment, comme du ciel, un secours vient aux Espagnols, l'envoyé

du pape, l'abbé Mazarino. C'était le 26, et, depuis plusieurs jours,

le traité fait le 13 avait été apporté en Piémont. Une semaine

entière, probablement, Mazarin le garda en poche, devinant bien, le

rusé comédien, le parti qu'il en tirerait. Aux premières salves,

faites de loin, sans danger encore, notre abbé se présente aux rangs

français, court, se démène, fait signe d'un mouchoir le long des

premiers rangs; il va, vient, voltige à cheval, criant: La paix! la

paix!

Ce n'était pas assez pour arrêter Schomberg, qui, le matin encore,

dans une dernière lettre du roi, avait lu qu'il ne reconnaissait pas

cette paix. Mais c'était assez pour détremper ceux (il y en a en toute

armée) qui ne marchent pas volontiers. C'était assez pour faire crier

à Marillac que tout était fini. Schomberg lui-même se rangea à cet

avis, tant il vit les esprits changés et l'armée refroidie.

Le résultat de cette farce était de finir la résistance de Casal.

Assiégeants, assiégés, Espagnols et Français s'en vont. Mais les

impériaux (pires qu'Espagnols) y entrent, un commissaire de

l'Empereur, avec une armée de domestiques allemands.

Ce joli trait de Mazarin commença la carrière de ce grand Mascarille.

Tout le parti espagnol en Europe, et nos reines surtout, en firent, en

ornèrent la légende. Et quoi de plus touchant? Entre deux armées

engagées, dans la première furie, sous une grêle de balles, ce jeune

homme intrépide (mousquetaire avant d'être prêtre) se précipite, brave

mille morts pour arrêter l'effusion du sang.

Tant de courage, d'humanité, de charité chrétienne... Tout à la fois

la légende d'un saint et celle d'un héros de roman!...

Telle fut la noble et charmante auréole sous laquelle fut bientôt

présenté à notre Espagnole Anne le sauveur de l'armée d'Espagne.

Admirable rencontre! mystérieuse prédestination! On fit remarquer à la

reine que cet ange de paix avait des traits du beau, du noble

Buckingham, du héros qu'elle avait aimé.

CHAPITRE V

JOURNÉE DES DUPES.--VICTOIRE DE RICHELIEU SUR LES REINES ET MONSIEUR

De novembre 1630 à juillet 1631

L'effort du grand ministre, les nobles velléités du roi à son réveil,

avaient donc avorté. On devait croire le roi indigné contre ceux qui

lui avaient enlevé une victoire certaine, une conquête probable. Or,

le contraire advint. En gardant encore son ministre, il assura de

nouveau aux reines que, «la paix faite, il le renverrait.» (Fin

d'octobre 1630.)

Par quelle prise avaient-elles ressaisi le roi? Par la plus imprévue:

une femme, un amour... Cet insensible, ce malade saigné à blanc, si

pâle, qui faisait presque peur, on trouva l'art de le rendre amoureux!

L'aventurier Vaultier, musicien de la reine mère, qui s'était fait

son médecin et astrologue, était un esprit pénétrant. On lui doit cet

hommage. Il devina que ce moment où un homme échappe à la mort, où,

les cierges de l'extrême-onction s'éteignant, il voit la vraie

lumière, se croit rené, il est infiniment sensible par sa faiblesse

même, enfant, tendre et poète, sous l'enchantement de sa nouvelle

aurore.

Donc, il advint que cette aurore, cette belle lumière de vie dont la

nature se pare pour un mourant ressuscité, Louis XIII la vit un matin

tout animée, charmante, dans une demoiselle de quinze ans, une blonde

du Midi. L'avisé Provençal avait cherché, trouvé la petite fille au

fond du Périgord, l'avait fait venir avec sa grand'mère, qu'il gagna

en lui promettant de devenir dame d'atours de la mère du roi.

On savait parfaitement par quel concert d'éloges, organisé et

concordant comme par hasard, on pouvait faire aimer quelqu'un de Louis

XIII. On lui donnait de temps à autre un favori, un camarade

d'amusement ou de chasse. En hommes, c'était assez facile, plus

difficile en femmes. Le sentiment qu'il avait de son insuffisance le

rendait plus timide. Mais ici, le grand intérêt que les reines avaient

à la chose leur donna de l'adresse. On prépara le roi à voir cette

jeune merveille, et, quand il fit ses relevailles (pour ainsi dire) et

alla rendre grâces à Saint-Jean de Lyon, le coup désiré fut frappé.

Le roi, plein de reconnaissance, ayant bien remercié Dieu, resta

encore à entendre un sermon. Là, les yeux errants du convalescent

tombèrent sur la nouvelle venue, mademoiselle de Hautefort.

L'_Aurore_ comme l'appelaient ses compagnes pour son teint rose, ses

cheveux rutilants, illuminée sans doute du reflet des vitraux, apparut

un rayon d'en haut et la résurrection elle-même à ce Lazare. Il eut

honte d'avoir un carreau sous les genoux quand elle n'en avait pas,

et, sans s'inquiéter de ce qu'on en dirait, il suivit son sentiment

poétique et lui fit porter son carreau. Une fille du Nord eût été

abîmée d'étonnement et d'embarras, eût fait quelque gaucherie. Mais

celle-ci, d'une légère rougeur, du vif éclat de ses yeux bleus,

transfigurée, prit le carreau, et, sans s'en servir, le posa près

d'elle avec respect. Et tout cela d'un si grand air, d'une telle

noblesse virginale, que tout le monde en fut ébahi.

Voilà le roi, dès ce jour, sorti de la vie sauvage où l'avaient tenu

ses favoris de chasse et autres, Luynes, Baradas, récemment

Saint-Simon. Le voilà assidu désormais chez les reines, sans cacher

aucunement qu'il y va pour mademoiselle de Hautefort. Il fait pour

elle des vers, de la musique, lui parle de sa chasse comme à un

camarade, de ses ennuis et même des affaires du royaume, parfois de

son ministre. Elle, sans rechercher l'honneur de ces confidences, elle

y répond modestement, avec adresse et présence d'esprit. Parfaitement

dévouée aux reines, à sa chère maîtresse, Anne d'Autriche (si

innocente et si persécutée), elle dit à merveille, d'une vivacité

naïve et gasconne, les petits mots qu'on lui fait dire, du reste, ne

parlant qu'en chrétienne, pour l'union de la famille royale, pour le

soulagement du pauvre peuple et la fin de la guerre.

Richelieu se noyait. Et voilà que cette enfant, innocente et

charmante, presque sans s'en douter, lui met la pierre au cou.

Le naufragé imagina de se reprendre à une vieille planche, la reine

mère, à son ancien attachement. Puisque, de toutes parts, le vent

était à l'amour et que l'amour lui faisait la guerre, il entreprit d'y

recourir lui-même. Il avait fort vieilli, il est vrai; il avait déjà

les joues creuses, le poil gris, l'air fantôme qu'on lui voit au

portrait du Louvre. Mais enfin, la bonne dame avait toujours vingt ans

de plus. Un homme de tant d'esprit, et qui avait cet esprit dans les

yeux, ne pouvait-il, à force de tendres respects, de mensonges,

réveiller au vieux coeur l'étincelle des beaux jours passés? Un

Vaultier tiendrait-il contre Richelieu en présence? Celui-ci prit un

parti héroïque, ce fut de s'établir sur le terrain de Vaultier même,

dans le propre bateau, l'appartement et l'alcôve mouvante où la reine

descendait la Loire pour aller à Paris. Elle passait les jours au lit;

lui à ses pieds, agenouillé sur des coussins, comme on faisait alors.

Spectacle intéressant! Et quel dommage que Saint-Simon ne fût pas né!

La passion première parut revenue tout à fait. C'était un doux concert

de mots charmants en italien entre la vieille haineuse et le prêtre

enfiellé. _Amico del cor mio!_ disait-elle. Lui, il était ému, rêveur,

visiblement fervent et plein de religion, mais troublé sans doute de

tant de beauté.

Qui tromperait et mentirait le mieux? C'était la question. La

Florentine avait l'émulation de Catherine de Médicis. Mais, parmi ses

douceurs, telle venimeuse oeillade put révéler au grand observateur la

plaie qui lui restait et que rien ne guérit. La Fargis avait eu soin

de lui dire que le cardinal et sa nièce (qui, comme tous les

caractères sombres, avaient des échappées bouffonnes) égayaient leurs

ébats à faire la comédie des galants transports de la vieille en

baragouinage italien.

Long et pénible fut ce tête-à-tête du bateau. Dès qu'elle en

descendit, le cardinal partit grand train et rejoignit le roi à

Auxerre. Le roi, loin des beaux yeux d'_Aurore_, avait quelque peu

réfléchi. Une chose le rendait soucieux, c'était d'apprendre peu à peu

comme on avait travaillé aux huit jours où il était mort et dans

quelle tendre intimité on était avec l'homme de l'Espagne, Mirabel,

alors à Bruxelles, qu'on fit revenir. Il avoua à Richelieu que la

reine mère était toujours contre lui et n'oubliait rien pour le

perdre.

La bataille était pour Paris. Le champ de bataille était le

Luxembourg, où la reine mère promenait sa fureur dans sa galerie de

Rubens. Quoique le roi n'eût rien promis _qu'après la paix_, elle

voulait sur l'heure qu'il chassât Richelieu (11 novembre 1630).

Celui-ci, averti, accourt, veut entrer, se défendre; mais la porte est

fermée; il entre par une autre. Il s'explique, il prie et il pleure.

Une effroyable averse d'injures est la réponse. Le roi s'enfuit et se

sauve à Versailles.

On a dit que Richelieu, en ce moment, se crut perdu, qu'il fallut le

conseil, la fermeté du cardinal de la Valette, pour lui rendre le

courage et le faire aller aussi à Versailles. J'en doute fort. Sa

ténacité indomptable est bien prouvée. Il avait près du roi un ami, il

est vrai, un petit ami, Saint-Simon, ex-page que le roi avait fait

premier écuyer. Ce favori obscur, sans grande action, avait pourtant

cela d'être près du roi à toute heure. Il n'avait pas les charmes et

les heureux moments de mademoiselle de Hautefort, mais en revanche

l'assiduité; nuit et jour, il était le très-discret écho, sourd, non

retentissant, des plaintes du roi. Il faisait profession de ne se

mêler de rien, de n'avoir aucune initiative. Il savait dire: «Oui,

Sire,» donner la réplique, simple, indispensable. Le roi, s'affligeant

de son abandon et du fardeau d'affaires qu'allait lui laisser

Richelieu, aurait dit d'un ton de regret: «Où est-il, maintenant?» À

ce mot, qui n'était pas une demande, l'autre répondit cependant:

«Mais, Sire, il est ici.»

Richelieu, comme de dessous terre, reparut et changea le roi. Il lui

montra avec respect, mais lui montra pourtant, qu'en France, en

Italie, partout, on se moquait de lui; qu'il avait perdu à Casal les

résultats de deux campagnes, que l'Empereur en était maître, donc

l'Espagnol (c'était même chose); que le pape était devenu tout

impérial, que Venise demandait grâce à l'Empereur, qu'ici l'homme des

reines, le vieux garde des sceaux, Marillac, là-bas, son frère le

général, étaient excellents Espagnols; que sa cour, son conseil,

n'avaient pour chef réel que l'ambassadeur Mirabel, appelé secrètement

par la reine Anne à Paris.

Le Paris de la Ligue avait eu pour roi Mendoza. Il ne tenait pas à

Mirabel qu'il ne jouât le même rôle. Il trouvait dans le Parlement

force têtes pointues pour l'écouter, ou des sots importants, ou des

fous imprudents qui auraient joué au jeu insensé de s'appuyer sur

l'ennemi «dans l'intérêt des libertés publiques.» Le roi eut honte,

eut peur d'une telle situation. Il reprit les sceaux au vieux

Marillac, l'exila, fit arrêter l'autre Marillac à l'armée. Mais il

était encore si incertain, qu'il lui fallut du temps pour se décider à

donner les sceaux à Châteauneuf, un homme énergique et capable que lui

désignait Richelieu. Il s'assura de Paris et de la police du Parlement

en nommant Lejay premier président.

Mais, comment la reine mère allait-elle prendre tout cela? C'était

l'inquiétude du roi. Il envoya quelqu'un, à deux heures de nuit, de

Versailles à Paris, pour réveiller le père Suffren, au noviciat des

Jésuites, et le prier d'intervenir et de calmer sa mère.

Cette journée, qu'on appela _journée des dupes_ (11 novembre 1630), ne

fut point décisive au fond, comme on l'a dit. Richelieu n'était sûr de

rien; le roi restait chagrin de voir que lui seul eût raison.

Il n'avait pas eu assez peur. On n'avait pu, sur des preuves

certaines, lui faire voir, lire, toucher le complot. Heureusement pour

Richelieu, en surveillant la Lorraine, le centre ordinaire des

intrigues, il saisit sur la route (décembre 1630) un médecin du roi,

Senelle, chargé et surchargé de lettres pour la reine Anne, pour la

Fargis et autres.

Que contenaient ces lettres? On ne le sait pas trop. Dans le procès

qu'on fit, on n'ose lever qu'un coin du voile. On parle de complots

contre la vie du roi, sans en alléguer d'autres preuves que des

recherches astrologiques qu'on faisait pour savoir l'époque de sa

mort. Curiosité, il est vrai, mauvaise et très-sinistre. On a vu que

les pronostics de la mort d'Henri IV y avaient très-réellement

contribué, encouragé les meurtriers, qui se crurent sûrs de le tuer au

jour prédit, marqué là-haut.

Les deux reines et Monsieur ne souhaitaient qu'une mort, celle de

Richelieu. On en avait souvent parlé, mais toujours on disait que, si

Monsieur faisait tuer Richelieu, le roi le ferait mourir. Cela aurait

pu arriver. Louis XIII, malade, comme Charles IX, avait sous les yeux

son histoire. Dès son enfance, endoctriné par de Luynes, il tenait de

lui cette opinion que Charles IX fut empoisonné par Catherine, et

qu'il n'eût pas péri s'il eût fait périr son frère.

Donc, Monsieur devait y songer, attendre encore.

La mort de Richelieu exigeait la mort préalable du roi, qui, du reste,

semblait ne devoir tarder; il ne se rétablissait point. Mais les

valets parfois sont plus impatients que les maîtres; il se pouvait que

ceux de Monsieur ou des reines perdissent patience et donnassent au

roi malade quelque suprême médecine. L'Église y eût gagné, et l'âme

aussi de Louis XIII. Car il allait se perdre, faire le grand péché

d'Henri IV qui lui coûta la vie, l'alliance protestante. On le disait

partout depuis un an pour irriter les catholiques, quoiqu'en réalité

il ne traita que l'année suivante.

Dans la riche collection de lettres qu'on saisit, parmi celles qui

étaient écrites à la reine, aux grands personnages, il y en avait une

pour une vieille bourgeoise, de nom fort significatif, mademoiselle du

Tillet.

Cette vieille était un vrai bijou du Diable, dont elle avait l'esprit.

Une destinée tout à rebours. Pour sa laideur, elle avait été adorée du

duc d'Épernon. Et, pour sa roture de petite bourgeoise, elle régnait

dans la maison de Guise, faisait la pluie et le beau temps. Il y avait

quelque chose là-dessous. Elle ne bougeait du Luxembourg, où la reine

mère la traitait avec grande considération. C'était une sibylle, une

espèce d'oracle; on répétait et on retenait ses mots. On la consultait

en affaires, comme on fait des grands hommes qui, en leur temps, ont

accompli des choses ardues et hasardeuses. Comment s'en étonner? Elle

passait pour avoir été dans le secret de Ravaillac.

Mais elle était très-fine, et cette fois, pas plus que l'autre, on ne

put la prendre. Interrogée, elle plut à Richelieu en parlant

outrageusement de la Fargis.

La découverte des lettres mit les trois cabales en déroute et en

division. Chacun sacrifia les deux autres.

Monsieur traita, promit d'être l'ami de Richelieu, qui acheta ses

favoris. Il promit à la reine de parler pour elle, et parla plutôt

contre.

La reine mère traita aussi pour sauver son Vaultier. Elle envoya le

nonce du pape à Richelieu lui dire qu'il y avait moyen de s'arranger.

Puis, inquiète, elle lui envoya encore le père Suffren pour le prier

de venir, et, quand il fut venu, très-douce, elle lui dit qu'elle

avait réfléchi et qu'elle sentait bien que les affaires du roi ne

pouvaient se passer de lui. Elle consentit à aller au conseil, et là,

faisant bon marché de la jeune reine, sa belle-fille, elle trouva fort

bon qu'on punît la Fargis, qui ne pouvait guère l'être sans qu'Anne en

demeurât tachée.

Mais la plus embarrassée était la jeune reine, dont la grossesse

apparaissait. Elle ne fit pas beaucoup d'effort pour la Fargis; elle

pensa à elle-même, et, avec la faiblesse d'une femme en cet état,

chargea et dénonça sa grande amie. Elle dit cette chose ridicule, trop

visiblement improbable, qu'elle (la reine Anne) avait défendu le

cardinal, refusé de le perdre, et que cette méchante Fargis avait

forgé les lettres pour l'en punir et la perdre elle-même.

Richelieu, absolument maître de la situation, montra pour la reine une

grande douceur. Il craignit de déchirer le rideau de gaze légère qui

couvrait le triste intérieur de la famille royale. Il craignit de

rendre le roi ridicule. Il craignit peut-être pour Anne elle-même. Car

cet homme, qui semblait si sec, aimait les femmes pourtant. Il croyait

la reine fragile; il la voyait tombée jusqu'à l'avilissante faiblesse

d'accuser son amie. Il espéra dans cette mollesse de nature, et crut

qu'un jour ou l'autre, dans quelque embarras où l'étourdie se

jetterait encore, il l'aurait à discrétion.

Donc, il se contenta d'éloigner cette Fargis. Il la laissa s'enfuir,

ce qui rendait le procès impossible. Mais, contre son attente, la

Fargis partie (30 décembre 1630), la reine se désola et s'emporta;

elle montra pour la perte de celle qu'elle venait d'accuser un

inexplicable désespoir. Elle disait tantôt qu'elle savait qu'on

voulait la renvoyer en Espagne, tantôt la faire mourir pour que la

nièce du cardinal pût épouser le roi. Elle priait, pleurait aussi,

pour conserver un valet d'intérieur auquel elle tenait d'une manière

étonnante, son apothicaire. Elle en fit une affaire d'État. De

couronne à couronne, l'Espagne demanda à la France, par son

ambassadeur, que cet indispensable serviteur fût rendu à la reine. On

le lui rendit pour deux mois, et avec cette clause, qu'il ne la

verrait qu'au Louvre et en présence d'une dame très-sûre.

Son embarras tenait à l'éloignement de sa garde-malade et de l'homme

qui pouvait simplifier son état. Il devenait visible. Richelieu,

malicieusement, envoyait voir souvent comment elle se portait.

Exaspérée, elle dit: «Mais qu'il vienne lui-même!... Il sera le

très-bienvenu!»

Cet état ne l'empêchait pas de s'agiter, de recevoir des agents de

Lorraine ou de trotter aux Carmélites, pour voir Mirabel en cachette,

ou un anglais papiste, lord Montaigu, agent de sa belle-soeur

Henriette, et mêlé dans tous les complots.

Intrigues misérables, sans résultat possible. L'Espagne n'avait aucune

chance de soulever le peuple en ce moment. Le seul complot qui eût pu

réussir, c'était de profiter de la passion du roi pour mademoiselle de

Hautefort, de le faire succomber, et, par elle, de s'emparer de lui

entièrement. Innocente, mais dévouée, passionnée pour sa maîtresse,

cette enfant (de seize ans) eût donné sa vie pour la reine, et

peut-être un peu plus encore. L'intérêt de l'Église, d'ailleurs, eût

tout couvert. Quel beau texte pour les casuistes! une douce faiblesse

qui empêchait un crime (l'alliance protestante), qui chassait

Richelieu, le démon de la guerre, qui rendait la paix à l'Europe et

réconciliait la grande famille chrétienne!... Près d'un tel

dévouement, qu'était-ce que celui de Judith, qui ne sauva que

Béthulie?

La jeune victime était toute leur ressource en ce naufrage. Vaultier

le dit dès Lyon. Son collègue, le pieux médecin Bouvart, à

Saint-Germain, quand la reine fut visiblement grosse, n'osa plus

tarder, mit les fers au feu. Il se jeta un jour dans un long discours

à la Sganarelle, que le roi ne pouvait comprendre. Le sens qu'il

démêla à la fin, c'est qu'il n'était malade que de chasteté (comme un

de ses aïeux qui en mourut, dit-on); mais que lui, ce serait grand

dommage s'il en mourait. Et, comme le roi s'impatientait, demandait où

il en voulait venir, à quel remède, saignée, médecine ou lavement...

Bouvart, embarrassé, insinua que la vraie médecine, c'était

mademoiselle de Hautefort.

Bouvart était un sot. Un homme que lui-même purgeait, dit-on, deux

cents fois par an, était bien à l'abri de ces basses tentations. Il

fut scandalisé. C'est tout ce qu'on gagna.

Cependant les choses pressaient. On fit un essai plus direct. Le fait

est très-connu, mais de date incertaine. Je n'hésite pas à le placer

au moment où la reine, dans une situation urgente, eut besoin

d'emporter la chose.

Un jour, en souriant, mademoiselle de Hautefort tenait, laissait voir

un petit billet. Voilà le roi curieux. Il veut savoir ce que c'est. En

badinant toujours, elle recule, et le roi avance, curieux et intrigué

de plus en plus. Il la prie de le laisser lire, avance la main pour

prendre. Elle le cache dans son sein. Le roi est arrêté tout court et

ne sait plus que faire. Cela se passait devant la reine. Elle fit une

chose hardie, et qui pouvait avoir de grandes conséquences. Elle prit

les mains de la jeune fille, et la tint pour que le roi pût la

fouiller.

Mais Louis XIII fut plus embarrassé encore. Il recourut à l'expédient

(ridicule, excellent) de prendre de petites pincettes d'argent qui

étaient là, et, chastement, de ce lieu délicat, sans contact, enleva

la lettre.

Que serait-il arrivé si les choses s'étaient passées autrement? On

rira si l'on veut, on se moquera de ceux qui donnent aux petites

causes une grande portée. Il n'y a rien de petit au gouvernement

monarchique.

Si les pincettes ne s'étaient trouvées là, si Louis XIII n'eût pas été

homme à les prendre, il serait arrivé que le roi eût senti la

débonnaireté de la reine, goûté sa complaisance, compris ce que dit

madame de Motteville: «Que la reine désirait qu'il aimât mademoiselle

de Hautefort.» Enfin sa conscience dévote eût cédé, étouffée par cette

connivence de la personne intéressée.

Mademoiselle de Hautefort ne se fût pas sacrifiée pour n'en retirer

rien. Aussi ardente et résolue qu'elle avait été vertueuse, le pas

fait, elle aurait mené bien loin le roi dans le sens de la reine.

Victoire complète de l'Espagne et du pape. Chute et procès de

Richelieu. Nulle alliance avec Gustave-Adolphe.

Mais Louis XIII ne fut pas assez inintelligent pour ne pas comprendre.

Il méprisa ceux qui l'entouraient, et se donna solidement et

fortement à Richelieu.

Celui-ci, qui connaissait mieux son homme et son malade, en contraste

avec l'impuissante corruption de la cour, réussit par l'austérité. Le

roi aimait le Capucin Joseph.

Richelieu, non-seulement rappela Joseph, mais lui organisa un

ministère de Capucins. Joseph eut quatre principaux secrétaires de son

ordre, un état de maison, des chevaux, des voitures, des logements aux

résidences de la cour.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 4 / 24 段